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C’était la troisième fois que ce numéro l’appelait depuis le matin : +216 90 584 666. À deux reprises, il avait été coupé avant d’avoir pu entendre un mot. Cette fois, quelqu’un parla et la communication ne fut pas interrompue. Le problème, pour l’interlocutrice, est qu’il était alors très remonté.
– Monsieur Fitani ?
– Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Est-ce que je vous demande votre nom ?
– Ici Soraya Batic, Monsieur. Je vous appelle au sujet de vos consommations téléphoniques.
– Eh bien mes consommations téléphoniques, elles seraient moins élevées si vous arrêtiez de m’emmerder ! Ça fait trois fois que vous m’appelez depuis ce matin.
– Cet appel ne vous coûtera rien, Monsieur. Et je ne crois pas vous avoir déjà parlé.
– Vous ne m’avez pas parlé, parce que quand j’ai décroché vous m’avez raccroché au nez !
– Ce doit être un problème technique. Je vous assure que je ne vous ai pas raccroché au nez.
– Votre parole n’a aucune valeur. Vous êtes des voleurs et des bonimenteurs !
– Excusez-moi si nous vous avons offensé.
– Vous m’offensez maintenant ! Vous me harcelez. Vous violez ma vie privée. Vous êtes la plaie de l’humanité et on devrait vous exterminer !
Il y eut un blanc, mais l’appelante resta en ligne :
– Puis-je vous exposer l’objet de mon appel ?
– Non, vous ne pouvez pas ! Vous allez me laisser tranquille. Et non seulement vous n’allez jamais me rappeler, mais en plus vous allez changer de métier. Dès maintenant, démissionnez, quittez ces forges de l’enfer ! Même si vous n’avez pas d’autre boulot pour l’instant et des enfants à nourrir. Non seulement vous détruisez la vie des gens, mais en plus vous détruisez la vôtre.
Il y eut de nouveau un blanc, qui n’était pas un silence, car on entendait d’autres voix de téléprospectrices dans les boxes voisins. Il reprit :
– Je suis brutal, excusez-moi. Mais comprenez ce que ça fait, de subir ce genre d’appels chaque jour, parce que vous êtes vieux et vulnérable, donc facilement manipulable. Imaginez des coups de téléphone quotidiens, sur votre téléphone fixe et sur votre mobile, qui vous perturbent dans votre sommeil, votre lecture, votre film, vos pensées. Et même s’il n’y en avait pas trois par jour mais un par mois, de quel droit pénètre-t-on dans la vie des gens pour leur faire croire qu’ils sont des bons à rien s’ils ne finissent pas par acheter un bien ou un service dont ils n’ont pas besoin? Qu’est-ce que c’est que ces manières ?
Il y eut un encore un blanc, avec une respiration plus forte, lui sembla-t-il. Alors la correspondante dit :
– Je vais vous laisser, Monsieur. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Et puis… je crois que vous avez raison. Je vais suivre votre conseil.
– Félicitations, Madame. C’est une bonne décision que vous prenez. Vous en serez récompensée, soyez-en sûre. Vos enfants seront fiers de vous et vous trouverez autre chose. Ce ne sont pas les boulots difficiles qui manquent. Vous en trouverez un aussi mal payé, mais où vous rendrez service, et ça changera tout. Vous ne contribuerez pas à la maladie du monde, mais à sa guérison. Vous serez une belle personne et vous ferez le bien autour de vous. Je vous fais confiance. Au revoir, Madame.
Quelques secondes passèrent.
– Au revoir, Monsieur.
Il coupa la communication.
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Je me demande si Monsieur Roubert n’aurait pas dû tenter sa chance dans le monde du cinéma, du théâtre ou du stand-up avec son talent d’écriture qui lui fait camper toute sorte de personnage et toute situation. Ca sonne juste. On y est, on y croit, on se pince et on veut la suite, la chute de l’histoire.
L’extrême politesse de l’opératrice est assez cocasse. J’ai du mal à croire à la conversion de celle-ci en fin de conversation. Mais les mots savent gagner et tout peut arriver… au cinéma.
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