Les constats et visions surprenantes du Secrétaire Général de l’ONU

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Le soleil se levait sur Manhattan comme un projecteur sur un décor fatigué. Les reflets lumineux répercutés par l’East River, à peine troublés par le passage des navettes et des remorqueurs, découpaient par intermittence la silhouette grise du siège de l’Organisation défectueuse des Nations Unies. Longeant la 1ère avenue sur six pâtés de maison de la ville de New York, de la 42e à la 48e rue, les drapeaux semblaient patienter : 195 étendards – pour 193 États membres et 2 observateurs –, parfaitement alignés, figés dans une paix apparente.

Derrière les vitres bleutées des 39 étages du « Palais de verre », on ne voyait pas le ballet discret des diplomates, fonctionnaires onusiens, conseillers plus ou moins officiels, agents de sécurité, mais ils étaient bien là : une ruche d’hommes et de femmes en costume sombre et tailleur cintré, chacun.e convaincu.e de participer, à sa mesure, à la marche du monde.

La salle de l’Assemblée générale, située dans un bâtiment adjacent, avait une capacité de 1 800 places assises, mesurait 50 mètres de long, 35 de large et 23 de haut. Chaque délégation disposait de six sièges dans la salle, orientés au sud vers la tribune au bureau de marbre vert, entourée d’écrans géants et d’un mur semi-circulaire en lambris truffé de cabines aux vitres teintées. 

Dans les entrailles du bâtiment, les couloirs sentaient la cire et la climatisation. Sous les plafonds bas des zones techniques, des hommes en gilet beige s’affairaient à ajuster la lumière, à vérifier les câbles, à régler la température du grand hémicycle, vingt et un degrés, pas plus. Le protocole onusien, ce matin-là, suivait sa chorégraphie millimétrée, une danse silencieuse d’assistant.e.s qui trottinaient, de badges bipés, de portes refermées.

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Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’ONU depuis 2017, n’avait jamais été un grand communicant. Mais il continuait à être présent là où on l’attendait. Que cela fût pour des réunions techniques en interne, pour tenter une médiation sur un point chaud du globe, ou pour participer aux grandes messes des organisations internationales – le Conseil de Sécurité, la Banque Mondiale, l’Union Africaine pour les dernières –, il assurait comme si de rien n’était, et il n’était dans les faits quasiment rien.

Il savait ce qu’on disait de lui, aussi bien dans les milieux officiels que dans les opinions publiques : il était sans charisme, il ne disposait d’aucun pouvoir, il n’osait pas brusquer les chefs d’État les plus puissants. Certains souhaitaient ouvertement sa démission. Mais la vérité était plus contrastée.

António Manuel de Oliveira Guterres, 76 ans, ancien Premier ministre talentueux du Portugal, ancien Haut Commissaire courageux aux Réfugiés, avait passé sa vie à demander au monde non pas de l’écouter, mais de s’écouter. Et le monde n’avait jamais tendu l’oreille. Devenu Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, il avait plaidé pour le climat en respectant les contraintes économiques, imploré pour Gaza sans nier Israël, supplié pour les migrants tout en comprenant les réticences des pays du nord, plaidé pour la prise en compte urgente de situations de famine en prônant des mécanismes pérennes de développement. Il allait sur les théâtres d’opération quand il le pouvait, il intervenait, il prenait la parole et dialoguait même avec les types les plus affreux de la planète, ce qu’on ne manquait pas de lui reprocher. 

Mais sa voix ne portait pas. On l’applaudissait poliment avant de reprendre l’avion pour Doha, Singapour ou Genève. Selon lui, la raison de cette apathie était simple : la nature de sa fonction exigeait le compromis, le respect des différentes parties. Il n’était que le représentant des pays membres. « Synthétiser les positions divergentes de 193 États, grommelait-il parfois. Qu’ils essayent, ceux qui me critiquent… ». Rien n’y faisait. La communauté internationale le tolérait, mais ne l’aimait pas.

Alors ce matin-là, à l’ouverture de la session ordinaire de l’Assemblée des Nations Unies, il avait décidé de se faire entendre. Non pas pour compenser sa frustration, mais pour, au moins une fois, tenter d’être enfin utile avec ses mots. 

Quelques heures plus tôt, sur la table de son bureau, à l’étage 38 du Palais de verre, un discours de dix-sept pages l’attendait. Il en avait examiné tous les points avec ses assistants, et il lui semblait bien calibré. Mais il savait désormais qu’il ne le lirait pas. Il en lirait un autre, que lui seul avait écrit, que lui seul connaissait, que lui seul possédait. C’est lui qui allait ouvrir la session, mince privilège dont il entendait profiter ce jour-là. Il partit pour rejoindre le bâtiment de l’Assemblée générale, sans son escorte habituelle qu’il congédia, n’acceptant qu’un seul garde du corps derrière lui.

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Dans la grande salle de l’Assemblée générale, sa cheffe de cabinet, Amila Maradham, pressait les attachés de presse, tout en jetant des regards nerveux sur son téléphone. Elle recevait à la chaîne les messages des missions permanentes : les Chinois demandaient s’il y aurait mention du Xinjiang, les Américains voulaient savoir ce qui serait dit sur l’aide au développement, les Russes exigeaient de passer avant l’Ukraine. Elle répondait par quelques mots secs, parfois des émoticônes, parfois rien. 

À la régie, un technicien monta légèrement le volume du micro principal, « car le Secrétaire Général ne parle pas fort ». Les caméras étaient prêtes, les traducteurs en cabine s’installaient derrière leur double vitrage insonorisé, même si dorénavant ils n’étaient plus que les assistants des systèmes d’intelligence artificielle. Même les voix tonitruantes des diplomates forts en gueule étaient feutrées dans cette enceinte de moquette, de bois et de tentures. La salle vibrait doucement d’une tension à peine perceptible.

Dans les premiers rangs, l’ambassadrice américaine, robe bleu nuit, croisait les jambes en lisant la synthèse des dépêches du matin : terrorisme islamiste au Sahel, nouvel accrochage entre l’Inde et le Pakistan, typhon dévastateur en Indonésie… Elle soupira. « Et pour tout ça, nous allons encore nous taper un sermon du vieux moine portugais », murmura-t-elle à son conseiller. Trois rangées derrière, la délégation russe consultait un brouillon de communiqué déjà rédigé, au cas où le discours tournerait en critique frontale. À gauche, les diplomates du Sud observaient tout avec une gravité ironique.

Au-dessus, dans les gradins réservés à la presse, les diodes des caméras clignotaient comme des yeux froids. BBC, Al-Jazeera, CNN, NHK : tous les grands réseaux étaient là. Pourtant, ce matin, personne ne s’attendait à un événement historique. Juste à une énième exhortation à « agir ensemble pour un monde durable ».

Trois notes brèves retentirent dans les oreillettes, c’était le signal du protocole. Le Secrétaire Général entrait.

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L’Assemblée se leva quand il remonta l’allée centrale, dernier signe de respect qu’on voulait bien lui accorder, du moins accorder à la fonction qu’il occupait. Antonio Guterres marchait lentement vers le pupitre. Ses pas ne produisaient aucun bruit. 2000 personnes le regardaient d’un air détaché, quand elles le regardaient, n’attendant rien de la demi-heure qu’il allait passer à la tribune.

Le silence se fit. Il posa ses mains sur le pupitre. Son regard balaya la salle. Il savait qu’aucun chef d’État de renom n’avait daigné se déplacer, mais les ambassadeurs, les ministres, les visages blasés qui composaient la communauté internationale étaient là ; le premier jour de la session, on se devait d’afficher sa présence, car les médias du monde entier diffusaient quelques images. 

Derrière Antonio Guterres, le logo des Nations Unies – la mappemonde cerclée des rameaux d’olivier – semblait plus blême que d’ordinaire. Un instant, le Secrétaire Général songea à tout ce qu’il avait vu : les migrants noyés au large de Lesbos, les soldats mutilés en Ukraine, les hôpitaux dévastés à Gaza. Il songea également aux réunions à huis clos, à ces comédies glaciales où les dirigeants du monde juraient leur solidarité les yeux fixés sur leur téléphone, c’est-à-dire sur leurs intérêts personnels. Et il repensa aux humiliations qu’il avait dû accepter. 

Celle qui pesait le plus sur sa conscience était assez récente, elle datait du 24 octobre 2024 : ce jour-là, il avait participé au sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud plus quelques autres) et il avait serré la main de Poutine. Il avait eu Hitler en face de lui et, lui, le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, chargé de faire régner la paix et d’éviter les conflits, il n’avait pas eu le courage de planter une lame dans la gorge de ce meurtrier, et de sauver par là d’innombrables vies. Là, il aurait été utile, enfin. Au lieu de ça, depuis ce jour maudit d’octobre 2024, Poutine avait dû tuer environ 200 000 personnes supplémentaires, en blesser autant, et il avait détruit les logements de plus de personnes encore. Il avait continué à torturer les prisonniers dans ses geôles, et à enlever des enfants ukrainiens pour les « rééduquer ». Et le tyran russe tuait quelques centaines de personnes de plus chaque jour, quelques dizaines chaque nuit. Ainsi le Secrétaire Général avait-il cautionné les tortures et tueries quotidiennes d’un psychopathe maléfique. Il avait pensé à se suicider ensuite, mais son insignifiance était telle que personne n’aurait compris son geste. 

Plus jamais il ne se comporterait ainsi. Sa décision était prise. Au moins une fois en tant que Secrétaire Général de l’ONU, il allait dire ce qu’il avait à dire, et peu importe si ses propos lui coûtaient son poste, une carrière individuelle n’avait pas la moindre importance. Antonio Guterres écarta les feuilles du discours officiel que l’on avait posées pour lui sur le pupitre. De la poche intérieure de sa veste, il sortit d’autres feuilles, pliées en 4, qu’il déplia calmement. Il en fut le premier étonné, mais il ne tremblait pas. Il n’eut même pas besoin de se racler la gorge.

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Mesdames et Messieurs les représentants des États, Mesdames et Messieurs les assistants et collaborateurs, je ne lirai pas le texte préparé avec mon secrétariat. Je ne le lirai pas parce que je n’ai plus de patience, et parce que nous n’avons plus le temps. Il est trop tard.

Pour qui connaissait un tant soit peu les us et coutumes des relations internationales, il était impossible de ne pas remarquer tout de suite une grave entorse aux règles en vigueur dans la communauté des États.   

Un souffle traversa la salle. Les intelligences artificielles n’avaient pas hésité pour la traduction, mais les interprètes humains toujours présents cherchaient une erreur. Amila Maradham se figea, les mains serrées sur sa tablette ; que faisait donc son patron, si lisse d’habitude, si prévisible ? Pourquoi ne lisait-il pas le discours préparé et en avait-il sorti un autre ? Elle pressentait les embêtements à venir, même s’il se reprenait par la suite. 

Cependant, il ne se reprit pas :

– Depuis huit ans, poursuivit-il, j’ai fait semblant de croire que les Nations-Unies pouvaient encore servir à quelque chose.

Mon Dieu… pensa Amila, cette fois c’était la catastrophe. Une phrase pareille. Elle hésita à demander aux gardes du corps de plaquer le Secrétaire Général à terre et de l’évacuer pour l’empêcher de parler. Mais le pouvait-elle, le fallait-il ? Elle le regarda ; il semblait avoir toute sa tête. Et c’était lui le chef.

– J’ai fait semblant de croire que nous allions arrêter les guerres, ralentir la catastrophe climatique, empêcher la haine, la folie, la violence entre les individus qui se communautarisent. Mais tout n’était que mensonges. Les politiques et les diplomates déguisent les mensonges avec des euphémismes, mais lorsque les euphémismes minimisent à ce point la réalité d’une situation, ce ne sont plus des euphémismes mais des mensonges.

La caméra de CNN zooma lentement sur le visage du Secrétaire Général, sur lequel on ne décelait ni colère, ni fièvre. 
– Je vais vous dire aujourd’hui ce que personne n’a jamais osé dire dans cette salle. Je vais énoncer, un par un, les facteurs qui, à mon sens, nous poussent vers l’abîme. Et je le ferai sans la prudence qui sied aux communiqués diplomatiques, parce que la prudence a été complice de notre aveuglement, ou plutôt l’outil de notre lâcheté.

Ce ton était si surprenant qu’on aurait entendu voler une mouche dans cette salle qui rassemblait 2000 personnes venues de toutes les parties du monde. On était à la fois incrédule et captivé, effaré et intéressé.

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– Les dangers qui nous menacent, et qui vont nous anéantir puisque nous n’avons pas su nous unir pour agir ensemble avec suffisamment de volonté, peuvent être résumés en 7 points.

1 – Le nucléaire. La puissance et la quantité des armes et des vecteurs qui les transportent, associées d’une part à l’augmentation du nombre de pays qui les possèdent ou sont en voie de les posséder, d’autre part à la toute puissance d’autocrates maléfiques, aboutiront immanquablement à l’utilisation d’une de ces armes. Je vais être plus clair : si les régimes nord-coréen, russe et iranien restent en place, nous saurons très bientôt ce qu’est une attaque nucléaire au XXIe siècle.

On perçut quelque agitation en certains points de l’hémicycle. Il semblait y avoir des indignations. Quelques personnes se levèrent et quittèrent la salle. 

2 – Le climat. Les chiffres du dérèglement climatique ne sont plus de simples données ; ce sont des ordres de destruction qui s’écrivent dans le ciel, dans l’eau, sur la terre. La montée des mers déplace des vies, les sécheresses rongent des terres, les tempêtes arrachent des arbres et des maisons. Et pourtant nous continuons à négocier des nuances, à définir des objectifs à vingt ou trente ans, comme si la lenteur pouvait suffire à préserver notre avenir. Or, les vents atteindront bientôt 300 km/h et les chaleurs 50°. Ce qui signifie que, sans découverte majeure, ou création d’une humanité capable de supporter ces phénomènes, la terre sera inhabitable dans deux ou trois décennies. 

Dans la régie, le chef du service communication reçut un message affolé sur son écran : « Coupez le direct ! Vérifiez le flux satellite, on n’a pas d’autorisation pour diffuser un discours non validé ! ». Trop tard. CNN, BBC et Al-Jazeera diffusaient déjà le discours qui commençaient à être repris partout.

3 – Les réseaux dits sociaux. Ces architectures techniques que nous avons acceptées comme des places publiques sont devenues des usines de haine, de solitude et de déstructuration. Facebook, Instagram, Twitter-X et Tik-Tok ont fait disparaître la vérité, exacerbé des ego qui n’en demandaient pas tant, industrialisé la colère pour tout et n’importe quoi, supprimé les hiérarchies de valeurs et de comportements. Ils ont transformé les humains en sous-hommes, en larves parasites et dépendantes, incapables de se passer des stimulis de leurs téléphones. Les individus de moins de 25 ans sont des drogués incultes qui petit à petit vont gangrener toutes les composantes de nos sociétés. Le monde sera bientôt à leur image : bête, méchant, incontrôlé et incontrôlable. 

Paradoxe : c’est alors qu’étaient désignés les principaux coupables de l’asservissement des masses que, sur ces réseaux destructeurs, des hashtags #UNSpeech, #EndOfDiplomacy, #GuterresTruth commençaient à apparaître et à se développer à la vitesse de la lumière.

4 – La lâcheté des hommes. C’est peut-être le virus le plus contagieux. La lâcheté se pare de mille formes : celle des gouvernants qui choisissent la réélection plutôt que la réforme, celle des entreprises qui préfèrent le profit immédiat à la responsabilité à long terme, des citoyens qui regardent ailleurs tant qu’ils bénéficient de leur petit confort personnel. La lâcheté est le consentement silencieux à la dégradation… pour les autres. La lâcheté s’insinue dans les bureaux, les assemblées, les salons, et finit par rendre l’inaction légitime. On se persuade qu’un petit renoncement individuel ne change rien, alors que les renoncements sont systématiques et si nombreux qu’ils ont détruit les fondements de nos démocraties. Car, avec des consommateurs, des vacanciers, des égoïstes, la démocratie ne vit pas, elle meurt.

L’assistance était sidérée. Quelles que que soient l’origine géographique et l’expérience de ces diplomates rompus aux différences culturelles, ils ressentaient tous la rupture que constituait une telle prise de parole. Rupture à la fois sur le ton et sur le fond ; car l’homme chargé de promouvoir la paix ou au moins l’apaisement annonçait ni plus ni moins un monde apocalyptique, auquel, visiblement, il n’était plus possible d’échapper.

5 – La financiarisation généralisée. Le transfert des marchandises représente aujourd’hui une part infime des flux financiers qui s’échangent sur la terre. On transfère de l’argent, ou plutôt de l’argent virtuel. Dans quel but ? Gagner plus d’argent. Comment, pourquoi ? Plus personne ne le sait vraiment. Pas un économiste n’est capable d’expliquer une tendance économique, encore moins de la prévoir, encore moins de l’empêcher. Toutes nos vies dépendent de l’argent que nous possédons, ou pas, pour payer ce dont nous avons besoin et envie ; or, plus personne ne sait d’où vient l’argent et comment le canaliser. Les banques elles-mêmes ne maitrisent qu’une toute petite partie des flux. Inutile de dire que l’effondrement d’un tel système est inévitable et qu’il en découlera non seulement des faillites en cascades – des États, des entreprises et des particuliers – mais aussi des violences sociales considérables.

Les diplomates se penchaient les uns vers les autres, échangeant des phrases courtes, à voix basse, dans une dizaine de langues. L’ambassadrice américaine fronçait les sourcils, tournait la tête vers son conseiller politique, qui haussait les épaules comme pour s’excuser : « Ce n’était pas prévu ». Le représentant russe esquissa un sourire ironique, griffonna quelques mots sur un papier qu’il plia aussitôt. Le Chinois, lui, ne bougea pas ; il gardait le regard fixé sur la tribune, impassible.

Amila Maradham, la cheffe de cabinet, sentait son téléphone vibrer sans discontinuer. On l’appelait de Washington, de Bruxelles, de Doha, de Berlin, de Tokyo, de Brasilia… Les conseillers pressaient leurs supérieurs de réagir. Mais personne n’osait interrompre le Secrétaire Général, qui déroulait son discours debout, les mains posées à plat sur le pupitre, le regard fixe, calme, paisible.

6 – Le nationalisme. Nous avons réappris à penser en termes de tribus puissantes plutôt qu’en intérêt commun. La compétition entre puissances est revenue comme une vieille rengaine qui justifie des courses dangereuses : militaires, économiques, technologiques. À force de rivaliser, nous oublions la coopération nécessaire aux problèmes transnationaux. Nous édifions des murs là où il faudrait bâtir des ponts. Nous nous pensons d’un pays, voire d’une région, en oubliant que nous sommes citoyens d’un monde dans lequel nous sommes tous interdépendants. Tant que des hordes de crétins brandiront un drapeau en insultant ceux qui portent un autre drapeau, tant qu’il y aura des drapeaux, les hommes s’entretueront. On aurait pu croire que la facilitation des échanges ces dernières années aurait limité ce phénomène. Hélas, le nationalisme progresse, et immanquablement le nationalisme mène à la guerre. Les conflits liés au nationalisme, déjà nombreux, vont se multiplier.

7 – Les pandémies et la biotechnologie sans gouvernance éthique. Nous avons goûté récemment à la fragilité des systèmes de santé, à la vitesse de propagation d’un virus, à l’interconnexion qui installe une épidémie mondiale en quelques semaines. C’est un avant-goût de ce qui nous attend. La biotechnologie peut soigner, mais elle peut aussi, entre de mauvaises mains, tuer. Sans règles internationales claires et une coopération renforcée, surtout avec l’avènement des sous-humains fabriqués par les réseaux sociaux, nous laissons des risques biologiques hors de contrôle, qui augmentent la probabilité d’une catastrophe qui elle ne s’accommode ni du nationalisme ni du profit. La prochaine épidémie ne fera pas 8 millions de morts, mais 80 millions, voire 800.

Voilà, dit le Secrétaire Général en relevant la tête, avec un calme étonnant. 4000 yeux étaient fixés sur lui. J’ai nommé les ennemis réels. Ils ne sont pas confinés à un seul État, à une seule corporation, à un seul réseau. Ils sont en nous et autour de nous, infiltrés dans nos institutions, nos habitudes, nos pensées. C’est l’accumulation silencieuse de nos erreurs et de notre indifférence qui nous tue, c’est à cause de ces erreurs et de notre indifférence que l’humanité va disparaître.

Il laissa quelques longues secondes de silence. Il n’avait plus peur, même du silence. Il voulait que les gens assimilent ce qu’il avait dit. Et de fait, il y avait matière. Ses phrases choc étaient répercutées en instantané par les IA qui alimentaient les agences de presse à travers le monde. Rien que la dernière proposition – « c’est à cause de ces erreurs et de notre indifférence que l’humanité va disparaître » – allait être reprise 150 millions de fois sur les réseaux dans l’heure qui suivit sa prononciation. Quant aux 7 menaces vitales qu’il avait annoncées, elles étaient examinées sous tous les angles pour qu’elles puissent être débattues dans les cénacles, sur les plateaux et les écrans, dans les opinions. L’audace inouïe de celui qu’on pensait être un adepte indécrottable de la langue de bois, et qui cassait tous les codes avec ce discours vérité, allait à elle seule être décortiquée partout sur la planète pendant des semaines. 

Mais on n’en était pas encore là. Dans la salle de l’Assemblée générale, on se demandait s’il avait fini. Il s’avéra que non.

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– Il y a pourtant une solution. Ou plutôt une voie, qui s’imposera. 

Si c’était possible, le silence fut encore plus absolu, l’attention plus complète, les respirations plus suspendues. Au-delà de l’enceinte, le Secrétaire Général ne le savait pas, mais dans toutes les villes du monde on s’arrêtait pour écouter ses propos, que tous les médias avaient choisi de retransmettre en direct, après qu’on les eut informés des premières phrases.

– Des milliards de vie vont disparaître sous les coups des 7 cavaliers de l’apocalypse que j’ai nommés, tous créés par nous-mêmes, trop puissants et trop avancés pour qu’on puisse les arrêter. Homo Sapiens va donc disparaître. Et ce n’est pas une mauvaise chose. Cette espèce a fait de grandes choses, mais elle arrive au bout de ce dont elle est capable. Son cerveau est trop limité pour affronter les défis qui se présentent à elle désormais, et son altruisme a été détruit chez 80 % des sujets. 

Pour autant la vie sur terre va continuer, et après deux ou trois décennies chaotiques, peut-être désertiques, les bases seront plus saines, avec une population réduite et renouvelée. Je me permets de vous annoncer 7 prochaines étapes marquantes, à quelques années près, vous me pardonnerez :

– en 2032, la plupart des vivants seront assistés par un robot humanoïde, c’est-à-dire par un assistant à tout faire doté d’une super intelligence ;

– en 2038, tous les adultes souhaitant enfanter concevront leurs enfants in vitro, en choisissant les caractéristiques physiques et génétiques de leur progéniture ;

– en 2040, les problèmes énergétiques seront résolus. L’énergie, essentiellement solaire, sera gratuite et illimitée, ce qui résoudra d’innombrables problèmes (pauvreté, logement, déplacements…) ;

– en 2042, les survivants sur la planète terre seront tous augmentés par des intelligences artificielles fusionnées avec les intelligences humaines, ces dernières devenant de fait inopérantes ;

– en 2050, on ne parlera plus de vie et de mort, mais d’« état d’une interface », puisque les capacités de régénération, de création d’artefacts et autres clonages seront innombrables ;

– en 2060, les États auront disparu, enfin, et il n’y aura qu’un gouvernement, celui du monde. Je parie sur la disparition concomitante de l’argent, mais je concède ne pas avoir de vision très claire sur ce point ;

– en 2100, la vie et les déplacements seront possibles et courants dans l’espace, au moins dans celui de la Voie lactée ; la terre ne sera qu’un lieu de vie parmi d’autres. Et l’homme tel qu’il existe aujourd’hui aura disparu depuis longtemps.

Le Secrétaire Général s’arrêta de nouveau. Il regarda une dernière fois la salle de gauche à droite, puis de droite à gauche, prenant le temps, comme s’il cherchait à fixer chacune des 2000 paires d’yeux braquées sur lui. Puis il conclut simplement. 

– Excusez-moi si je suis un peu sorti de mon rôle. Mais si j’ai été utile une fois en tant que Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, c’est peut-être aujourd’hui. Je vous remercie.

Antonio Guterres plia et rangea le discours dans sa poche et s’écarta du pupitre. Alors qu’il s’apprêtait à descendre de la tribune aussi calmement qu’il était monté, un applaudissement retentit. Puis un deuxième survint. Et un troisième. Et trente, et trois cents, et deux mille. Le Secrétaire Général marqua le pas quelques secondes, puis descendit les marches pour reprendre l’allée entre les sièges sous les vivats des gens debout et les crépitements des mains qui se déchaînaient. De mémoire de diplomate, on n’avait jamais vu un secrétaire général acclamé de la sorte. 

Antonio Guterres inclinait la tête en plaçant ses deux mains devant lui l’une contre l’autre, à la japonaise. Qu’applaudissent-ils ? se demanda-t-il. La fin de l’humanité ? Ou le début d’une nouvelle ? Ils ne le savent sans doute pas.

Les remous provoqués par le discours du Secrétaire Général de l’ONU en ce mois d’octobre 2025 furent considérables sur tous les continents. Qu’on sache simplement que non seulement Antonio Guterres ne fut pas démis de sa fonction, mais qu’il fut nommé à la tête d’une organisation créée en raison de ses constats et de ses visions : la Commission pour la réussite de la mutation de l’humanité.

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Le réveil des sociétés ne fut pas sans violence. Des contre-mouvements virulents surgirent : désinformation organisée, campagnes de dénigrement, tentatives d’assassinats politiques, putschs manqués, insurrections civiles… Mais l’ensemble international avait maintenant un autre langage : moins d’hypocrisie au sommet, plus de responsabilité en bas. Les chefs d’État, y compris les plus cyniques, se retrouvèrent à devoir choisir – garder la posture ou répondre aux demandes concrètes – et beaucoup optèrent pour l’action. Ils signèrent des engagements contraignants, acceptèrent des moratoires, réorientèrent des ressources ; ils le firent parfois par calcul politique, parfois par épuisement moral, mais l’effet fut tangible.

Les mesures prises n’annulaient pas les risques, qui, comme l’avait rappelé le Secrétaire Général, n’étaient pas des risques mais des conséquences. La vraie rupture était ailleurs : la parole avait cessé d’être insipide. On avait découvert que nommer les causes, mettre en lumière les complices, engager des procédures concrètes, tout cela pouvait modifier la donne. L’humanité n’était pas sauvée et elle ne se sauverait pas ; mais une nouvelle allait pouvoir apparaître, plus responsable, plus altruiste, car beaucoup plus intelligente.

(et 220 histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. La description des lieux et de cette assemblée à l’ONU est remarquable, je trouve, de même que toute la partie qui conduit au discours de vérité du secrétaire général. On rêverait que Monsieur Roubert soit le véritable « nègre » de ce personnage planétaire.

    Je suis moins convaincu par la partie prospective, sorte de science-fiction au grand galop, qui me semble bien hasardeuse.

    Le retournement des consciences qui finit sous les applaudissements est réjouissant. Est-il seulement crédible ? Peut-être si l’on veut bien croire avec l’auteur qu’il n’y a que les mots qui gagnent.

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