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Au premier étage du Palais de l’Élysée, les ors des glaces et des cadres scintillent sous le cristal des lustres. Les rideaux de velours encadrent les hautes fenêtres donnant sur le parc, où l’on devine les pelouses et les arbres sous la lune pâle de novembre. Un feu crépite dans une cheminée de marbre. Emmanuel Macron aime à travailler dans son bureau après le dîner, dans une atmosphère à la fois chaleureuse et solennelle. La journée officielle est finie, les couloirs sont silencieux ; il peut réfléchir.
Soudain, le Président sent un souffle sur son visage. Il redresse la tête, ne voit, dans un premier temps, rien d’autre que le décor auquel il est habitué. Mais une ombre se dessine sur le parquet. Une ombre qui… Ce n’est plus seulement une ombre, mais une silhouette, puis un visage. Mon Dieu… Serait-ce possible ? La frayeur passée, l’évidence s’impose. Comment ne pas reconnaître l’apparition ?
Le Général de Gaulle s’avance, grand, droit, massif, le visage grave et calme comme une falaise. Ce n’est pas le de Gaulle militaire en uniforme et le képi à la main, celui de 40 ou 44, c’est le Président de la République, celui de 58, l’homme d’expérience, le sage. Son visage est grave, mais non dénué d’ironie.
Emmanuel Macron se lève, surpris, intimidé devant cette figure de l’Histoire, le locataire le plus illustre du palais qu’il occupe aujourd’hui.
– Mon Général… Je ne vous attendais pas.
– Ne tremblez pas. Les morts, parfois, ont encore à dire aux vivants.
Le vivant sourit faiblement :
– Je n’en doute pas. J’ai souvent cherché votre regard, vous savez.
– Grand bien vous fasse.
– Dans les crises, dans la fatigue, dans le tumulte… J’aurais aimé vous rencontrer plus tôt, vous parler des défis d’aujourd’hui, des hommes qui doutent de tout, même de la France.
– Alors, dites-moi, Monsieur le Président, comment va la France ?
– Oh !… Elle va comme toujours, Mon Général : divisée, râleuse, paresseuse, mais vivante.
Le Général esquisse ce qui pourrait ressembler à un sourire, mais il ne sourit pas.
– Vivante, dites-vous ? Je suis un peu loin certes, mais j’entends surtout le bruit des réseaux égotiques et des colères infondées. Tandis qu’on passe à côté des vrais défis.
– Le monde a changé, Mon Général. L’autorité est contestée, la loi remise en cause, la nation tiraillée.
– Vous maniez les mots comme un diplomate dans un conclave international. La France, Monsieur, n’est pas un concept : c’est une volonté. Elle n’existe que si on l’incarne.
– J’essaye de lui donner une stature. Une verticalité ; mot que vous auriez méprisé, mais que j’emploie faute de mieux.
– La verticalité n’est rien sans le poids qui la fonde. Autrefois, on montait pour servir. Aujourd’hui, on s’élève pour paraître.
Emmanuel Macron fixe le Général. Et ose :
– Le pouvoir n’est plus le même. Les peuples doutent, les réseaux grondent, la parole se dilue. Gouverner n’est plus régner, c’est composer.
– Composer ? Jadis, on commandait. Vous, vous négociez avec l’opinion, ou les faiseurs d’opinion, ce qui est pire. Vous appelez cela modernité. Moi, j’y vois capitulation.
– Pourtant, Mon Général, si je peux me permettre… L’autorité brute ne passe plus. Le monde réclame des explications, de la transparence, du dialogue. Nous ne pouvons plus être des statues qui parlent du haut d’un balcon.
– Mais les statues ne parlent pas, bon sang ! Elles imposent le silence. C’est tout l’art du commandement. Vous n’arrêtez pas de déblatérer ! Comment voulez-vous avoir encore le moindre crédit, et que l’on vous prête la moindre attention ?
Celui qui pourrait être le fils cherche de l’air vers la fenêtre. Il devine le jardin dessous, les Champs Elysées au loin. Le vent secoue les vitres. Les reflets de la lune jouent sur les ors.
Le Général poursuit :
– Sur le pouvoir, Malraux avait écrit : « Ceux qui croient que le pouvoir est amusant confondent pouvoir et abus de pouvoir ».
– C’est bien vu… Vous, vous avez libéré puis reconstruit la France, accordé leur indépendance aux colonies, fait du pays une puissance nucléaire… Moi, je tente d’éviter qu’il ne se déchire, ou se suicide, pour des subventions et des allocations. Les Français sont pingres ; ils en veulent toujours plus et nous pouvons de moins en moins. Ce n’est pas la même guerre.
– C’est le même peuple. Les circonstances changent, la nature humaine non. Le pouvoir n’est pas une acrobatie : c’est une solitude. Vous ne gouvernez pas pour être aimé, mais pour être juste.
– Et si la justice est incomprise, suspecte aux yeux de certains ?
– Tenez bon. Même seul. On ne dirige pas une nation en tenant compte des sondages et des commentaires.
Le Général s’avance jusqu’à la grande fenêtre qui donne sur le parc.
– Vous savez ce que disait un de mes successeurs, dont la morale était plus que douteuse, mais à qui l’on peut concéder quelques lettres ?
Emmanuel Macron juge prudent de ne pas risquer un nom.
– Je veux parler de François Mitterrand, reprit le général. Quand on lui demandait quelle était la qualité qui lui paraissait la plus indispensable à un Président de la République, il répondait : « l’indifférence ». C’est Attali qui relate ça. L’indifférence… C’est tout à fait ça, indispensable. Et vous ne me semblez guère indifférent, vous. Pensez aux arbres du parc : est-ce qu’ils se soucient de Facebook ? C’est bien comme ça qu’on dit ?
Le tancé ne peut retenir un sourire.
– Je me bats contre un temps qui m’échappe : les réseaux, l’information continue, les fils d’actualité, les fake news, pardon les fausses nouvelles… Chaque jour, mille polémiques surgissent ici et là. Les exigences sont terribles. Tout, tout de suite. Vous, vous pouviez penser, attendre, laisser mûrir.
– Attendre n’est pas céder, c’est comprendre. Quand j’ai résisté à Londres, je n’avais qu’une voix. Et pourtant, j’ai tenu bon, contre la France elle-même.
– Le temps long ne fait plus recette. Les peuples veulent du miracle, ils n’ont plus de patience.
– Les peuples veulent tout, sauf la vérité. Votre rôle est de la leur rappeler. Même quand ils vous huent.
– Sauf votre respect, Mon Général, dire non, c’est facile pour un héros, moins pour un président dans un siècle d’algorithmes.
– Ce n’est pas parce que je suis un héros que j’ai dit non, mais parce que j’ai dit non – à la collaboration, au parlementarisme, à la chienlit… – que je suis devenu, non pas un héros, mais une figure respectable.
Emmanuel Macron acquiesce, tend ses mains vers le feu et reprend :
– Vous avez connu une presse calme et limitée, les silences acceptés de l’État, les télégrammes qui mettaient des heures à venir… Moi, je vis dans l’instant : le déclenchement d’une crise se joue parfois en quelques secondes.
– Alors cessez de courir après les secondes. Gouvernez les siècles.
– C’est impossible. Le siècle, aujourd’hui, se mesure en clics.
– Tssst, tssst… Vous confondez vitesse et grandeur. Tenez, Malraux encore : « Le courage est une chose qui s’organise, qui vit et qui meurt, qu’il faut entretenir comme les fusils ».
Le général s’avance vers la fenêtre, contemple le parc.
– Regardez ces arbres. Ils étaient là avant moi, ils seront là après vous. Combien de temps dure une image aujourd’hui avant d’être effacée ?
Un pli amer marque le visage d’Emmanuel Macron.
– Une heure tout au plus, une demi-heure…
Le Général, consciemment ou pas, adoucit sa rhétorique :
– Et pourtant, vous aimez ce pays. Je le sens. Autrement, vous ne tiendriez pas.
– Oui, je l’aime. D’un amour exigeant. Mais ce peuple… il change si vite. Il ne veut plus qu’on l’élève, seulement qu’on le rassure.
– C’est à vous de l’élever malgré lui. L’amour véritable ne flatte pas, il instruit.
– Je crois à la raison. À la capacité des hommes de comprendre, d’évoluer.
– Vous êtes un optimiste, donc un dangereux.
Le Président sourit :
– Je prends cela pour un compliment.
– C’est une erreur, rétorque le général très sérieux. L’homme est vaniteux, inquiet, versatile. La raison n’y fait rien. Il faut le conduire, non le convaincre.
– Mais si l’on ne convainc pas, que reste-t-il ?
– La cohérence, le chemin. L’action qui ne cherche pas l’approbation, mais qui crée, organise, sur le long terme.
Emmanuel Macron, marche, tourne. Le général bouge à peine, et finit par dire :
– Je vous agace, je vais vous laisser. Je vous répète ce que je disais à Malraux, qui a eu l’impudence de le rapporter dans Les chênes qu’on abat, vous savez, cette dernière conversation à La Boisserie.
– C’est un livre magnifique. J’en relis souvent des passages.
– Alors vous connaissez cela : « Quand tout va mal autour de vous et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».
– Oui. C’est très beau.
– Il ne s’agit pas de trouver beau, mais d’appliquer.
– J’y penserai.
Le Général ferme son manteau, sort ses gants.
– Attendez, Mon Général, avant de partir… Croyez-vous que la France ait encore un destin ?
Charles de Gaulle semble réfléchir :
– Je vais vous surprendre : ce n’est plus la France qui a un destin, c’est l’Europe.
– Vous voulez dire la France dans l’Europe ?
– Non, l’Europe. Il faut savoir changer d’échelle, quand les problèmes l’exigent.
Macron, incrédule, redemande :
– Excusez-moi, mais vous voulez dire… L’Europe sans la nation française ?
– Bien sûr. Sans la nation française, sans la nation allemande, sans la nation anglaise. Il y a trop de drapeaux, trop de galons. Il est temps d’unifier le commandement. Gouverner, c’est cela, qui semble bien oublié aujourd’hui : savoir sacrifier des acquis, pour repartir de l’avant et voir plus grand.
Emmanuel Macron, placé entre le général et le jardin dans la nuit, demande encore confirmation :
– Vous m’encouragez donc à aller plus loin dans le transfert de compétences ? Excusez-moi, mais cela me surprend, venant de vous. Vous incarnez tellement la souveraineté nationale…
De Gaulle, tonnant :
– Ces imbéciles qui se proclament gaullistes ne comprennent rien ! Le gaullisme, ce n’est pas la reproduction du passé, mais une rupture. En 1940 quand je me suis opposé à la capitulation, croyez-vous que je ne sois pas sorti des cadres ? Et en 1958 pour créer la Cinquième République ? J’ai tout cassé, tout modifié ! En en 1969, quand j’ai renoncé au pouvoir après un référendum dont tout le monde se fichait ? J’ai rompu encore, changé le paradigme. Allons, il faut rompre par moments, sacrifier ! Sacrifiez la France pour sauver les Français.
Emmanuel Macron fixe le général, prononçant en lui-même : « Sacrifiez la France pour sauver les Français ». La formule tourne dans sa tête.
– Concrètement, vous voulez dire : la dissuasion, l’armée, l’administration…
– Européennes ! On ne remettra pas les Français au travail sans qu’ils soient tirés vers le haut par les Hollandais, les Polonais, les Portugais… Nos frontières doivent êtres communes, notre gouvernement unifié, parce que nous sommes cousins et que nos intérêts sont liés. Si nous nous réunissons, notre armée est plus forte que celle de la Russie, notre économie plus forte que celle des États-Unis, notre territoire et notre système social plus agréables que n’importe où ailleurs sur la planète…
Le Président de nouveau sent un souffle sur son visage. Alors qu’il avait encore d’innombrables questions à poser, le visage du général de Gaulle s’estompe, le corps redevient silhouette puis ombre, et l’ombre s’éloigne, disparaît au fond du bureau puis par-delà les murs.
Constatant le départ du géant, le Président murmure :
– Peut-être puis-je essayer encore. Peut-être faut-il y croire…
Jetant un œil aux flammes mourantes dans la cheminée, il retourne s’asseoir à sa table de travail.
(et 222 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
«Charles de Gaulle ne pensait qu’à la France, Georges Pompidou ne pensait qu’aux Français, Emmanuel Macron ne pense qu’à lui-même», a affirmé le journaliste et écrivain Franz-Olivier Giesbert, ….
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Citation très à propos, chère Micol. J’ai peur que FOG ait raison. Merci à toi.
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On rêverait que ce texte parvienne jusqu’au bureau de l’actuel locataire du palais présidentiel. Même si c’est une vue de l’esprit, on retrouve une mise en scène et des dialogues crédibles sous la plume de Monsieur Roubert.
On entend en filigrane la charge libérale de l’auteur (France paresseuse, pays d’allocataires et de subventions etc.). Je doute que « notre système social soit plus agréable que n’importe où ailleurs sur la planète » dans une grande Europe monobloc. L’ailleurs sur cette planète n’est souvent pas très sûr et un nivellement par le bas, par le moins disant, est le plus probable.
De Gaulle, si grand fût-il au moment où il sut l’être, a donné en son temps un régime assez autoritaire qui ne semble pas déplaire à notre auteur (« Composer ? Jadis, on commandait… Moi, j’y vois capitulation. »).
Merci en tout cas à notre nouvelliste de nous rappeler les bons mots de Malraux. Pour le plaisir (et la réflexion), je ne résiste pas au plaisir de redonner cette dernière : « Quand tout va mal autour de vous et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».
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Merci Jean-Claude. « L’art est la seule chose qui résiste à la mort » (Malraux, encore).
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on s’y croirait. Et c’est astucieux de promouvoir l’Europe par la voix du Général.
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Le grand Charles savait changer d’échelle, s’adapter, rompre avec le passé pour préparer l’avenir. Merci.
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Merci , cher ami ! … et bravo pour cette fiction. Il vous faut revenir plus souvent a Brive, oû soufle ce week end l’esprit de la foire du livre.
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Merci, cher Daniel. Ah Brive, mon cher Brive… La Foire du livre, en plus… J’ai participé à 17 éditions de cette si belle manifestation, que d’heureux moments. À bientôt.
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