L’indécence des footeux

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Avec 56 000 € par mois, le défenseur latéral gauche de l’équipe de foot de Lorient gagnait deux fois plus d’argent que le Président de la Banque Centrale Européenne, et trois fois plus que le Président de la République française. Avec 120 000 € par mois, un milieu de terrain de l’équipe de Rennes gagnait quatre et six fois plus que ces très hauts responsables, un attaquant de l’Olympique de Marseille 8 et 12 fois plus, un remplaçant du PSG 32 et 48 fois plus. 

Ludovic trouvait ça insupportable. Jusqu’à quand le peuple allait-il tolérer pareille absurdité ? Ne voyait-on pas que ce foot perverti, associé aux indécences médiatiques qui assuraient sa promotion, créait frustration et souffrance ? N’avait-on pas compris que la violence était la conséquence de l’écœurement d’une majorité cantonnée au rôle de spectatrice d’une minorité qui se gave ?

Puisque personne ne semblait réagir, Ludo avait décidé d’agir, à sa manière. Il commença par diffuser sur le net, via ses modestes comptes Facebook et Twitter, 500 amis et followers, des comparaisons de salaires et de temps de travail, montrant par exemple que le numéro 4 de l’équipe de France gagnait, pour 1 h 30 ou 3 heures de match par semaine, 75 fois le salaire d’un petit patron près de chez lui qui, parti de rien, donnait du travail à 50 personnes dans son entreprise. 

Ses posts bien conçus furent repris et commentés. Quand il eut acquis une base de quelques milliers de sympathisants, il lança un appel pour que, lors de chaque match de Ligue 1, deux personnes déploient une banderole affichant des comparaisons explicites. Il trouva des volontaires beaucoup plus facilement qu’il ne l’aurait cru. 

La banderole déployée au Parc des Princes « Neymar gagne 3000 fois le salaire de l’homme le plus méritant de son village, pour 100 fois moins de travail et 200 fois moins de responsabilités » connut le plus beau succès, suivi d’assez près par celle vue à Marseille : « Si ces 11 branquignoles ne touchaient que 5000 € par mois, on aurait de quoi réhabiliter les 25 000 logements des quartiers nord, chaque année ». 

Dès la première journée de championnat où apparurent les banderoles, la presse se fit l’écho du phénomène dit des « comparaisons ». On s’enflamma sur les réseaux. À la deuxième journée, les personnalités entrèrent dans l’arène. À la troisième journée, les banderoles apparurent dans les stades d’autres pays européens.

Ludovic constitua une association pour amplifier la mobilisation. Mais il savait qu’il ne gagnerait que lorsque les footballeurs eux-mêmes commenceraient à bouger. Fallait-il les contacter ? Il hésitait. Mais il n’eut pas besoin de le faire. Au bout d’un mois de polémiques, trois joueurs, dont un international, se déclarèrent prêts à réduire leur salaire de 50 % si tous les clubs du pays appliquaient la même règle. Le jour même, d’autres joueurs, dans tous les pays d’Europe, ainsi qu’au Brésil et au Mexique, se dirent d’accord avec cette proposition.

C’est alors que Michel Platini, autorité incontestée dans le monde du football, proposa que la moitié de l’argent économisé contribue à la baisse du prix des billets, l’autre moitié au soutien du football amateur. C’était, de fait, entériner la réduction de salaires. 

Enfin, l’opinion bascula. Des sondages montrèrent que plus de la moitié des personnes interrogées trouvaient « indécents » les salaires des joueurs de foot. Les fédérations du football et les ligues se réunirent pour tenter de redéfinir les ordres de grandeur plus raisonnables en matière salariale. Et au début de la saison suivante, la FIFA exigea des clubs la division par deux de tous les salaires du football professionnel, en attendant d’établir une règle universelle de « juste mesure » dans la rémunération des joueurs.

Ludo était heureux. Il avait osé, des joueurs et responsables avaient suivi, le mouvement était devenu irréversible. Non seulement cette action contribua à la réduction d’une indécence planétaire, mais en plus elle encouragea d’autres initiatives de justice, puisqu’elle montrait qu’il suffit parfois d’une personne, une seule, pour, avec un peu de méthode et de volonté, réveiller les consciences et faire progresser la justice.

4 commentaires

  1. Sous la plume de Pierre-Yves Roubert Ludovic paraît crédible dans sa démarche. C’est un mystère : nous acceptons ou laissons faire d’incroyables écarts de revenus dans le foot et ailleurs. Les Ludovic n’ont pas voix au chapitre. Chez un vieil adulte mâle, moi par exemple, il y a encore un peu du jeune adolescent qui adorait le foot. En suivant l’actualité de mon équipe préférée, je rêve, j’oublie le sens des choses et l’indécence à peine voilée. Le foot, opium du peuple ?

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  2. Si un jour une modération apparaît dans le monde du foot, on se souviendra de ce texte. Je retrouve une prose fine et précise, un travail documentaire digne du meilleur journalisme d’investigation – surprenant quand on connaît la tiédeur de l’auteur vis-à-vis des « journaleux » – et tout cela aboutit à une utopie pleine de lucidité.

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