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Alors que les dangers pour la vie sur terre étaient multiples et considérables – effondrement économique, attaque nucléaire, paralysie de l’internet, assassinats par des trafiquants, des terroristes et des désaxés, folies et handicaps dus aux addictions, orages et inondations meurtrières, incivilités et violences entre individus… – c’est une menace d’une toute autre nature, oubliée depuis des millénaires, qui vint bouleverser la vie des habitants du centre de la France, le 14 avril 2026.
Depuis des millénaires, ils dormaient. Couverts de forêts et de silence, les volcans d’Auvergne semblaient depuis longtemps avoir tiré leur révérence. Du Puy de Dôme au Puy de Sancy, les roches s’étaient tues, et les hommes avaient oublié leur fureur. Certains affirmaient même que ces mastodontes n’avaient jamais été dangereux. Mais la terre a sa mémoire, qui, comme toutes les mémoires, ne choisit pas ce qu’elle oublie et ce dont elle se souvient. Et de temps en temps, elle régurgite un souvenir, un événement, un traumatisme.
Le 14 avril 2026, à 3 h 12 du matin, un sismographe de l’Observatoire sismologique de Clermont-Ferrand détecta une micro-secousse sous le Puy de Lassolas, volcan basaltique de la chaîne des Puys, âgé, comme son jumeau le Puy de la Vache, de 8400 ans, ce en quoi ils étaient les plus jeunes de la bande. Ce « 1,8 sur l’échelle de Richter », ne fut pas perçu par les habitants, ne provoqua aucun dégât et n’avait a priori rien d’alarmant. Il n’empêche : c’était la première fois qu’on détectait une telle magnitude à cet endroit depuis… que l’on savait mesurer les mouvements à l’intérieur de la terre.
« Sans doute un ajustement tectonique localisé, provoqué par une accumulation d’infimes déplacements depuis des millénaires », affirma le professeur Émilien Dargelès, 58 ans, géophysicien spécialisé en volcanologie, qui, sans mentir sur ce qui s’était passé, évita de faire part de son inquiétude. Il était inquiet à la fois parce que ce phénomène, aussi infime soit-il, ne se produisait d’habitude pas quand un volcan était éteint, et parce qu’il supputait depuis au moins une dizaine d’années que les volcans d’Auvergne étaient trop jeunes et trop nombreux pour avoir dit leur dernier mot, ce en quoi il passait pour un original, respecté mais alarmiste.
Il eut vite confirmation que son inquiétude était fondée. Car les capteurs installés dans la Chaîne des Puys commencèrent à s’agiter plus souvent, recensant de petites vibrations, accompagnées d’une légère montée de température ainsi que, plus inquiétant encore, d’émanations gazeuses jamais constatées auparavant. « Clermont, nous avons un souci », lâchait le professeur Dargelès devant son ordinateur en riant jaune.
Évidemment, à l’heure de la transparence exigée par les médias surpuissants et les peuples autocrates, il était impossible de garder ces informations secrètes. Les journalistes, les riverains, les oisifs, les chercheurs de chaos, les écologistes radicaux et bien d’autres se récrièrent :
– Mais comment ? Pourquoi n’a-t-on pas anticipé ce danger ? Pourquoi ne prend-on pas immédiatement les mesures nécessaires pour stabiliser le Massif Central ?
Il fallait écouter CDansl’air, le journal de France 2 ou la matinale de France Inter pour trouver la solution, à ça comme à toute le reste. Mais les volcans et les volcanologues n’écoutèrent pas l’audiovisuel public, et le problème continua.
En quelques semaines, les anomalies se multiplièrent. Le sol se souleva imperceptiblement en plusieurs points. Des sources d’eau chaude apparurent là où il n’y en avait jamais eu. Des animaux commencèrent à quitter leur territoire, comme s’ils fuyaient quelque chose.
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Puis vinrent les premiers panaches. Le 18 mai 2026, à 6 h 47, une colonne de fumée se forma au sommet du Puy de la Vache, que là, pour le coup, tous les habitants du coin purent observer. Le Puy de la Vache, comme celui de Lassolas donc, était un volcan monogénique, né d’une seule éruption, de type strombolien. Leur principale coulée avait créé les lacs de la Cassière au nord et d’Aydat au sud de la vallée de la Veyre. C’est donc du cône de scories rouges que sortit, plus de 8 millénaires après la fois précédente, une fumée plus noire que blanche et qui ne tarda pas à s’élever haut dans le ciel, à plus de 800 mètres au-dessus du cratère.
Une odeur de soufre, au sens propre comme au sens figuré, se répandit dans toute la région. La population locale oscillait entre fascination et panique. Le sentiment dominant était que ce n’était pas naturel ; il y avait quelqu’un derrière tout ça : le gouvernement sans doute, ou les Américains. Le complotisme atteignit des sommets, les médias se délectèrent. Les installations au sommet du Puy de Dôme devinrent le centre d’accueil des journalistes qui accouraient, s’excitaient tout seuls et hurlaient.
Plus calmes, car conscients des différences entre temporalités humaine et géologique, les experts se réunirent. Tous pensaient que les volcans d’Auvergne étaient éteints. Mais les nouvelles données montraient autre chose : une chambre magmatique profonde, lentement réactivée par un processus encore inexpliqué. Certains évoquèrent une anomalie gravitationnelle, d’autres un glissement de plaques inattendu sous le Massif Central. Mais une chose était certaine : une éruption n’était plus exclue.
Il fallut donc décider une mesure impensable, jamais vue depuis 1940, en dehors de quelques centaines d’habitations pendant des incendies ou inondations : une évacuation en grand. C’est le périmètre qui fut le plus discuté, notamment la question suivante : fallait-il évacuer Clermont-Ferrand et son agglomération, soit 275 000 habitants ?
Finalement, après avoir pesé et les prévisions scientifiques et les considérations politiques, le préfet, pour ne pas dire le Président de la République, décida l’évacuation de toutes les habitations des communes autour du Puy de la Vache : Saint-Genès Champanelle, Aydat, Aurières et Nébouzat, ce qui faisait quand même près de 10 000 personnes, à qui on laissa 6 jours pour prendre les dispositions nécessaires auprès des familles ou amis. L’office Auvergne Habitat s’engagea à reloger temporairement ceux qui ne pourraient trouver de solutions par eux-mêmes. La peur est un puissant moteur, et les délais furent tenus. En moins d’une semaine, ces villages furent désertés, néanmoins surveillés par des drones et des patrouilles de police, à la fois pour éviter les pillages et pour photographier l’éruption si elle se produisait. En attendant, la Vache continuait à ruminer sa fumée et à cracher du méthane.
À l’Observatoire de Physique du Globe de l’Université Clermont-Auvergne, qui regroupait des physiciens et chimistes de l’atmosphère, des géologues, des géophysiciens et des géochimistes, le professeur Émilien Dargelès était l’un des rares à ne pas être surpris. Cela faisait dix ans qu’il étudiait en silence une série d’anomalies gravitationnelles dans la croûte terrestre sous le Massif Central, et les rares fois où il s’était risqué à faire part de ses observations et donc de ses craintes, il avait été considéré comme un catastrophiste. À présent, tous les regards se tournaient vers lui.
À ses côtés, Leïla Martin, jeune volcanologue spécialisée en modélisation magmatique, suivait les courbes de pression et de dégazage avec une attention fébrile. Une zone de surpression venait d’être identifiée sous le Puy Pariou, autre star de la chaîne des Puys, grâce à sa ligne élégante, à son ascension facile et à son cratère parfait recouvert d’herbe douce.
– Ce n’est plus un simple réveil, Professeur ; c’est un processus systémique. C’est comme si toute la chaîne volcanique s’activait en même temps !
Le professeur Dargelès hocha la tête, les mâchoires serrées.
– Nous assistons peut-être au retour d’un volcanisme actif sur le territoire français. Ce qui m’inquiète le plus, c’est la synchronisation.
– La synchronisation ? Vous pouvez m’expliquer ?
– Eh bien, comme des ordinateurs par exemple, les volcans ont leurs caractéristiques propres (mémoire, processeur, logiciels, dossiers, historique…). Mais ils peuvent se synchroniser entre eux. S’ils le font, ils transfèrent alors leurs données aux autres, qui à leur tour, forts de ces nouveaux acquis, vont agir et réagir comme les premiers.
– Vous voulez dire que les mouvements sous Lassolas, la Vache et le Pariou vont se propager chez d’autres ?
Le professeur regarda la doctorante d’un air grave :
– Oui.
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Mais avant que d’autres monts concaves ou convexes entrent en scène, c’est celui qui avait annoncé la couleur, le Puy de la Vache, qui montra plus nettement ce qu’il avait dans le ventre. À 4 h 58 le samedi 6 juin 2026, alors que les premières lueurs de l’aube n’étaient pas encore visibles, une clarté rougeâtre illumina l’horizon sud de Clermont-Ferrand. Ce n’était pas le soleil. En même temps, un grondement sourd fit trembler le sol, les vitres et les poitrines dans tout le département du Puy de Dôme ou presque.
La lueur devint flash et déchira le ciel, comme un éclair silencieux. Et soudain, la terre explosa. Un geyser de lave jaillit à près de 200 mètres de hauteur depuis le cône du Puy de la Vache, projetant dans l’air des bombes volcaniques incandescentes. Les quelques personnes, à Rochefort-Montagne et Olby notamment, qui avaient les yeux ouverts devant leurs fenêtres à ce moment furent aussi aveuglées qu’affolées par ce qu’elles avaient du mal à réaliser. En revanche, les centaines de caméras placées en haut du Puy de Dôme filmèrent tout cela au mieux.
La végétation et la configuration des Puys de la Vache et Lassolas furent immédiatement anéanties par la chaleur et les projections, mais la lave commença à former une coulée vers la vallée de la Veyre, qui progressait de manière aussi rapide qu’implacable, brûlant les forêts, engloutissant les maisons, effaçant les routes. Le panache éruptif, mêlant cendres, gaz sulfureux, éclairs volcaniques et débris, s’éleva jusqu’à 4 kilomètres d’altitude. Il noircit le ciel. Il plut des cendres jusqu’à Murat, dans le Cantal, et Montluçon, dans l’Allier. Les drones filmant les images en direct montraient des scènes d’apocalypse : des maisons en feu, des voitures emportées, des animaux errants couverts de cendres, et quelques humains hagards, dont on ne savait ce qu’ils faisaient. On déplora d’ailleurs 27 victimes, automobilistes et marcheurs, qui avaient voulu s’approcher de trop près des flammes de l’enfer.
Et comme un retournement tragique, ou logique, de l’histoire, le parc d’information et d’attraction Vulcania, fut englouti par une rivière de boue incandescente d’une température de 1100 degrés.
– Professeur, pouvez-vous nous dire à quoi nous assistons ? se pressèrent les journalistes.
– Nous sommes face à une éruption strombolienne qui a viré au style hawaiien. Le magma est fluide, rapide, alimenté par une chambre magmatique très riche en gaz.
– Est-ce que l’on peut prédire la direction, la distance et la durée de la coulée ?
– La lave semble trop fluide pour créer un dôme. Elle s’écoule à travers d’anciennes failles. Là, elle menace les abords de la vallée de la Tiretaine, rivière qui traverse Clermont-Ferrand.
Émilien Dargelès, comme Leïla Martin et bien d’autres spécialistes, étaient sur toutes les chaînes.
Mais comme s’il fallait donner du rythme pour garder l’attention du public, le Puy Pariou prouva à son tour qu’il ne s’était pas secoué pour rien.
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Contrairement à l’éruption explosive du Puy de la Vache, celle du Puy Pariou débuta de façon presque invisible. Il n’y eut aucun grondement, pas de lumière, pas de fontaine de lave. Mais les données géologiques, elles, parlaient déjà clairement :
– chute de pression dans la chambre magmatique ;
– dégazage massif de CO₂ et de H₂S ;
– surgissements d’eaux acides dans des résurgences forestières ;
– microfissures le long des sentiers de randonnée.
En quelques jours, les arbres autour du cratère du Pariou jaunirent puis moururent, intoxiqués par les gaz s’échappant du sous-sol.
Et puis, le 18 juin à 13 h 23, la paroi nord du volcan s’effondra brutalement : un glissement de terrain colossal déchira la forêt, déversant des milliers de tonnes de terre et de scories dans la vallée en contrebas, créant une coulée pyroclastique secondaire et un nuage brûlant de débris et de gaz qui tua tout sur son passage. Le village d’Orcines avait heureusement été évacué, mais des maisons à Royat et Chamalières furent touchées. De nouvelles victimes s’ajoutèrent aux premières. Beaucoup plus en fait, car la lave n’était pas ici le souci principal. En effet, cette éruption du Pariou, moins spectaculaire à l’œil que celle du Puy de la Vache, avait des conséquences encore plus terrifiantes : elle rendait l’air irrespirable. Le dégazage provoqua une immense nappe de dioxyde de carbone lourde qui stagnait dans les creux, asphyxiant des milliers d’animaux, des centaines d’humains habitants de ces combes, et des dizaines de curieux imprudents. Des zones entières devinrent inaccessibles, interdites, qualifiées de « zones rouges ». Trois journalistes qui s’étaient crus plus malin que les autres en demeurant sur le Puy-de-Dôme équipés comme des cosmonautes périrent étouffés et brûlés.
– C’est une éruption phréatique déguisée, précisa le professeur Dargelès, un relâchement gazeux de grande ampleur. Ce genre de phénomène peut être encore plus dangereux que la lave, car il est indétectable à l’œil nu.
Dangereux en effet. Outre les morts directes déplorées, on put constater (liste non exhaustive) ;
– des coupures d’électricité dues aux retombées de cendres sur les lignes à haute tension ;
– une pollution des nappes phréatiques, perturbant l’alimentation en eau dans toute l’agglomération clermontoise, ainsi que dans l’arrondissement d’Issoire ;
– l’évacuation de dizaines de milliers de personnes supplémentaires, la création de camps temporaires installés à Vichy, Moulin, Tulle, Lyon (le fait que l’on soit en été facilita ces logements temporaires) ;
– l’apparition de maladies respiratoires mal identifiées, notamment chez les enfants et les personnes âgées ;
– un chaos économique régional : toutes les récoltes de céréales et de fruits étaient perdues, la plupart des routes étaient coupées, des tas de petites entreprises ne pouvaient plus fonctionner
Le 21 juin, le gouvernement déclara l’état d’urgence sur tout le territoire du Parc naturel régional des volcans d’Auvergne. Les drones de surveillance montraient les innombrables modifications du relief, et, là où il n’avait pas encore trop changé, les craquelures apparues dans les sols, des fumerolles s’élevant là où il n’y avait quelques jours plus tôt que des prairies.
Les sirènes hurlaient dans les vallées. Les réseaux routiers étaient engorgés. Certains refusaient de partir, parlant de « caprice de la terre », ou de « pur délire médiatique ». Une secte satanique, qui prétendait justifier ces éruptions comme un châtiment de Dieu contre ses enfants pécheurs, gagna des dizaines de milliers d’adeptes en quelques jours. Mais la plupart de ceux qui voulaient rester vivants partaient en silence, les voitures pleines et les yeux au sol.
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Scientifiques de l’Observatoire clermontois, mais aussi de l’Institut de Physique du Globe de Paris, experts napolitains de l’International School of Volcanology, spécialistes américains du Mont Rainier près de Seattle, le vulcanologue Philippin ayant suivi la dernière éruption meurtrière avant celles d’Auvergne (le Pinatubo en 1991 causa la mort de 1000 personnes, mais 300 000 purent être évacuées dans les temps grâce à Cesar Marpagal), géologues japonais aguerris aux séismes, Islandais fins connaisseurs de l’Eyjafjallajökull et de ses satellites : tous se concertèrent pour tenter de percer les mystères de ces résurgences inattendues.
Leïla Martin, en fouillant les archives géologiques du XIXe siècle, crut trouver une explication quand elle tomba sur une série de relevés topographiques abandonnés. Une ancienne faille, non référencée dans les bases de données modernes, courait sous la Chaîne des Puys. On l’avait jugée inactive. Pourtant, les images satellites thermiques montraient un alignement parfait avec les points de chaleur apparus récemment.
– Cette faille, elle est comme une cicatrice sous la peau, affirma Leïla, elle se rouvre.
– Elle ne figure dans aucun modèle de risque, murmurait le professeur Dargelès.
– Oui, c’est ce qui est étonnant. Mais elle est bien là. Et si elle réactivait un supervolcan latent ?
Le silence fut lourd entre les deux chercheurs. Ce mot – supervolcan – n’avait jamais été prononcé en rapport avec la France. Mais les données parlaient d’elles-mêmes. Et ce qui se tramait sous les pieds des habitants d’Auvergne n’avait rien d’ordinaire.
Néanmoins, cette explication par une faille négligée ne convainquit guère la plupart des membres de la communauté des spécialistes des volcans. Pour eux, il s’agissait plus d’une conjonction de facteurs qui auraient pu ne rien déclencher s’ils n’avaient pas convergé au même moment au même endroit, mais c’était ainsi : sur des millénaires, des mouvements s’étaient agrégés – synchronisés – pour réveiller la terre.
Leïla cherchait toujours et encore. Un jour, elle détecta comme un battement, un signal basse fréquence, pulsé, régulier, venu directement des profondeurs. En analysant le spectrogramme, elle blanchit. Puis se précipita avec son graphique chez le professeur Dargelès :
– C’est un message ! Pas un message humain, un message tellurique !
Le professeur regarda la feuille. La fréquence ressemblait à un rythme cardiaque. Lent. Fort. Souterrain.
– Ce n’est pas juste un volcan qui se réveille. C’est la terre. Elle nous parle.
Après communication au pool de spécialistes formé depuis le début des éruptions, l’Institut de Veille Géologique Européenne (IVGE) rehaussa le niveau d’alerte volcanique à 5/5, ce qui signifiait : éruption majeure imminente.
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Le 24 juin 2026 à 15 h 03, une explosion phréatique secoua le Puy de Côme, provoquant l’effondrement partiel du versant nord. Rappelons qu’une éruption phréatique est l’expulsion violente d’une importante masse d’eau du sol sous la forme d’explosions qui vont former un panache volcanique. Une éruption phréatique est généralement le précurseur d’une éruption phréatique magmatique, puis purement magmatique.
Et en effet, 35 minutes après l’éruption du Puy de Côme, c’est son voisin, le Grand Suchet, qui expulsa quelques milliers de tonnes de roches comme des missiles minéraux envoyés en tous sens, les téphras (fragments de roche solides expulsés dans l’air). Ce réveil violent du Grand Suchet était la suite logique, un effet de la fameuse synchronisation identifiée par le professeur Dargelès.
Le panache des cendres cumulées des deux volcans tempétueux atteignit 5 000 mètres d’altitude. Une telle hauteur, une telle masse, ne reste pas immobile. Elle se mit à dériver vers l’est en direction de Volvic, Riom, Gannat, Vichy. D’autres routes et habitations furent détruites, d’autres accès furent fermés, d’autres personnes évacuées. À Clermont-Ferrand, on enregistra une température de 46,7° à l’ombre, ce qui pulvérisait le record de France de plus de 2 degrés. On se mit à mourir de chaud.
Le Président de la République annonça le soir sur toutes les chaînes qu’il ordonnait l’évacuation de toutes les habitations dans un rayon de 100 km autour de la Chaîne des Puys, ce qui concernait les départements du Puy-de-Dôme, de l’Allier, de la Haute-Loire, du Cantal, de la Creuse et de la Corrèze. Un exode de plus de 780 000 personnes fut déclenché.
Des bus affrétés par les préfectures, escortés par des hélicoptères de l’armée, transportèrent les résidents les plus vulnérables vers des centres d’accueil et de répartition installés à Lyon, Limoges, Saint-Étienne et Brive-la-Gaillarde. Les péages furent supprimés sur les autoroutes 71, 72, 75 et 89. Des itinéraires bis furent délimités là où les émanations gazeuses et la chaleur le permettaient. Sur les quelques petites routes encore praticables en Auvergne – en dehors de la chaîne des Puys bien sûr, complètement vide d’humains – on voyait des colonnes de véhicules arrêtées ou avançant cahin-caha pour quitter la chaleur et les soulèvements de la terre, tandis que les retombées de cendres transformaient le vert de l’herbe grasse en déserts gris. Le niveau de dioxyde de soufre dans l’air atteignait 3,5 ppm à Clermont-Ferrand, rendant l’air irrespirable sans masque dans certaines zones.
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Le 29 juin à 18 h 12, un effondrement spectaculaire se produisit dans la vallée de la Sioule, à proximité de Châteauneuf-les-Bains. Un gouffre de 500 mètres de diamètre s’ouvrit brutalement, engloutissant une portion de la D987 et plusieurs habitations. Ce qui inquiétait ici fut qu’on était cette fois en dehors de la chaîne des Puys ; cela signifiait que le périmètre des mouvements de la terre s’étendait encore, ce qui n’était guère étonnant vu la force des glissements depuis 2 mois.
Des images satellites captées par le programme européen Copernicus révélèrent qu’un dôme magmatique était en formation sous la faille de la Limagne, poussant littéralement le sol au rythme de 8 mm par jour.
– C’est un phénomène qu’on observe en général à Yellowstone ou à Toba, commenta Leïla Martin, face aux journalistes. Mais on n’avait jamais vu ça en France.
– C’est un murderous CO₂ cloud, dit l’un des experts italiens. Comme au Lac Nyos, au Cameroun. Mais ici, c’est diffus.
La température à 1 km de profondeur dépassait désormais les 750°. Le gaz carbonique était présent à 34 % dans les fissures de surface.
Avec cette sorte d’exportation des séismes, et des vents du sud plus nombreux en été, les prévisionnistes de Météo France annoncèrent que les panaches de cendres pourraient atteindre Paris en cas d’éruption majeure. Paris, c’était la capitale, le centre névralgique du pays. La Chaîne des Puys, si on n’y habitait pas, on pouvait s’en passer. Mais Paris ?…
Les rumeurs les plus folles se multiplièrent : toutes les régions allaient être impactées, toutes les nappes phréatiques seraient polluées, un tsunami allait se déclencher sur la Loire et sur le Rhône, le gouvernement transférait déjà des services à Strasbourg et à Brest, on allait tous mourir…
Pour éviter la panique, de la population mais aussi des politiques, il fallait apporter des éléments scientifiques. La catastrophe en cours était suffisamment spectaculaire et dévastatrice (au 30 juin, on comptait déjà 19 567 morts et des dizaines de milliers d’hectares détruits et inhabitables) pour que le complotisme et la croyance aux fake news aient du plomb dans l’aile.
– C’est le moment de réhabiliter la réalité des faits, affirmait le professeur Dargelès.
Cependant, pour avoir des données fiables, on devait les actualiser, et donc aller les collecter sur place. Malgré la qualité des appareils de mesure, des photos satellites et des drones, des relevés sur le terrain, en l’occurrence sous le terrain, paraissaient indispensables. D’autant que tous les capteurs géologiques et météorologiques qui servaient jusque-là avaient ou fondu lorsqu’ils avaient été recouverts par la lave, ou été expulsés ou écrasés lors des éruptions. Ils étaient donc inopérants.
Une expédition fut organisée. Leïla et une petite équipe de 5 volcanologues français, italien, islandais et japonais parvinrent à se rendre en différents endroits choisis de la Chaîne des Puys, méconnaissable, en hélicoptère et avec des masques à oxygène. Les 6 scientifiques furent hélitreuillés, car l’appareil ne pouvait se poser sur un sol aussi brûlant. Habillés de combinaisons, casques et chaussures ignifuges, ils constatèrent dès leurs premiers pas que le sol vibrait constamment.
– Je n’ai jamais vu ça, dit un des Islandais, et tous les autres agréèrent.
Avec prudence, ils réussirent à avancer pour déposer de nouveaux capteurs thermiques, gazeux et sismiques, dans des endroits qu’ils avaient repérés.
Déjà, certains constats étaient clairs :
– tremblements continus, jusqu’à 6,7 sur l’échelle de Richter ;
– fréquence des explosions phréatiques : 1 toutes les 30 minutes environ ;
– présence de trémors harmoniques typiques des remontées de magma ;
– température du sol : +60°C en moyenne en 3 jours ;
–émanations de CO₂, SO₂, H₂S avec pics critiques (> 5 ppm de SO₂ dans certaines vallées).
– pression magmatique : au-delà du seuitl critique partout où elle pouvait être mesurée.
L’hélicoptère restait à proximité des scientifiques et de leurs mesures, mais dans les airs. Il vint les chercher, puis les redéposa vers d’autres anciens Puys, et cette opération se renouvela quatre fois. Ou plutôt aurait dû se renouveler quatre fois.
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Car, alors qu’ils terminaient la troisième série de relevés, le 6 juillet 2026 à 16 h 15, une explosion de forte intensité se produisit à quelques kilomètres de là, soulevant une gerbe de cendres depuis un cône secondaire oublié : le puy Chopine. D’où ils étaient, ils ne voyaient pas la base du volcan, mais ils virent les éclats de roche s’élever dans le ciel au milieu des gerbes de feu.
Ce n’était en fait qu’une nouvelle manifestation des innombrables mouvements sismiques qui culminèrent ce jour-là. Sur un périmètre d’environ 80 kilomètres carrés, dont l’épicentre se situait autour du Puy de Dôme, d’Aubusson à l’ouest à Issoire au sud, jusqu’à Vichy au nord-est, le sol se mit à… onduler. C’était comme des vagues de pierre, qui bien sûr se cassaient mais semblaient également avancer, dans une direction sud-ouest nord-est. C’était comme si la terre ne se sentait plus à son aise là où elle était et avait décidé de migrer, et peu importe les arbres, les êtres vivants et les constructions qu’elle supportait jusque-là ; ils n’avaient qu’à s’adapter, ou disparaître. Un grondement formidable, comme celui d’un moteur géant explosant sous la terre, poussa et creva la croûte terrestre, du massif du Sancy jusqu’à l’extrémité de la plaine de la Limagne.
Personne ne put voir la scène dans son ensemble, et ceux qui la virent de près ne purent jamais en parler, car ils moururent en quelques secondes. C’est ainsi que Leïla Martin décéda, dévorée par sa passion pour le centre de la terre qui l’avait engloutie.
– Mes amis, dit-elle au 5 scientifiques qui suffoquaient à côté d’elle, nous le savions, nous le vérifions : la vie est apparue sur la terre, mais elle ne restera peut-être pas toujours.
– Dio è il padrone di tutti le cose, expira l’Italien en tentant de se signer avec une main qui commençait à fondre.
– Náttúran kennir okkur hógværð og endanleika, ahana l’Isandais, ce qui signifiait : la nature nous apprend la modestie et la finitude.
– Doryoku nashi ni shōhō nashi, conclua le Japonais, rappelant que : sans effort, il n’y a pas de récompense.
On ne retrouva jamais leurs corps, car leurs corps étaient devenus lave.
Les machines elles aussi ne résistèrent pas. Tous les appareils de mesure se bloquèrent. On retrouva cependant une graduation à 8,9 (sur 9) sur l’échelle de Richter. À Clermont-Ferrand, capitale régionale, toutes les vitres se brisèrent, toutes. Le tiers des immeubles, neufs ou anciens, s’effondra. Les deux clochers de la célèbre cathédrale noire implosèrent, et leur chute dévasta la rue du Gras et toutes les autres en contrebas, reléguant l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 au niveau d’un aimable divertissement. La place de la Victoire, à côté de la cathédrale mutilée, comme la place de Jaude 300 mètres plus bas, furent comme englouties.
On comprit que tout était perdu quand le Puy de Dôme, seigneur de la région, gardien du temple auvergnat, d’une masse de 1,2 million de tonnes, se déchira sur son flanc. Ce n’était pas une éruption classique, ce n’était pas un cône qui s’ouvrait, mais une fracture horizontale d’1 km de long qui fendit la montagne. Un panache de cendres, de gaz et de matériaux incandescents s’éleva jusqu’à monter à, au moins, 18 000 mètres d’altitude. La nuée ardente issue du Puy de Dôme balaya une zone de 30 km² en 9 minutes, atteignant les communes de Ceyrat, Beaumont, Aubière Royat, et Chamalières. Température estimée : 750°C. Vitesse : 230 km/h. Les habitants qui n’avaient pas évacué fondirent avant même d’être brûlés. La pression accumulée pendant des millénaires se libérait dans un chaos d’apocalypse.
De nouvelles fractures et éruptions apparurent entre le Puy de la Vache et le Puy de Lassolas, là où tout avait commencé. Mais c’est pas moins d’une soixantaine de cônes volcaniques qui entrèrent en phase de dégazage simultanée en ce jour funeste. Le ciel devint noir. Une région disparaissait. L’espace aérien français fut entièrement fermé.
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Au centre de coordination scientifique de Bordeaux où il s’était réfugié, Émilien Dargelès, les mains tremblantes, consultait ce qu’il avait pu récupérer comme données, alors que tous les modèles étaient désormais obsolètes et que plus une mesure ne pouvait être relevée.
– C’est au-delà de ce que je redoutais, soliloquait-il, hagard, dévasté par la mort de Leïla et de 5 confrères internationaux, ainsi que par les dizaines de milliers de morts civils, dont beaucoup aurait pu être évitées si on avait pris un peu plus au sérieux ses avertissements.
Une nouvelle chambre magmatique, phénoménale, s’était ouverte. C’est tout le socle du Massif central qui avait cédé.
– C’est une reconfiguration du sous-sol. La France est en train de changer de visage…
Émilien regarda la carte. Il fallait désormais l’imaginer sans chaîne des Puys et sans vallée de la Limagne, sans Clermont-Ferrand et sans Val d’Allier… Comment était-ce possible ?
Des satellites capturèrent une image irréelle : un arc incandescent traversait l’Auvergne du nord au sud, comme une cicatrice lumineuse sur la terre. Au-delà, des vents de cendres atteignaient Lyon et Chalon-sur-Saône, recouvraient la Bourgogne, puis se propageaient vers la Suisse et le sud de l’Allemagne.
Et la terre tremblait encore.
– On ne pourra pas arrêter ça, murmura le professeur. Il faut déplacer le centre du pays. Repenser notre géographie.
Depuis le promontoire de la Roche Noire, un drone de reconnaissance filma les vestiges de la ville de Clermont-Ferrand. La place de Jaude n’existait plus. Le stade Marcel-Michelin était pulvérisé. La cathédrale de lave noire, réduite à une silhouette fondue. Les immeubles étaient comme fossilisés dans une gangue grise, certains encore fumants, d’autres à moitié engloutis par les scories. On devinait encore des formes humaines pétrifiées, surprises dans l’instant du souffle brûlant. Il aurait fallu les évacuer, mais il n’y avait personne pour se risquer dans une zone impropre à la vie humaine. Au loin, dans l’axe de la Chaîne des Puys, une fissure géante courait à l’horizon, pareille à une plaie encore fumante sur le flanc de la France.
Les chiffres, très provisoires, faisaient état, au 12 juillet 2026 : de 181 627 morts, 2,3 millions de déplacés, 100 % du réseau ferroviaire du sud Massif Central inutilisable, 80 % des routes et des habitations recouvertes ou emportées par les coulées de lave, les éclats de roches ou les pluies de cendres, 86 commune détruites à plus de 75 %, des réseaux électriques, téléphoniques et internet inopérants, une économie à l’arrêt, une détresse sociale colossale. Le réveil du sous-sol avait plongé la surface dans la nuit.
Après cinq jours d’enfer, les séismes s’étaient arrêtés. Le silence, enfin. Les trémors volcaniques aussi. Plus de panaches. Plus de fumerolles. Seulement une brume noire suspendue au-dessus des ruines. Le Puy de Dôme n’était plus qu’un cratère béant, déchiqueté sur son flanc est. Tout autour, un paysage de désolation. Un champ de cendres, large de plusieurs dizaines de kilomètres, recouvrait ce qui avait été Clermont-Ferrand.
L’Auvergne, en tant que région administrative, n’existait plus. Elle fut remplacée dans les textes par la mention : « Zone de catastrophe volcanique, ZCV-01 ».
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31 décembre 2026. Il était encore impossible de marcher sur le sol, mais depuis les airs, on pouvait constater que les volcans avaient changé de forme, que certains puys avaient disparu et que de nouveaux étaient apparus. Plus de 2 800 événements sismiques avaient été enregistrés dans le Massif Central entre avril et juillet 2026, jusqu’à une magnitude de 9 sur l’échelle de Richter (9, parce qu’elle n’en comptait que 9). On avait constaté des retombées de cendres volcaniques dans 5 pays européens, et le trafic aérien continental avait été perturbé pendant 4 semaines. De nombreuses nappes phréatiques n’étaient plus utilisables, tous les réseaux et infrastructures de base devraient être reconstruits autour de la région sinistrée, pour l’éviter.
Non seulement la France devait revoir entièrement sa carte des réserves et risques naturels, mais en plus le potentiel de réactivation d’autres zones volcaniques dormantes en Europe, comme les champs volcaniques de l’Eifel (Allemagne), les Alban Hills (Italie) ou la Garrotxa (Espagne), était désormais considéré comme non négligeable.
Exhalant encore un souffle brûlant, les volcans auvergnats semblaient s’être rendormis. Pour combien de temps ? 1 an, 10 ans, 100 ans, 1000 ans, 10 000 ans ?
– À l’échelle géologique, cela ne fait guère de différence expliquait le professeur Dargelès.
Mais le monde avait changé. La conscience des hommes aussi. L’air respirable et le sol sous leurs pieds ne leur paraissaient plus une évidence, mais un cadeau, temporaire, de l’univers. Rien n’était éternel. Pas même la terre, encore moins les êtres humains. Il fallait reconstruire, toujours, s’adapter, sans cesse, et, souvent, périr.
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Superbe fiction aux accents presque trop réalistes…
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ahhhhhh! Simple fiction???
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Magnifique…. bravo Pierre ! Quel talent ! Merci.
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Très bon, très fort. Moi qui suis auvergnat, je n’ai pas peur mais bon. Je ne verrais plus tout à fait les volcans de la même manière… Jean-Jacques.
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