Les plis de M. Varlet

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M. Varlet était appariteur. Appariteur, oui, c’était un métier. C’était son métier. Depuis 42 ans. Appariteur, il trouvait que ça sonnait bien. Ce titre avait le côté officiel nécessaire à la fonction, ainsi qu’une consonance médicale, qui augmentait le respect qu’on lui portait. Appariteur, selon le dictionnaire, c’était un « huissier d’une cour ecclésiastique ou d’une université ». 

Au Centre des Impôts de Bainville, appariteur signifiait « porteur de courrier ». Oui, M. Varlet portait le courrier du et au Centre des Impôts. Attention, il n’était pas facteur, métier sympathique mais sans prestige. Non, lui était appointé par le Ministère de l’Économie et des Finances, en tant qu’adjoint administratif de première classe, ce n’était pas la même chose. 

Les missives qu’il portait étaient de différentes sortes. Il y avait bien sûr le courrier qui venait de et qui allait à la Poste. Chaque matin, M. Varlet se rendait à l’agence Bainville Principal récupérer les missives adressées à l’auguste maison qui l’employait, et qui arrivaient là via la boîte postale ou le Cedex (Courrier d’entreprise à distribution exceptionnelle, peu de gens étaient capables de donner la définition du sigle, mais lui l’était). 

La livraison quotidienne représentait le plus souvent un gros sac en toile de jute. Oh, bien sûr, quinze ou vingt ans en arrière, les plis étaient plus nombreux. Les jours avant la date limite de déclaration ou de règlement du dernier tiers, il chargeait jusqu’à cinq sacs ! Aujourd’hui, deux sacs étaient le maximum. Internet était passé par là. Il n’empêche, M. Varlet avait toujours du travail. Et il continuait à traverser le hall d’entrée du Centre des Impôts, courbé sous le poids d’un sac en grosse toile hissé derrière son épaule, dont il tenait le bout de deux mains qui restaient fermes malgré l’âge.

À 15 h 40, c’était rituel – sauf qu’avant c’était 16 h 40 –, M. Varlet chargeait les caisses dans la voiture. Pour le départ du courrier, ce n’était pas des sacs, comme à l’arrivée, mais des caisses, dont le contenu était classé avec soin. Et tant pis pour ceux qui n’étaient pas prêts à temps. M. Varlet était intraitable avec les horaires, on le savait. Il avait même réussi à faire passer une note stipulant 15 h 19 comme dernière limite pour un départ le jour-même. 

M. Varlet était également chargé de l’acheminement des plis internes, et ce n’était pas rien. Les mails avaient limité le flux, là encore – il n’avait jamais aimé ce procédé, ces messages soi-disant électroniques, et il mettait un point d’honneur à ne jamais en envoyer – il n’empêche, le papier était encore utile. Pour l’administration, seule une feuille signée faisait foi et c’était heureux. 

Les signatures justement, c’était un de ses challenges préférés. Il se targuait d’obtenir celle du plus récalcitrant détenteur de pouvoir en un rien de temps, pourvu qu’on lui en confie la mission. Il savait dénicher un chef de service dans le bureau d’un collègue et le ramener à son poste pour qu’il signe le document attendu ; il savait entrer dans une salle de réunion et présenter un parapheur ouvert au président de séance pour qu’il appose sa griffe à l’endroit voulu sans interrompre la discussion en cours ; il savait tendre un stylo à une directrice pour qu’elle paraphe le rapport qu’il lui présentait afin qu’il puisse être emporté à 15 h 40 à la Poste.

Les impôts, ce n’était pas rien. Attention ! C’était le nerf de la guerre. Si l’impôt ne rentrait pas, le pays ne pouvait plus fonctionner, c’était aussi simple que ça. On avait vu ce que ça donnait avec ces pauvres Grecs, incapables de collecter le moindre centime ! On s’était rendu compte de la catastrophe qui s’abattait, « immanquablement » répétait M. Varlet en son for intérieur, sur un pays sans administration fiscale compétente.

C’était si important qu’il était parfois nécessaire de remettre des lettres en mains propres. Cette tâche revenait aussi à M. Varlet. Quand le destinataire du pli était extérieur à l’Hôtel des Impôts, l’appariteur prenait la voiture de service et se rendait à l’adresse indiquée. Il n’aurait pas été contre un gyrophare et une sirène deux-tons, mais c’était contraire au règlement, paraît-il. Souvent, le précieux document devait être remis au responsable d’une autre administration et M. Varlet connaissait personnellement tout ce que la ville comprenait comme fonctionnaires à la tête d’un service déconcentré de l’État, d’un établissement public ou d’une collectivité territoriale. Parfois, c’était en interne qu’on misait sur sa diligence afin de remettre une note confidentielle, une convocation à une réunion, une information sensible sur de nouvelles dispositions règlementaires… 

M. Varlet était sans doute celui qui connaissait le mieux le bâtiment et ses arcanes. Il avait bien sûr vécu les riches heures de la rue Gambetta, le précédent Hôtel des Impôts, et regrettait ses couloirs, ses recoins, ses greniers. Depuis dix-neuf ans boulevard Del Duca, dans cette construction blanche surnommée « le ferry », il s’était adapté à ces locaux qu’il considérait maintenant comme les siens. Il aurait pu déjà profiter de sa retraite, car la Fonction publique était bonne – elle était même généreuse avec les agents de l’Économie et des Finances –, mais il préférait continuer encore un peu. Le bonheur, quand il était là, il ne fallait pas le laisser partir.

Pourtant, ce bonheur fut interrompu sans préavis. Un matin, on lui remit une note, qui stipulait : « Dans le cadre de la mutualisation des services, la fonction d’appariteur est supprimée. Le courrier interne est désormais interdit, tous les échanges s’effectueront de manière numérique. Le courrier venant de et partant à l’extérieur sera désormais pris en charge par les agents de la société TooCom. Afin d’examiner les modalités de votre repositionnement, vous voudrez bien vous présenter à la Direction des Ressources Humaines demain jeudi 14 novembre à 9 heures ».

M. Varlet lut et relut la note. Il allait être supprimé, repositionné…. Qu’est-ce que cela signifiait ? Qui avait décidé cela ? Hagard, il continua son travail du jour comme si de rien n’était. À 15 h 19, toutes les enveloppes étaient ramassées, à 15 h 40 elles étaient toutes pesées et affranchies, le courrier était prêt ; il put l’emmener à la Poste. Est-ce mon dernier voyage ? se demanda-t-il. 

De retour à son bureau, M. Varlet rangea et balaya comme à l’accoutumé. Puis il ôta sa blouse grise, qu’il plia sur le dos de sa chaise de bois, comme toujours. Et comme toujours encore, il quitta le Centre des Impôts et rentra chez lui. Mais en chemin, il s’arrêta au milieu du pont et, ni une ni deux, grimpa sur le muret et sauta dans le fleuve. C’était fini, il ne servait à rien de prolonger. En effet, le courrier put être distribué le lendemain, selon les nouvelles dispositions. Sa mort passa… comme une lettre à la Poste.

(et 223 autres nouvelles à lire et à relire sur http://www.desvies.art)

2 commentaires

  1. Ça commence comme une histoire à la Jacques Tati. On a envie de se moquer un peu de ce fonctionnaire zélé, et on se prend à le trouver sympathique. La fin, sa fin, tragique, violente, sonne drôlement et ne nous fait plus rire.

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