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IV – Premiers mots en noir
Olivier Mila. Né le 27 septembre 1946 à Saint-Malo. Diplômé de la Faculté de Médecine de Rouen, interne des Hôpitaux de Paris, gynécologue-obstétricien réputé, initiateur de la « médecine fœtale », chef de service à l’hôpital Robert Debré de Paris entre 1988 et 2008. A cessé son activité à cette date, mais dispense, enfin dispensait, toujours des cours à la Faculté de médecine de Toulouse. Retiré à Palazinges, en Corrèze, d’où son épouse, Lydie Saviat, est originaire. Le couple a deux enfants, Alain, 38 ans, cuisinier de renom actuellement à la tête d’un établissement en Bretagne, et Brigitte, 36 ans, directrice financière d’une société informatique basée à Tampa, en Floride. Catholique pratiquant, Olivier Mila avait rejoint la communauté des Voix du Seigneur, à Aubazine, au sein de laquelle il avait rapidement pris des responsabilités, tant sur la plan spirituel (il était membre de la commission Foi de la communauté) que spirituel (il présidait la commission Finances et Patrimoine). À noter encore une médaille de bronze aux championnats du monde d’aviron en 1972 et un classement –30 au tennis pendant 17 ans.
Tels étaient les éléments biographiques figurant sur le fichier que découvrit le commissaire Chautard en réceptionnant le mail que lui avait envoyé la lieutenant Dru. Il était 16 heures, ce 14 octobre. La grande Duduche avait été vite. Son collègue du même grade, Flandin, avait été rapide lui aussi, puisqu’à 16 h 30 il faisait déposer sur le bureau du boss une bonne vieille feuille de papier intitulée « Note confidentielle suite à la découverte d’un corps sans vie dans l’armoire liturgique de l’église d’Aubazine ». Ce « suite à » chagrinait le commissaire, qui avait déjà signalé, mollement il est vrai, qu’on ne devait pas écrire « suite à », mais « à la suite de ». Il lut quand même.
« Victime de type masculin, 69 ans, 1,85 mètre, 80 kilos, habillé en civil, vêtements simples mais de bonne facture, à l’exception du bout des chaussures, râpé. Quelques marques sur le corps : un hématome à l’épaule droite, quatre bosses sur le crâne, des doigts abîmés (ceux de la main droite coincés dans la porte, mais aussi les extrémités de la main gauche, écorchées, avec quelques morceaux d’ongles arrachés). Des traces de sang de la victime ont été retrouvées à l’intérieur de l’armoire, aux jointures des portes.
Les constatations du médecin légiste et l’examen du meuble ne laissent aucun doute sur les causes de la mort : l’étouffement. L’hématome, les bosses, le sang sur les doigts, le bout des chaussures râpé, laissent penser que la victime a été enfermée vivante dans l’armoire (sans doute sous la menace d’une arme puisqu’on ne décèle pas de traces de combat) et qu’elle a désespérément tenté d’en sortir avant qu’il ne soit trop tard. La poussière de bois trouvée sur le plancher du meuble confirme l’hypothèse de coups donnés contre les montants pour tenter de les faire céder. Le fait que l’hématome n’apparaisse qu’à l’épaule droite et que les ongles de la main gauche soient abîmés indiquent que les doigts de la main droite sont restés coincés dans la porte lorsque l’agresseur a refermé l’armoire. Ainsi retenue, la victime n’a pu se retourner et est restée limitée dans ses mouvements. Des analyses plus approfondies des cordes vocales et du larynx pourront indiquer si la victime a crié pour tenter de signaler sa présence, ou sous les coups de la douleur.
Selon le Dr Picaud, expert mandaté par le S.R.P.J. de Limoges, la mort remonterait à 3 heures du matin, ce mercredi 14 octobre.
On sait par ailleurs que le professeur Mila, puisqu’il s’agit de lui, a participé mardi 13 octobre à une réunion à l’abbaye, en fait un rendez-vous à trois avec le président Georges Tip et la dénommée Janis, en quelque sorte secrétaire générale de la communauté. C’est dans le bureau de celle-ci, au premier étage de l’aile nord, que les trois responsables ont fait le point sur la situation financière et étudié les propositions de prêts en vue de travaux de rénovation. La réunion s’est achevée à 22 h 30. Janis, qui loge sur place, est restée quelque temps dans son bureau avant de gagner sa cellule, tandis que le président a rejoint sa voiture, qu’il avait garée à l’arrière du bâtiment, côté route de Tulle.
Le professeur, lui, devait reprendre sa voiture sur la place du village, en sortant par le bureau d’accueil qui donne sur ladite place. M. Tip dit avoir accompagné le professeur au bas de l’escalier principal, où ils ont parlé une dizaine de minutes avant de se séparer. Il n’a rien remarqué de particulier dans le comportement du professeur, qui lui paraissait comme toujours à la fois serein et sérieux, et en excellente santé.
L’épouse du professeur ne s’est aperçue de l’absence de son époux qu’à 8 heures ce matin, à son réveil. Elle l’a appelé sur son téléphone portable, mais elle est tombée sur le répondeur (la victime n’avait pas de portable sur lui et l’appareil n’a pas été retrouvé). Mme Mila a ensuite appelé la communauté, mais n’a pu avoir personne dans un premier temps. Au troisième essai, Janis a décroché, qui bouleversée, lui a appris la funeste nouvelle. Mme Mila est accourue aussitôt. Elle est restée longuement près du corps de nos mari, avant d’être emmenée à l’abbaye par les permanents de la communauté. De là, elle a pu prévenir ses enfants et les proches de son mari.
Des premiers témoignages recueillis, il ressort que le professeur Mila était unanimement apprécié, tant dans le milieu médical que dans la communauté et au village de Palazinges.
L’examen de la voiture du professeur n’a rien révélé de significatif pour l’instant. Les empreintes du propriétaire figurent sur la poignée côté conducteur, mais cela ne permet pas d’affirmer qu’il a touché cette poignée en sortant de la réunion. Les clés du véhicule ont été trouvé dans une poche de pantalon du défunt.
Une précision peut-être importante : c’est le professeur qui détenait les clés de l’armoire appartenant à la communauté. Ce jeu lui avait été remis par Janis deux ans plus tôt quand le professeur avait pris la tête de la commission Finances et Patrimoine. D’après Janis, rien n’était entreposé à l’intérieur de l’armoire, mais elle n’a jamais questionné le professeur à ce sujet. L’abbé Duchamp, qui a lui aussi les clés de l’armoire, y avait un temps entreposé des calices, mais il avait tout retiré voilà au moins trois ans, en raison d’une recommandation de l’inspecteur des Bâtiments de France, l’incitant à toucher le moins possible ce meuble exceptionnel, unique dans le monde par son ancienneté ».
La note du lieutenant Flandin s’arrêtait ainsi. Mais une phrase en dessous de la signature précisait : « document transmis à M. Le Commissaire par e-mail et sur papier le 14 octobre à 16 h 30 ». Chautard vérifia sur son ordinateur : en effet, le message de Flandin était là également, avec sa pièce jointe. Il le glissa, avec celui de la grande Duduche reçu une heure plus tôt, dans un nouveau dossier qu’il créa et intitula faute de mieux « Le crime de l’abbaye ».
Bon. Il avait quelques éléments. Il lui fallait encore interroger l’épouse du défunt, et cela dès à présent, car une conférence de presse était prévue le soir-même à 18 h 30 au commissariat. Elle lui avait été imposée par le nouveau préfet, Daniel Chassignol, au motif que : « Écoutez, Commissaire, un nouveau meurtre pour le moins original moins d’un an après la remarquable série du sieur Rambert, ça agite les esprits, les rédactions, et même les ministères, si vous voulez savoir ». Il avait compris. Communiquer. La plaie de l’époque. Si au moins cela désamorçait… Mais c’était souvent le contraire qui se produisait, puisque les journalistes écrivaient ou contaient ce qu’ils voulaient, et que ce qu’ils voulaient c’était du drame et de la polémique.
– Mme Mila ? Rrrgggghh… Commissaire Chautard.
– Je suis la sœur de Mme Mila. Ne quittez pas.
Quelques secondes s’écoulèrent. Une question fut posée à quelqu’un – « Tu veux le prendre ? » –, puis une autre voix sortit du combiné :
– Lydie Mila. Bonjour Commissaire.
– Rrrgghhh… Bonjour… Je… je compatis de tout cœur. Ce… c’est terrible. Excusez-moi pour ce matin, je vous… je vous ai aperçue, mais… Condoléances.
Après cette entrée en matière peu digne d’un responsable policier, qui en d’autres circonstances aurait pu faire sourire Lydie Mila, le commissaire demanda à la veuve si elle connaissait des ennemis à son mari, et/ou s’il avait reçu des menaces ou paru préoccupé ces derniers temps. Elle lui indiqua que s’il avait bien quelques confrères médecins qui lui vouaient une jalousie tenace, et peut-être d’anciens camarades étudiants toujours sous le coup de rivalités sportives ou amoureuses du passé, elle ne voyait personne susceptible de lui vouloir le moindre mal. « Surtout un mal pareil ».
– De quoi s’occupait-il à la Communauté ?
– De beaucoup de choses…
– Maniait-il de l’argent ? En espèces ou via des virements de compte à compte ?
– Certainement. Mais Georges… le président… vous en dira plus que moi à ce sujet.
– Est-ce qu’il parlait des clés de l’armoire ? Saviez-vous qu’elles étaient en sa possession ?
– Je le savais, oui, il me l’avait dit.
– Il en a parlé à d’autres personnes que vous ?
– C’est possible. Peut-être si des amis l’interrogeaient sur le patrimoine de l’abbaye, ou sur son travail.
– Est-ce qu’il avait son téléphone avec lui quand il est parti hier soir pour la réunion ? Et où le mettait-il ?
– Dans un étui, qu’il accrochait à sa ceinture. Je ne l’ai pas vu tout à l’heure…
– Quand vous avez essayé de joindre votre mari ce matin, vous êtes tombée sur le message habituel ?
– Oui.
– Vous a-t-on rendu son portefeuille ?
– Pas encore. Les derniers policiers que j’ai vus, à 13 heures, m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas me le restituer pour l’instant. Ils m’ont demandé si à ma connaissance il possédait des objets ou bijoux qui auraient pu être dérobés. J’ai répondu que non. Il avait toujours son alliance.
– Rrrggghhh… Vous avez une idée de ce qui a pu se passer, Madame ?
– C’est vous qui me demandez ça, Commissaire ?
– Je vous le demande.
Il y eut un silence. Mme Mila était une femme de bon niveau, le commissaire l’avait tout de suite senti. Elle répondit avec calme :
– Je crois savoir, et malheureusement voir, ce qui s’est passé. Quelqu’un a menacé mon mari alors qu’il allait reprendre sa voiture hier soir, l’a forcé à entrer dans l’église, et puis l’a enfermé dans cette armoire. En lui coinçant les doigts…
Ce détail sordide semblait ajouter au chagrin de la veuve, qui voyait sans doute la suite également : son mari se débattant pour sortir, tapant des pieds des mains des épaules et de la tête, s’épuisant en vain, après peut-être un évanouissement ou une panique, tout cela aggravé par la douleur des doigts coincés dans la porte, appelant, hurlant, s’affaiblissant un peu plus et commençant à manquer d’air, de moins en moins riche en oxygène, de plus en plus en gaz carbonique. Elle le voyait encore ensuite, déjà très diminué, tentant avec les doigts de gratter à travers les jointures pour obtenir avec la patience ce que la violence ne permettait pas. Mais le combat était inégal : un mortel blessé et entravé ne pouvait rien contre des bois et des ferrures millénaires. Au bout de quelques heures atroces, les poumons avaient rendu grâce, les veines du cerveau avaient éclaté, le cœur avaient lâché.
Mme Mila étouffait ses sanglots. Une femme digne, qui ajouta néanmoins :
– Il est mort dans le noir ! Dans un cercueil ! Il a été mis vivant dans son cercueil… Dans le noir…
Ses pleurs lui échappèrent. Le commissaire savait que chaque personne avait une réaction particulière face à la mort d’un proche. Pour Mme Mila, l’absence de lumière semblait un facteur supplémentaire de douleur. Le commissaire ne chercha pas à meubler le silence ni à cacher le chuintement des pleurs. Il fallait que ça sorte. Ce n’est qu’au bout d’une minute et demie qu’il conclut la conversation téléphonique par ces mots :
– Madame, je suis à votre disposition. Vous pouvez m’appeler quand vous le souhaitez. L’enquête sur les circonstances de la mort de votre mari a déjà commencé. La presse va s’emparer de l’affaire, croyez bien que je le regrette. Ne prenez pas pour argent comptant ce qui sera dit ou écrit. Appelez-moi si vous avez un doute. Je vous souhaite bon courage pour affronter cette épreuve.
Il coupa la communication après que la veuve eut balbutié un « Merci ». Il avait été meilleur à la fin qu’au début.
Le commissaire ne regrettait pas d’avoir demandé son avis à l’épouse du professeur : non seulement elle avait pu donner libre cours à sa peine, ce qui pouvait l’aider à assumer le choc ; mais en plus lui-même avait amélioré sa perception des événements. Mieux encore, il était arrivé à une première indication sur un possible meurtrier : si l’« on » attendait le professeur près de sa voiture à la sortie d’une réunion et qu’« on » l’avait enfermé dans l’armoire avec ses propres clés, cela signifiait qu’« on » était au courant de l’emploi du temps du professeur, de son rôle au sein de la communauté, et que c’était lui qui était visé, spécifiquement. Cela incitait à lancer les recherches vers ceux qui vivaient sous la protection des Voix du Seigneur.
La conversation avec Mme Mila avait servi au commissaire de répétition pour la conférence de presse, qu’il supporta à peu près bien, puisqu’il parvint à ne pas se formaliser des questions orientées des créateurs de drames et à supporter les présences inutiles des autorités. Il faut dire qu’il était secondé par le lieutenant Flandin, qu’il avait convié pour l’occasion.
Dans la première catégorie, il avait remarqué Denis Piloche, chef d’agence du journal La Montagne, Géraldine Sanloup, responsable de France 3 Pays de Corrèze, Thierry Blanche de France Bleue Limousin, Gilles Vérot de La vie corrézienne, ainsi que deux têtes qu’il ne connaissait pas mais qui s’étaient présentées : Catherine Fraysse, de France Inter, et Jacques Houlard pour l’AFP.
Dans la seconde catégorie, avaient pris place le préfet Daniel Chassignol et son directeur de cabinet Damien Boitillon (fait rare : le nouveau préfet avait gardé le directeur de cabinet de l’ancien), le sous-préfet Jacques Poisse, le député-maire de Brive Roland Rigal, le maire d’Aubazine Paul Massy, le Procureur de la République Lucien Chaffran, et le juge d’instruction Michel Florent. Tous entouraient Chautard et Flandin autour de tables mises en carré, une seule chaise vide séparant les membres de deux catégories. Le brigadier Leroux assurait l’intendance comme toujours, Annie Farme effectuait des heures supp à l’accueil.
Le commissaire avait beaucoup parlé, puisqu’il était le seul à disposer d’une vue d’ensemble de la situation (du moins autant que cela était possible douze heures après la découverte du corps). Mais il s’était contenté de répondre aux questions. Le préfet avait l’air satisfait, même s’il affichait une mine de circonstance. Le représentant de l’État avait pris la parole pour annoncer deux choses, une bonne et une mauvaise selon Chautard : le juge Michel Florent serait chargé de la conduite de l’enquête – c’était la bonne nouvelle – à laquelle participeraient sur le terrain, outre les équipes du commissariat de Brive, la gendarmerie de Beynat, renforcée par quelques collègues de la brigade briviste – c’était la mauvaise nouvelle. On allait perdre du temps en copies et en management des susceptibilités, c’est-à-dire en communication et en ressources humaines, au détriment de l’investigation. Le sous-préfet, toujours goguenard, avait lancé au commissaire un regard faussement désolé. L’un comme l’autre savaient que la Gendarmerie, longtemps rattachée au Ministères des Armées, dépendait désormais du même ministère que la police, celui de l’Intérieur ; il allait falloir apprendre à travailler ensemble.
À 19 h 30, « la becquée des mange-merde » (Plante avait traduit de façon assez juste ce que son patron pensait des conférences de presse) était terminée. Une fois « les médias-tiques » évacués, le commissaire aurait aimé pouvoir parler un peu avec le juge, qu’il retrouvait avec plaisir. Mais il fut harponné par le préfet d’abord, le procureur ensuite, le député-maire enfin. Ce dernier le contraria plus que les autres : de quoi se mêlait-il, celui-là ?
Quand les représentants du pouvoir central furent partis, Roland Rigal prit Chautard par le bras – « ce besoin que les politiques ont de toucher, de caresser, de serrer… Répugnant » – et lui souffla dans l’oreille :
– Quand vous retournerez à Aubazine, je voudrais vous accompagner.
La demande était si incongrue que le flic ne put masquer son étonnement :
– Ce n’est pas votre circonscription ?
– Non, en effet. Mais avec le redécoupage, ça pourrait le redevenir. Et n’oubliez pas que j’ai été vice-président du Conseil Départemental. Je suis Corrézien avant tout ! Et puis on ne sait jamais. Il ne faut rien négliger…
Comme le commissaire n’approuvait pas, Roland Rigal ajouta, pour se rassurer :
– De toute façon, j’ai toujours considéré qu’Aubazine faisait partie du Pays de Brive. C’est à 10 kilomètres !
C’était le bouquet. Non seulement Chautard allait devoir se taper les Limougeauds qui joueraient les supérieurs, les gendarmes qui refuseraient son commandement, les angoisses du préfet et du procureur, le venin des médias, la colère des villageois, mais il fallait en plus qu’il organise la tournée électorale du député !
– Et puis ce sera l’occasion de reparler de la collaboration de nos polices.
C’en était trop. Chautard perdit la légèreté qu’il avait réussi à conserver tout au long de la conférence de presse.
– Rrrrrrggggggghhhh…
Il planta son interlocuteur et monta à l’étage se réfugier dans son bureau, dont il ferma la porte.
En parlant de « la collaboration des deux polices », le député-maire faisait allusion à une réunion à laquelle Chautard avait été forcé de participer, et à laquelle assistait, outre Roland Rigal, la première adjointe, Cathy Purville, l’adjoint à la sécurité, Vandel, et le chef de la police municipale, Béneteau. Depuis quelques années, les élus locaux voulaient jouer aux cow-boys et la loi leur en avait donné les moyens. Selon le commissaire, c’était une calamité, car on voyait des types sans formation aucune se mêler du maintien de l’ordre public. Résultat, ils ne le maintenaient pas, ils le troublaient. D’autant que la population distinguait mal entre « la nationale » et « la municipale ». Tant qu’on voyait des uniformes bleu foncé avec des trucs inquiétants qui pendaient à la ceinture, c’était la police. Les maires avaient beau jurer que les missions n’étaient pas les mêmes et qu’ils avaient toute confiance dans la police nationale, ils multipliaient les agents sur le terrain (et augmentaient le déficit de leur commune).
Le commissaire ne concédait une certaine utilité à la police municipale que pour le contrôle du stationnement, et encore. Contraint par le préfet, qui l’avait sommé de ne pas vexer le député-maire de Brive, Chautard avait accepté de reconnaître la présence des agents municipaux sur le terrain et de discuter d’une éventuelle prise en compte de leur travail pour éviter les doublons, même si selon lui il ne pouvait y avoir de doublon puisque les compétences n’étaient pas comparables.
– Chautard, avait dit le préfet, vous connaissez Roland Rigal mieux que moi. Le sous-préfet me dit que c’est un homme certes impulsif, mais respectueux des traditions républicaines.
– Jacques Poisse est cul et chemise avec lui, avait rétorqué le commissaire. Rigal est peut-être respectueux des traditions, mais il ne l’est pas de la police. Et surtout, il est incompétent en matière de sécurité publique.
– Vous l’aiderez.
– Je ne peux pas l’aider s’il prétend tout savoir et tout contrôler.
– Le maire a le pouvoir de police sur son territoire.
– Rrgghh… Je sais, Monsieur le Préfet. Mais vous savez aussi bien que moi qu’il est de fait délégué à la police nationale. Heureusement. Nous ne sommes pas aux États-Unis.
– Bien sûr. Mais les polices municipales existent et nous devons composer avec.
– C’est dangereux.
– Les ignorer le serait encore plus.
Chautard s’était incliné. La réunion avait eu lieu. Il avait accepté sans trop de difficultés les propositions de la municipalité quand elle voulait déployer ses agents dans des secteurs où les siens ne patrouillaient pour ainsi dire jamais. On l’avait déjà embêté quelques années plus tôt avec « la police de proximité » – n’était-ce pas un pléonasme ? –, le ministère demandait à présent que l’on constitue des « Uteq », autrement dit des « unités territoriales de quartiers » ; les velléités sécuritaires des élus locaux étaient une ânerie de plus.
La discussion avait été rude pour le centre-ville et les deux grandes zones commerciales, à l’est et à l’ouest. Le maire trouvait la présence policière insuffisante et avait décidé d’y envoyer ses troupes. Le commissaire avait mis en garde contre les conséquences d’une telle décision :
– Vous allez envoyer un signe aux commerçants, qui vont vous en demander toujours plus, et vous ne pourrez pas répondre. Et quand il y aura un vrai problème et que vos agents ne seront pas en mesure de réagir, car ils ne sont pas formés pour, nous seront tous stigmatisés.
– Les agents ont pour consigne de vous alerter dès qu’ils rencontrent un problème.
– J’entends bien. Mais vous risquez de créer le problème. Une présence policière, c’est aussi un appel pour des imbéciles et des désœuvrés.
– Donc, si je vous comprends bien Monsieur le Commissaire, moins il y a de flics mieux on se porte ?
– Coluche disait en son temps : « Les gens, plus il y a de flics, plus ils ont peur ». Je dis qu’être flic, c’est difficile, ça exige des compétences et une formation particulières.
– Écoutez, je suis sans cesse interpelé au sujet de l’insécurité. Nous devons montrer à la population que nous sommes présents et attentifs. Rien ne nous en empêche.
Rien n’empêchait le maire, en effet. Et il ne se privait pas. Résultat : le commissaire devait revoir son occupation du terrain pour pouvoir assister la police municipale ! En fait, le commissaire se rendait compte qu’il était motivé pour poursuivre les auteurs de crimes et délits, mais qu’il l’était moins pour prévenir l’insécurité dans les villes. « Parce qu’il n’y a pas d’insécurité ! pestait-il. Du moins ici en Corrèze. On va la créer nous-mêmes avec ces conneries ».
Mais avec ce nouveau crime, Chautard savait qu’il ne pourrait pas convaincre : comment expliquer que les meurtres d’un tueur en série étaient indépendants de la délinquance ? Il pouvait aligner tous les chiffres qu’il voulait, jamais il ne parviendrait à montrer l’absence de corrélation entre le nombre d’uniformes et le nombre de crimes à ceux qui abandonnaient la raison au profit de l’émotion.
Il appela le commissaire Ramond sur son portable. Une fois de plus, son collègue limougeaud venait le seconder avec ses moyens techniques.
– Excuse-moi. Tu dois être rentré chez toi. Mais je voulais faire un dernier point.
– Pas de problème.
– Rrrgghhh… Flandin m’a fait passer son rapport avec vos conclusions. Vous avez évacué le corps ?
– Oui, vers 15 heures. Il est à la morgue de l’hôpital de Brive. On a hésité à le transférer au C.H.U., mais je ne pense pas qu’une autopsie soit nécessaire. La mort par étouffement dans l’armoire ne fait aucun doute.
– Et au niveau de la scène de crime ?
– On a prélevé tout ce qu’on a pu : traces de pas, fibres, empreintes… Il nous faut un peu de temps pour analyser tout ça. Le moine et le curé nous ont bien compliqué le job en ouvrant eux-mêmes…
– Et la voiture ?
– Rien de particulier. On ne sait pas si le type était monté dedans avant qu’on l’oblige à entrer dans l’église. L’enquête de voisinage permettra peut-être de le dire. Tu as commencé, je crois ?
– Les gendarmes, oui. La bagnole est où ?
– À la fourrière.
– Tu as besoin d’un bureau pour tes gars, à Brive ?
– Pas pour l’instant. On va travailler au labo, peut-être retourner sur place une fois ou deux. On te dira si on trouve quelque chose. C’est Florent qui chapeaute ?
– Oui, c’est un bon juge d’instruction. Et un type bien. Heureusement que c’est lui.
– Faut dire que ça bouge chez vous, depuis quelque temps ! Plus qu’à Limoges !
– Rrgghh… Allez, salut Ramond. Et merci.
– Salut Chautard.
Ramon n’était pas un mauvais bougre. À la tête du S.R.P.J., c’est-à-dire du service régional de la police judiciaire, il aurait pu vouloir faire sentir bien davantage à Chautard qu’il dépendait de lui.
Sur son bureau informatique, le Briviste rangea les notes de Dru et Flandin dans le dossier « Professeur Mila » qu’il avait ouvert. Et il créa un autre fichier qu’il baptisa « Motivations ». Quelles étaient les motivations de l’assassin ? Il lui fallait avoir les diverses possibilités à l’esprit pour éliminer celles qui ne correspondaient pas au cas présent, au fur et à mesure de ce qu’il découvrirait. Il repensa aux six mobiles possibles d’un criminel, qu’il avait passés en revue avec son collègue Galin du Quai des Orfèvres, au moment où il cherchait à comprendre la raison des meurtres en série qui avaient endeuillé la cité gaillarde.
Il tapa : l’argent, l’amour, la douleur, l’orgueil, la folie, la conscience. Le tueur du professeur Mila, qu’est-ce que c’était ? Pouvait-on déjà éliminer un ou deux mots ? L’argent peut-être : ni le portefeuille ni l’alliance n’avaient été pris. Et puis pourquoi une telle mise en scène s’il ne s’était agi que de voler ? Il plaça des parenthèses autour du mot argent. L’amour ? Ça paraissait peu probable également. À cause du mode opératoire, mais aussi de la victime : un soixantenaire très religieux, d’un haut niveau social et intellectuel, n’était pas un candidat sérieux à un crime passionnel. Certes, la vie apprenait que les flèches de l’amour pouvaient se loger dans des endroits inattendus. Mais Chautard encadra le mot de parenthèses.
Restaient : la douleur, l’orgueil, la folie, la conscience. Tout était possible : un malade, un humilié, un fou, un fanatique. Bon. Il s’agissait de garder ça en tête et d’affiner petit à petit. À la conférence de presse, il n’avait pas parlé de ça, bien sûr. Quand la fille de France Inter lui avait demandé s’il avait une première idée du mobile, il avait répondu que les possibilités étaient innombrables et que cela serait une erreur de commencer l’enquête avec un a priori.
À 20 heures, le commissaire éteignit son ordinateur et quitta l’hôtel de police, le cœur et le pas lourds. Il lui faudrait bien tout le trajet à pied jusqu’à chez lui – la traversée de la Corrèze avait une vertu de rédemption – pour se débarrasser des miasmes de cette journée. Ainsi que le silence respectueux et les mots intelligents de Sylviane, peut-être même les exclamations et les bousculades de Christelle et Pauline – la fille aînée, Adeline, avait commencé sa troisième année de médecine à Bordeaux – pour retrouver la légèreté qui seyait à quiconque devait se colleter avec les humains.
Néanmoins, il se réveilla cette nuit-là.
– Qu’y a-t-il ? demanda Sylviane en posant une main sur la sienne.
– Le dossier.
– Le dossier ?
– Pour la réunion à l’abbaye mardi soir, le professeur Mila a forcément apporté des papiers, un dossier. Voire un cartable.
– Vous ne l’avez pas retrouvé ?
– Je ne l’ai pas cherché. Je n’ai même pas posé la question.
– Si c’est un dossier de travail sur l’abbaye, tu crois qu’il peut t’éclairer sur le meurtre ?
– On ne sait jamais.
– Eh bien tu ne seras pas sans occupation demain, Chéri, sois heureux. Maintenant, respire et ferme tes yeux. Le dossier, ce sera pour demain.
À suivre…
Nous venons de faire découvrir Aubazine à des amis.
Bien sûr nous avons vu la très ancienne armoire et, bien sûr, j’ai regardé s’il y avait une main coincée dans la porte et, bien sûr, il n’y en avait pas !!
Dommage…
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Oui, l’enquête a été résolue. Mais qui sait, dans 850 ans supplémentaires…
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J’ai moi aussi tendance, et envie de relire les chapitres précédents, même si chacun est une petite histoire par lui-même. On se régale avec vos observations et réflexions autant qu’avec l’intrigue. C’est en effet un très bon polar d’été. Merci
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Chaque fois je relis les premiers chapitres ! Mais c’est toujours Top ! Rrraggghh…Tarchau !
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