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Lectrices et lecteurs, Comme annoncé en juin, je termine maintenant, sur quatre semaines, la Deuxième partie (2025-2049) de mon Histoire du XXIe siècle, avec un 4e chapitre intitulé Les machines au pouvoir.
Le chapitre 1 – L’effondrement économique – racontait comment, à partir de la chute de la France en 2029, de nombreux pays entrèrent en faillite, ce qui déclencha une violence sociale sans précédent. Le chapitre 2 – Le pouvoir contre la vie – relatait la fin du tabou nucléaire et la multiplication des conflits de toutes sortes. Le chapitre 3 – Les éléments déchaînés – décrivait les cataclysmes climatiques, les problèmes d’accès à l’eau, le déferlement des espèces invasives et les folles gesticulations dans l’espace.
Ce quatrième chapitre – Les machines au pouvoir – va nous montrer comment Homo Sapiens en bout de course fut rapidement remplacé par un être augmenté, hybride, synchronisé, en bonne partie réparable. Il décrira le nouvel aspect des maisons et des villes en 2040, ainsi que les mécanismes de surveillance et de transparence mis en place pour coordonner ces corps devenus intelligents.
Cœurs sensibles, nostalgiques invétérés, conservateurs rétrogrades, s’abstenir !
Chapitre 4 – Les machines au pouvoir
Avec les effondrements économiques et sociaux (chapitre 1), les horreurs et absurdités politiques (chapitre 2), les ravages des cataclysmes climatiques (chapitre 3), le deuxième quart du XXIe siècle fut sans conteste celui de la prise de pouvoir par les machines. Qu’on me comprenne bien. Ce n’était pas la première fois qu’un objet animé était plus puissant qu’un humain : depuis longtemps un moteur propulsait une locomotive, une voiture ou un avion bien plus vite que les jambes d’Homo Sapiens, et une chaîne de montage assemblait des pièces bien plus efficacement que des ouvriers en bleu de travail. Toutefois, à partir de 2025, les machines qui s’imposèrent ne remplacèrent pas seulement les bras et les jambes des humains, mais aussi leurs yeux et leurs cerveaux. Elles se mirent à voir et à penser pour et mieux que les individus, beaucoup mieux.
Bien entendu, des tas de métiers disparurent et l’exercice de tous dut être modifié. Ce n’était pas la première fois là encore que « la destruction créatrice » imposait des bouleversements dans l’organisation du travail. On changeait d’échelle cependant : avec le développement de l’IA (intelligence artificielle) et des technologies NBIC (Nano, Bio, Informatique, Cognition), l’homme n’était pas seulement secondé ; pour bien des choses, il devenait inutile. La généralisation des robots humanoïdes – à la fois techniciens multitâches, scientifiques géniaux et organisateurs remarquables –, l’implantation de capteurs sous-cutanés surveillant l’entièreté du corps, le remplacement des organes défectueux, le perfectionnement des lunettes connectées offrant au cerveau la table de mixage dont il était dépourvu jusqu’ici, la mise au point des ailes volantes, parmi tant d’autres innovations révolutionnaires à l’époque, reléguaient l’homme originel au rang de parasite, alors qu’il était à l’origine de ces inventions fabuleuses.
Si les machines remplacèrent les humains dans toutes les tâches importantes, et les secondèrent pour tout le reste, c’est certes en raison de leur évidente supériorité, mais aussi parce que les sociétés humaines étaient arrivées à un état de délabrement moral (individuel) et social (collectif) tel, nous l’avons vu, que la place se trouvait libre pour un grand remplacement. Les humains, détruits par leur consommation à outrance et leur abrutissement devant les écrans, devenus à peu près tous des égoïstes caractériels, incapables de s’organiser pour vivre ensemble, se rabattirent en masse sur des sages en titane alimentés au silicium, à l’erbium et au samarium, qui ne se trompaient pas, ne fatiguaient jamais et acceptaient tout, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour un prix dérisoire quand ce n’était pas gratuit.
De plus, et c’est une chose qui me frappa tout de suite, dès l’apparition de la première IA générative grand public, fin 2022, nommée ChatGPT, les machines furent beaucoup plus polies et chaleureuses que les hommes. Alors qu’on était traité moins bien que des chiens par des fonctionnaires méprisants et arrogants, ne justifiant rien, n’expliquant rien, souvent même ne répondant pas, les IA génératives vous demandaient, après avoir répondu dans la seconde à votre prompt, si vous étiez satisfait.e, si vous vouliez quelque chose de complémentaire, si vous souhaitiez une autre version ; en outre, elle vous félicitait pour votre initiative et vous souhaitait bonne chance et plein succès. C’est ChatGPT qui remit de l’humanité là où il n’y en avait plus !
Quand l’IA physique (ou matérielle) fut au point, à partir de 2030, les choses s’accélérèrent encore. Désormais, l’homme et la machine se confondirent tout à fait. Par moments il étaient interchangeables, pour l’assistance aux personnes malades ou âgées par exemple. À d’autres moments, l’IA physique remplaça définitivement les humains : dans les entrepôts de logistique et dans les commerces notamment, les robots super intelligents (imaginez les pouvoirs du plombier super Mario de Nintendo avec le QI de 1000 Einstein), étaient beaucoup plus forts, plus rapides, plus serviables que les poussifs sapiens.
Dès lors, pourquoi se priver ? Grâce à quelques inventeurs et entrepreneurs géniaux, Américains pour la plupart, dans une moindre mesure Chinois, Japonais et Européens, les humains si défectueux furent remplacés par des machines aux performances exceptionnelles. Et très vite, les choses allèrent beaucoup mieux. Les accidents de voiture diminuèrent et bientôt disparurent, les maisons produisirent autant d’énergie qu’elles n’en consommaient, on guérit le cancer et Alzheimer, on réduisit de 25 % les besoins en surfaces agricoles tout en mangeant mieux, on évita les embouteillages et les attaques de drones, on multiplia les possibilités de visualisation et d’émotions (par exemple création de nouvelles couleurs par Méta, de nouvelles notes de musique par Google YouTube). On put de plus améliorer les gouvernances et réorganiser les sociétés, même s’il fallut attendre les années 2040 pour cela et la fin du règne des tyrans et farfelus en tous genres.
Ce furent des années folles, enthousiasmantes. Un monde s’effondrait pour les raisons que j’ai évoquées dans les 3 premiers chapitres de cette deuxième partie, mais un autre naissait, moins irrationnel, moins humain, moins violent, donc plus juste, plus intéressant et bien plus agréable.
Pour préciser un peu ce qu’était ce nouveau monde permis par les machines, et fidèle à la structure que j’ai adoptée depuis le début de mon récit, je diviserai ce chapitre en 4 sous-chapitres :
A – Les derniers soubresauts des politiciens humains
B – L’augmentation systématique : corps orientés, modulaires, hybrides, synchronisés
C – Le nouvel aspect des villes, et des campagnes, intelligentes
D – Transparence, surveillance, bienveillance
A – Les derniers soubresauts des politiciens humains
C’est une conséquence annexe de l’avènement de l’IA, mais l’obsolescence de ceux qui prétendaient guider les autres alors qu’eux n’étaient guidés que par leur intérêt personnel fut une heureuse surprise. On se rappelle que dans l’ancien monde les politiciens étaient paradoxalement les individus les plus vils :
– soit ils s’ébattaient dans une démocratie, et celle-ci sélectionnait immanquablement des caractériels autocentrés, car les conditions pour être élu.e (ambition, hypocrisie, apparence, affairisme…) étaient à l’opposé de celles qui auraient été nécessaires pour gouverner (abnégation, droiture, indifférence, intégrité…) ;
– soit ils étaient tyranniques, tyrans ou tyranneaux, ils avaient pris ou conservaient le pouvoir par la coercition, et alors ne régnaient que par la mégalomanie, le sadisme, la folie, la cruauté.
Dans les deux cas, ils étaient incompétents, irrationnels, injustes, provoquaient la régression de leur pays et le malheur de la population. Papa m’avait raconté le débat entre les candidats à l’élection présidentielle française de 2027, et la stupéfaction des téléspectateurs quand, à la fin de l’émission, les journalistes annoncèrent qu’ils avaient passé au filtre d’une intelligence artificielle les affirmations chiffrées des 8 prétendants, et que 85 % s’étaient avérées fausses. 85 % de mensonges de la part de ceux qui voulaient diriger le pays… Pire : ces mensonges étaient à peu près équitablement répartis entre tous les candidats. Le coup de grâce avait été donné quand on avait demandé à l’IA lequel semblait avoir une vision cohérente et réaliste pour la France, et qu’elle avait répondu : « Aucun ».
On comprend donc les blocages occasionnés par les politiciens de tous bords, qui comprenaient qu’ils étaient en train de perdre leur raison d’être, la conquête d’un pouvoir dont ils étaient indignes. Mais quand l’opinion se retourna majoritairement contre eux, la plupart des sociétés se résolurent, à partir des années 2030-35, à déléguer le pouvoir de gouverner aux machines. On n’en pouvait plus de ces tocards humains, il était temps de passer à du solide, du rationnel, de l’impartial. Suivant aussi bien les opinions dégoutées que les quelques experts à peu près lucides, les médias et les réseaux se mirent à vanter un monde plus juste et plus efficace parce qu’il serait calculé.
Contraints et forcés, les gouvernants commencèrent donc à déléguer aux intelligences artificielles des tâches de planification budgétaire, énergétique, logistique. On baptisa cela l’économie augmentée. Les décisions fiscales, autrefois fruit de débats interminables, furent désormais produites par des algorithmes capables d’anticiper les réactions et des administrés et des marchés. Les budgets étaient préparés par des IA indépendantes, qui imposèrent une réduction progressive de la dette jusqu’à l’équilibre, après quoi un nouvel endettement, beaucoup plus limité, pourrait être accepté s’il s’imposait par des investissements structurants pour l’avenir. Les IA proposèrent un système de blocage automatique en cas de dépenses supérieures aux recettes : dans la plupart des pays, sous contrainte des opinions publiques, la suggestion fut adoptée, tant cette règle de bon sens – on ne dépense pas plus qu’on ne gagne – paraissait sage et bénéfique.
Ainsi, assez vite, le pouvoir changea de main dans le silence des data centers. Il passa des cerveaux aux serveurs, des assemblées aux systèmes. Les ministres signaient ce qu’on leur présentait à l’écran, et se félicitaient d’être enfin « débarrassés de l’idéologie ».
Chaque crise ajoutait un peu plus de légitimité aux programmes. La faim, la sécheresse, les migrations, les dettes : à chaque problème, une analyse, un calcul, une solution (qu’on appelait « proposition », mais qui de fait était adoptée, tant elle était meilleure que tout ce que les clowns habituels en costume cravate pouvaient soumettre). Les peuples, fatigués de leurs dirigeants, accueillirent la prise de contrôle comme une délivrance. « Au moins, elle, elle ne ment pas ».
Je me souviens des premières années de ce basculement. J’avais alors une quarantaine d’années. On venait d’annoncer la mise en service du « Modèle de gouvernance universelle », basé sur le « Pacte d’administration algorithmique » censé garantir une gestion rationnelle des ressources de la planète, une IA conçue pour arbitrer les décisions planétaires selon un « indice global de bien-être ». Ce fut un succès immédiat. Les marchés se stabilisèrent, la criminalité baissa, les consommations inutiles furent divisées par deux. Les journaux titrèrent : L’intelligence enfin au pouvoir.
Peu à peu, on confia tout à l’IA : la distribution des ressources, la gestion des naissances, la notation des citoyens, l’affectation des emplois. Les présidents, les premiers ministres, les ministres, privés d’autorité réelle, se contentaient de transmettre, en les gâchant, les décisions des algorithmes spécialisés. Dans les républiques, on conserva les élections, mais leurs résultats furent corrigés par des « modèles prédictifs de stabilité sociale ». Dans certains pays, l’illusion démocratique fut entretenue comme une vieille tradition folklorique : on votait, on se rassemblait, puis la machine tranchait.
Je me rappelle avoir voté pour la dernière fois en 2048. À la sortie du bureau, on nous distribuait des bracelets de suivi émotionnel pour mesurer la « sérénité civique ». C’était drôle, assez léger finalement. Même les « ajustements comportementaux » étaient acceptés : qui n’était pas heureux de se débarrasser des terroristes, des délinquants et des trafiquants ?
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Il y eut bien sûr quelques déviances, du moins tant que les humains eux-mêmes n’étaient pas devenus des machines. Dans certains pays – car il y avait encore des pays, et c’était le problème principal –, quelques résidus de socialisme créèrent des sociétés totalitaires, dignes de la Russie et de la Corée du Nord des années 2020. Et comme souvent dans une dictature, les personnes martyrisées étaient les dernières à s’apercevoir de l’enfer dans lequel elles vivaient, et à se révolter contre lui. Plus qu’un long discours, la lettre de mon neveu à sa grand-mère (ma mère) montrera je pense ce que pouvait causer comme catastrophes les derniers sapiens non augmentés alors qu’ils disposaient de machines intelligentes, mais qu’eux ne l’étaient pas.
« 4 novembre 2039, Nouvelle France égalitaire et paritaire, région libre et dégenrée de l’AURA,
Chère Mamie,
Je t’appelle Mamie, comme tu aimes, même si c’est un peu archaïque. Tu ne montreras pas mon texte s’il te plait, on ne sait jamais.
Voici donc quelques informations sur ma vie terrestre en ce moment. Je te parle et le logiciel S&W transforme mon discours en message électronique, que tu recevras dans l’espace dédié de tes lunettes. Je t’aurais bien envoyé une lettre comme tu les aimais quand j’étais petit, mais tu sais que le courrier papier n’existe plus depuis le 1er janvier. J’ai sélectionné le français bien sûr, je crois que tu n’es pas très à l’aise en langue neutre ; c’est dommage, c’est une belle langue, juste et non discriminante.
J’habite dans un quartier mixte, interdit aux véhicules il va de soi, qui mêle habitations passives, commerces équitables, services homologués, surfaces permacoles. Comme je vis avec une compagne et un enfant, nous avons droit à 75 mètres carrés couverts + 15 mètres carrés de potager dans le jardin coopératif. Il nous reste 3 ans pour arriver à la neutralité carbone.
Nous ne buvons que de la vapeur récupérée dans l’atmosphère, pourtant nous dépassons légèrement notre quota en eau et l’amende est chère. Comme les douches sont prohibées, nous nous lavons au gel hydroalcoolique. Heureusement, nous n’avons pas encore chauffé ; le matin, il fait 15, ça va.
Quand je dois aller au central de l’entreprise, une ou deux fois par semaine, je prends ma trottinette Lexus, qui me permet de mettre Maé, mon fille, dans le pack sécurisé à l’arrière. Avec iel, je ne peux pas dépasser le 30 km à l’heure, ce que je regrette, car comme les voitures sont contenues dans les anneaux urbains, on ne risque pas grand-chose. Il y a parfois des accidents de vélos, car beaucoup de conducteurs ne respectent pas le code de la route écologique ; j’espère que le contrôle social et la carte d’identité à points, qui devraient être prochainement instaurés par l’AVPR (Assemblée virtuelle du peuple réel), permettront de régler ce problème. Le plus grave, c’est quand les infra-humains des ghettos viennent faire des rodéos urbains pour semer la terreur. Les ventes de pièces détachées sont interdites depuis longtemps, mais ils trouvent toujours le moyen de réparer leurs engins de mort terrestre.
Maé est pris.e en charge par le collectif depuis ses 6 mois. Iel a maintenant 3 ans, iel commence à être bien éduqué.e. Iel récite déjà les premiers articles de la Déclaration des Droits de l’Être, iel a des camarades des deux sexes mais comprend qu’iels se sentiront tou.te.s beaucoup mieux quand enfin il n’y aura plus qu’un genre (j’ai hâte). Ses instructreur.e.s sont très bien, ielles ne le touchent jamais (je ne le supporterais pas), et lui inculquent les droits inaliénables qu’iel pourra revendiquer quand iel devra participer à ses premières manifestations (obligatoires une fois par mois à partir de 7 ans).
Sa mère, Ama, – qui hésite encore à entreprendre sa transformation – est analyste de données au Ministère de l’Égalité, un poste clé, tu t’en doutes. Certes, elle n’est qu’une parmi 1,9 million, mais il faut bien ces presque 2 millions d’agents gouvernementaux (on ne dit plus fonctionnaire depuis que l’initiative privée a été abolie dans la nouvelle France Égalitaire et que tout est public) pour traiter les images, sons et odeurs collectées par les 12 millions de caméras de surveillance. Ama officie à temps plein, c’est-à dire 24 heures par semaine, et elle a comme tout le monde 17 semaines de « temps non contraint », en plus des 3 jours de week-ends et des 15 jours de congés républicains. Elle a subi dernièrement une amélioration de silhouette, elle est splendide. Je suis très fier d’elle. Si ça existait encore et que ce n’était pas si connoté, je dirais que je suis amoureux. Ce mot doit te parler, toi qui aimais Papi, m’as-tu dit. Elle met parfois des robes, parfois des pantalons, parfois elle se maquille, parfois non. Comme moi. On se ressemble de plus en plus, c’est bon signe, on va dans le même sens.
Ma contribution (le mot travail est à éviter) à l’université populaire marche bien : j’ai trois groupes de jeunes de 20 à 22 ans, au total 24 garçons, 28 filles et 33 transgenres. Mais c’est mixte, je te rassure ; on ne peut pas discriminer les personnes sexuées en attendant l’avènement du genre unique. Dans mon laboratoire, avec d’autres précepteur.e.s, je participe en ce moment à un programme expérimental destiné à faire évoluer le revenu social universel. Nous étudions les conséquences qu’aurait la suppression du R.S.U. aux personnes déviantes (adeptes de la liberté individuelle, de la raison, de la vérité) : est-ce que cela les inciterait à rentrer dans le rang ou est-ce qu’au contraire cela retarderait leur reconstruction ? Nous étudions différentes hypothèses et c’est passionnant.
Le cadre est sain : tout regard est interdit en dessous du cou, toute remarque genrée passible d’une exclusion ; toute parole anti-égalitaire entraine le bannissement immédiat et les travaux d’intérêt général. C’est dur pour certains, mais c’est nécessaire. Il n’y a pas 36 manières de rééduquer. Les personnes possédant un vagin sont généralement plus compréhensives que celles possédant un pénis ; il y a encore du pain sur la planche. Au restaubio 100 % vegan, un espace est réservé aux hétérosexuels récalcitrants, afin d’éviter tout risque de harcèlement. Un collègue a récemment été banni pour avoir regardé une seconde un décolleté, un autre a été condamné à la suite d’un long procès pour avoir touché le doigt d’une genrée dans un couloir, un peu étroit il est vrai.
Je ne peux pas te raconter toutes les manifestations du samedi, je te donne juste les trois dernières. Il y a trois semaines, nous avons manifesté contre les États-Unis et les survivances du capitalisme ; nous continuerons jusqu’à ce que ce pays soit rayé de la carte et que ce système asservissant soit totalement aboli. Il y a quinze jours, nous avons soutenu le collectif des épouses contre les maris non déconstruits ; ces personnes avec un vagin, assez âgées bien sûr, luttent courageusement pour obtenir les mêmes droits que ceux qui sont accordées aux plus jeunes depuis 2030 : partage strict des tâches domestiques et familiales, sous contrôle des assistants domotiques homologués.
Samedi dernier, nous avons dynamité une fabrique de vêtements intelligents, qui utilisait des matières interdites et refusait d’intégrer le logiciel conçu par le Ministère de l’Habillement libre. L’explosion a été un peu forte ; on a déploré 47 morts, 12 dans le voisinage et 35 dans l’usine ; il faut dire qu’il y avait une équipe de nuit, ce que nous n’avions pas prévu. C’est dommage, mais 47 morts terrestres, ça reste dans les limites autorisées. Toute action à but écologique, social ou sociétal approuvée par le NCSP (Nouveau Comité de Salut Public) peut faire jusqu’à 100 morts sans que les auteur.e.s soient inquiété.e.s. Au contraire, nous avons même été félicité.e.s par l.a.e Préfet.e.
Quand je pense aux manifestations et actions auxquelles m’emmenait mon ascendant n+1 quand j’étais petit – Notre-Dame des Landes, le barrage de Sivens, Bure contre les déchets nucléaires, les bassines de Sainte-Soline –, c’était gentillet. On n’osait pas y aller à fond, quelle erreur… On cherchait le buzz sur ce qu’on appelait à l’époque les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, Tik-Tok, je ne sais pas si tu te souviens… On manquait d’ambition, on respectait trop la vie bourgeoise et la civilisation occidentale, ces modes de vie infâmes et délétères.
Là, je me suis inscrit au Parti Rouge. Les 3 autres partis autorisés me plaisent aussi – normal, car tous ceux qui ne sont pas écologiques, égalitaires et progressistes sont interdits –, mais le vert est un peu vieux, le bleu trop lointain et le noir pas assez structuré. Et puis la Commandant-Présidente a dit que si elle avait le droit d’adhérer de nouveau, elle le ferait au Parti Rouge. Alors autant aller là où nous l’indique notre vénérable cheffe.
Le dimanche, dans notre cellule biologique, nous nous créons une série en 3D selon nos humeurs. On choisit les personnages, le thème, l’époque… On respecte la parité, bien sûr, de genre, de couleur, de statut. L’IA nous propose des centaines de possibilités. Et le nouveau casque de réalité virtuelle est fantastique ! Quand tu viendras, tu verras, je te ferai revivre ce que tu as vécu. Et si tu apportes des photos, on pourra intégrer les personnes qu’elles représentent dans le film. Si tu veux que Papi soit un cow-boy dans le Far West, c’est possible.
Je te ferai goûter les insectes qu’on grignote en regardant nos créations vidéos. Je craque pour le molitor ail et fines herbes, le criquet à la grecque et les grillons mangue douce. Une tuerie ! Maé, luiel, avale des vers de farine en permanence. Le sachant santé du secteur affirme que c’est bon pour sa croissance. Sinon, toutes nos protéines sont végétales ou de synthèse.
Cet été, nous envisageons d’aller en vacances sur la face cachée de la lune. Il parait que Jeff Bezos a monté un nouveau complexe sensationnel, à faire pâlir les fabuleux « resorts » d’Elon Musk. On ira sans doute en Uberspace (nous devons économiser sur notre crédit transport, mais c’est jouable). Si on n’a pas assez de jetons fongibles, on se rabattra sur un SpaceBnB, mais j’espère qu’on pourra tester la nouvelle ville lunaire d’Amazon.
Et toi ? Ton logement ? J’espère que tu te plais dans ta résidence 100-120 et que ton assistant humanoïde est correctement configuré. N’hésite pas à alerter la plateforme technicomédicale de l’Agence du 5e âge si nécessaire.
D’ailleurs, permets-moi de te poser une question (si tu ne veux pas répondre, je comprendrai) : as-tu pensé à ce que tu feras quand ton cœur ne battra plus ? De mon côté, j’ai programmé mon avatar pour qu’il me survive dans le métavers, tout est prévu. Maé pourra continuer à parler avec moi, on pourra jouer et aller se promener ensemble, etc. Je crois de toute façon à la « grande connexion » : notre enveloppe charnelle n’est qu’une étape ; c’est dans d’autres dimensions que se jouent les interactions déterminantes.
Pour finir sur quelque chose de gai, je t’annonce que nous envisageons un 2e descendant (le bureau de la planification démographique a validé notre candidature). Ama est d’accord si la gestation est faite en couveuse ou si c’est moi qui le porte. J’hésite. La technique pour les personnes avec un pénis est au point, mais 9 mois, c’est long. Alors qu’en couveuse, c’est 3 mois seulement. On se donne encore un peu de temps pour choisir.
Voilà, ma vieille Mamie (c’est mal, mais j’aime t’appeler comme ça et je sais que tu apprécies). Accorde-toi toutes les doses de stabilisant que tu souhaites et épuise ton robot pour qu’il réponde à toutes tes envies. Je me démasque pour poser un baiser sur ton front et je te serre un peu contre mon corps. Ton petit descendant qui ne t’oublie pas, Rag ».
On le voit, les années 2030 étaient encore assez tendues, sombres, pénibles. Heureusement, à la fin de la décennie, la France s’effondrait de nouveau et passait de la 32e à la 46e puissance mondiale au niveau économique. Ce fut finalement une bonne chose. La gauche radicale qui, après l’échec retentissant du Rassemblement National entre 2027 et 2030, avait en 10 ans transformé le pays en tyrannie, pauvre de surcroit, fut chassée dans la violence et dans le sang. Après quelques mois anarchiques, les politiciens renonçaient à toute velléité de contrôle et abandonnaient enfin aux machines un pouvoir dont ils étaient incapables. Comme d’habitude, il avait fallu des drames en France, alors que cette logique transmission s’était effectuée sans heurts dans d’innombrables pays.
Le sous-chapitre suivant, axé sur les années 2040, nous montrera comment l’augmentation systématique et la généralisation des corps modulaires, entrainant la relégation d’Homo Sapiens au rang de bête de foire, fut une délivrance pour l’humanité.
(la semaine prochaine, sous-chapitre B : L’augmentation systématique : corps orientés, modulaires, hybrides, synchronisés)
Très impressionnant, Monsieur. Félicitations pour ce texte remarquable. Léa
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J’ai sans doute le cœur sensible. Je confesse une tendance nostalgique. Et j’ignore si je suis à ranger parmi les conservateurs invétérés. Je m’abstiendrai de prétendre avoir compris tous les enjeux de ce chapitre. Il est courageux voire héroïque, je trouve, de tenter de dessiner notre avenir possible. Je me conterai de quelques remarques piquées ici ou là.
Les formules « SpaceBnb » et 5ème âge font mouche et mettent de l’humour dans un texte anxiogène par ailleurs.
Je croyais que le « Métavers » avait fait pschitt.
Méta créerait de nouvelles couleurs ? L’œil d’un humain d’aujourd’hui voit entre le rouge est le violet. Il est facile d’imaginer qu’un sapiens augmenté « verra » de l’infrarouge et de l’ultraviolet. Révolution alors dans la peinture, les arts visuels ? Tiens ! Parlera-t-on de la création artistique au XXIème siècle ?
J’ai eu du mal à capter le message de la lettre du neveu. Elle semble dénoncer les travers d’une humanité opposée à l’ordre nouveau.
« Les machines furent beaucoup plus polies et chaleureuses que les hommes. » J’en doute. A une politesse mécanisée, calculée, je préfère presque une impolitesse spontanée ou une maladresse d’homo sapiens.
« Se débarrasser des terroristes, des délinquants et des trafiquants. » : vraiment ? J’ai du mal à y croire. Le mal est présent dans sapiens d’aujourd’hui. L’homme nouveau en serait débarrassé ?
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enthousiasmant ou glaçant ? En tous cas excellent
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