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Timo Karvonen, chef du gouvernement de la petite République de Sosténie, enclave montagneuse d’Europe centrale peuplée de 10 millions d’habitants, indépendante depuis la chute de l’Empire austro-hongrois, commençait à en avoir sa claque. Il en avait sa claque du méga-connard qu’il entendait, voyait, lisait, bouffait tous les jours. Tout le temps, partout : impossible d’y échapper.
Chaque jour, chaque demi-journée, chaque heure, dans les rencontres internationales comme dans les discussions quotidiennes de l’action gouvernementale et sur les fils d’actualité, le même nom revenait : Donald Trump. Trump, Trump, Trump ! Et ça durait depuis déjà 10 mois. Il n’y avait même plus besoin de dire qu’il était le 47e président des États-Unis – après avoir été le 45e ! –, ce prénom et ce nom ridicules suffisaient.
– Donald mes couilles ! fulminait le Premier Ministre sostène quand l’exaspération était à son comble.
Et quand il se sentait en confiance avec quelques chefs d’État qui eux aussi ne supportaient plus la présence permanente de ce sale type, il n’évoquait jamais « the President of the United States » mais « the calamitous asshole ».
Même après sa première présidence, ses atteintes à la démocratie, ses quatre années de haine distillée depuis son palais toc de Floride, même quand tout le monde avait pu s’apercevoir combien ce type était bête et méchant, inculte et égoïste, il avait été réélu et il faisait feu de tous bois.
– C’est dire le niveau où sont tombés les cerveaux… se désolait Karvonen.
Le pire était atteint depuis que cet infâme crétin avait à lui tout seul réhabilité le pire des tortionnaires, le mal absolu, c’est-à-dire l’atroce Poutine, lui déroulant le tapis rouge en Alaska et se pliant à toutes ses conditions malgré les centaines de missiles et milliers d’obus envoyés sur l’Ukraine chaque jour et chaque nuit, causant la mort, la souffrance et la désolation. Rarement un « idiot utile » n’avait été si idiot et si utile à un type si monstrueux.
Et les médias, ces coupables responsables de leur irresponsabilité, et les opinions, ces pantins addicts aux like et aux followers, au lieu de mépriser ce taré, reprenaient chacune de ses élucubrations, allant même jusqu’à chercher une cohérence dans une succession d’inepties dictées par l’humeur du moment ; ce faisant, ils renforçaient l’hallucinante mégalomanie de cette pathétique petite frappe. On parlait plus de Trump que de climat, plus de Trump que de paix, plus de Trump que de Mozart. Plus de Trump, Américain, que des forces vives de la Sosténie, qui auraient bien mérité, selon le Premier Ministre du pays, coups de projecteurs et encouragements.
Car Timo Karvonen, petit homme sec aux lunettes rondes et au regard vif, n’était pas dépourvu d’idées, qu’il savait mettre en œuvre. Il avait lancé un programme national de culture de champignons en milieu urbain, fait installer des bibliothèques dans les abris-bus, instauré deux journées de service civique pour toute la population, fait passer une réforme déterminant un montant unique de retraite quelles que soient les cotisations antérieures, négocié un traité commercial audacieux avec le Bhoutan. Mais qui en parlait ? Personne. Même les journalistes locaux préféraient relayer les tweets grotesques de Donald Trump plutôt que couvrir la dernière réforme voulue par le Premier Ministre, en discussion au parlement sostène : un temps de sieste obligatoire dans tous les établissements d’enseignement et sur tous les lieux de travail.
Ainsi, puisque les initiatives originales et intelligentes qu’il prenait étaient polluées par les élucubrations du gros con à la casquette rouge, Timo décida de s’attaquer à la racine du mal.
Sa première décision fut de bannir officiellement le nom Donald Trump de tout discours public dans son pays (télévision, réunion politique, prise de parole devant une assemblée, etc.). Un décret stipulait que : « En raison du danger que représente l’individu Donald Trump pour l’intelligence humaine et la sécurité du monde, toute mention de ce prénom et de ce nom dans une instance dépendant de l’administration sostène sera considérée comme un outrage à l’État de droit et passible d’une amende de 1000 Tukels (850 € environ), le double en cas de récidive ; peine de prison ensuite ». L’interdiction fut prise au sérieux en interne, mais fit sourire les diplomates et les hommes d’affaires étrangers. L’écho international fut limité ; on crut qu’il s’agissait d’une fake news, un comble. Le seul chef de gouvernement étranger qui réagit fut Donald Tusk, Premier Ministre polonais, que Timo connaissait bien puisque la Pologne et la Sosténie étaient voisines. Tusk, « désolé qu’un crétin dangereux ait pollué mon prénom », demandait non sans humour, car c’était lui un homme bon et intelligent, que l’on bannisse Trump et Donald Trump, mais pas Donald tout seul. Sa requête fut accordée.
La deuxième idée de Timo Karvonen fut plus osée : proposer sa candidature à la présidence des États-Unis, sous prétexte que « l’Amérique manque de vrais leaders modestes ». Déjà chef d’un État, il pouvait se targuer d’une certaine expérience dans la conduite des affaires d’un pays. Comme en raison d’un grand-père états-unien, il avait toujours conservé un passeport américain, il pouvait être admis à concourir. Peu avant les élections dites de « midterms » en 2026, il créa un parti fictif, The Quiet Party, et lança une série de vidéos YouTube où, au lieu de parler politique, il lisait des poèmes finlandais dans le silence des forêts (si son grand-père était Américain, son arrière-grand-père était Finnois). Il dépassa assez vite les 100 puis les 500 millions de vues, et quelques Américains se dirent qu’en effet l’apaisement et la sérénité avaient du bon. Cependant, après quelques semaines de buzz, l’intérêt pour sa candidature chuta. Quelques médias alternatifs continuèrent à relayer les vers de Karvonen, mais assez vite les algorithmes ne s’y intéressèrent plus.
Alors Timo frappa une troisième fois. Il déclara officiellement la guerre à la Silicon Valley. Sa déclaration revendiquait un « acte de souveraineté numérique ». Timo embaucha de jeunes hackers sostènes (trois ados doués repérés dans un tournoi d’échecs en ligne) et les chargea de désindexer Google, Facebook, Instagram et X de tout le territoire. Pour bien faire, il demanda à ses hackers de laisser vivre les autres moteurs de recherche et plateformes, à condition que pas une mention de Donald Trump ne puisse apparaitre sur un appareil avec une adresse IP connectée en Sosténie, qui devint le seul pays au monde où le président américain n’apparaissait plus.
Bien sûr, des curieux, des addicts ou des petits malins pouvaient être tentés de solliciter d’eux-mêmes des actualités sur le super-tocard de la Maison Blanche. C’est pourquoi les hackers du service public sostène – appelés affectueusement Les enfants de Snowden – mirent au point un filtre algorithmique maison. Toutes les recherches contenant « Trump », « Donald Trump », « US President » ou « MAGA » étaient redirigées vers un site de tricot norvégien. L’effet fut immédiat.
Les habitants, d’abord surpris, se sentirent peu à peu libérés.
– On respire mieux, affirma une coiffeuse de la capitale.
– Mon mari dort enfin sans éructer, confia une dentiste.
– On recommence à parler d’autres choses, disait une ménagère. Du vent. Du lait. Des varices.
Cette fois, le Premier Ministre Karvonen avait capté l’attention mondiale. CNN, Le Monde, Al Jazeera, et même le New York Times, s’étonnèrent et enquêtèrent sur « ce pays sans Trump ». On dépêcha des reporters dans les montagnes. On interrogea les habitants, heureux de cette paix cognitive retrouvée. Le slogan « To destroy the Maga mégalomaniac » fit la Une des magazines du monde entier.
Le con cerné finit par avoir vent de ce qui se tramait contre lui. Depuis la Maison Blanche d’abord, au cours d’un meeting dans l’Iowa ensuite, le « big pig with a cap » (autre surnom de son ennemi popularisé par Timo) cria depuis sa tribune :
– Je ne sais pas qui est ce Karvonen, mais il n’existe pas ! Son pays n’existe pas ! Rien de tout ça n’est réel ! Moi, j’existe !
Et il répéta ce mantra tous les jours qui suivirent, montrant que, peut-être, il doutait pour la première fois de sa réalité toute puissante.
Karvonen marqua encore des points lorsqu’il inaugura l’« International Trump -free zone ». Le projet, présenté comme une démarche de libération de l’esprit et de régénérescence de l’énergie vitale, proposait aux visiteurs étrangers une cure de détox émotionnelle et informationnelle de 7 jours dans un village de chalets sans wi-fi, sans télévision, sans journaux, donc sans Trump. Le slogan était : « Ici, vos neurones ne savent pas qui est président ».
Quand Robert de Niro et Taylor Swift, séparément, retinrent un chalet pour une semaine, l’emballement fut immédiat. Les demandes de réservations affluèrent du monde entier. Des stars new-yorkaises, des moines tibétains, des dignitaires chinois, des écrivains anglais, des actrices françaises… On se bouscula dans l’International Trump-free zone. L’initiative fut même reprise dans d’autres pays.
Karvonen se retrouva invité par toutes les télés du monde. Fidèle à lui-même, il ne parlait pas plus de 2 minutes, en sostène, répétant que Trump était une merde et qu’il était vital pour l’humanité d’exclure cet abruti de ses pensées. Il concluait ainsi :
– Le silence et la surdité, mes amis, sont les seules armes efficaces face à de si nauséabondes logorrhées.
Au fil du temps, Karvonen élargit un peu son combat. Sur la place centrale de Valtörma, capitale de la Sosténie, fut installée une immense sculpture en forme de bouche cousue, qu’il nomma Le silence utile ; une minute de silence était obligatoire chaque fois que l’on passait devant.Timo supprima les émissions de télé-réalité, fit renvoyer les journalistes qui mettaient plus de 30 secondes à poser leur question, interdit les conférences de presse de plus de sept minutes et remplaça les réseaux sociaux par un système national de messages manuscrits transmis par drones alimentés à l’énergie solaire.
Un mois plus tard, il fut l’invité d’honneur d’un sommet international organisé par l’ONU à Genève sur le thème : « Faut-il interdire de parole ceux qui menacent de paix mondiale ? Orientations et critères ».
En rentrant dans son hôtel le soir de sa conférence inaugurale, qui dura 5 minutes, il alluma son téléviseur devant un bol de soupe de renne. L’expert interrogé par CNN au sujet de la conférence annonça : :
– Je vais maintenant vous parler d’un homme dont vous n’avez jamais entendu parler.
Et Timo vit son visage envahir l’écran. Il sourit et éteignit la télé.
(et 213 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
7 minutes de détox et de « paix cognitive » pour une rentrée avec le sourire. Merci M. Roubert.
Il y a du Groland chez les Sostènes.
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Très drôle. Et salutaire: à envoyer d’urgence à tous les chefs d’Etat.
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I love Timo ! Mag. (Pas MAGA surtout!)
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Too much ! (Pour changer un peu)
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