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VII – Dimanche de flics
Il était 23 h 45 quand le commissaire rentra chez lui.
– Alors ? avait interrogé Sylviane qui venait de se coucher mais ne dormait pas.
– Ohftbrmf…
– Je vois. Tu as mangé ?
– Ohftbrmf…
– D’accord. Viens. On descend à la cuisine.
Autour d’un reste de gratin de pommes de terre et de deux saucisses, l’époux raconta sa soirée à son épouse. La balade sur le terrain de golf, le corps dans le bois, les golfeurs plus curieux que témoins, les interrogatoires au club-house, dont celui de Yannick Vial le partenaire du défunt, le retour sur les lieux du crime avec lui, pour restituer les derniers instants de la victime et tenter de comprendre l’enchaînement des faits, les lumières et les ombres dans la nuit…
– Tu as déjà une idée ?
– Des indications.
– Et tu préfères ne pas en parler pour ne pas risquer la fausse piste ?
– Tu me connais.
– Je ne sais pas si c’est pour ça que je t’aime.
– Mais tu m’aimes ?
– Ohftbrmf…
Le dimanche 18 octobre à 10 heures, le commissaire retourna au golf d’Aubazine, accompagné cette fois de l’inspecteur Plante, qui conduisait, et de l’agent Mathieu, assis à l’arrière. Le bon sens et les gros bras du premier, la bonne bouille et l’intelligence du second, avaient paru nécessaires au patron, qui avait réquisitionné ses hommes pour la matinée. Les trois Brivistes retrouvèrent trois Limougeauds, Ramond et deux membres de son équipe, arrivés là dans leur camionnette laboratoire, équipés comme des astronautes chargés de prélèvements sur la lune.
Ramond n’était pas content parce qu’il n’avait pas l’autorisation du service central gestionnaire des scènes d’infraction, sans laquelle son équipe n’avait pas le droit d’intervenir sur le lieu d’un crime.
– Qu’est-ce que tu crois ? pestait-il auprès de son homologue briviste. Je n’ai pas plus de latitude que toi. Mes gars n’ont pas le statut d’O.P.J. On ne peut pas intervenir sans être mandatés par la direction.
– Avec les statistiques qu’on va présenter pour cette année, ça va peut-être changer…
– On va se passer de l’autorisation, tant pis, je prends le risque. On régularisera demain. Tu sais qu’on a du bol : on pourrait avoir les T.I.C. au cul.
– Tes T.I.C. ne sont pas des petites bébêtes, je présume ?
– Des grosses : Techniciens d’Investigation Criminelle, nos homologues à la gendarmerie. On est en pleine cambrousse, ils pourraient revendiquer le morceau. Le proc doit t’avoir à la bonne…
– À force…
Ils entrèrent dans le club-house et, comme la veille, Chautard eut un mouvement de recul. Ce n’était pas Roland Rigal qui, cette fois, polluait son lieu de travail, mais une caméra, un micro, un bloc et un stylo, qui ne pouvaient appartenir qu’à des journalistes, que d’ailleurs le commissaire reconnut aussitôt : Catherine Fraysse de France Inter – « une acharnée de la mort, celle-là » –, Géraldine Sanloup et un caméraman de France 3, et l’incontournable Denis Piloche, de La Montagne, affublé d’un retraité qui n’en menait pas large, sans doute le correspondant local du journal.
Chautard ne prit pas de gants.
– Monsieur le Président, dit-il avec force au responsable du club qu’il aperçut, je vous demanderai de ne pas ouvrir votre installation aujourd’hui et par conséquent de faire évacuer toutes les personnes qui s’y trouvent. Dès maintenant. J’ai bien dit toutes. À l’exception de vous-même et Monsieur le Maire.
Outre les journalistes, il y avait là trois administrateurs et le gardien du golf, Paul Massy, maire d’Aubazine, et celui qui devait être son premier adjoint.
– Commissaire, que se passe-t-il ? Pourquoi refusez-vous à la presse l’accès à l’information ?
C’était l’Inter-essée qui avait posé la question. Le commissaire, homme calme et mesuré, avança vers l’impétrante et lui dit les mots suivants :
– Écoutez-moi bien. Si c’était votre frère ou votre petit copain qui s’était fait fracasser la tête, vous n’aimeriez sûrement pas qu’une mal-élevée dans votre genre vienne pour raconter à toute la France à quoi il ressemble avec sa gueule cassée, surtout si sa maman a le malheur d’écouter la radio et la télé. Alors si vous m’emmerdez encore sur une scène de crime, je porte plainte contre vous et votre rédaction.
Les journalistes, toujours contents lorsqu’ils énervent leur interlocuteur, restèrent cette fois figés face à cette sortie policière. Même le caméraman releva la tête et cessa d’instinct de prendre des images, pendant quelques secondes. Ce fut peut-être la raison pour laquelle, après des échanges nombreux entre rédactions, aucune chaîne ne relaya le recadrage de l’enquêteur de Brive.
Le commissaire demanda si on pouvait appeler la gendarmerie de Beynat. Deux minutes après, on lui passait le combiné du bar :
– Capitaine bonjour. Nous allons dans dix minutes sur les lieux du drame avec la police technique de Limoges. Est-ce que je peux demander à vos hommes, dont la présence ne sera plus utile là-bas désormais, de se positionner à l’entrée du golf, pour en interdire l’accès jusqu’à nouvel ordre ?
– Pas de problème, dites-leur que vous m’avez prévenu, ils suivront vos instructions. Ils devaient de toute façon être remplacés à 11 heures.
Après un café que le commissaire n’accepta qu’une fois les journalistes partis, le président du club fit ouvrir une barrière et indiqua le chemin pour que les véhicules puissent rouler jusqu’au trou n° 10. En fait, seul le camion labo des Limougeauds pénétra sur le parcours. Mathieu et Plante avaient été invités à monter à l’intérieur. Chautard aussi bien sûr, mais il déclina l’offre, affirmant qu’il préférait marcher. Il demanda au président de l’accompagner.
– Même si le partenaire de la victime m’a donné des indications hier soir, nous pourrons avoir besoin de précisions relatives à la pratique du golf.
Sur place, Chautard remercia les deux gendarmes qui protégeaient les lieux depuis des heures et leur fit part de leur nouvelle affectation. Puis il expliqua à ses collègues limougeauds et brivistes où et comment avait été trouvé le corps, et dans quel état il était.
– Je sais bien qu’il aurait été préférable que vous le… vissiez… vissiez ?… rrrgghh, que vous le voyiez d’abord, mais on ne pouvait pas le laisser là toute la nuit. Je sais bien aussi que la scène a été dégradée par les personnes qui ont accouru à l’annonce de la mort…
– Cela aura au moins le mérite de nous dispenser d’enfiler surbottes, masques et coiffes, positiva Ramond. En revanche, voici des gants.
Au sein du périmètre délimité par la gendarmerie à l’aide d’un ruban jaune et noir, les policiers gantés déployèrent une batterie d’appareils susceptibles de relever des indices. Un criminel laisse des traces. Même Pascal Rambert, dont les meurtres atteignaient de rares niveaux de perfection, avait laissé des odeurs compromettantes sur un de ses crimes.
L’emplacement du corps de Stephen Virejouls avait été matérialisé par une couverture de survie laissée la veille par les pompiers, retenue au sol par des cailloux. Un des Limougeauds commença par photographier le périmètre sous tous les angles. Ramond se servit lui de ce qu’il appelait un télémètre pour calculer certaines distances afin de reproduire ensuite la scène sur ordinateur. L’autre technicien passa un détecteur de métaux sur le tapis de feuilles, de mousse et de ronces autour de la couverture. Ramond avait apporté son capteur d’odeurs, mais il renonça à s’en servir.
– Aucune chance une nuit après, en plein air, et avec toutes les personnes qui sont venues là hier soir.
Avec le président du club, ils déterminèrent ensuite le trajet effectué par la balle d’une part, par le joueur qui voulait la récupérer d’autre part. Ils cherchèrent en même temps à comprendre depuis quel point la tête avait été frappée et placèrent différents cavaliers pour se repérer : des lettres pour les déplacements, des chiffres pour les positions.
Ils s’attardèrent enfin sur l’endroit où était tombé Stephen Virejouls. Après avoir soulevé la couverture avec délicatesse, ils braquèrent différents projecteurs sur l’emplacement qu’elle recouvrait. Des lumières devaient faire apparaitre de traces de salive ou de sang, d’autres des bouts de tissu, des fibres, des cheveux… Ils trouvèrent quelques feuilles tachées de sang. Ils les dégagèrent sans les abîmer à l’aide de pinceaux contenus dans une mallette, qui abritait également des pinces et des sachets en plastique, qu’ils numérotèrent une fois remplis. Ils prélevèrent d’autres feuilles, en partie recouvertes de terre qui pouvait provenir des chaussures de l’agresseur.
Ils ne purent cependant pas relever d’empreintes. La pluie avait fait son œuvre et le sol était encombré. Même sur le green, ils ne purent rien récupérer de significatif. Ils parlaient peu et à voix basse ; ces trois pros de la police technique et scientifique savaient ce qu’ils avaient à faire.
En raison de cette discrétion et de cette compétence, les Brivistes n’étaient pas jaloux. Il est vrai qu’ils avaient appris à se respecter les uns les autres. La cohabitation forcée de l’hiver avait progressivement laissé place à une collaboration intelligente. Chautard allait et venait du parcours au petit bois, regardait en haut en bas, à droite à gauche, comme s’il essayait de comprendre. Plante fumait en bavardant avec le président du club. Mathieu lui aussi marchait, autour du bois et dans le bois, veillant à ne pas déranger. Il semblait réfléchir et calculer, et c’est sans doute à quoi il était occupé.
À 11 h 45, Ramond annonça qu’ils avaient terminé. Du moins à cet endroit. Il voulait aussi examiner le vestiaire où s’était changé le malheureux golfeur, ainsi que sa voiture, qui était toujours à la place où il l’avait garée la veille, et que les gendarmes du capitaine Rivalet avaient entourée, laissant même un mètre de distance entre le ruban et la carrosserie. L’après-midi, ils se rendraient à la chambre funéraire de la rue du lieutenant Paul Dhalluin, à Brive, où le corps avait été entreposé.
– Vous avez pu récupérer quelques bricoles ? demanda Chautard à son confrère.
– Difficile de dire si ça donnera quelque chose.
– Et pour l’église ?
– Tu sais que la police scientifique vient après la police technique, même si en ce qui nous concerne ce sont les mêmes hommes. Mais disons que l’analyse prend plus de temps que les relevés.
– Tu m’as promis un rapport pour demain. Tu penses que…
– Tu l’auras. Si tu me dérangeais pas tous les quatre matins avec un meurtre, aussi !…
On referma les portes de la camionnette labo. Chautard et le président repartirent comme ils étaient venus, à pied, accompagnés cette fois de l’inspecteur Plante. Tous se retrouvèrent au club-house, où patientaient le gardien, deux administrateurs du club et le maire, qui avait été rejoint par des adjoints ou conseillers, ce qui déplut fortement à Chautard. « Un maire, ou un député, c’est quelqu’un qui sait pas pisser tout seul », pensa-t-il en essayant de ne pas s’agacer.
– Comment ça se passe ? demanda-t-il au gardien.
– Ici ça va, mais dehors, les gendarmes ont fort à faire…
– Les journalistes ?
– Pas seulement. Il y a aussi des membres du club qui voulaient jouer. Comme par hasard, ils sont plus nombreux que d’habitude.
– Les nouvelles vont vite.
Ramon se fit indiquer le vestiaire dans lequel Stephen Virejouls s’était changé. Il y resta 35 minutes avec ses hommes. À 12 h 30, ils devaient encore s’attaquer à la voiture du défunt.
– Tu veux pas qu’on aille becqueter et qu’on revienne après ?
– J’aimerais mieux qu’on finisse avant. On en a pour une petite heure. Y’a un endroit où on peut déjeuner après 13 h 30 dans le coin ?
– Je crois, oui.
Chautard se tourna vers le maire d’Aubazine :
– Vous pensez que le Saint-Étienne pourrait nous servir à déjeuner ?
– Oh, il me semble. Vous ne préférez pas l’Hôtel de la Tour ?
– Non, je préfèrerais le Saint-Étienne.
– Je vais appeler Jean-Louis Sol.
– Monsieur Sol, c’est ça. Merci.
Une heure plus tard, ce sont six policiers, deux administrateurs du golf, le maire de la commune et le capitaine de gendarmerie Rivalet qui furent installés dans un petit salon au premier étage du majestueux établissement. Le directeur leur fit même les honneurs de l’étage entier, force commentaires à l’appui.
– Dites donc, ça a de la gueule la Corrèze ! s’exclama Ramond. Y’a pas à dire !
La remarque du Limougeaud, aussi peu académique fût-elle, plut aux Corréziens, particulièrement à Chautard, qui était tombé amoureux la veille du Saint-Étienne et qui sentait qu’il n’en finirait pas de s’émerveiller au fur et à mesure qu’il découvrirait ses innombrables pièces, et peut-être même encore après qu’il les aurait découvertes. Il trouvait tellement fantastique de pouvoir déjeuner dans ces cellules de moines réaménagées qu’il se mit lui-même à évoquer l’histoire de la maison, dont il avait appris les rudiments moins de 24 heures plus tôt.
– Le directeur m’a dit hier que Colette, l’écrivain, mariée à un de Jouvenel, membre de la famille possédant la propriété qui allait constituer la partie principale de l’hôtel, avait séjourné à Aubazine et avait composé un quatrain sur le lieu. Quelques années plus tôt, la future Coco Chanel avait été placée par son père au couvent d’Aubazine, alors qu’elle n’était qu’une enfant. Elle n’est pas venue au Saint-Étienne, et pour cause, mais elle a rapporté ensuite que ce qu’elle pouvait deviner de la vie de l’hôtel ressemblait à la liberté par rapport à ce qu’elle vivait, ou plutôt ne vivait pas.
Flics et golfeurs, qu’ils soient de Brive ou de Limoges, étaient en général peu réceptifs aux digressions sur les vieilles pierres et les personnes qui avaient vécu auprès d’elles. Pourtant, en ce dimanche pas comme les autres, chaque participant semblait apprécier les beautés d’un autre âge. L’inhabituelle prolixité du commissaire tirait tout le monde vers le haut. Il faut dire qu’il ne cherchait pas à étaler un savoir ; il était bien trop conscient de l’austérité de son apparence et trop soucieux de ne pas ennuyer ses interlocuteurs. Il ne procédait que par petites touches, restituant ce qu’il avait appris, et qui lui paraissait en adéquation avec l’heure et le lieu.
Sans doute avaient-ils tous besoin de souffler un peu après leurs exercices autour des morts. La cuisine était bonne, le vin en rapport – « trois fois un tiers de vin par personne, pas plus » – le service, effectué par M. Sol lui-même et une soubrette, à la hauteur de l’endroit. Au fromage – chèvre chaud au miel et aux amandes –, Ramond eut cette phrase qui résumait bien l’impression de la table :
– L’art et la beauté s’immiscent même sur les lieux du crime.
– À moins que ce ne soit l’inverse, compléta Plante, qui lui aussi se spiritualisait dans ce cadre.
Au dessert – soufflé glacé au noix ou aux noisettes, tarte aux abricots, gâteau noix chocolat – ils revinrent à leur profession, mais avec des angles de vue inhabituels.
– En fait, tu cherches le pourquoi, et moi le comment, dit Ramond à Chautard.
– Y’a de ça. Même si notre but est le même : trouver le coupable.
– Vous faites un métier intéressant, concéda le maire.
– Et vous, Monsieur le Maire ? interrogea Plante. Si vous n’êtes pas maire à plein temps, dans quel domaine exercez-vous ?
– Tiens, devinez ! répondit l’intéressé.
– On va voir si vous êtes de bons flics, ajouta le président du golf.
– Il faudrait réaliser quelques prélèvements, lâcha un des techniciens limougeauds.
– Il est périlleux de vouloir deviner le métier de quelqu’un à partir de sa physionomie, dit Ramond plus sérieusement, mais on peut procéder par déductions. Pouvez-vous me montrer vos mains, s’il vous plait ?
Paul Massy tendit ses mains, qu’il tourna et retourna.
– Merci. Vous n’êtes ni paysan ni artisan.
– Exact.
– Vous n’avez pas le parler d’un commerçant, ajouta Plante.
– Exact.
– D’après votre attitude et vos propos, osa Mathieu, je dirais que vous occupez un poste à responsabilité, au sein d’un groupe ou d’une institution. Mais vous avez du temps pour être maire. Vous n’êtes pas chef d’entreprise, ni professionnel libéral.
– Exact !
– Rrrggghhh… Pourtant, je ne pense pas que vous soyez fonctionnaire.
– Oui, il fait nettement plus dynamique que nous, renchérit le capitaine Rivalet, qui fit rire toute la table.
– Exact !
– On approche, dit Ramond.
– J’ai remarqué que vous aviez un bon coup de fourchette, dit un des techniciens limougeauds, mais que vous mangiez avec une certaine élégance. Vous devez avoir l’habitude de déjeuner au restaurant pour raisons professionnelles.
– Encore exact.
– Votre habit ne peut pas nous dire grand-chose, car vous n’êtes pas ici dans le cadre du travail. Toutefois, ce gilet Lacoste avec un autre logo dessous, il vient d’un sponsoring. Peut-être en lien avec votre activité.
– Exact…
– Je crois que nous avons trouvé, dit Ramond. Chers collègues, à 3 nous révélons le métier de Monsieur le Maire. 1, 2, 3…
– Banquier !!!!
– Exact !
Les golfeurs et M. Sol applaudirent, et chacun fit de même.
– Ils sont très forts, lâcha le président du golf.
– Je suis épaté, concéda le banquier. Vous avez trouvé sans m’avoir posé la moindre question, et en moins de deux minutes !
– Avec deux minutes de plus, on vous donnait le nom de la banque…
– Et avec trois l’adresse de la succursale !
Ils quittèrent l’hôtel Saint-Étienne à 15 heures, après que le maire eût insisté pour prendre la note à sa charge.
– Comme vous savez maintenant que je suis banquier…
Chacun remercia le directeur de l’établissement, Ramond avec ces mots :
– On ne devrait pas le dire en de telles circonstances, mais nous avons passé chez vous un très bon moment.
« L’art et la beauté s’immiscent même sur les lieux du crime. Ou l’inverse… »
Les policiers quittèrent le maire-banquier, les golfeurs et le capitaine Rivalet sur la place de l’église. Ils avaient retrouvé une certaine gravité.
– Messieurs, nous comptons sur vous, dit Paul Massy. Deux meurtres en quatre jours, c’est beaucoup plus que notre commune ne peut en supporter.
Chautard allait prendre sa place dans le véhicule conduit par Plante, quand il sentit une tape sur son épaule. Se retournant, il tomba sur la mine radieuse du frère Vincent. Il ne sut quoi dire devant ce faciès imbécile, que ni la moustache à l’écossaise ni les lunettes de scientifique ne parvenaient à rendre crédible. Comme le sourire semblait figé, quelques secondes s’écoulèrent. Les Limougeauds étaient montés dans leur camion labo, Plante et Mathieu devisaient.
– Rrrrggghh… Vous avez quelque chose à me dire ?
– Il parait que la main du Seigneur a encore frappé…
– C’est lui qui vous a prévenu ?
– Par des voies détournées.
– Et qu’est-ce que vous en déduisez ?
– Qu’il y a un lien entre tout ça.
– Monsieur Tolec, auriez-vous quelque chose à me confier ?
– Pas pour l’instant.
– Vous voulez dire que vous serez bientôt en possession d’informations permettant à l’enquête d’avancer ?
– C’est probable. Je suis un messager. Il me fera signe.
– Qui vous fera signe ? Le coupable ?
Le frère Vincent dirigea son doigt vers le ciel.
Chautard regarda mieux cette face illuminée. Ou plutôt allumée. Ce type était-il heureux ? Fuyait-il ? Se mentait-il ?
– Et vous me ferez signe quand il vous fera signe ?
– S’il me le commande, bien sûr.
Le commissaire savait que les individus avaient chacun leur manière de se livrer. Et quand cela était possible, le mieux était de les laisser emprunter les chemins qu’ils avaient choisis. Un peu de pression ne faisait pas de mal cependant :
– Ne jouez pas au con avec moi, M. Tolec.
– Je ne joue pas.
– J’espère pour vous.
La face béate du moine – Chautard l’appelait intérieurement « le moineau » ou « le moinillon » – ne variait pas quels que soient les propos tenus, et elle s’en retourna vers l’abbaye sans avoir changé d’expression, émergeant d’une robe de bure qui ne semblait pas assez remplie pour que les pieds, nus, puissent rester sur le sol.
—————
Un quart d’heure plus tard, le camion labo et le Scénic arrivaient à la maison funéraire de la rue Paul Dhalluin de Brive. Ils franchirent le portail ouvert et stationnèrent sur le parking goudronné. Chautard fut soulagé de ne pas voir de journalistes ; ils étaient fichus de venir jusque-là, ces hyènes. Peut-être que son rappel à l’ordre du matin à l’insolente de France Inter avait porté, pour quelques heures du moins.
– Plante, Mathieu, vous pouvez rentrez chez vous si vous voulez…
– Ma femme et mes gosses sont au ciné…
– Si vous permettez, j’aimerais bien voir comment procèdent nos collègues…
Ils pénétrèrent donc à six dans les locaux.
– Bonjour…
Ils étaient attendus. Par le préposé, ainsi que par deux flics du commissariat, que Chautard fut surpris de trouver là.
– Qu’est-ce que vous foutez là, les mecs ? demanda Plante.
– C’est Darmon qui nous a sollicités…
Le préposé funéraire intervint, à voix basse :
– La famille est là, dans le petit salon… Avec un avocat… Je n’ai pas pu leur éviter l’entrée, ils auraient fait un scandale. Mais j’ai jugé préférable de solliciter votre présence, d’où mon appel au commissariat.
– Darmon vous a laissé un message, précisa l’agent Pascaud à l’attention de son patron.
Chautard mettait toujours son portable en mode vibreur. Il percevait les vibrations de temps en temps, mais en général il ne consultait ses messages que lorsqu’il revenait dans son bureau. « T’es ouf, Daddy ! martelaient ses filles. Un portable, c’est justement fait pour être joignable quand on n’est pas au bureau ! Tu veux les résoudre tes enquêtes, ou pas ?! ».
– Ce sont les parents et la sœur de la victime, reprit le préposé, non sans une certaine gêne. Accompagnés de maître Valeix, avocat, ami et confrère de la victime.
Une porte s’ouvrit à ce moment. Sans doute ceux qui étaient derrière avaient-ils entendu les nouveaux arrivants. Une femme bondit :
– Commissaire ! Qu’est-ce qui s’est passé ! Dites-nous ! Vous devez nous dire !
Elle avait agrippé Chautard par le revers de sa veste. L’homme qui devait être son mari la tenait par le bras.
– Rrggghh… Bonjour Mesdames, bonjour Messieurs. Nous avons passé la soirée d’hier et toute la matinée au golf du Coiroux pour essayer de comprendre ce qui s’est passé. Et nous venons là dans le même but.
– Alors ? Alors ! Dites-nous que ce n’est pas vrai ! Pas vrai !…
La femme s’étranglait. Ses cheveux défaits et son maquillage ravagé par les larmes n’allaient pas avec le chic de son tailleur et de ses escarpins. La fille se joignit à son père pour tenter de la calmer. Celui qui était l’avocat prit la parole :
– Commissaire, mes clients souhaitent voir leur fils, leur frère, ce qu’on leur a refusé jusqu’à présent. Comprenez que c’est inacceptable…
C’est Ramond qui répondit, après s’être présenté.
– Dans une heure. Laissez-nous une heure pour l’examiner et faire les relevés et vous pourrez le voir. Comprenez bien que…
– Vous n’allez pas ?… demanda le père sans finir sa phrase.
– Non Monsieur, reprit Ramond. Nous n’allons pas pratiquer d’autopsie, si telle est votre question. Si ultérieurement cela s’avérait nécessaire, vous en seriez avisés avant, bien sûr. Mais c’est peu probable. Là, il s’agit simplement de déterminer les causes du décès, et de ne pas laisser passer d’indices qui pourraient nous guider.
– Nous guider vers où ?! cria la mère. Il n’y a nulle part où aller ! Mon fils ne peut pas… Personne ne pouvait leur vouloir un tel mal !…
La femme hésitait entre se précipiter sur le commissaire et se replier sur elle-même, et elle était plus ou moins maintenue par son mari et sa fille.
– Ce que vous vivez est sans doute une des choses les pires qui puisse arriver à des parents, à une sœur, reprit Chautard. Croyez bien que nous sommes très conscients de votre douleur. Nous ne pouvons pas nous mettre à votre place, mais faire notre travail le mieux possible. Non seulement vous allez voir votre fils tout à l’heure, mais en plus nous nous verrons demain. Et nous unirons nos informations et nos efforts pour comprendre ce qui s’est passé.
– Mais ça ne changera rien !…
– Ça ne rendra pas la vie à votre fils, c’est vrai. Mais comprendre aide beaucoup, croyez-moi. Laissez-nous une heure, s’il vous plait. On va vous apporter du café et du thé.
La femme sanglotait en baissant la tête, les poings serrés dans les mains de son mari.
– Commissaire, je pourrais vous voir ? demanda l’avocat.
– Après. Laissez-nous une heure.
Les policiers s’avancèrent dans un couloir, guidés par le préposé.
– Vous faut-il des protections pour tous les six ?
– Si possible, oui, répondit Ramond. Mais nous n’allons procéder qu’à un examen superficiel.
Dans une sorte d’antichambre, ils enfilèrent surbottes, masques et gants. Puis ils entrèrent dans une salle qui était grande, blanche, et peu encombrée de matériel. Sur une desserte métallique, un des policiers techniques posa une mallette et l’ouvrit. Une porte différente de celle par laquelle ils étaient entrés s’ouvrit. L’homme de la morgue poussait devant lui un chariot recouvert d’un drap. Il le conduisit au centre de la pièce, jusqu’à un emplacement qui semblait prévu à cet effet, puisque le carrelage se creusait à cet endroit, formant un sillon au milieu duquel se trouvait une bonde. Au plafond, une lampe circulaire composée de plusieurs ampoules s’alluma. Le préposé ôta le drap et le replia comme s’il changeait sa literie. Stephen Virejouls était là. Les flics le regardèrent, silencieux. Il portait toujours les habits qu’il avait enfilés pour sa partie de golf de la veille. Simplement, il était mort. « La différence est parfois assez ténue entre la vie et la mort », pensa Chautard.
Ramond reprit le premier le fil de sa conduite professionnelle :
– Tu as fait hier ce que tu avais à faire, comme examen du corps ? demanda-t-il à Chautard.
– Oui. On a volé sa montre – tu vas voir la trace – son portable – son copain m’a assuré qu’il l’avait avec lui – et sans doute son portefeuille, qu’on n’a pas retrouvé non plus.
– Ok. Si je le dépoile, ça te gêne pas ?
– Non.
Le flic limougeaud dénommé Patrick commença par prendre des photos sous tous les angles, semelles de chaussures y compris. Dans le même temps, Ramond et l’autre tournaient autour du chariot, à une vingtaine de centimètres environ. Sans doute aidé par le vin du Saint-Étienne, Ramond apportait quelques commentaires à son travail. Peut-être aussi avait-il compris que les Brivistes étaient là pour apprendre.
– On prend le temps de regarder. On oublie trop souvent de regarder. Comme le Chinois qui à peine sorti du car sur le Champ de mars photographie la Tour Eiffel, sans même avoir pris une minute pour la découvrir de ses yeux.
– Elle ne va pourtant pas s’envoler, dit Plante. Pas plus que ce gars-là.
Ils passèrent ensuite un petit quart d’heure autour de la tête, prirent des mesures, dégagèrent les impacts avec des pinces et relevèrent des bouts de peau et de sang séché, qu’ils glissèrent dans des sachets, dûment référencés.
– Contusions sur le cuir chevelu, poursuivit Ramond. Enfoncement de l’os temporal droit, et de l’os pariétal. Hémorragie intracrânienne.
– Tu confirmes les deux coups ? demanda Chautard. L’état de l’œil n’indique pas un troisième coup ?
– Je ne pense pas. Il aurait été plus abimé que ça.
– Tu pourrais me dire si un seul coup aurait suffi à provoquer la mort ?
– Pas à ce stade.
Le flic limougeaud dénommé David passa un petit aspirateur sans fil au-dessus du corps, sans le toucher. Il l’arrêta, changea un filtre, et ralluma, maintenant cette fois l’appareil au niveau des cheveux.
– Ce truc-là ramasse tout.
– Vous faites le tri après ? demanda Plante.
– Oui. On essaye d’isoler chaque particule et de voir à quoi elle correspond.
– Et pour des empreintes éventuelles ? Sur les pans du blouson, par exemple ?
– On y vient.
En effet, Patrick pulvérisa une poudre invisible sur les vêtements, les mains et le cou du défunt, puis se saisit d’un pinceau qu’il appliqua sur les surfaces enduites. Il s’arrêta au bas de la manche droite, dans le cou sous la pomme d’Adam et dans la paume de la main droite, se saisit de mini-plaques de verre qu’il badigeonna d’une huile et appliqua sur les endroits concernés. Mathieu observait attentivement, mais il avait du mal à voir ce qui avait été révélé par ce procédé.
– Allez, à poil ! dit Ramond, et ses deux collaborateurs commencèrent à déshabiller le défunt.
Les bras et les jambes semblaient se plier assez facilement aux volontés des policiers, ce qui ne manqua pas d’étonner les Brivistes.
– La rigidité cadavérique diminue environ douze heures après la mort. Ce qui est une indication quand on cherche à déterminer le moment d’un décès. Là, tu me diras, on s’en fout un peu, puisqu’on n’a pas de doute sur l’heure de fin de cet individu.
Nu, le corps sans vie était plus impressionnant. Le crâne enfoncé, la tempe écrasée, le visage déformé, se voyaient davantage. Les Limougeauds changèrent de gants.
David plaça un thermomètre sous une aisselle, comme une infirmière le ferait pour un malade. Il regarda au bout d’une minute et annonça :
– 22.
– Ça nous dit quoi, la température ? questionna Plante.
– Elle baisse progressivement après la mort. Au bout de 24 heures, elle atteint la température ambiante. Il doit faire 18 degrés ici, il est environ 16 heures, et la mort a eu lieu vers 19 heures hier. Le corps est donc passé de 37 à 22° en 21 heures, et il devrait donc baisser encore un peu s’il reste dans une pièce à 18 ou 19.
Patrick souleva la nuque, puis les hanches, d’un côté puis de l’autre.
– Ces tâches roses violettes que vous apercevez, indiqua Ramond, c’est tout simplement du sang. Comme il ne circule plus, il s’accumule dans les régions basses du corps.
– C’est lié à… l’apesanteur ? s’enquit Mathieu, qui avait peur d’en sortir une énorme.
– Exactement. Ce sang, on va en prélever un peu.
David avait déjà une seringue en main. Il piqua au plus près des blessures.
– On verra s’il a été altéré par quelque chose.
Un liquide noirâtre monta dans la seringue, qui entraina une moue de dégoût de l’inspecteur Plante.
– Plus d’oxygène, le sang est noir, commenta Ramond. Lourd aussi, peu fluide. Quelques heures de plus, et on ne pouvait pas en prendre.
Patrick ouvrit la bouche du mort, qu’il inspecta avec ce qui semblait une lampe de poche. Il la maintint ouverte d’une main, tandis que de l’autre il prenait un coton-tige pour le frotter sur la langue et à l’intérieur de la joue avant de le glisser dans un tube, sur lequel il colla une étiquette et inscrivit quelque chose.
Puis Ramond ouvrit les yeux du mort.
– C’est toi qui les as fermés ? demanda-t-il au Briviste.
– Non, répondit Chautard. Quand je suis arrivé dans le sous-bois hier, ils étaient fermés.
– Ça, c’est un truc étonnant, rétorqua le Limougeaud. T’as des mecs, ils ferment les yeux quand ils pensent qu’ils vont canner, comme s’ils acceptaient la sentence et qu’ils savaient que c’est comme ça qu’il faut faire pour être un mort présentable.
– Comment ça se fait que c’est pas automatique ? demanda Plante. Comme quand on s’endort ?
– Quand c’est soudain et que les fonctions moteur sont anéanties d’un coup, le corps ne réagit plus. Là, peut-être que le mec a eu une demi-seconde entre vie et mort pour se rappeler que c’est comme ça qu’on fait dans un film. Quoique maintenant, on voit pas mal d’yeux ouverts, c’est plus gore ! Mais lui, il était bien élevé. Il s’est rappelé que sa maman lui avait appris : mets la main devant ta bouche quand tu tousses, pose pas tes coudes sur la table, ferme les yeux quand tu montes au ciel…
Ramond était dans son élément. Il ne se sentait pas mal dans cette salle, même s’il regrettait que le cadavre soit un peu trop facile à évaluer. Il le fit retourner et lui chercha encore des poux dans la tête et ailleurs. Mais il fallait y aller, laisser la place à la famille qui devait se mourir de chagrin. Le préposé de la maison funéraire, comme les agents Pascaud et Duly, n’avaient pas fini leur journée, il faudrait les relayer pour la nuit, le temps que les pompes funèbres prennent le relai le lendemain matin.
– Est-ce qu’on le rhabille ? demanda Patrick à son patron.
– Non. On emporte les fringues. Qu’on lui passe une blouse et qu’on le recouvre d’un drap. Coiffez-le aussi, et nettoyez son visage, l’oreille et le cou.
Après que ces dernières opérations eurent été effectuées, les six flics repassèrent par l’antichambre, enlevèrent leurs protections, qu’ils mirent à la poubelle, se lavèrent les mains et se retrouvèrent sur le parking, sans avoir revu la famille. Chautard était surtout content d’avoir évité l’avocat, qui l’aurait embêté pour rien.
– Bon. Tu nous appelles pour le prochain ? suggéra Ramond à son homologue.
– Rrrgghhh… Et toi tu m’appelles pour les résultats de l’église. Demain.
– Oui, tu l’auras ton rapport ! Même si ça veut dire que je vais me coucher tard et me lever tôt. T’abuses, Chautard.
– T’es un mec bien, Ramond.
Le mec bien serra la main des Brivistes et ajouta :
– Ah, au fait, ça va être dur pour le C.A.B… C’est plutôt mal parti, cette année… Ça sent la relégation, non ?
– Et si on parlait un peu du C.S.P., hein ? répliqua Plante. D’ailleurs, y’a encore un club de basket, à Limoges ? Ils sont en quelle catégorie, rappelle-moi ? Régionale 3 ?
– T’es plus ma copine, Plante. T’es plus ma copine…
––––––––––
– Ce n’est pas Balzac qui écrivait que le juge d’instruction est l’homme le plus puissant de France ?
– Je crois que si. Mais avec vous je suis tranquille.
– Rrgghh… Vous voulez dire que je vous vole la vedette ?
– Oui. Et je vous en remercie. D’autant plus que je sais que vous vous en passeriez volontiers.
Les glaçons tintaient dans les verres. Au milieu d’un whisky dans celui du commissaire Chautard, d’un coca dans celui du juge Florent.
– Il est vrai que quand « les petits juges » font l’actualité, on en dit rarement du bien. Où en est la réforme de l’instruction, au fait ?
– Eh bien, le Président de la République l’a lancée au début de l’année. Bien sûr, il y a eu des contestations. Les syndicats, la gauche, les avocats, qui devraient se réjouir au contraire…
– Ça va aller au bout ?
– Ce sera une demi-réforme, mais l’idée de sortir de l’inquisition est bonne. C’est au procureur de veiller aux intérêts de la société, à la police judiciaire de conduire l’enquête sur le terrain, et aux avocats de défendre les citoyens (qui pourraient sans doute être mieux défendus que par ces aigrefins, mais passons). Le juge d’instruction doit faire le lien, retrouver un rôle d’arbitre, de conciliateur quand cela est possible. Actuellement, le juge d’instruction est à la fois le parquet, la police et le défenseur du prévenu : il fait doublon partout !
– Vous ne vous mésestimez pas un peu ?
– Je ne dis pas qu’on ne travaille pas. Mais on pourrait dépenser notre énergie plus utilement. Vous remarquez d’ailleurs que 95 % des affaires sont traitées sans juge d’instruction. Mais en raison de l’histoire – ça remonte au pape Innocent III, 1199 ! – et de la tradition catholique de ce pays, on maintient cette procédure en matière criminelle. Vous n’allez pas me dire que c’est logique : c’est moi qui délivre la commission rogatoire alors que c’est vous qui en avez besoin et que je vais me baser sur ce que vous me dites pour la délivrer !
– Rrrggghhh…
– Et pourquoi est-ce que je dois faire répéter aux prévenus les aveux que vous leur avez arrachés après des heures d’efforts et de patience ?
– Parce qu’on n’a pas confiance dans les méthodes de la police…
– Eh bien, c’est hypocrite. Si on ne fait pas confiance à la police, alors pourquoi on en a une ?
Ils en étaient arrivés à un degré de respect mutuel qui les poussait chacun à défendre l’autre plutôt que lui-même.
En sortant de la maison funéraire à 17 h 30, le commissaire était passé au commissariat, sans Plante et Mathieu qu’il avait eu toutes les peines du monde à renvoyer dans leurs foyers. Il avait salué les permanents, prévu les relais de Pascaud et Duly, puis il s’était installé à son ordinateur pour entrer les informations accumulées au cours de la soirée de la veille et de la journée. À 19 heures, il avait fini. Pourtant, il sentait qu’il devait encore réfléchir. Tant que c’était chaud, avant qu’il ne soit trop tard. « Chaud, tard », pensa-t-il en souriant. Il lui restait encore un peu de temps avant que ne sonnent 20 h 30 et que ne soit passée l’heure après laquelle les femmes de la maison dineraient sans lui. Le dimanche soir, ce n’est pas tant la nourriture qui l’attirait que la discussion avec ses filles, sur le week-end qui s’achevait et la semaine qui s’annonçait. Un film pouvait aussi être agréable à ce moment.
Il avait donc pris son téléphone :
– Florent ? Vous êtes où ?
– Encore à Clermont. Je pars dans deux minutes.
– Rrggghh… Vous ne serez pas à Brive avant 21 heures alors ?
– En effet. Il y a une urgence ?
– Disons qu’il y a un deuxième cadavre.
– Oh ?…
– Oui.
– Bon. Euh… Un whisky à 21 h 30 au 5 rue Paul Bert ?
Le juge comprenait vite. Et il aimait bien le commissaire. Chautard était donc rentré à pied à son domicile. Il ne manquerait pas le dîner du soir en famille, il ressortirait après. Il avait quitté le commissariat et, comme la ville était calme en cette fin de dimanche, il n’avait pas fui les points les plus peuplés. Il avait remonté le boulevard Anatole France, sur le trottoir où un platane avait bien failli lui tomber sur la tête quatre ans plus tôt. Il avait levé les yeux sur la façade de l’hôtel-restaurant La truffe noire : qui occupait les chambres à cette heure ? Des amants qui brûlaient leurs dernières cartouches ? Des Anglais de passage ? Des Américains ? Des chefs d’entreprise à la veille d’une tournée dans le Sud-Ouest ? Il savait que les pilotes et hôtesses de la ligne Brive-Paris y avaient des chambres à l’année.
Il avait tourné son regard de l’autre côté du boulevard. Il avait repéré les créneaux de l’ancienne manufacture textile Le Clère, montée vingt ans avant la Révolution par un Irlandais qui voulait se venger des Anglais qui l’avaient chassé en les concurrençant dans un domaine où ils se croyaient imbattables, avec la bénédiction de Turgot, intendant du Limousin, trop heureux de cette bonne volonté qu’il avait su capter pour développer ce trou qu’était alors la Brive pas très gaillarde. Et de fait, avec la rage de Le Clère et les subventions de Louis XV, la manufacture royale employa bien vite 300 personnes. Pour une ville qui comptait alors 5000 habitants, cela constituait une manne considérable. C’est même pour la manufacture Le Clère qu’on avait détruit les derniers remparts et détourné la Corrèze afin d’aménager le canal de la Guierle.
Chautard avait tourné avenue de Paris. Il y avait du monde au Café de Paris, comme toujours. Un Café de Paris, c’est important. Il passa devant d’autres cafés, plus haut dans l’avenue, avant le pont Cardinal, moins gais apparemment, mais est-ce qu’on savait ?
Rive droite, après avoir pris plein nord l’avenue du Printemps sur cinquante mètres, il avait obliqué à gauche et était remonté jusqu’aux Rosiers et au-delà. Il était arrivé chez lui libéré de la mort, avec laquelle il avait passé les dernières 24 heures. Elle n’était pas partie, mais il avait su la contenir à sa place en s’oxygénant ; elle n’était qu’une partie de son présent et, aussi importante fût-elle, elle ne pouvait à elle seule régenter sa vie.
Il sut ainsi apprécier les deux heures au salon et autour de la table, et au téléphone avec son aînée qui appelait de Bordeaux. Il avait ensuite pris la voiture pour se rendre chez le juge et il avait attendu 21 h 40 avant de sonner, pour laisser au magistrat qui arrivait juste le temps de pisser et de se laver les mains.
– Comment va votre handballeuse ?
– Le dimanche soir est un moment difficile pour elle. Pour moi aussi.
– Rrrgghhh… Vous savez que je trouve votre histoire fascinante ?
– Fascinante ? Et pourquoi ?
– Je ne sais pas. Être amoureux d’une sportive de haut niveau, ce doit être…
– Sportif ! Je confirme.
– Elle est ?…
– Incroyablement énergétique.
– Incroyablement énergétique… Rrgghh… Incroyablement énergétique. Fascinant.
– Vous allez bien, Commissaire ? Allez, entrez, et racontez-moi ce nouveau malheur.
Ils s’étaient assis dans le petit salon. Le juge avait grignoté en roulant, il n’avait plus faim. Il prit un coca « pour digérer », tandis que le policier acceptait son whisky avec plaisir. « Ça doit bien faire digérer aussi ». Il demanda un glaçon, « parce que je conduis ». C’est à ce moment qu’ils s’étaient mis à parler de la réforme de l’instruction, des rôles et des pouvoirs de chacun.
Chautard résuma ensuite les informations du week-end, en tentant de les remettre dans l’ordre : le coup de fil du capitaine Rivalet samedi à 19 heures, la confusion au club-house, le premier examen de la scène et du corps à la lueur des projecteurs, l’interrogatoire de Yannick Vial le copain de Stephen Virejouls, le bouclage du site, le retour sur les lieux ce dimanche matin avec Ramond et son équipe, le repas au Saint-Étienne, la morgue, les prélèvements sur le cadavre, le contact avec la famille.
– J’ai entré tout ça dans la machine, en attendant d’autres éléments. Il est difficile à ce stade d’avoir une idée du mobile, mais j’essaye de voir ce qui pourrait relier les deux crimes.
– Le lien vous paraît inévitable ?
– Probable. Mais qui sait si l’on ne va pas arriver à une certaine banalisation du meurtre…
– En l’absence de surmoi…
– Exactement.
– Et est-ce que vous pensez qu’on pourrait voir arriver des meurtres sans mobile ?
Le commissaire but une gorgée de malt.
– Votre question me fait peur…
– Pourquoi ?
– Rrgghh… Parce que le jour où on se mettra à commettre des meurtres sans raison, cela signifiera que la vie en société a atteint ses limites. Peut-être un point de non-retour. Vous imaginez : si on tue sans mobile, comment mener une enquête ?
– Et… pourquoi ?
– Oui, pourquoi. Pourquoi arrêter des criminels s’ils ne savent pas pourquoi ils tuent ?
– Plus rien n’aurait de sens.
– Déjà qu’il n’y en a pas beaucoup…
Ils restèrent quelques secondes silencieux.
– Bon, excusez ma question, reprit Florent. Et dites-moi plutôt les liens que vous avez perçus entre les deux affaires.
Le commissaire était sur un côté d’un canapé deux places, le juge sur l’unique fauteuil, dépareillé, qui lui faisait face de l’autre côté d’une table basse.
– À mon avis, les points qui signalent un lien entre les deux affaires sont : le lieu – Aubazine –, la date – la même semaine – la violence et l’originalité – même si les armes sont très différentes.
– Et y a-t-il un point commun entre les victimes ?
– Au chapitre des éléments discordants, je mettrais : les âges différents des victimes – 66 et 43 ans – leurs origines différentes également – un professeur de médecine né à Saint-Malo et un fils à papa corrézien – leur perception par l’entourage, opposée – Olivier Mila semblait unanimement apprécié, tandis que je n’ai pas trouvé les gens du golf particulièrement élogieux vis-à-vis de Stephen Virejouls, ni même affectés, à part son copain agent immobilier, et encore.
– Vous ne savez sans doute pas encore s’ils ont été en contact à un moment de leur vie, ou s’ils avaient quelque chose en commun ?
– Pas encore, en effet. Et c’est bien sûr une question fondamentale. Mais il y autre chose qui me tracasse, et que je ne sais pas comment interpréter.
– Dites-moi.
– Rrggh… On a volé la serviette et le téléphone du professeur Mila, mais on lui a laissé son portefeuille et son alliance en or. On a volé la montre, le téléphone et le portefeuille de Stephen Virejouls. Les deux logiques paraissent différentes. S’il y en a une…
– Il parait peu probable que l’agresseur ait commis ces meurtres pour de l’argent. Vu les lieux et les modalités des crimes, il est clair que ce sont ces deux personnes en tant que telles qui étaient visées, sans doute parce qu’elles ont fait quelque chose qui a déplu à celui qui a donc décidé de les éliminer.
– Oui, mais pourquoi a-t-il pris la peine de voler certains objets ? Et le portefeuille dans un des deux cas seulement ?
– Bizarre, en effet.
– Ici, je pense qu’il y a quand même une logique. Pourquoi prendre de tels risques, sinon ? Pourquoi tuer dans des circonstances si… si peu propices au meurtre ?
Le juge saisit la bouteille pour resservir son visiteur, mais celui-ci tendit la main pour signifier qu’il en resterait là question whisky.
– On y verra peut-être plus clair demain avec les interrogatoires de la famille de l’avocat. Comment voulez-vous procéder ?
– Il faut d’abord que le procureur me confie l’enquête. J’imagine que je serai convoqué dès mon arrivée au palais. Je lui fais part de votre visite ou je joue l’innocent ?
– Ça ne me gêne pas que vous fassiez état de notre conversation.
– Moi non plus.
– J’attends demain le rapport du lieutenant Flandin sur la vie du professeur Mila et celui de Ramond sur le crime dans l’église. Si vous pouvez commencer à recevoir la famille Virejouls, ça peut m’avancer. Je vais quant à moi revoir son copain Yannick Vial.
– Vous voyez comme c’est bizarre, cette place du juge d’instruction aujourd’hui ? Je vais vous gêner plus qu’autre chose. Un enquêteur supplémentaire vous serait plus utile qu’un magistrat.
– En phase d’enquête, oui. Mais dès qu’on interpelle, on a besoin de vous.
– Bof…
– Allez, je vous laisse, dit le commissaire en se levant. Nous avons une journée chargée demain.
– Je ne sais pas comment vous tenez, dit le juge en tendant l’imperméable.
– Du moment que j’ai 7 à 8 heures de sommeil, ça va. Ce n’est pas toujours facile, mais nous avons la sécurité de l’emploi, ce qui est tout de même très apaisant.
– C’est vrai.
– Ce n’est pas une garantie de bonheur, remarquez, au contraire. Je constate souvent que les fonctionnaires sont moins épanouis que les autres.
– Je crois que vous avez raison. Peut-être que quand la subsistance est assurée, il est encore plus difficile de donner un sens à sa vie.
– Le professeur Mila et Stephen Virejouls n’ont plus ce problème. Quel soulagement…
Le juge sourit à cette remarque du commissaire, qui, à la vue du sourire, ajouta :
– Vous, vous êtes jeune. Et amoureux. D’une handballeuse… Incroyablement énergétique… Alors bien sûr, vous ne voyez pas la mort comme un soulagement. Et j’en suis heureux pour vous.
– La handballeuse s’appelle Clara. Elle doit venir à Brive un prochain week-end. Je vous la présenterai. Elle sera heureuse de vous rencontrer.
–Moi aussi.
À suivre…
Mais oui ! Moi aussi, j’ai hâte de rencontrer Clara !
Une petite question Pierre-Yves : as-tu joué au handball ?
1 bise de Corrèze.
Joëlle
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Putain, Chautard il assure quand même ! A moins que ça soye l’écrivain…
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Vive le polar de l’été ! Hâte de faire la connaissance de Clara…
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