Et puis Johnny est mort

Avatar de Pierre-Yves RoubertPublié par

(environ 3 minutes de lecture)

C’est à partir de là que tout a commencé à déconner. Avant on était bien, tous, on avait notre vie à nous. On terminait nos boulots, tranquilles, certains étaient déjà en retraite. On avait conscience d’avoir eu la belle vie, d’être passés au bon moment de l’histoire, après la guerre et avant la surpopulation, avant que les gens se mettent à bouger tout le temps pour s’en sortir ou pour se divertir, avant qu’ils deviennent malades avec leurs écrans et leurs connexions à la con. Tous ces débiles qui marchent la tête en bas en émettant des sons inhumains, en parlant tout seul ou en gueulant dans un rectangle !

C’est pas qu’on a quelque chose contre le progrès, au contraire. Je sais pas si vous vous rendez compte, tout ce qu’on a vu arriver : le rock, le 33 tours, la télé, la mobylette, le frigidaire (c’était une marque, je le rappelle), la machine à laver, les supermarchés, 68, la pilule… Et puis après, la 5e semaine de congés, la bande FM, la fête de la musique, les festivals, le CD… Je vous dis pas. Chaque année une petite révolution. Et des trucs qui faisaient qu’on se retrouvait, pas qu’on reste chacun dans son coin comme maintenant, que c’est à pleurer.

Et ben pendant tout ça, y’avait Johnny. Comme si c’était le fil rouge, lui qui nous conduisait. C’était notre grand frère à tous. Il savait s’adapter. En même temps il restait lui-même, donc il nous aidait à évoluer nous aussi, sans qu’on se sente trop largués. C’est pour ça je crois qu’on l’aimait tant, qu’on avait besoin d’aller le revoir souvent. Savoir qu’il était là, qu’il chantait toujours, qu’il vieillissait bien, ça nous montrait qu’on pouvait y arriver, que ça valait le coup d’y croire encore et de s’accrocher.

Ses concerts, c’était toujours des moments forts. Surtout ce qu’il y avait autour. Les virées en moto, les concentrations de bikers en Harley, les parades organisées ou improvisées dans les petites villes où on passait. Je sais pas comment dire, à la fois on se connaissait tous et pourtant c’était jamais pareil, toujours excitant, on rencontrait des gens de partout, même des pas Français, qui comprenaient que dalle à ce que Johnny chantait, mais qui aimait le mec et toute l’ambiance qu’il créait derrière lui. On avait tous son nom ou un truc de lui cousu sur nos blousons.

On est allés le voir dans ses plus grands concerts, sans moto cette fois : la porte de Pantin, la Tour Eiffel, le Parc des Princes, le Stade de France, Las Vegas. Ouais, parce que c’était Johnny, on s’est offert des tickets pour Vegas. Incroyable… Quand j’y pense, j’en ai les larmes aux yeux.

Et puis maintenant il est mort… Putain, l’émotion dans les rues de Paris, le cortège sur les bécanes jusqu’à La Madeleine. Et la foule, partout, et tout ce monde sur cette place et autour et dans l’église, on n’a pas pu entrer bien sûr, mais on s’en foutait, Johnny les bondieuseries c’était pas son truc, on l’a attendu dehors. J’ai quand même regardé la messe, enfin la célébration, à la télé le soir et le lendemain, j’ai pleuré comme une madeleine. Tiens, je fais des jeux de mots, là…

Après, tout est parti en couilles. Laura et Laeticia qui s’engueulent pour des millions, David qu’a plus l’air de savoir où il habite, Sylvie qu’a mis son grain de sel, toutes ces conneries que les gens racontent, des trucs pour salir, des trucs privés qu’ont pas à sortir. C’est vraiment un monde de chiens…

Y’a eu le dernier album, posthume. Magnifique. On s’était retrouvés avec les copains pour l’écouter, le premier samedi soir après la sortie. On a pleuré comme… enfin. Sa voix était si belle, et si triste. On s’est regardés, on s’est pas trouvés beaux. Je crois même qu’on était pathétiques. Mais comment on fait pour pas être pathétique après 60 balais ?

C’est tellement con, tout ça. Mon Pierrot est plus le même. Il a pris 10 ans. Il veut plus sortir, il fait la gueule, il dit qu’il a mal partout. L’enfer. Je reconnais que le monde est à gerber. La violence, la bêtise, l’égoïsme. C’est n’importe quoi. Chacun fait son truc dans son coin et si l’autre a pas le même avis, on l’insulte. Alors on peut plus rien dire, ou des trucs insipides, et gare à ceux qui veulent pas penser comme tout le monde. 

On a perdu notre grand frère et on a perdu le fil. Y’a plus rien à quoi se raccrocher. Avec Johnny, on vivait. On n’était plus jeunes mais on avait encore la foi, on tenait debout. On avait de l’allure, même ! Maintenant, c’est fini. On se fait peur en se regardant dans la glace et on sait plus quoi faire de nos vies. Crever d’un coup serait ce qui pourrait nous arriver de mieux.

(et 218 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

4 commentaires

  1. Oui je pense un peu comme çà et suis un peu comme pierrot. Désenchanté. Et comme Mylene.

    Qu’ont ils fait à notre douce France??

    Ou peut être serions nous en train de devenir des vieux cons…ceux que nous regardions avec mépris et pathetiquement lorsque nous étions plus jeunes …

    Séverine

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