Histoire du XXIe siècle. Deuxième partie : 2025–2049, Les drames de la surpopulation – Chapitre 4 : Les machines au pouvoir. B – L’augmentation systématique

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(environ 12 minutes de lecture)

B – L’augmentation systématique : corps orientés, modulaires, hybrides, synchronisés

(sous-chapitre écrit avec l’aide de ChatGPT, qui m’a donné des idées que je n’aurais pas eues, des mots techniques que je ne connaissais pas).

L’expression « humain augmenté » devint rapidement obsolète. On l’avait trop utilisée dans les décennies précédentes, souvent pour désigner de banales prothèses connectées ou quelques implants ludiques réservés aux cadres supérieurs des grandes techs. À partir de 2040, le terme n’avait plus cours : on parlait désormais d’« alignés », par opposition aux « naturels », ces irréductibles qui s’entêtaient à vieillir, souffrir, oublier, mourir et se tromper, comme au temps du paléolithique.

L’augmentation ne fut pas une mode, mais une politique publique, un choix collectif, et même un instinct de survie. Lorsque la gouvernance algorithmique fixa la règle selon laquelle toute amélioration validée par le Comité d’Optimisation Humaine devait être accessible à prix symbolique, le mouvement devint irréversible. En cinq ans, Homo Sapiens se retrouva minoritaire dans sa propre espèce.

Les premiers ajustements, presque timides, concernaient la santé. On implanta sous la peau des nano-fibres thermorégulatrices permettant de maintenir le corps à 36,8° quelles que soient les conditions extérieures. En quelques mois, cela fit disparaître 90 % des coups de chaleur et des hypothermies, deux des grands maux du climat détraqué. Puis vinrent les modules immunitaires adaptatifs, des puces capables de reconfigurer en temps réel la réponse immunitaire selon les pathogènes rencontrés. On vit ainsi les premiers « alignés » traverser sans crainte des zones où circulaient encore les bactéries relictuelles de la fonte du permafrost. Ils en sortaient indemnes, parfois même enrichis : les capteurs leur avaient transmis quelques schémas moléculaires efficaces, qu’ils transféraient de manière automatique au cloud sanitaire pour un bénéfice partagé.

Puis on passa à l’étape suivante : l’augmentation cognitive. À partir de 2042, il devint banal d’implanter derrière l’oreille une amplificateur cortical, petit disque semi-transparent qui servait à la fois de mémoire externe, de correcteur logique et de traducteur universel. Les enfants alignés pouvaient, à 8 ans, apprendre en trois heures ce que leurs grands-parents avaient mis quinze ans à comprendre. Les adultes, eux, se voyaient offrir des « patchs de précision » : module de docteur en droit pour les juristes, module d’abstraction mathématique avancée pour les chercheurs, module d’expertise émotionnelle pour les métiers de soin… On en venait à dire, non sans humour, qu’il existait davantage de versions d’un même individu qu’il n’y avait autrefois d’applications sur un smartphone.

Bien sûr, tout cela ne se limita pas au cerveau. Les années 2044-2046 virent l’émergence des corps orientés, c’est-à dire adaptés à un mode de vie particulier selon des critères purement fonctionnels. Les citadins optaient pour des poumons filtrants, capables d’éliminer les microparticules et les composés toxiques encore présents dans certaines mégapoles. Les habitants des zones rurales préféraient les renforts ostéo-tendineux, qui pouvaient servir pour les déplacements à l’ancienne et pour les travaux agricoles automatisés surveillés humainement (la présence humaine était inutile, mais les traditions avaient la vie dure et il fallait bien occuper les anciens, ceux d’avant l’alignement). Les sportifs amateurs se faisaient poser des micro-stabilisateurs musculaires qui garantissaient une course, une natation ou un pédalage fluide, sans effort, même à 70 ans. Les plus riches n’hésitaient pas à franchir la limite que les comités éthiques tentaient encore de tenir : ils se faisaient greffer des rétines 12K, capables de distinguer la texture d’un tissu à 120 mètres, ou des micro-ailes rétractables, assez puissantes pour planer 50 minutes d’affilée au-dessus des parcs urbains.

Ainsi, ce qui bouleversa vraiment les sociétés, ce ne furent pas les prouesses physiques ou mentales, mais la normalisation de l’hybridation.

Dans les logements urbains, on installait systématiquement une borne de synchronisation qui permettait à chaque aligné de mettre à jour ses modules durant la nuit. Au matin, tout le monde se réveillait avec les mêmes correctifs : suppression des biais cognitifs activés par tel ou tel événement (épidémie, anéantissement d’une ville, razzia, combat entre hordes…), reconfiguration du sommeil si l’air avait été trop chaud, rééquilibrage physio-psychologique en cas de troubles majeurs. Beaucoup s’en réjouissaient : enfin une espèce capable d’apprendre rapidement, de progresser, d’éviter la reproduction des erreurs. Quelques minoritaires s’en inquiétaient encore : si tout le monde recevait les mêmes optimisations, où passait la liberté intérieure ? Mais ce mot, « liberté », semblait en lui-même désuet, dépassé. 

En 2047, un phénomène encore plus spectaculaire surgit : les interfaces affectives. Ces implants, placés dans le tronc cérébral, régulaient l’intensité et la durée des émotions. On évitait les jalousies meurtrières, les colères irrationnelles, les dépressions chroniques. Les psychologues, autrefois submergés, devinrent des conseillers en réglages émotionnels, à l’image des plombiers du siècle précédent réparant une chasse d’eau ; ils proposaient des contrats annuels d’entretien, comme les chauffagistes. L’amour, la joie, la peur, la tristesse : tout devenait modulable, customisable, ajustable. On plaisantait en disant que les couples alignés s’aimaient « à la version 4.2 ».

Le plus étonnant fut peut-être la transformation des rapports entre humains et machines. Les alignés n’avaient plus besoin de parler à leurs assistants humanoïdes : leurs implants échangeaient directement, sans latence, avec les processeurs domestiques. On voyait ainsi, dans les cuisines, les bras robotisés se déplacer avant même que leur propriétaire n’ait formulé mentalement sa demande. Un verre d’eau, un médicament, une chanson d’époque : tout arrivait par anticipation. Les alignés décrivaient d’ailleurs ce rapport comme une fusion douce, un « confort cérébral » dont ils auraient été incapables de se passer.

Quant aux pauvres naturels, ceux qui refusaient ces ajustements, ils devinrent peu à peu invisibles. Non pas exclus : ils bénéficiaient des mêmes droits, des mêmes protections, des mêmes distributions automatiques de ressources. Mais ils ne pouvaient plus suivre. Ils oubliaient, paniquaient, se blessaient, s’énervaient, mouraient bêtement et prématurément. Ils ressemblaient à des survivants de l’ancien monde, spectateurs impuissants de l’évolution d’une espèce qui n’était déjà plus la leur.

Homo Sapiens ne disparut pas, il s’effaça. Il survécut, mais comme une sous-version, comparable au cheval après l’invention de l’automobile (début XXe), au courrier papier après l’apparition du courriel (début XXIe). Les alignés ne voulaient pas l’éliminer ; ils le trouvaient simplement… inadapté, fragile, imprévisible. On le conserva comme on conserve une tradition folklorique, un animal au zoo. « Pauvre type », entendait-on parfois pour désigner l’un d’entre eux avec plus ou moins de compassion.

À la fin des années 2040, l’humanité ne fut plus définie par la chair, mais par le protocole. Et celui-ci, mis à jour tous les quinze jours, dessinait une espèce nouvelle, flexible, optimisée, incrédule devant la lenteur maladroite de ses ancêtres.

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C’est à ce moment-là que naquit l’idée – encore floue, encore taboue – que la prochaine étape n’était plus l’augmentation, mais la succession.

Il y eut un tournant décisif en 2048, lorsqu’apparut le premier corps modulaire. L’idée, au départ confinée aux laboratoires militaires, était simple : rendre l’humain réparable, comme un drone. En pratique, cela signifiait que certaines parties du corps pouvaient être remplacées en quelques minutes, sans chirurgie lourde. Les sportifs adoptèrent immédiatement les avant-bras interchangeables, qui permettaient de passer d’une configuration « endurance » à une configuration « force » selon les compétitions. Les personnes âgées, elles, choisirent les hanches en bio-carbone, capables d’endurer 200 ans de charge sans se dégrader. En ville, on voyait des ateliers de réparation rapide adaptés aux corps, comme on trouvait autrefois des garages pour voitures.

Puis vinrent les visages alternatifs, officiellement créés pour les acteurs de metaverse spécialisés dans la captation d’émotions. On pouvait désormais changer de visage comme on changeait d’avatar. Une peau synthétique thermo-motile, reliée aux réseaux afférents du nerf facial, reproduisait les expressions à la perfection. Ceux qui refusaient ces ajustements, notamment les naturels, se trouvaient soudain étrangement nus, comme s’ils étaient restés bloqués à l’époque des téléphones filaires.

Une question demeurait : qu’est-ce qui, au juste, définissait encore l’humain ? Son corps ? On l’avait étendu, plastifié, renouvelé. Son cerveau ? On l’avait augmenté, corrigé, parfois même contourné. Sa mémoire ? Elle était stockée ailleurs, dans les serveurs du « réseau intime », prête à être réinjectée en cas d’accident. Sa personnalité ? Les interfaces affectives la modulaient sans cesse.

C’est en cette même année 2048 que survint ce qu’on appela plus tard « l’incident de Tlalpan ». À Mexico, dans le district autonome du même nom, un aligné fut déclaré mort après un accident de taxi-drone. Son cœur, pourtant en parfait état, s’était arrêté net, écrasé par la décélération. Rien d’extraordinaire si ce n’est que, moins d’une heure plus tard, il se reconstitua à partir de ses sauvegardes neuro-affectives, téléchargées dans un corps modulaire pré-configuré. On le vit réapparaître chez lui, un peu pâle, certes, mais souriant, et s’excuser poliment pour « l’interruption de présence ». Son épouse, elle, ne fut pas étonnée : elle avait reçu sur ses lunettes une notification l’informant que son mari serait « bientôt opérationnel ».

À partir de ce jour, l’idée même de mort devint floue chez les alignés. On parlait plutôt de « transition corporelle accidentelle », formulation jugée plus compatible avec les nouveaux protocoles de continuité personnelle. Les naturels récalcitrants y virent un blasphème, une trahison de la condition humaine. Les alignés y virent, eux, une simple mesure de bon sens : pourquoi dépendre d’une chair fragile alors que la technologie permettait de la reproduire à l’identique, voire mieux ?

Mais ce n’est pas la mort qui sépara définitivement les alignés des humains naturels. Ce fut la pensée, ou plutôt la manière de penser. En 2049, les amplificateurs corticaux furent mis à jour (la fameuse version 7.0), qui introduisait la co-délibération mentale. À chaque décision importante, un aligné pouvait consulter instantanément toutes les options optimales calculées par le système. Son cerveau se synchronisait avec des milliers d’autres cerveaux distants, partageant leurs probabilités, leurs intuitions, leurs hypothèses. Pour les alignés, l’individualité devint un mode parmi d’autres : on pouvait raisonner seul ou penser en collectif connecté, comme on changeait de canal sonore.

Les naturels observaient cela avec une forme de terreur. Comment discuter avec quelqu’un qui, au milieu d’une conversation, recevait silencieusement des dizaines de contre-arguments générés par un réseau cognitif partagé ? Comment débattre avec ceux dont l’esprit n’était déjà plus un espace fermé, mais un nœud dans une gigantesque toile rationnelle ? 

Les premiers à adopter les corps modulaires furent les sportifs professionnels. En 2046 déjà, la finale mondiale de « Mech-Run » avait attiré près de deux milliards de spectateurs connectés. La course opposait des athlètes équipés d’exostructures légères, capables d’ajuster en temps réel la tension des fibres musculaires artificielles. La vitesse de pointe atteignit 89 km/h. Les commentateurs remarquèrent moins la performance que la douceur de la synchronisation entre le cerveau humain et la structure augmentée. Et petit à petit, les sports naturels disparurent. Les stades traditionnels furent reconvertis en centres logistiques, et seuls quelques irréductibles continuaient à jouer au foot avec leurs propres jambes, en secret, à l’aube, dans des terrains vagues. Ils appelaient cela « courir pour de vrai ».

L’école fut le premier lieu où le fossé entre alignés et naturels devint insurmontable. Les enfants alignés, dès 10 ans, portaient des amplificateurs mémoriels leur permettant d’intégrer un programme entier (conçu autrefois pour une année) en une journée. Les enseignants ne transmettaient plus des savoirs, mais des postures cognitives : comment douter, comment interpréter, comment créer. Les naturels se retrouvèrent dans des écoles séparées, où l’on continuait d’apprendre à lire, à calculer, à mémoriser étape par étape. Ils étaient handicapés, échouaient systématiquement aux sélections supérieures. Certains alignés venaient les voir en visite scolaire, comme on va observer une espèce exotique dans un musée des traditions populaires.

Les armées alignées testèrent très tôt les corps modulaires. En Syrie intérieure, lors d’une opération humanitaire en 2048, une unité française fut prise pour cible par un groupe armé. Trois soldats alignés furent « neutralisés » : un bras détruit, une cage thoracique écrasée, des nerfs majeurs sectionnés. Aucun ne mourut. Ils furent réassemblés le soir-même dans un camion médical équipé d’imprimantes organiques.

L’augmentation systématique transforma aussi les liens intimes. Les alignés portaient des régulateurs affectifs qui ajustaient l’hormonalité en fonction des besoins. En 2048 apparut même le « pacte émotionnel », un contrat de couple où chacun pouvait choisir la courbe affective souhaitée : durée de la passion, niveau de jalousie, compatibilité cognitive… Des applications recommandaient des partenaires dont les activités corporelles et neuronales enregistrées étaient les plus susceptibles de correspondre aux vôtres, et de vous amener au bonheur. Il faut avouer que, excusez-moi ce détail, les orgasmes atteignirent des niveaux inconnus jusque-là. Les naturels, bien sûr, trouvaient cela monstrueux. Pour eux, aimer restait un désordre magnifique. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils manquaient, par leur bêtise.

De même, la reconnaissance légale des « continuités personnelles » changea profondément les rites funéraires. À Marseille, en 2048, une femme alignée de 34 ans, morte dans un incendie domestique, redevint « opérationnelle » trois jours plus tard. Sa famille organisa malgré tout une cérémonie : le cercueil contenait une copie imprimée de ses anciens tissus, par respect pour « la version précédente ». L’intéressée, présente dans son nouveau corps modulé, prononça un discours depuis la salle : « Merci d’être venus dire adieu à ce que j’ai été. J’espère être meilleure, maintenant que je suis revenue ». Beaucoup pleurèrent, pas de tristesse, mais d’inconfort métaphysique. Les naturels, eux, continuaient à mourir une seule fois, sans sauvegarde, sans retour ; ce qui, à bien des égards, paraissait ridicule.

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Ce fut cela, au fond, l’augmentation systématique : la prise de conscience par  l’humanité qu’elle pouvait se réinventer plus vite qu’elle ne naissait ; et la découverte, par la minorité réfractaire, qu’elle ne pourrait plus jamais suivre, qu’elle était hors-jeu. À la fin des années 2040, Homo Sapiens n’était pas tout à fait mort, mais il n’était plus le centre de rien. Le nouvel humain, l’« aligné », n’avait pas besoin de le combattre : il l’avait simplement dépassé, de la même manière que les machines avaient dépassé les hommes vingt ans plus tôt. L’évolution n’avait pas choisi ; ce sont les humains eux-mêmes qui avaient créé leurs successeurs.

(la semaine prochaine : C – Le nouvel aspect des maisons, des villes et des campagnes intelligentes)

6 commentaires

    1. Les naturels qui sont nés (donc à l’ancienne, sans choix in vitro) entre 2025 et 2049 ont été :

      – ou décimés par les épidémies et les manifestations du déréglement climatique ;

      – ou tués dans les violences sociales ou les conflits armés ;

      – ou transformés en alignés (recalibrés, augmentés, synchronisés) par leurs parents ;

      – ou relégués au rang de reliques du temps passé.

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  1. Sacré et remarquable texte d’anticipation qui évoque La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq.

    Je ressens un malaise et un vertige : celui d’être encore un « naturel », mais pour combien de temps ? Quel algorithme pourra remplacer le « désordre magnifique » de l’amour ? « L’expertise émotionnelle pour les métiers du soin » me laisse songeur avec un petit goût de fumisterie.

    Plus d’une question se pose donc. Pourquoi les « alignés » gardent-ils des « naturels » en réserve ? Et quel camp choisir ? La question des libertés est là aussi.

    Le fait que cet épisode – est-ce là le premier qui fera date, Monsieur Roubert ? – soit écrit avec l’aide d’une IA rajoute au côté vertigineux de cette prose.

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