Aedes versus Sapiens : la guerre des moustiques (2/2)

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(environ 18 minutes de lecture)

En 2025, le monde avait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, perdu de la population. On était passé de 7,9 milliards d’habitants mi-2021 à 7,7 milliards mi-2025. Si, pendant la grande peste du XIVe siècle (1347–1351), la population européenne était tombée d’environ 75 à environ 50 millions d’habitants, la démographie sur les autres continents avait permis d’éviter une baisse mondiale de la population. Rien de tel avec l’invasion des moustiques, qui supprima 200 millions de personnes pendant une même période de 4 ans (2021–2025).

Les moustiques Aedes avaient tué directement 165 millions d’homo Sapiens ; 65 millions en tant que vecteurs d’autres maladies – dengue, chikungunya, Sars-CoV-2… – et 100 millions simplement, si l’on peut dire, en absorbant le sang de leurs victimes et en déclenchant des réactions allergiques excessives avec la salive injectée dans les capillaires sanguins perforés sous les peaux humaines. Les 35 autres millions d’unités déficitaires provenaient de la baisse de la natalité, sensible sur tous les continents… Les conditions de vies étaient devenues si difficiles pour la plupart des terriens qu’un mouvement sans précédent d’auto-limitation des naissances s’étaient enclenché. 

Jordan avait perdu sa mère dès le premier trimestre 2022, celle-ci n’ayant jamais compris la portée du mal qui s’abattait sur la terre. 

– Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, répétait-elle comme un mantra, qui n’empêcha pas qu’une de ses filles la retrouve un matin morte et recroquevillée dans son lit. Visiblement, elle avait dû se réveiller sous le coup d’une attaque groupée, et tenté sans succès de se protéger sous les draps.

Quatre mois plus tard, en juin 2022 – c’était avant les grandes catastrophes de 2023 – Jordan perdit son patron, parce que cet imbécile avait voulu braver la nature en osant une sortie avec son bateau.

– Merde, ce voilier m’a coûté un bras, je ne vais pas le regarder pourrir sans m’en servir ! De toute façon, dès qu’on s’éloigne des côtes il n’y a plus de moustiques. 

C’était vrai. Mais des larves, non détectées au moment de l’inspection de départ, avaient éclos dans le filtre à eau du bateau. Quand le skipper content de lui, à quelques milles de la côte, enleva ses protections, les nouveaux-nés ne tardèrent pas à sentir l’odeur du sang et à se précipiter sur la proie de choix. Sa maîtresse, qui était restée cinq minutes de plus dans la cabine avant de sortir, ne put que voir terrifiée son amant tenter de parer l’assaut pendant quelque secondes avant de se tortiller sur le pont jusqu’à ce que les insectes affamés le finissent.

Patron ou pas, Jordan aurait de toute façon perdu son travail en 2023, puisque son entreprise, un organisme de formation, fit faillite, comme les autres. Il toucha dès lors le revenu universel, fixé pour la France à 1500 €. Le problème est que les prix ne signifiaient plus rien : l’inflation atteignait des proportions délirantes, comme dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, dans l’Argentine et le Brésil des années 1950–1980, dans le Vénézuela de 2021, où les prix pouvaient être multipliés par 100 ou par 1000 en une journée. Le troc remplaça la plupart des échanges monétaires. Sur internet, qui par miracle tenait encore, se développèrent les sites dits TtoT – Things to Things – grâce auxquels on pouvait essayer de se procurer ce dont on avait besoin.

De même l’échange direct, de la main à la main ou au cul du camion, trouvait de nouvelles modalités d’exercice. Le partage et la solidarité existaient, à peu près au même niveau que le vol et la mesquinerie. Ce qui était le plus extraordinaire aux yeux de Jordan, c’était que la survie occupait la majorité du temps des individus. Jamais il n’aurait cru voir cela dans son pays, champion indiscutable des loisirs et de la paresse.

Bref, les humains, qu’il faut imaginer en permanence affaiblis et agacés par des piqûres, essayaient de s’en sortir. Les seuls secteurs qui conservaient un fonctionnement à peu près normal étaient ceux liés à ce que Jacques Attali appelait « l’économie de la vie » (de la survie en l’occurrence), notamment l’alimentation et la santé. Sur ce dernier point, les laboratoires, les instituts, les centres de recherche, les groupes pharmaceutiques, fonctionnaient à plein régime. Comme lors des deux premières années du Covid, 2020 et 2021, la recherche et l’innovation avançaient au même rythme que la maladie.

Un premier constat avait été établi, ou plutôt rappelé, car il était connu depuis longtemps : quand bien même on en aurait eu les capacités, il n’était pas pensable d’éradiquer les moustiques de la surface de la terre, car leur rôle était indispensable à la chaîne de la vie. Se nourrissant du nectar des fleurs – le sang humain n’est pas pour l’alimentation des femelles mais pour leurs œufs –, ils participent à la pollinisation des plantes.

Ils sont aussi, surtout dans les zones humides, nécessaires à la diversité biologique et fonctionnelle. Ils ont ainsi un rôle important dans le cycle du carbone, et l’on sait l’extrême nécessité de ménager des puits de carbone pour absorber le CO2. Bien entendu, ils constituent – leurs larves encore plus – la nourriture de nombreux prédateurs, eux aussi indispensables : insectes, lézards, batraciens, oiseaux… Ils sont acteurs majeurs du transfert de la biomasse de l’eau à la terre. Et dans de nombreux écosystèmes, les larves de moustiques assurent la filtration de l’eau. 

On ne devait donc pas les éradiquer, mais on devait réduire leur nombre, et si possible leur dangerosité, soit en diminuant la quantité de sang qu’ils absorbaient, soit en limitant les effets de leur salive sur l’organisme humain.

La première voie exploitée fut logiquement de tenter de réduire les possibilités de ponte, en s’attaquant aux « gîtes larvaires ». Le problème est que les Aedes féminines pondaient à peu près n’importe où : un peu d’eau stagnante leur suffisait. Certaines espèces étaient même capables de résister à une sécheresse de plusieurs mois. Une femelle pouvait pondre 2000 œufs dans sa vie (jusqu’à 200 œufs par ponte, selon la quantité de sang disponible). Un œuf éclosait au bout de 2 jours, donnant naissance à des larves, placées dans des gîtes d’une diversité infinie : eau courante ou stagnante, fossé, flaque, tronc d’arbre, feuilles, boue, mur, bidon, boîte de conserve, pot de fleur… Un moustique met entre 10 et 15 jours pour parvenir à maturité, en passant par quatre phases, œuf, larve, nymphe, adulte, les trois premières aquatiques la dernière aérienne. 

Des campagnes de sensibilisation furent organisées par les autorités sanitaires nationales et internationales pour inciter les particuliers à limiter les « nids » potentiels des moustiques, mais ceux-ci semblaient s’adapter sans cesse et toujours trouver de nouveaux lieux pour se reproduire. Les résultats furent donc limités.

Le moyen le plus traditionnel demeurait chimique : les insecticides. Ces produits étaient utilisés depuis longtemps, aussi bien dans les habitations qu’en agriculture. Mais il était clair maintenant qu’ils entraînaient deux fâcheuses conséquences :

– un, des dangers pour la santé humaine. De nombreuses études sérieuses avaient mesuré le lien entre l’exposition à des insecticides, notamment les pyréthrynoïdes, et deux types d’affections : les maladies cardio-vasculaires et les cancers. Plusieurs cas de Parkinson semblaient également liés à ces produits chimiques. Quand la déferlante moustiquaire avait commencé, des actes désespérés avaient conduit à des actions folles aux conséquences fatales. Ne parvenant pas à se débarrasser de quelques moustiques qui ne le lâchaient pas, un voisin de Jordan s’était un soir aspergé avec une bombe insecticide qu’il avait vidée d’un tiers ; 6 mois plus tard, il était mort d’un lymphome qui s’était étendu en un temps record à tout son organisme ;

– l’autre problème des insecticides était la résistance qu’ils entraînaient chez les moustiques. Voici comment l’Insecticide Resistance Action Committee définissait le problème : « changement héréditaire de la sensibilité d’une population de ravageurs qui se reflète dans les échecs répétés d’un produit à atteindre le résultat attendu lorsqu’il est utilisé contre l’espèce en cause ». Quelques chiffres permettaient de comprendre le phénomène : dans les années 1940 aux États-Unis, un agriculteur perdait 7 % de sa récolte à cause des ravageurs, alors qu’on utilisait très peu de pesticides ; au cours des années 1990, il en perdait 13 %, alors qu’on utilisait beaucoup de pesticides. Pourquoi ? Parce que plus de 500 bioagresseurs avaient développé une résistance aux pesticides. En France, on avait relevé des traces de résistance des moustiques dès 1972 dans le Languedoc-Roussillon, qui n’avait fait que se renforcer depuis, malgré la connaissance croissante de la génétique des insectes et les améliorations conséquentes apportées aux produits.

Il fut donc assez clair que les insecticides, même s’ils demeuraient nécessaires pour des traitements localisés, ne pourraient résoudre le problème d’une invasion de masse. Il fallait explorer d’autres pistes.

On réexamina ainsi une technique déjà utilisée au Brésil et à La Réunion pour limiter la transmission de la dengue, de la fièvre jaune, du zika, du paludisme, qui ravageaient certaines régions : le lâcher de moustiques stériles par drone.  

La première application à grande échelle eut lieu autour de la ville de Jacobina, dans l’État de Bahia, entre 2017 et 2019. La société anglaise Oxitec convainquit les autorités de lâcher 450 000 moustiques par mois pendant 2 ans. Pourquoi lâcher des millions de moustiques alors qu’on souhaitait réduire leur nombre ? Parce que ces nouveaux-venus avaient été préalablement modifiés en laboratoire afin de rendre leur descendance incapable d’atteindre l’âge adulte. Ainsi, la densité devait diminuer progressivement. Mais il y eut un problème : 4 % des larves survécurent, devinrent adultes et se reproduisirent ! Non seulement la population globale de moustiques n’avait que faiblement diminué dans la région (après une baisse de densité les premiers mois, celle-ci était revenue au niveau de départ au bout d’un an et demi), mais en plus on avait créé une nouvelle espèce, hybride, attestée par des chercheurs de l’université de Yale (USA), qui prélevèrent des échantillons 6, 12 et 30 mois après le début de l’opération et constatèrent ces modifications de l’ADN. Certains chercheurs restent inquiets quant à l’évolution de ces insectes mutants. La mortalité par piqûres de moustiques, elle, demeure toujours très élevée au Brésil : 1 700 000 morts par an, pour une population réduite à 207 millions d’habitants (214 millions en 2021).

Une opération similaire de lâcher de moustiques stériles par drone avait eu lieu, dans le cadre du programme européen Revolinc, avec un peu plus de succès à Saint-Joseph de La Réunion. Cette fois, la stérilisation ne s’était pas effectuée par manipulation génétique, mais par la « technique de l’insecte stérile » renforcée. Traités par un biocide, le pyriproxyfène, les mâles deviennent stériles. Lâchés dans la nature, ils transmettent ce biocide aux femelles qu’ils fécondent et qui deviennent stériles à leur tour. Pour cette opération, les moustiques furent produits à partir d’une souche réunionnaise au laboratoire de contrôle des nuisibles de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation), en Autriche. Une fois « créés », les moustiques furent endormis, refroidis à 10°C et envoyé à La Réunion dans des emballages de la compagnie Fedex !

Les lâchers eurent lieu en deux phases :

– une première série de 10 000 insectes par semaine, au sol et par drone, pour estimer la survie, la dispersion et la compétitivité sexuelle des moustiques stériles ; 

– une deuxième série de 50 000 par semaine, par drone, car les lancers par les airs furent jugés plus efficaces.

Il s’agissait là de lutter contre l’espèce Aedes Aegypty. En même temps, dans une autre commune de La Réunion, Sainte-Marie, l’Institut pour la Recherche et le Développement français (IRD) procédait à une série similaire de lancers, mais plus importants (150 000 par semaine pendant 12 mois), dans le but de réduire cette fois la population d’Aedes Albopictus, moustique tigre. Dans les deux cas, l’objectif était d’éliminer les vecteurs de la dengue.

Il fallut attendre mars 2022 pour pouvoir mesurer les résultats : l’épidémie de dengue diminua sensiblement, de même que le nombre de piqûres, par conséquent de décès, chez les habitants des zones traitées.

Quand Jordan découvrit l’info sur Facebook, elle lui sembla intéressante et il la partagea avec ses proches. On connaissait son intérêt pour la science et les insectes, on le moquait gentiment pour cela. Ses posts sur les lâchers de moustiques stériles restèrent sans effets, en tout cas ne déclenchèrent aucun buzz. Il faut dire qu’en mars 2022, le moustique tigre n’avait pas encore muté, ses besoins en sang restaient limités. On s’interrogeait d’ailleurs sur ce qui avait pu modifier les besoins d’Aedes Albopictus : la société anglaise Oxitec, qui, par une mauvaise stérilisation, avait introduit des insectes génétiquement modifiés dans la nature, fut montrée du doigt. Le jeune dirigeant fondateur fut même frappé à mort par des manifestants habillés de jaune, de bleu, de rouge et de noir, qui vinrent l’attendre au bas de son domicile pour lui régler son compte.

C’est donc dans l’ombre que les spécialistes poursuivirent le déploiement de la technique de l’insecte stérile (TIS). Une des difficultés était toute simple : produire ces moustiques en quantités suffisamment importantes, ce qui nécessitait des investissements considérables.

Quand, à partir du deuxième semestre 2022, les piqûres de moustiques devinrent mortelles même quand elles ne transportaient pas de maladies, l’attitude des médias, de l’opinion et des dirigeants changea radicalement. Comme toujours, il fallait que la catastrophe se produise pour que l’on y croie, qu’on la combatte… alors qu’il était trop tard. Il était trop tard, mais mieux valait tard que jamais. On ne pouvait plus éviter 200 millions de morts, on pouvait peut-être en éviter 1 milliard. On trouva donc les fonds pour produire des moustiques stériles et les introduire en masse dans la nature afin de réduire la densité des populations. 

Mais à l’été 2025, la situation était encore désastreuse. Aedes continuait à décimer Sapiens et rendait pénible et difficile toute vie humaine sur la planète terre. Elon Musk, la Nasa et Arianespace avaient beau accélérer leurs travaux pour la colonisation du cosmos, il n’existait pas de solution de repli : la vie n’était pour l’instant possible que sur notre petite boule.

C’est bien grâce à la génétique que l’on finit par résoudre le problème des moustiques buveurs de sang, en deux temps. On se servit pour cela du travail effectué sur les plantes et de la mise au point des ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9 par l’Américaine Jennifer Doudna et la Française Emmanuelle Charpentier, qui leur valut le Prix Nobel de chimie 2020 (leur invention datait de 2012). Avec cet outil, pour modifier un organisme, végétal ou animal, on n’introduit pas un gène étranger, comme pour les OGM classiques, mais on découpe une partie du génome dont on a auparavant réalisé le séquençage. C’est-à-dire que l’on peut choisir quelle partie, donc quelles capacités, retirer à une cellule. Si la modification est apportée sur une cellule adulte, elle ne concerne que l’individu en question. Si elle est effectuée sur des embryons, voire sur des cellules souches (ce qui est possible depuis les réussites conjuguées de travaux japonais, américains et français entre 2015 et 2020), elle concerne toute la descendance. On parle alors de mutagenèse. 

Pour les plantes, le succès de ces coups de ciseaux fut tel que les pesticides furent réduits de 35 % entre 2020 et 2026 pour la culture des principales céréales mondiales. Une réticence existait encore, sauf en Chine que l’on soupçonnait d’expérimentations secrètes, à manipuler plus qu’il ne convenait les êtres vivants. Le droit animalier avait progressé ces dernières années ; il bénéficiait de plus d’un lobby puissant et de militants violents prêts à prendre les armes. Les moustiques tueurs cependant, après plusieurs années de ravages, ne bénéficiaient pas d’une grande considération. Les quelques fadas qui les défendraient ne mobiliseraient sans doute pas grand-monde ; les États et l’Organisation Mondiale de la Santé étaient prêts à prendre leurs responsabilités. 

Dans le laboratoire autrichien de la FAO, on identifia puis retira grâce aux ciseaux CRISPR-Cas9 les gènes de souches d’Aedes Albopictus et Aedes Aegypty femelles responsables du besoin de sang humain pour la gestation des œufs. L’effet escompté était double : un, éviter les piqûres par ces deux types de moustiques, les plus nombreux et les plus dangereux ; deux, empêcher les œufs d’arriver à maturation. Il fallut deux ans et 300 millions de morts supplémentaires pour y parvenir. D’une part, le séquençage du génome du moustique n’était pas d’une précision extrême, ce qui se conçoit aisément lorsque l’on sait qu’il faut compter de 10 000 à 16 000 gènes par espèce et entre 135 et 275 millions de paires de bases. D’autre part, et par conséquent, on redoutait un coup de ciseau malencontreux qui aboutirait à une mutation incontrôlable. Les ciseaux adaptés n’existaient pas quand Steven Spielberg avait imaginé les dinosaures créés par manipulation génétique échappant à leurs créateurs ; désormais, une catastrophe à la Jurassic Parc était possible, puisqu’on en vivait une depuis 2022 (au fil du temps, il semblait de plus en plus probable que ce besoin démultiplié de sang humain chez les moustiques fût dû à une mutation générée par un mécanisme de défense de l’animal face aux insecticides).

Fin 2027, commencèrent les premiers lâchers de moustiques Albopictus et Aegypty femelles au génome modifié. Non seulement on avait supprimé leurs besoins en sang, les condamnant de fait à mettre au monde des bébés non viables, mais en plus on les avait nourries d’une substance de type glucose susceptible de renforcer l’attirance des mâles à leur égard. Il s’agissait en effet qu’elles s’imposent par rapport aux femelles non modifiées, il fallait que les mâles délaissent les femelles sauvages pour stopper leur reproduction.
Au Brésil, pays qui fut choisi pour démarrer l’expérience quelques semaines avant les autres pays, les résultats furent mesurés chaque jour par des moyens techniques et humains sans précédent. On observa d’abord une augmentation des pontes et des gîtes, signifiant que les femelles lâchées attiraient bien les mâles sauvages. Cependant, on notait déjà que le nombre d’œufs était beaucoup plus faible chez les femelles modifiées génétiquement, qui n’avaient pas recouru au sang humain. Mieux encore, les larves issues de ces femelles ne se développaient pas et mouraient avant d’arriver au stade adulte.

Dès lors, les lâchers furent organisés sur tous les continents. Pendant quelques mois, les moustiques tigre traditionnels subsistèrent et les piqûres ne baissèrent pas, au grand dam de l’opinion éreintée. 

– Encore un peu de patience, réclamaient les scientifiques, les populations adultes de moustiques baissent, les effets ne vont pas tarder à se faire sentir.

Dès août 2028 en effet, en Amérique latine d’abord, sur les rives de l’océan Indien ensuite, puis en Asie du Sud-Est, enfin en Amérique du Nord et en Europe, le nombre de piqûres d’une part, de morts d’autre part, chuta de manière spectaculaire. Pour une raison simple : Aedes Albopictus et Aegypty étaient éliminés. Comme aucune larve n’était viable, ils finirent par disparaître, ils n’existaient plus. La chaîne alimentaire était préservée cependant, car toutes les autres espèces de moustiques demeuraient ; il en restait tout de même 3576. Ce qui expliquait d’ailleurs que l’on pouvait toujours se faire piquer, mais par des moustiques raisonnables et acceptables, « comme au bon vieux temps ».

Le bilan final de ce que l’on appela « l’ère des moustiques » (2022 – 2028) se soldait par 678 759 345 décès et 126 822 164 invalides chez les êtres humains. En ajoutant la baisse de la natalité et la diminution de l’espérance de vie, la population mondiale était tombée à 6,9 milliards d’habitants (moins 900 millions en 9 ans). Dans un domaine non plus sanitaire mais géopolitique, on pouvait ajouter à cette hécatombe, pendant cette même décennie noire, les 23 millions de morts causés par la guerre entre Israël et l’Iran (et leurs alliés), et les 17 millions de victimes du terrorisme islamiste, industrialisé depuis les bases afghanes et pakistanaises.

Le 1er janvier 2029 fut fêté dans toutes les villes du monde comme la fin du cauchemar. On se retrouvait avec des capacités hospitalières démesurées, qu’il n’était pas question de détruire cependant : après une décennie de ravages au Covid et aux moustiques, on ne voulait pas « manquer » la prochaine calamité qui ne manquerait pas de s’abattre sur le monde.

Le concept « One Health » guidait désormais toutes les politiques de santé publique. Il s’agissait de prendre en compte systématiquement et ensemble 3 éléments indissociables : la santé humaine, la santé animale, la santé environnementale, seule manière de prévenir, ou d’affronter, les maladies émergentes à risque pandémique.

En ce début 2029, une information frappa Jordan, toujours fasciné par les interactions entre l’homme et la nature. Les scientifiques qui, depuis 2016, travaillaient sur le « Projet de synthèse du génome humain » (Human Genome Project-Write), se réunissaient au Centre d’Excellence pour le Génie Biologique de l’université de Harvard, pour une dernière mise au point avant la grande annonce. Ils y étaient arrivés : ils avaient réussi à créer un génome humain entier en assemblant par voie chimique les 3 milliards de nucléoniques qui le composent. Ce qui signifiait qu’en insérant ce génome dans une cellule, ils pourraient créer un être humain qui ne serait pas né de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde.

« … un être humain qui ne serait pas né de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde ». Vertigineux, pensait Jordan. Il poursuivit la lecture de l’article, qui se terminait ainsi :

– Chers collègues, conclua George Church, initiateur et porteur du Human Genome Project-Write depuis 15 ans, je crois que nous avons bien travaillé. Mais je me demande si nous ne pourrions pas apporter une petite modification. Oh, pas grand-chose…

Les quatre dizaines de scientifiques qui l’entouraient le regardèrent, légèrement inquiets. Le chercheur dit alors simplement :

– On pourrait reprendre un peu la composition du sang. Le rendre moins perméable aux infections. La terrible affaire des moustiques a fini par être résolue, mais après quelle hécatombe… Puisque nous en avons les moyens, donnons un coup de pouce à notre nouvel Homo, qui en aura besoin.

6 commentaires

  1. Le premier épisode nous a mis la tête dans le cauchemar, le deuxième nous habitue au drame. La conclusion semble donner le dernier mot à la science et à l’ingéniosité humaine. Pas sûr que cela suffise. Nos modes de vie, nos productions et nos consommations restent à modifier. En tous cas, bravo à l’auteur pour ce qu’il nous apporte en contenu et en réflexions.

    Aimé par 1 personne

  2. Eh bien, si P-Yes, la 2ème partie que j’ai lu d’un trait m’a plu.
    Quel travail de recherche. C’est bluffant. Je n’ai regardé que Aedes sur Google….
    J’apprécie le précis des références mêlé à la fiction.
    Tu nous fais y croire. Et plus encore avec la pandémie actuelle et tout ce que l’on entend de droite et de gauche.
    Optimiste et pointe d’humour cependant entre autre quant à la sagesse de nos décideurs à maintenir la capacité hospitalière au cas où, puisque l’on continue à supprimer des lits dans les hôpitaux.
    Je vais les transmettre à une amie qui à écrit un bouquin mêlant science précise et fiction, mais qui n’a pas eu de lecteurs en dehors de son cercle !
    A chaque semaine sa nouvelle bien différente de la précédente.
    Bises

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  3. Elle est pas belle la vie ?!!! Quel travail Pierre-Yves ! Tout se tient. C’est angoissant, mais vous ne manquez pas d’humour malgré le sérieux du sujet !
    Amicalement
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

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