(environ 40 minutes de lecture)
Chapitre 9 – Difficultés de la langue française
Quand il était rentré, les filles étaient couchées, mais Sylviane n’avait pas encore éteint. Elle lisait dans leur lit. Il resta quelques instants sur le pas de la porte à la regarder.
– Eh bien, Tardchau, tu as du mal à quitter le bruit et la fureur ?
– Rrggh… Non… Au contraire… Te voir, là… Comme ça…
Elle sourit à l’émotion de son mari, qui s’éclipsa pour aller se doucher. Quand il revint, elle le fit allonger bien droit sur le dos – tes reins, attention –, dégagea un bras et se logea au creux de son épaule.
– Raconte-moi.
– Orrmff…
Avec patience, avec des questions choisies, elle parvint à faire sortir ce qu’il avait retenu de la soirée. Il était tard, mais elle le relança, l’amena à préciser certains points. Puis ils dérivèrent, leurs voix faiblirent, leurs phrases se raccourcirent. Le sommeil les enivrait.
– J’aime parler avec toi. Indispensable… toujours…
– J’aime t’écouter. J’apprends… Ça m’apaise… en même temps…
La tête de Sylviane roula, les doigts de Jean-Jacques se détendirent. Ce n’est que deux heures plus tard, à la faveur d’un changement de cycle, qu’ils se décollèrent l’un de l’autre.
––––––––––
À 7 h 30, il n’eut pas le courage d’allumer une des trois chaînes de Radio-France. Et quand Sylviane alluma Télématin à 8 h, « pour voir ce qu’ils disent de Brive, mais ne t’inquiète pas, je ne mets pas fort », il évita le séjour. On était samedi, Christelle et Pauline n’étaient pas encore levées, elles n’avaient pas cours. Et son Adeline, sa grande, à Bordeaux, que faisait-elle à cette heure ? Sans doute dormait-elle elle aussi. Avec un garçon ? Peut-être. Elle avait un petit ami depuis peu, mais elle était discrète là-dessus, et on respectait sa discrétion.
Là, dans la cuisine de cette maison, au milieu des femmes qu’il aimait, les attentats paraissaient lointains. Et pourtant… Pourtant, il savait que la douceur et l’horreur vivaient à quelques centimètres l’une de l’autre et que l’on pouvait passer en une seconde de la première à la seconde. Il repensa à une chanson de son enfance, d’un type qui s’appelait Cat Stevens avant qu’il ne devienne barjo et se convertisse à l’islam : « Oh baby, baby, it’s a wild world ! ». Il y avait dans ce baby et ce wild, autrement dit ce chéri et ce sauvage, réunis dans la même phrase, les deux facettes d’un monde qui ne s’arrêtait pas de tourner.
Il partit à 8 h 15, non sans avoir embrassé celle sans qui il deviendrait du jour au lendemain bon pour l’hospice. Il en était persuadé : si un jour elle disparaissait, il perdrait et ses forces et sa raison, il se désintégrerait.
Il chassa cette angoisse et descendit la rue Blanche Selva en direction des Rosiers. Il n’y avait pas eu d’orage dans la nuit, pourtant il faisait moins lourd que la veille au soir. Soleil et nuages semblaient en position d’attente, et ce climat ne lui déplaisait pas. Il laissa l’église à droite et continua tout droit. Après le Centre des Impôts, il arriva sur la route de Donzenac, ancienne nationale 20. Il laissa la côte de La Pigeonnie pour descendre vers le Pont Cardinal et l’avenue de Paris. Il hésita puis entra à La Gauloise pour acheter La Montagne.
– Vous étiez très bien, hier soir, Commissaire. Vous ne devez pas aimer beaucoup ça, pourtant. Je me trompe ?
– Ormbfff…
– Oui. Je sais pas si vous allez aimer ce qu’il y a de marqué dans le journal, mais bon. Tout le monde vous a trouvé très bien.
– C’est gentil.
Brave femme. Encore une fois, comme la vie était douce par moments. Par moments, oui. Tout était question de moments. Les moments se succédaient les uns aux autres, mais ils ne se ressemblaient pas. Souvent, ils s’opposaient, et c’était assez déstabilisant.
Chautard découvrit la une. Au-dessus d’une photo de la foule massée aux Trois Provinces, qui, comme pour mieux montrer la multitude, prenait toute la largeur, était inscrit en gras et gros : « Entre raison et émotion ». Pas trop mal, se dit-il. Pour une fois sans arrière-pensée apparente, message subliminal ou incitation sous-jacente.
Il traversa le pont et prit à gauche derrière Le Chambord. C’était jour de marché, les étals avaient envahi la halle Georges Brassens et l’espace au-devant. Une fois n’est pas coutume, il ne contourna pas la foule par les jardins de La Guierle, mais traversa la place entre les allées des forains. La foule n’était pas encore trop dense. On le regardait, on le saluait, on se demandait ce qu’il faisait là, et du coup on le laissait tranquille. Peut-être que sa sérénité du moment, du moment oui, suffisait à créer autour de lui un climat favorable et une protection. Il ne s’attarda pas, mieux valait ne pas tenter le diable.
Il passa sous « le riant portail du Midi » qui ouvrait sur l’Office de tourisme, contourna le phare et remonta jusqu’au boulevard. Il traversa au niveau de la Croix Rouge, et se trouva chez lui. Une de ses maisons. Une moitié de sa vie. 50 % des moments.
Ce matin-là, il tendit la main à tous les agents qu’il croisa. On ne savait jamais comment le commissaire allait saluer, et cette main ne manqua pas de surprendre. Du coup, on le félicita pour sa prestation. L’ours n’ouvrit pas la bouche pour autant, mais on le connaissait. Et on le comprenait, il avait assez parlé la veille au soir.
Avant même de consulter ses mails, il entra dans les pages jaunes et chercha le numéro de l’écrivain public, qu’il composa aussitôt.
– Écritures bonjour.
– Monsieur… rrrghh… Trebuor ?
– C’est moi.
– Commissaire Chautard. À l’appareil.
– Oh… Bonjour, Commissaire.
Là, il y eut un blanc, mais l’écrivain public savait laisser venir une parole.
– Est-ce que… vous pourriez passer au commissariat ?
Là, il y eut un autre blanc, mais il était cette fois dû à l’inquiétude qui se manifesta chez l’écrivain public. Autant il n’avait pas été gêné en entendant l’identité de l’appelant, autant il se sentit déstabilisé par cette question. Un nouvel emmerdement lui tombait-il sur le dos ?
Il fut rassuré au bout de quelques secondes.
– Rrgghh… C’est au sujet du communiqué de L’Étincelle. Vous… l’avez lu ?
– Oui.
– J’aimerais que vous me donniez votre… avis. Sur le fond et sur la forme. On l’a déjà analysé, mais je pense qu’il y a des choses que l’on n’a pas vues.
– Si vous pensez que je peux vous être utile, je suis à votre service.
– Vous avez un moment… ce matin ?
– Je travaille ici, mais je n’ai pas de rendez-vous. Je peux donc me libérer quand vous voulez.
– Ah, parfait. Euh, il est, euh… 10 heures, ça vous irait ?
– Très bien. Je prendrai un quart d’heure pour le relire et réfléchir avant que nous nous voyions. Je vais le trouver sur internet.
– Bon. Vous savez… où je suis ?
– Le commissariat, vous voulez dire ?
– Oui.
– Pas de problème. Je vais même venir à pied.
Une heure et demie plus tard, les deux hommes étaient face-à-face, de part et d’autre du bureau du chef de la police.
– J’ai entendu parler de votre… capacité à trouver les mots adaptés à des gens très divers… de votre faculté à vous mettre dans la peau de vos interlocuteurs. Alors, je me suis dit qu’à partir des mots de nos terroristes vous pourriez peut-être nous aider à cerner leur personnalité… La personnalité pouvant nous conduire à l’identité.
– D’accord. Les mots peuvent avoir été, dans ce cas comme dans d’autres, choisis dans un but de dissimulation. Mais il y a parfois des tournures ou des agencements révélateurs.
– Oui.
– Est-ce que vous pouvez me résumer ce que vous en avez déjà déduit ? demanda l’écrivain public. Que je ne vous répète pas les mêmes choses ?
– Oui. Vous permettez ? C’est là.
Le commissaire se pencha vers son ordinateur et chercha le fichier dans lequel il avait noté la synthèse de son échange avec ses collaborateurs.
– Rrghh… Ingrédients à la fois d’extrême gauche et d’extrême droite. Construction plus littéraire que scientifique… Contradictions et absence de revendication. Manière de revenir sur les lieux du crime, ou, peut-être, de déclencher des réactions, jugées insuffisantes après les explosions. Voilà en quelques mots. C’est maigre.
– Ça me paraît juste, autant que je puisse en juger. Je n’ai pas votre qualification, ni même celle de vos collaborateurs en matière criminelle.
– Non, mais en termes de mots, vous êtes bien plus fort que nous. Est-ce que… rrghh… ce texte… vous inspire des commentaires que nous n’aurions pas faits ?
– J’avais remarqué le mélange d’éléments de droite et de gauche, certaines contradictions, un flou dans les objectifs. J’ai relu et réfléchi depuis votre coup de fil, et je me suis aperçu de deux choses, une sur le fond et une sur la forme.
Le commissaire s’était reculé dans son fauteuil, il semblait regarder l’écrivain public, mais celui-ci n’en était pas sûr, il voyait mal les yeux derrière les lunettes, le policier avait l’air de s’être mis en position d’attente.
– Sur le fond, je dirai que celui qui a écrit le communiqué pense ce qu’il dit. Il y a une sincérité dans ce texte, qu’on trouve rarement me semble-t-il dans les revendications terroristes, qu’elles proviennent de nationalistes ou d’intégristes. Quand ils prônent une indépendance ou l’avènement d’un règne religieux, ils n’y croient pas vraiment. Ils sont dans l’outrance. Ils veulent montrer une direction, ou une utopie. Ici, cet homme, ou ce groupe, « groupe d’action pour le réveil du peuple de France », semble habité d’une conviction qui lui paraît réaliste. Il semble étonné et déçu que tout le monde ne la partage pas. Ou plutôt il se dit que tout le monde la partage, que le constat est évident, mais que tout le monde n’ose pas en tirer les bonnes conséquences.
Pierre Trebuor, l’écrivain public, ne savait pas si ce qu’il disait avait un intérêt. Et le commissaire, qui restait plongé dans une sorte de méditation – m’écoute-t-il au moins ? – avait l’air de vouloir le laisser se débrouiller seul.
– Sur la forme, une chose m’a sauté aux yeux. Il n’y a pas une seule faute de grammaire. Dans un texte de cette longueur, en 2011, c’est exceptionnel. D’autant qu’il y a des tournures complexes.
Il y eut un clignement d’yeux, à peine perceptible.
– Et puis les traits d’union, la ponctuation, les accents sont impeccables, ce qui est rarissime.
Trebuor s’arrêta. Il ne savait pas s’il devait aller plus loin dans l’analyse. Mais soudain, le fauteuil à roulettes derrière le bureau bougea.
– Rrrghhhh… Vous auriez des exemples de ces tournures complexes, écrites sans fautes ?
– Oui, bien sûr.
L’écrivain se pencha sur les deux feuilles du communiqué, qu’il avait sorties de sa serviette.
– Tenez, là. « Lâchetés et renoncements se sont succédé ». La plupart des gens accordent succédé, alors qu’il ne le faut pas. On succède à quelque chose, il y a bien un complément placé devant, mais il est indirect.
Le commissaire s’était penché sur son écran, il semblait chercher le texte. Il n’avait pas l’air très à l’aise pour utiliser l’ascenseur. Et puis il voit rien sur cet antique 13 pouces, pensa Trebuor. Qui continua :
– « Çà et là ». Peu de gens savent que pour cette expression, et pour cette expression seulement, çà prend un accent.
Le commissaire avait renoncé à chercher sa page. Il écoutait l’écrivain, qui cette fois vit qu’il intéressait celui qui l’avait fait venir.
– Autre tournure complexe. Ici : « Et la France que nous avons vue s’affaiblir ». L’accord du participe passé avant un infinitif. Sans vouloir vous prendre au piège, Commissaire, comment écririez-vous « la France que nous avons su conquérir » ?
– Orhgnmf…
La tête bougea et les yeux cillèrent derrière les lunettes.
– Rrrghhh… Si l’auteur n’a pas fait de faute en écrivant « vue s’affaiblir », j’aurais tendance à penser qu’il faut écrire « sue conquérir ». Pourtant, si je cherche le complément d’objet direct, nous avons « su » quoi ? Conquérir. Il est placé après, donc je n’accorde pas. Rrghh… Je suis donc bien embêté pour vous répondre.
– C’est la difficulté de l’accord du participe : selon les configurations de la phrase, les règles à appliquer ne sont pas les mêmes. Ici, en plus des questions sur le C.O.D. et la place de ce C.O.D. dans la phrase, on doit s’en poser une troisième : est-ce que c’est le complément qui fait l’action de l’infinitif. Autrement dit, est-ce que c’est la France qui s’affaiblit ? Oui. Donc on accorde le participe. Vue, u e. Par contre, su conquérir ?
– Su sans e, parce que ce n’est pas la France qui conquiert ?
– Bravo. Dans la phrase « La France que nous avons su conquérir », ce n’est pas le complément qui fait l’action de l’infinitif. La France ne conquiert pas, elle est conquise. Donc su, u.
Le commissaire avoua son ignorance. Il ne se souvenait même pas avoir appris cette règle.
– Je note… rrrrghhh… ce que vous me dites. Mais le rédacteur du communiqué avait, comme moi, une chance sur deux de trouver la bonne solution.
– Vous voulez dire qu’il aurait pu écrire vue u e par hasard ?
– Ou penser que cela s’écrivait ainsi sans en être sûr.
– S’il n’y avait eu que cette phrase, ou quelques-unes seulement, on aurait pu le penser, bien sûr, concéda Trebuor. Mais sur deux pages, il n’a pas fait une faute d’accord et de conjugaison. Et, encore une fois, les accents, la ponctuation, les traits d’union, sont en place.
– C’est important, les traits d’union ?
– Disons qu’il y a peu de gens qui en mettent encore là où il en faut.
– Et la ponctuation ?
– Rares sont ceux qui savent encore placer des virgules. Ce qui incite certains à en mettre un peu partout, au petit bonheur la chance. On en voit de plus en plus entre le sujet et le verbe ! Je, chante…
– Rrghhh… Et les accents ?
– C’est peut-être le signe qui s’est le moins perdu. Pourtant depuis internet et les textos, qui ont entre autres immenses mérites celui de faire réécrire les gens, on a tendance à les omettre. Et du coup, quand il faut écrire un courrier « normal », on ne sait plus. Un jour, j’ai reçu un mail de mon fils sans aucun accent. Je lui ai vite dit de rectifier et de ne pas recommencer.
… Dans le communiqué, les accents qui me frappent le plus sont ceux sur la majuscule A dans « À Bonus », et sur le E dans « Étincelle ». Rares sont ceux, là encore, qui mettent un accent sur les majuscules, même chez les éditeurs, ce que recommande pourtant l’Imprimerie nationale. Je vois dans ce « À » et surtout dans « L’Étincelle », car le L majuscule de l’article avant aurait pu dispenser du E majuscule après, une sorte de signature de l’auteur.
Le commissaire se leva, ce qui étonna l’écrivain. Il se dirigea vers la fenêtre et jeta un œil à l’extérieur. Il resta quelques secondes à observer au-dehors, avant de se retourner et de regarder l’écrivain qui hésitait à rester assis :
– L’Étincelle ? Ce nom vous inspire quelque chose ? Sur la forme ou sur le fond ?
– Ça me fait penser au nom d’un journal gauchiste. Si c’est fondé, cela contribue à ce mélange d’éléments de gauche et de droite que l’on trouve dans ce texte. Sur le signifiant, ce n’est pas mal choisi : ils se veulent ceux qui allument le brasier.
– Et ils sont ceux qui déclenchent des explosions…
– C’est vrai.
Le commissaire se rassit. Il était intéressé par cette analyse de texte. Il se rendait compte de tout ce que l’on pouvait tirer des mots et de la manière dont on les utilisait.
– Selon vous, qui a pu écrire cela ? Un journaliste ?
– Je ne crois pas. Les journalistes font des fautes. De syntaxe plus que de grammaire. Et il y a un côté classique dans cette expression qui cadre mal avec le style, ou du moins la dominante stylistique, si je peux m’exprimer ainsi, des plumitifs français aujourd’hui. Et puis, c’est peut- être sur le fond qu’il y a incompatibilité : personne ne pourrait travailler dans un média, local ou national, avec des pensées pareilles. Il ne tiendrait pas une semaine. Nous avons affaire à un intellectuel, un vrai : solitaire, cultivé, en retrait.
– Un écrivain ?
– Peut-être. Mais alors un écrivain sans lecteurs. Les écrivains à succès d’aujourd’hui sont des hédonistes et des enfants gâtés. Ils ne voient pas les problèmes puisqu’ils ne les vivent pas.
– Un avocat ?
– Je ne pense pas. Un avocat n’aurait pas su se départir d’un certain formalisme juridique. La construction et la formulation du texte auraient été différentes.
– Un prof ?
– Pas un instituteur. Les moins de 50 ans font tous des fautes, les plus de 50 ans ne seraient pas instit avec de telles convictions.
– Un prof de lycée ?
– Au moins agrégé, alors, et assez âgé. Je vois plutôt un prof de fac. Un universitaire.
Ça y est, se dit Chautard, je vois le type ! Dans son cerveau de policier, les corrélations s’effectuaient à toute vitesse entre les propos de l’écrivain public, les remarques de ses collaborateurs trois jours plus tôt et les pensées qui tournaient dans sa tête depuis qu’il avait lu et relu le communiqué.
Il se releva, oubliant ses reins.
– M. Trebuor, merci. Vous m’avez été très utile.
Un peu surpris, l’écrivain public se mit debout lui aussi. Il n’était pas sûr d’avoir accompli grand-chose, mais le commissaire avait l’air satisfait.
Après avoir raccompagné et de nouveau remercié son visiteur, Chautard passa par la grande salle du bourdon. Sans raison. Ou plutôt si, pour partager avec ses collaborateurs sa première lueur d’espoir depuis le début des attentats. Il ne pouvait rien leur dire, mais il voulait leur sourire. Ce qu’il fit et qui fut remarqué.
Le commissaire regagna son bureau d’un pas presque léger. Plein d’une envie d’en découdre. Après les mots, venait le temps de l’action. À ce moment, il se serait bien vu à la tête d’un commando à l’attaque du bunker des terroristes. Mais les choses à Brive étaient plus complexes : l’ennemi ne se montrait pas et il attaquait là où on ne l’attendait pas. Il fallait pourtant, cette fois, agir avant lui.
Au moins Chautard savait-il quoi rechercher ; un prof de fac de 60 ans, avec des opinions d’extrême droite. Peut-être mince et à lunettes, si le livreur de la station Self interrogé par le faux écrivain ne se trompait pas.
– Bon sang ! Les vidéos. Pottier, Mathieu, vite ! Les vidéos de la réunion publique. Il faut se focaliser sur ce profil !
Chautard parlait tout seul, et il s’en fichait. « Ça aide », disait-il souvent.
– Les vidéos, oui. Mais on va pas se contenter de ça. On va aller le chercher, le gaillard ! On va pas se contenter de l’attendre. Cache-toi, terroriste, on arrive !
––––––––––
Le lundi matin, elle entra dans le hall qu’elle ne connaissait pas, mais qui ressemblait à tous les halls du même type, plastique, métallique et bruyant, même si, en cette fin mai, il était assez peu encombré par ceux qui passaient et ceux qui restaient, les debout et les assis, les pressés et les pas pressés, ceux qui parlaient, pensaient, riaient, s’interpelaient ou s’exclamaient. Quelques panneaux à flèche étaient censés renseigner les moins familiers des lieux : Salles 101 à 111, Département d’Histoire, Reprographie…
Avec son sac à dos, son jean, son tee-shirt de prix, ses Converse et sa queue de cheval, elle était dans le style. D’autant qu’elle avait le même âge et l’habitude de ce genre d’environnement.
Elle avait convenu avec celui qui l’envoyait qu’elle passerait par les étudiants, pas par les enseignants qui risquaient d’alerter leur confrère si on les questionnait à son sujet ou s’ils le reconnaissaient dans la description qu’on leur donnait de lui. Les jeunes étaient si « cools » qu’ils se méfieraient moins. Même s’ils étaient des pourfendeurs de « l’État policier », ils ne pouvaient envisager d’être interrogés dans le cadre d’une enquête criminelle sur le lieu où ils avaient leurs habitudes, autant dire chez eux. Au pire, elle passerait pour une maniaque, « un peu dérangée ». Elle devait cependant procéder avec subtilité et ne pas vouloir en obtenir plus qu’il n’en fallait. L’objectif était simple : découvrir si un des professeurs de l’université correspondait au portrait qui se dessinait du meneur de L’Étincelle et obtenir son nom. « Concentre-toi là dessus, rien que là-dessus ».
Elle avisa une sorte de banc sur lequel se tenaient deux filles et un garçon, dont les tenues et les postures lui semblèrent susceptibles d’abriter des esprits assez légers pour subir un interrogatoire sans s’en rendre compte.
– Salut. Excusez-moi, j’arrive de Bordeaux et je dois m’inscrire ici à Limoges…
– T’es sûre ? T’as bien réfléchi ?
Une des deux filles avait lancé cette remarque pleine d’humour et tous sourirent.
– Bof, ici ou là… En fait, je viens là parce que mon ami a trouvé un job dans cette ville…
– Alors là, ça change tout.
– J’ai fait un an de socio à Bordeaux, mais ça m’a pas trop plu. Je voudrais recommencer à zéro.
– Dans quelle matière ?
– J’hésite : Histoire, Droit, Sciences du langage… J’aime bien le Français en fait, la langue.
– T’as pensé aux débouchés ?
– Qu’est-ce tu t’emmerdes avec les débouchés ! rétorqua la fille qui n’avait pas encore parlé après cette question du garçon.
– Toute façon… répondit la visiteuse, c’est Pôle Emploi qui nous attend, non ?
– Lol !
– Cool…
– Au niveau profs, qu’est-ce qu’il y a de bien ? Je veux dire, pour moi, bien, c’est celui qui parle bien. Peu importe la matière, finalement…
– Ah, des beaux parleurs, tu vas en trouver !
– Ben, ils sont profs, normal… Parler, c’est leur job.
– Payer pour parler, tu te rends compte ? Tu serais riche toi, Sonia, hein ?
Elle s’exclama pour participer à la plaisanterie. Comme le silence s’installait et qu’ils semblaient avoir oublié ce qu’elle leur avait demandé, elle les ramena sur le terrain qui l’intéressait.
– Alors, le roi des beaux parleurs, qui c’est ici ?
Ils la regardèrent tous les trois et elle eut peur qu’ils trouvent son insistance suspecte. Mais non, ils étaient surpris, tout au plus ;
– Moi, je dirais Morleix, lança la plus brune des deux filles. Lui, il a une tchtache, tu dirais un journaliste télé. Fogiel, genre…
– Ah ouais ?
– Faut le suivre, renchérit la châtain. Une vraie mitraillette ! Si tu veux prendre des notes avec lui, tu ressors, t’es morte…
– C’est quel cours, lui ?
– Doctrines économiques et réalités sociales, en socio.
– Non, le plus beau parleur, intervint le garçon, c’est le grand, au look d’écrivain. Je sais plus le nom, je l’ai eu en conf une fois.
– Gérardi ?
– Mais non ! Il bégaye, lui !
– Berlot ?
– Berlot, tu rigoles ? Il parle peut-être pas trop mal, mais comme il t’endort en moins de deux minutes, t’as pas l’occasion d’entendre ce qu’il raconte.
– Attends, y’a aussi Iscaïe.
– Aïe aïe aïe…
– Ouais, Aï Aï ! On l’appelle Aï Aï… Eh ben, Aï Aï, il parle bien. Il écrit dans Le Popu, d’ailleurs on l’interroge souvent. Son truc, c’est l’urbanisme et ses conséquences sur la vie sociale, quelque chose dans ce goût-là.
Elle continua encore un peu avec ces trois-là, mais quand elle les quitta, elle ne perçut guère de ressemblance entre les profs dont il avait été question et celui susceptible d’être l’attenteur en chef. Elle n’avait pas osé se renseigner sur leur physique, mais ils semblaient trop jeunes et trop à gauche pour correspondre au portrait esquissé par les policiers. Elle s’isola cependant pour s’enregistrer dans son téléphone, en indiquant avec chaque nom de « beau parleur » les principales caractéristiques dont l’avait affublé le trio.
Elle devait trouver d’autres sources de renseignements. Elle avait moins de choix qu’elle l’aurait voulu pour trouver ses pigeons, il y avait peu de monde. Elle décida de changer de lieu tout de suite, de quitter la faculté de lettres et sciences humaines pour la faculté de droit et des sciences économiques, située dans un autre lieu, et qui était un autre de ses champs d’investigation. Elle se perdit un peu dans les faubourgs de Limoges, mais elle réussit à trouver.
Dans ce nouveau hall, elle se dirigea vers un distributeur. Il n’y avait rien de mieux que les machines à café pour obtenir des confidences, c’était connu. Un garçon se tenait là, ni beau ni moche. Elle hésita. Elle était elle aussi ni belle ni moche, mais ces imbéciles s’emballaient tellement vite que, si elle engageait la conversation, il allait croire qu’elle s’intéressait à lui. Tant pis, elle avait une mission à remplir, elle devait avancer. « Et il n’est pas près de me revoir »…
– Excuse-moi. Tu connais bien la maison ?
– Euh, ouais… Je viens d’avoir ma licence. Enfin j’espère…
– Ah, cool…
– Ouais, j’ai repiqué ma première année en plus. Ça fait quatre ans que je suis là…
– Tu fais partie des murs, quoi ?
– Ah, t’es dure ! Parce que tu fais pas partie des murs, toi ?
– Non, mais j’aimerais bien y entrer. Et j’ai besoin de conseils.
– Si tu veux connaître les secrets de la fac de Limoges, je peux t’aider. Du moins en droit et sciences-éco. C’est quoi qui t’amène, si je suis pas indiscret ?
– Non, pas de problème. C’est l’amour.
Elle perçut un mouvement de recul chez le licencié, qui se reprit très vite :
– Eh, c’est super ! Génial !
– Ouais, mon copain vient d’avoir un poste à Limoges. On était à Bordeaux, avant.
– Top. T’étais à la fac là-bas et tu veux t’inscrire ici ? En quoi ?
– Ben, j’ai fait une année de socio, mais ça m’a pas plu. Je veux commencer autre chose. Mais j’hésite. Je sais pas. C’est pour ça que j’ai besoin de conseils.
– Droit, je te conseillerai pas, c’est sûr. Y’a trop de monde et c’est bouché. Et d’un chiant…
– En fait, la matière je m’en fous un peu. Je suis vachement sensible aux profs, à leur voix, à leur langage surtout. La manière dont ils parlent.
Le garçon décapsula une canette de Coca light, manquant de peu le t-shirt de son interlocutrice avec ses éclaboussures. Mais il ne s’en aperçut pas.
– Pourquoi tu t’inscris pas en lettres, si t’aimes le bon français ?
– Oui, bien sûr, je viens de la fac de lettres d’ailleurs, j’ai été me renseigner là-bas, aussi. Mais c’est pas toujours en lettres qu’on trouve les profs qui manient le mieux la langue. Ils sont souvent prise de tête… T’as des profs de français qui te dégoûtent plutôt qu’autre chose.
– Sûr…
– T’en connais, toi, ici, des profs qui sont agréables à entendre, qui disent des choses intéressantes et qui parlent bien ?
– Ben, y’a Venderge par exemple. Il est agréable à entendre, et pour une nénette agréable à regarder j’imagine, mâchoire carrée, bronzé, quarante ans… Pas du tout le look prof !
– J’en ai entendu parler. Je note, merci. Y’en a d’autres, même s’ils sont moins beaux et moins jeunes ?
– Y’a une femme, Blanchard. Christine Blanchard. Elle est en droit public. Je l’ai jamais eue, mais elle a sa réputation. Il paraît qu’elle a une culture phénoménale et qu’elle parle en faisant des vers…
Une femme ? Non, le suspect était masculin. Mais après tout, pouvait-on en être sûr ? Elle nota l’information dans sa tête, et tenta de poursuivre.
– T’en vois pas d’autre ?
– Moi, le prof qui m’a le plus impressionné, par son intelligence, mais peut-être aussi par sa maîtrise de la langue – c’est toi qui me fais penser à ça – c’est un gars qui s’appelle Yannick Vissel. Il nous faisait un cours sur la France aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. C’est sa spécialité, de La Renaissance à La Révolution. Moi, tout ce qui est avant 1789, ça me fait plutôt chier. Et ben je te jure, grâce à lui, j’ai aimé cette période. Je sais pas comment il fait, il te raconte des histoires, il fait vivre les personnages, il dégage les comportements révélateurs et les idées fortes… Super !
– Ouais, ça a l’air top. Je retiens. Tu permets que je note pour m’en souvenir ?
– Bien sûr.
Elle sortit un carnet et inscrivit le nom et la matière de cet historien. Sans lever la tête, pour montrer qu’elle posait la question presque sans y penser, elle demanda :
– Politiquement, il est marqué ?
– Non, ça va. Il est cool. Enfin socialiste, quoi. Peut-être Besancenot…
– D’accord.
Mince, se dit-elle, voilà qui ne fait pas mon affaire. Elle ne pouvait quand même pas lui demander s’il y en avait un « marqué » de l’autre côté. Mais c’est lui qui vint à sa rescousse.
– Tiens, ça me fait penser que, dans l’autre sens, on a le facho de service. Et alors lui, il est casse-couilles avec la langue française !
– Oh ?
– Attends, tu sais pas ? Il enlève des points pour les fautes ! Tu te rends compte ? Comme si on comptait encore les fautes… Il y a eu une pétition, il s’est un peu calmé sur les notes, en apparence. Il continue à saquer ceux qui font des fautes. Comme il peut pas attaquer au niveau politique, car il aurait 100 % des gens contre lui, il se rattrape sur la grammaire.
– Le salaud… Pourquoi il fait ça ?
– Je sais pas. C’est un maniaque, un aigri. Front National affiché. Ouais ouais…
– Vous avez ça, ici ?
– Ben qu’est-ce tu veux, c’est plus petit qu’à Bordeaux, alors c’est moins cloisonné, on n’a pas pu coller tous les fachos ensemble dans un truc séparé. On en a donc un ou deux qui se baladent.
– Ok, et tu dis que celui-là, c’est un maniaque de la langue ? Il s’appelle comment ?
– Pourbois. Adrien Pourbois. Il enseigne l’Histoire des idées politiques, en droit. Un vrai dingue… Heureusement, je crois qu’il part bientôt en retraite. Il a plus de soixante balais.
Elle inscrivit Adrien Pourbois en se disant qu’il était un excellent candidat. Le meilleur, et de loin. Il fallait quand même veiller à ne pas passer à côté d’un autre.
L’étudiant l’aida de lui-même :
– Dans le genre, je te conseillerai d’éviter aussi le maître Langlois. Il aime se faire appeler maître, tu vois le genre ? Jacques Langlois, un vieux con, qui emmerde tout le monde avec ses « Contraintes économiques contemporaines », c’est l’intitulé de son cours…
– J’aime bien le titre, pourtant. Et je sais pas, je vois pas un vieux coincé faire un cours sur les « Contraintes économiques contemporaines ».
– Excellente remarque. Il trompe son monde avec ça. On se dit ça va être super, on s’inscrit, et on tombe sur un mec soporifique qui noient tous les trucs un peu actuels, un peu concrets, dans des théories économiques et des concepts philosophiques à la con, des « invariants » comme il dit. Beark !
– Dommage. Et lui aussi, facho ?
– Pas vraiment facho. Il vote Sarko, sûr, mais son truc c’est plus Giscard, et puis le grand Charles. Si y’a Villepin, il votera Villepin. Tu vois le type…
– Ouais… Et il maîtrise bien la langue ?
– Bof… Je suis même pas sûr. C’est tellement chiant…
– Ok. Bon, ben je te remercie, je sais ceux qu’il faut éviter. Et Vissel donc, que je retiens.
– Ah ouais, là, tu vas te régaler.
– T’en as un dernier pour la route ? Toujours qui manie bien la langue…
– Je vois pas. C’est pas des acteurs, malheureusement. Si, t’en as un genre présentateur. P.P.D.A., un peu. Il s’appelle Doneton. En éco, aussi. Lui, il est plutôt dynamique. Remarque je suis pas sûr que la syntaxe soit toujours bien respectée. On s’en fout tu me diras, mais vu que pour toi c’est important…
– C’est vrai, je sais pas pourquoi… C’est un croulant, lui aussi ?
– Quarantaine, maxi. Non, je te conseille Vissel. Et à l’extrême rigueur Pourbois si tu crains pas le bleu marine et que tu avais 20/20 à la dictée de Pivot !
– Bon, je note tout ça. Merci, en tout cas. Bonnes vacances, alors…
– Ouais. Euh, t’as un numéro ? On pourrait se boire un café à la rentrée… Même avant, si t’es encore dans le coin ces jours-ci…
Elle réussit à esquiver, disant qu’ils se croiseraient bien dans le hall en septembre. Elle avait un nom. Pourbois, Adrien Pourbois. C’était le seul qui correspondait au profil. L’étudiant ne l’aurait pas cité, si elle n’avait pas elle-même ouvert le terrain politique, le côté « facho » occultant le reste, entre autres choses son usage du français. « Facho » pour un étudiant de base, c’était le comble de l’insulte ; et toute personne qui n’était pas de gauche était facho.
Avant de partir, elle passa au service documentation où elle apprit que la plupart des cours des professeurs pouvaient être téléchargés, moyennant une inscription et une participation aux frais, de l’ordre de quelques euros par cours. Elle tapa aussi Adrien Pourbois sur son iphone et vit qu’il y avait plusieurs lignes à son nom, avec renvoi à des articles et à des publications. Elle découvrit aussi sa photo sur le trombinoscope du site la fac. Oui, ça correspondait : lunettes fines, yeux, peau et cheveux clairs, pas de sourire, la soixantaine.
Elle sortit et rejoignit sa voiture sur le parking. Elle n’appela pas sur le portable car elle savait qu’il ne répondrait pas, mais elle tenta sa chance au commissariat. Il était là, on le lui passa.
– Papa, j’ai un nom.
– Rrrghhh… Vas-y, je note.
– Adrien Pourbois. Enseigne l’Histoire des idées politiques à la fac de Droit. Il est classé « facho » et passe pour un maniaque de la langue. Il suscite un tollé parce qu’il enlève des points à ceux qui font des fautes.
– Un maniaque ? Tu sais s’il est violent ?
– On m’a pas dit. Ce serait plutôt le genre colère froide j’imagine. Physiquement, ça correspond à ce que tu m’as dit. Vous allez trouver sa bobine sur le site de la fac. Autre chose intéressante, enfin je pense : on peut télécharger ses cours. Et il a publié pas mal de choses, on devrait donc pouvoir trouver certains de ses écrits.
– Très bien. Et… c’est le seul ?
– Il y a d’autres profs qui maîtrisent bien le français, mais ou l’âge ne correspond pas, ou c’est une femme, ou il est classé à gauche.
– Tu as quand même noté les noms ?
– Oui, tu les veux ?
– Tu me les donneras ici. Le temps que tu arrives, on va déjà creuser sur ce Pourbois.
– D’accord.
– Sois prudente.
À 12 h 35, Adeline Chautard pénétra dans le bureau de son père, où se trouvaient Dru, Flandin, Plante, Ducamp, et le juge Florent, autrement dit le staff de l’enquête. Mathieu et Pottier étaient venus un moment, mais étaient repartis avec le nom et le visage d’Adrien Pourbois pour le comparer avec les visages qu’ils avaient extraits de la bande vidéo de la réunion publique et qui correspondaient à peu près au portrait établi à partir des mots du communiqué. Ils avaient travaillé tout le week-end sur les images envoyées par les cameramen de la police parisienne. Ils avaient ainsi extrait 207 faciès, plus ou moins nets. Ils allaient maintenant les comparer avec celui du professeur découvert par Adeline.
Dans le bureau du boss, on attendait le résultat de cette comparaison avec une excitation qu’on avait de la peine à contenir. Le commissaire tentait de revenir sur le recueil de témoignages du théâtre, tâche fastidieuse, dont la probabilité qu’elle serve à quelque chose était minime. Mais qui ne pouvait être exclue, comme bien d’autres. « La police, c’est ça, se disait Chautard. Ratisser sur 200 mètres pour ne pas laisser passer les 2 centimètres qui permettront de ramasser le bon indice ». Dru et Flandin s’étaient tapé à peu près toutes les personnes présentes au théâtre, qu’il avait fallu appeler ou aller voir à domicile, tandis que Darmon s’était chargé des commerçants et riverains alentour, surtout du côté des coulisses. Et l’on avait pu établir un vague portrait du faux photographe poseur de bombes, grâce au témoignage des deux techniciens auxquels il s’était greffé pour pénétrer dans les lieux. Lui aussi, on allait le rechercher sur les visages de la réunion publique.
– Patron, questionna Plante, admettons que Mathieu et Pottier retrouvent ce Pourbois parmi les visages de la réunion publique…
– Nous le saurons dans quelques minutes.
– Oui… Est-ce qu’on l’interpelle ou pas ?
Excité lui aussi, le commandant Ducamp, pour ne pas laisser le commandant Plante s’imposer, ne put s’empêcher de répondre avant son supérieur :
– Le problème, c’est qu’on a affaire à un groupe. Si on en arrête un, on va alerter les autres, sans les empêcher de nuire.
– Mais tu les auras jamais tous ensemble, faut pas rêver ! On ne va quand même pas laisser filer ce gars-là, qui est le cerveau, alors qu’on est sûr qu’il va faire d’autres carnages si on n’agit pas !
Le commissaire s’amusait de l’opposition entre ses deux inspecteurs. Il les laissait d’autant plus parler, eux et ceux qui l’entouraient, que sa position n’était pas arrêtée et qu’en effet les conséquences d’une interpellation du professeur de Limoges devaient être évaluées. Il sourit à sa fille. Adeline était restée, et personne n’avait songé à lui demander de s’en aller. Elle avait conscience de vivre une riche expérience au milieu des policiers, et elle n’oubliait pas que le malade qu’ils recherchaient, ce prof qu’elle avait peut-être démasqué, avait failli tuer sa mère et sa sœur. Elle s’était installée devant l’ordinateur de son père, et elle examinait tous les articles et documents signés Adrien Pourbois.
– Et si c’est pas lui ? reprit Ducamp.
– Mais puisqu’on aura la confirmation des photos !
– Attends, Germain, dit Dru. Partons du pire. Imaginons que même si on trouve sa trace à la réunion publique, ce ne soit pas lui. Et qu’on arrête à tort ce mec en croyant que c’est lui l’auteur du communiqué ?
– Eh bien, on s’excuse et on le relâche, qu’est-ce que tu veux ?
– Ça montrera qu’on agit, dit Flandin, et nous avons besoin de montrer qu’on se bouge et qu’on avance.
– Si on arrête un mauvais, reprit Ducamp, ça va inciter le bon à se cacher.
– Il se cache déjà, dit Dru. Il sait qu’on le recherche.
Le commissaire exprima tout haut sa pensée.
– Rrghh… Le problème, c’est que les médias détruisent un homme. Ils vont le montrer et le remontrer, répéter et répéter son nom… Et sa réputation sera à jamais entachée. Détruire un terroriste, ce n’est pas gênant, au contraire. Détruire un innocent, c’est beaucoup plus grave.
Il y eut quelques secondes de silence. Chacun savait que la presse était la bête noire du commissaire et chacun savait qu’en l’occurrence il avait raison.
– Si on procédait comme pour les médicaments, osa le juge, qui restait toujours discret lors des débats entre policiers. On fait la balance bénéfices-risques. Je procède souvent comme cela quand j’ai une décision difficile à prendre.
Il s’arrêta un instant, ne sachant s’il devait continuer. Mais comme il avait réussi à capter l’attention, il enchaîna.
– Là, on a deux risques identifiés en cas d’arrestation de Pourbois : détruire la réputation d’un homme si on interpelle un innocent, donner le signal d’alerte à tout le groupe si on arrête la tête. Au niveau des bénéfices, qu’est-ce qu’on a ? Le plus évident est, si nous avons la bonne personne, de mettre hors d’état de nuire un homme qui tue et fait tuer sans scrupules. Un second est, comme l’a dit le lieutenant Flandin, de donner un signe à l’opinion, et aux autorités, sur notre efficacité.
– Ça fait deux contre deux, dit Plante.
– Oui, mais tous ne sont peut-être pas au même niveau, précisa le juge. Ainsi, le signe à l’opinion et aux autorités peut être considéré comme secondaire.
– Et l’arrestation du chef d’un groupe terroriste comme… primordiale, renchérit Plante qui n’était pas très à l’aise avec les mots.
Le patron allait devoir trancher, il le savait. C’était sa responsabilité et chacun avait besoin qu’il l’assume.
– Rrgghh… J’entends ce que vous avez dit. Et je pense aussi qu’il y a des arguments pour et des arguments contre une interpellation. Je crois que nous devons ne garder qu’une question en tête : est-ce que nous avons plus de chance d’éviter de nouveaux attentats en arrêtant ce Pourbois ou en ne l’arrêtant pas ?
Il s’arrêta deux secondes et Dru s’engouffra dans la brèche pour donner au boss la répartie qu’il escomptait :
– En l’arrêtant, c’est certain. Si on le laisse, on est sûr de nouvelles actions. Si on l’arrête, on a une chance que les explosions cessent.
– Nous devons donc intervenir, reprit Chautard. Après les vérifications en cours. Et après 24 heures d’écoute et de filature. On va se donner ce petit laps de temps, qui nous permettra peut-être de repérer quelques-uns de ses complices. Attendre plus longtemps, ce serait prendre des risques. Ne pas l’observer et l’écouter un peu, ce serait dommage. Nous aurons les autorisations, Monsieur le Juge ?
– Sans problèmes. La loi de 2006 relative à la lutte contre le terrorisme a facilité les procédures. Nous pouvons nous en prévaloir, même si les écoutes sont aussi utilisées dans des affaires moins graves que celles qui nous occupent.
– Comment on va trouver son numéro de portable ? demanda Flandin.
– S’il est à son nom, Écully devrait pouvoir nous trouver ça, répondit Ducamp.
Ils en étaient là quand on frappa à la porte. Plante l’ouvrit sur un signe de tête du commissaire et Pottier apparut.
– On l’a ! Le professeur Adrien Pourbois était bien à la réunion publique de vendredi !
– Yes ! s’exclama Flandin en serrant le poing.
– Bravo ! renchérit La Duduche. On peut voir ?
Pottier s’approcha, en se retournant ;
– Tu viens ou quoi ?
C’est alors qu’on se rendit compte que Mathieu était derrière lui, et qu’il n’osait pas entrer dans le saint des saints sans y avoir été convié.
– Rrgghh… Entrez, Mathieu.
Alors il pénétra à son tour. Pottier posa une tablette ipad sur le bureau du chef.
– Vous permettez, Commissaire ? Regardez.
Adeline cessa ses recherches et se pencha comme les autres. L’informaticien joua des doigts et fit apparaître deux vignettes côte à côte sur l’écran :
– À gauche, c’est le visage sur le trombinoscope de l’université. À droite, c’est celui d’un homme qui était assis à mi-hauteur, dans la partie droite des gradins, à l’espace des Trois Provinces l’autre soir. Je précise que quand nous avons isolé les 207 faciès correspondant au premier portrait robot, nous les avons localisés à la fois sur un plan que nous avons créé ainsi que sur une ligne chronologique, avec le minutage des fichiers vidéos. Ce qui nous a bien aidés aujourd’hui.
– Pas de doute, c’est bien le même homme, ponctua Plante qui comme ses collègues avait besoin de renforcer sa conviction.
– Et attendez, reprit Potttier, c’est pas tout ! Y’a une cerise. Une cerise que l’on doit à Philippe…
Philippe Mathieu devint écarlate et, faute de pouvoir se glisser sous la moquette, baissa la tête un peu plus.
– On a donc comparé le médaillon du trombi avec nos 207 visages sélectionnés. En fait, on n’a pas eu à aller jusqu’à 207, le 139e était le bon. À ce moment-là, Philippe a eu l’idée de rechercher sur le film ceux qui se trouvaient à côté de lui. Eh bien regardez…
Pottier joua encore des doigts, fascinant les personnes présentes dont aucune ne maîtrisait encore l’usage de ce type de tablette. Une vidéo apparut. Il s’agissait d’un balayage lent de spectateurs assis, avec un éclairage de très mauvaise qualité.
– Et vous avez regardé 6000 bobines comme ça pour en sortir 207 ? demanda Ducamp.
– Oui, Commandant, dit Serge. Nos yeux ont un peu souffert, c’est certain. Regardez, la caméra va arriver sur Pourbois. Voilà. Vous le voyez ? Bon, je reviens un peu en arrière, ensuite on regardera après lui.
Le film partit à l’envers. À côté de Pourbois, se tenait une femme.
– Remarquez la main de cette femme. Je zoome dessus.
Ducamp dut se déplacer pour mieux voir, Flandin joua du coude avec La Duduche, mais chacun put constater ce que voulait montrer Pottier.
– Oui, elle tient la main d’un homme, qui est de l’autre côté, symétrique par rapport à Pourbois. On y va… Là… Voilà.
– Tu veux nous dire que ces deux-là sont en couple et sans doute pas avec Pourbois ?
– Exactement. Par contre, regardez à gauche du professeur.
La vidéo se ranima. La caméra passa sur le professeur, et s’arrêta sur un homme plus jeune, grand et blond, à fine moustache. Qui regardait droit devant lui et avait l’air assez détendu.
– Rien ne nous dit qu’ils soient ensemble. Aucun contact entre eux, pas de signe de connivence. Mais regardons ce qu’il y a à côté du jeune homme blond.
La caméra avança encore et montra une femme assez forte, de 45 ans environ. En continuant, juste à côté d’elle, une autre femme, du même âge, semblait lui dire quelque chose à l’oreille.
– Ces deux femmes sont venues ensemble, dit Plante.
– Oui, très certainement.
– Vous en déduisez que le jeune homme blond est avec Pourbois ? demanda Ducamp.
– J’en déduis d’abord qu’il serait étonnant qu’il se soit mis tout seul ici, même si les places étaient rares et que ce sont les gendarmes qui les ont attribuées. Et puis regardez. Regardez les six personnes que nous venons de voir.
Pottier repassa toute la séquence.
– La cravate ! s’exclama Adeline. Ils ont tous les deux une cravate !
– Bravo, jeune fille. Le professeur et le trentenaire blond à côté ont tous les deux une cravate. Et un costume. Et je peux vous dire que sur les 6000 personnes, on n’a pas vu beaucoup de costumes cravates ! Je ne sais pas si vous vous souvenez, le temps était lourd ce soir-là, en plus…
– Il y a donc de fortes chances que ce blond élégant soit venu à la réunion publique avec Pourbois, dit Ducamp.
– Et une petite chance qu’il soit un complice, dit Flandin.
– J’ai un élément sur ce point, reprit Pottier. Il faut savoir où habite Pourbois. Soit il habite Brive et il est logique qu’il vienne à la réunion publique, avec un fils, un voisin, un ami, un amant peut-être. Il se dit même qu’il doit y aller pour ne pas se faire remarquer, puisque tout le monde y va. Soit il n’habite pas Brive – Limoges peut-être – et il vient parce qu’il est intéressé par ce qui va se dire. Dans ce cas, il est probable qu’il vienne avec un complice.
Fabuleux, se disait le juge Florent, une fois de plus ébloui par les raisonnements policiers, cette sorte d’intelligence collective qui se construisait sous ses yeux. Il mesurait la solitude du juge d’instruction et l’aveuglement dans lequel il pouvait s’enfermer, privé d’échanges susceptibles de nourrir sa réflexion et de guider son action.
– Attendez, mais je crois qu’on sait où il habite ! s’exclama Adeline.
Elle retourna à l’ordinateur de son père, tapa et cliqua.
– Uzerche. Il y fait allusion dans une interview qui date de 1997. « Je suis originaire de la perle du Limousin, je continue à y vivre et je ne regrette pas mon choix. J’y suis préservé de certains maux ». C’est une phrase qui lui va bien, entre parenthèses. On va regarder sur les pages blanches, on sait jamais. Papa, il est lent ton truc, c’est infernal !
Des rires ponctuèrent cette sentence, et Adeline se redressa, comme si elle réalisait soudain où elle se trouvait.
– Oh pardon ! C’est sorti tout seul…
Les regards se tournèrent vers le commissaire. Les policiers étaient attendris par le dévoilement d’une certaine intimité que provoquait la présence parmi eux de la fille aînée du commissaire, dont l’aisance laissait entrevoir une harmonie familiale que nul ne pouvait soupçonner.
– Ça y est ! Pourbois Adrien. 88 route d’Espartignac, 19140 Uzerche. On peut même lui téléphoner !
– Bon, dit l’heureux Papa. Première chose : on va déjeuner. Avant quand même, on demande la mise sur écoute du numéro. Et du mobile si on le trouve. Florent et Ducamp, si vous pouvez vous en charger, c’est parfait. Mise en place et suivi… À 14 heures, Mathieu et Pottier, vu votre efficacité, vous avez le droit de recommencer une recherche sur la vidéo de la réunion publique. Et même deux recherches : d’abord le type visualisé par la caméra de surveillance de l’A.F.P. quand il pose une lettre sur le comptoir, qui pourrait être le communiqué. La deuxième : le faux photographe qui a placé la bombe au théâtre et qu’ont décrit les techniciens. On a peu d’éléments sur ces deux suspects, mais ça vaut le coup d’essayer de les repérer… Dru et Flandin, vous continuez le recueil des témoignages au théâtre. On ne peut pas négliger cela pour l’instant. Je me charge d’éplucher les articles et les cours du prof, à la recherche de forme et de fond qui pourraient les relier au communiqué de L’Étincelle. Quant à toi, Adeline… tu rentres à la maison et tu quittes ce bureau où tu n’aurais jamais dû pénétrer.
– Te laisse pas faire, chuchota Dru à la jeune fille, assez fort pour entraîner les rires.
Les rires redoublèrent quand Plante demanda :
– Et moi, patron, je pars à la pêche ?
Chautard releva les yeux, sembla ne pas comprendre une seconde, puis dit dans un sourire :
– Rrrgghh… Bien sûr que non. Vous êtes chargé de la filature, Capitaine. Filature pour l’instant, pas interpellation. Préparez la camionnette et prenez deux agents avec vous.
– Le Rouque et La Teigne, si vous voulez bien.
– André est remis ?
– Il a repris ce matin. Il traîne encore la patte, il faudra sans doute une deuxième opération, mais vous le connaissez, rester inactif n’est pas son genre.
– Il est opérationnel ?
– Il a une volonté de fer. Et puis je le chargerai de surveiller la maison, à Uzerche. Il n’aura pas à marcher.
– Je vous fais confiance. Mais pas de vagues, hein ? Soyez… invisibles.
– Voir sans être vus, telle sera notre devise.
––––––––––
Chapitre 10 – Observations
À 16 heures, ils quittèrent la ville toujours quadrillée de militaires et de policiers. « C’est tout de même incroyable de voir ça », se dit Plante, qui conduisait une camionnette d’apparence vieillotte, comme celle d’un artisan sans le sou. C’était en fait un véhicule aménagé par leurs soins il y a quelques années pour « les planques et les filoches ». Son utilisation était apparue nécessaire au moment de la surveillance d’un réseau consacré au trafic de drogue, quand il avait fallu, plusieurs nuits d’affilée, suivre les va-et-vient de dealers et de consommateurs dans différents quartiers de la ville. La camionnette avait aussi servi à plusieurs reprises pour confondre des voleurs et des receleurs qui avaient eu un temps, pour ainsi dire, pignon sur rue.
Là, elle semblait encore l’outil adapté à la situation. La partie arrière était arrangée comme un mini-salon avec trois banquettes de bois et coussins, au-dessus desquelles avaient été percées trois ouvertures, indécelables de l’extérieur, qui permettaient d’observer, aux yeux ou aux jumelles, de filmer ou de photographier, ce qui se passait dans trois directions, la quatrième étant celle à l’avant du pare-brise. Entre les banquettes, sur une table basse, avait été installé du matériel d’écoute et d’enregistrement, un téléphone et un ordinateur avec connexions wi-fi et 3G. Le major Rebil avait également donné à Plante un mouchard GPS, qui pouvait être aimanté sous une voiture, afin qu’elle puisse être suivie à distance, depuis le poste de commandement du commissariat.
Sous les banquettes, dans des caisses, il y avait des couvertures, des oreillers, des livres, des jeux de cartes, un jeu de dames. Et une glacière contenait quelques canettes, un thermos, des cacahuètes, du chocolat, des gâteaux secs, ainsi que des fruits et des sandwichs, que Le Rouque avait été acheter avant de partir. Il y avait aussi une boîte à outils, pour donner le change en cas de besoin.
Grégoire André, dit La Teigne, se tenait dans ce salon, sa jambe droite allongée sur une des banquettes. Le handicap dans la partie basse de son anatomie semblait avoir renforcé la partie haute, comme si l’énergie que sa jambe ne pouvait déployer s’était déplacée vers son cœur et ses bras.
– Tu te sens comment, Greg ? avait demandé Le Rouque, quand il l’avait retrouvé le matin, après deux semaines d’absence.
– Joue pas au psy, Rouquin, avait répondu La Teigne, ou je t’en colle une.
Et quand Plante lui avait demandé si ça allait, au moment où il montait dans la camionnette, le blessé avait dit :
– Ça va mieux, Capitaine. Un jour de plus dans cet hosto et je démontais la chambre…
– Elles étaient pas gentilles, les infirmières ?
– Elles étaient trop gentilles, ces garces ! J’avais l’impression d’être un petit vieux, merde !
Chaque homme a sa psychologie ; celle de Grégoire André, dit La Teigne, en valait une autre.
Samuel Rouquette, dit Le Rouque, avait quant à lui pris pour la filoche une Citroën C4, blanche mais banalisée. Deux véhicules pouvaient s’avérer utiles s’il fallait suivre le prof. Le C4 suivait la camionnette à une trentaine de mètres de distance.
À Uzerche, ils trouvèrent sans difficultés la route d’Espartignac, à droite à l’entrée de la ville quand on vient de Brive. Ils allèrent jusqu’au numéro 88, sans s’arrêter devant, mais en jetant un œil.
– C’est coquet, dit Plante, dans le micro de la radio qu’il avait ouvert.
– Ouais, sans plus, ajouta La Teigne.
– C’est blanc, répondit Le Rouque quand il vit à son tour le domicile du sieur Pourbois.
C’était une maison qui devait dater des années 60. Elle semblait bien entretenue, elle avait sans doute été rénovée, mais ses angles, ses ouvertures et la minceur de ses murs signaient une époque. Au bout de cette route, les constructions s’arrêtaient et c’était la campagne. Ils stationnèrent au début d’un chemin qui partait sous les arbres pour faire le point.
Plante voulait éviter au blessé de sortir de la voiture, mais celui-ci tint à s’aérer.
– Si je dois passer 24 heures dans cette carriole, autant que je respire un peu avant. Vous allez me tuer à force de m’enfermer entre quatre murs…
– C’est qu’on te bichonne, ma poule…
– Ta gueule, poule rousse…
– Vous êtes aussi beaux l’un que l’autre, avec vos bleus, les gars ! lança Plante pour les ramener à égalité.
– Tu parles d’un déguisement… Pourquoi c’est pas moi qui fais le contremaître ? marmonna Le Rouque.
– Parce que t’es pas « tremaître ».
– Bon, reprit Plante, après les taquinages. On va garer la camionnette un peu en amont du 88, en face. On reste à l’intérieur et on zieute, à tour de rôle, quarts d’un quart d’heure. Je note tout ce qu’on voit sur la bécane. Sam et moi, on ira faire un tour en alternance, à la nuit tombée, pour voir les choses d’un peu plus près, si les circonstances s’y prêtent.
– Ce serait bien de savoir si y’a quelqu’un dans la baraque dès maintenant ? Il est marié ce type, on le sait ?
– Nan, on sait pas. Mais on s’en fout. Le but, grâce à ce qu’on verra ou grâce à ce qu’entendront les collègues, c’est d’avoir des éléments supplémentaires pour l’interpellation. Être sûr de ne pas se tromper. On a hésité ce matin avec le boss à l’interpeller de suite, sur la base de sa présence à la réunion publique. Et parce qu’on a déduit du communiqué qu’il avait sans doute été écrit par un universitaire d’extrême droite. Mais ce ne sont pas des preuves. Si on avait quelques éléments de plus, ça serait mieux.
– Des éléments concordants… soupira Le Rouque.
– Concordant toi-même, ponctua La Teigne.
Ils trouvèrent une place le long d’un trottoir, à une vingtaine de mètres avant la maison Pourbois lorsqu’on arrive par la nationale qui traverse Uzerche. Comme la route était tracée à flanc de colline, ils ne cachaient pas la vue aux habitants de la propriété devant laquelle ils se trouvaient. Et le jardin de bonne taille mettait une distance appréciable entre eux et l’intérieur du pavillon.
Il fallait de toute façon éviter de parler fort lorsqu’on était en planque dans la camionnette, même si elle était isolée. Et la règle était de ne jamais mentionner le nom de la personne surveillée et les raisons de la surveillance. Ainsi, même si un riverain emmenant pisser son chien percevait le bruit d’une conversation, il aurait du mal à en déterminer la teneur ; il prendrait plutôt les occupants de la camionnette pour des itinérants que pour des flics en exercice.
Comme la rue était calme, ils ne baissèrent pas de suite le volet qui séparait les sièges avant de la partie arrière du véhicule. Ils n’avaient ainsi pas besoin de lumière électrique et le fond de la camionnette était invisible depuis le pare-brise, quand bien même quelqu’un serait arrivé en face.
La Teigne, qui tenait à montrer qu’il était en état de travailler, prit les jumelles en premier. Il décacheta les œilletons du côté gauche du véhicule et se positionna. Une sorte de trou de soixante centimètres dans la banquette latérale permettait au guetteur de se tenir debout, ce qui était quand même plus confortable qu’à genoux, même sur un coussin. De toute façon, avec sa jambe raide, La Teigne n’avait pas le choix.
Un muret séparait le 88 route d’Espartignac du trottoir, avec en son centre un petit portail à un battant, qui, après une dizaine de mètres de dallage en ardoises, menait à un escalier de six marches qui s’achevait par un perron surmonté d’un auvent avec lanterne. Il y avait un massif de dahlias, des rosiers en bordure, un rectangle d’herbe et un bassin écaillé, qui manquait d’eau. On accédait au garage, qui avait été ajouté à la construction initiale, par un portail et une allée plus larges, à gauche de la façade.
La porte d’entrée de la maison était en bois non peint, tandis que les huisseries de toutes les ouvertures étaient bleu ciel. Il y avait un voilage blanc dans la fenêtre en bas à droite, qui laissait penser que la pièce derrière était la cuisine. À gauche de la porte, on apercevait derrière une autre fenêtre des tentures ramenées sur les côtés. Le soleil, voilé, ce qui rendait la température supportable entre les tôles de la camionnette, empêchait de voir l’intérieur de ce qui était sans doute un séjour. Le sol sembla sombre à La Teigne, un parquet ancien peut-être. Il y avait deux fenêtres à l’étage. Derrière l’une d’elles, on apercevait des rideaux, dont le mouvement indiquait qu’ils étaient retenus par une embrasse et une patère. On ne voyait pas l’autre, car un volet, fixé par le haut, était juste entrouvert.
– Alors, c’est ça, une maison de terroriste ? Ben merde, alors ! Comment veux-tu qu’on s’y retrouve, si même des petits bourges pépères se mettent à flinguer tout ce qui leur convient pas…
– Où c’est que t’as vu que les tueurs c’était marqué sur leur gueule ? grogna Le Rouque qui s’était assis et feuilletait un magazine.
– Je te dis pas ça, enfoiré ! Je te dis qu’un criminel, j’avais appris qu’il avait un environnement, « un terreau » on disait à l’école de police, qui créait les conditions du passage à l’acte, ou du moins qui le favorisait…
– Ouais, ben t’as constaté comme moi que depuis 2009 c’est pas tout à fait vrai.
– C’est ce que je te dis, banane ! La réalité correspond plus à la théorie. Allez, à toi. Ouvre tes yeux, ça t’évitera de me casser les couilles !
– Eh, je suis pas limité, moi : je peux surveiller une baraque et parler en même temps.
– Ouais, je sais bien que tu t’astiques le manche tous les soirs en visionnant du porno…
Quand vint le tour de Plante, il déclara tout haut :
– Je suis surpris de la modestie de la bicoque. Un prof de fac, merde ! Surtout si le mec est facho sur les bords, il doit tenir à un certain standing, non ?
– Ce serait pas le premier à venter plus haut que son cul…
– C’est vrai, mais ça m’étonne quand même. Y’a même pas d’ardoises sur le toit. Alors qu’on est à Uzerche, « la perle du Limousin » !
– C’te ville m’a toujours foutu le bourdon, reprit Le Rouque. Ces bâtisses énormes, ces coupoles à la con, ces coupe-gorge où on se paume, ces pentes infernales… Je pourrais pas crécher là.
– Tu ferais tache, c’est sûr.
Ils alternaient les regards à l’œil nu et à la jumelle. La maison semblait vide. Le prof vivait-il seul ? Allait-il rentrer ce soir ? À 18 heures, le quartier s’anima un peu, à cause de deux maisons où pénétrèrent des enfants, ramenés par une voiture, de passages un peu plus nombreux sur la route, et de quelques mouvements dans les propriétés alentour. Mais il n’y avait pas de piétons sur les trottoirs. Ils avaient juste aperçu quelques retraités grattant la terre ici et là.
À 18 h 30, Plante alla prendre l’air. C’est alors qu’il s’était absenté que, à 18 h 42, le rideau de la fenêtre du bas à droite de la maison fut écarté.
–Ça bouge !
– Qui c’est ?
– Je vois pas. Attends que je zoome…
La Teigne se recula deux secondes, tourna les anneaux des jumelles et se repositionna.
– Ce rideau s’est pas écarté tout seul, bordel.
– Mais tu vois l’intérieur ou pas ?
– Ça y est, oh putain ! Mais elle est minuscule ! Une vieille ! C’est une vieille, très vieille… Oh là, mémère, t’as fait du chemin dis donc… Putain, t’as du mérite… Ça y est, elle a relâché.
– Elle est peut-être canée ?
– Salaud. Bon allez, à toi. Moi, je vais noter ça.
– Ils t’ont appris à écrire, à l’hosto ?
Ils mirent le capitaine au courant quand il rentra.
– Je comprends mieux l’aspect de la baraque. C’est celle de sa mère. La mère du prof. Et s’il vit avec elle, il va pas la changer dans ses habitudes. Il a peut-être une autre baraque ailleurs.
– Un appartement à Limoges…
– Possible. Bon, maintenant faut voir quand le fiston va rentrer chez sa maman. Ouvre l’œil, Sam, je prends le relai dans dix minutes.
– Je vais faire un tour au bistrot, avant que ça ferme, lâcha La Teigne.
– Avec ta patte raide ? s’étonna Plante. Faut rejoindre la nationale et descendre au moins deux cents mètres pour trouver le premier troquet. Bois un coup ici, y’a des bières.
– Mais c’est pas ça. Faut que j’aille aux gogues.
– Aux gogues ? Ben va pisser dehors ! La campagne est au bout de la rue.
– Faut que j’aille chier…
– Ch…
Plante et Le Rouque réalisèrent à ce moment qu’avec sa jambe attelée leur collègue ne pouvait pas s’accroupir dans un sous-bois.
– AAhhh !
Le fou rire les prit en même temps et Le Rouque ne put rester debout devant les œilletons tant il se pliait.
– Ah le con ! Il peut pas chier dehors ! Il lui faut un trône ! Ah !
– Eh, Sam, dit Plante, tu vois pas qu’au bistrot ils aient que des chiottes à la turque ?
– AAHH !!!
La camionnette était trop petite pour leur permettre de se tordre, et ils se cognaient aux parois.
– … foirés, grommela La Teigne en quittant la camionnette, oubliant quelque peu les consignes de discrétion.
Plante se reprit un peu, et c’est après avoir regardé dehors et baissé la voix qu’il se mit à la porte et dit :
– Si ça va pas, tu cries, hein ?
Il dut fermer et rentrer pour évacuer le fou rire qui le reprenait.
––––––––––
De son côté, guidé par sa fille qui était rentrée à la maison – elle passait quelques jours chez ses parents avant de repartir à Bordeaux pour deux mois de stage au service neurologie de l’hôpital Pellegrin –, Chautard avait lu les écrits d’Adrien Pourbois auxquels il avait pu accéder. Qui concernaient ou son engagement politique, quand il avait représenté le parti populiste aux élections cantonales et législatives, ou sa qualité de professeur d’université. En tant que tel, il avait été plusieurs fois interrogé par le quotidien Le Populaire à l’occasion des révisions constitutionnelles de ces dernières années. On trouvait aussi sur ce sujet une vidéo de France 3, dans laquelle il commentait la loi constitutionnelle du 21 juillet 2008, adoptée par le parlement réuni en congrès à Versailles, modifiant pas moins de quarante articles de la constitution. Dans une autre vidéo, on le voyait interrogé sur la réforme des universités et leur autonomie accrue par la loi Pécresse.
Mais le plus intéressant était les extraits de cours, que Chautard, avec la bienveillance d’Adeline, avait réussi à télécharger. Il n’y avait que des extraits, car, sans doute pour éviter les plagiats, il fallait un code et une carte de l’université de Limoges pour accéder à l’intégralité. Mais ces échantillons suffisaient pour avoir accès au langage du professeur. Là, on était sûr qu’aucun journaliste n’avait édulcoré ses propos ou réécrit son texte, qu’il avait sans doute saisi ou au moins relu et corrigé avec attention. Le fond comme la forme étaient donc de son cru.
Eh bien, c’était édifiant ! Sur le fond, on trouvait des passages qui pouvaient, maintenant qu’on avait vu de quoi il était capable, montrer les fondements d’une action, aussi insensée apparût-elle. Ainsi, cette critique d’une « sociale démocratie édulcorée, dans laquelle le recours outrancier à la loi masque mal un délitement des responsabilités individuelles et collectives ». Ou encore « la confiscation du pouvoir par une élite consanguine – mêlant politiques, journalistes et artistes –, d’autant plus vendeuse de tolérance et d’ouverture que, autoprotégée dans quelques arrondissements de la capitale et quelques propriétés inaccessibles, elle ne subit pas les conséquences de ses propos et décisions irresponsables ».
Bon sang, s’exclama Chautard, cette dénonciation, ce lien entre politiques, artistes et journalistes, c’est lui ! Étonnant qu’il puisse faire passer cela dans un cours à l’université de Limoges, tout de même… Pas étonnant qu’il soit considéré comme un facho par les étudiants, et par ses collègues, se dit-il en repensant aux propos rapportés par sa fille.
Sur la forme, la grammaire et la syntaxe semblaient irréprochables. Le commissaire rechercha un accord de participe passé difficile, qu’il voulait appliquer aux règles que lui avait rappelées l’écrivain public. Il en trouva un, mais ne se rappela plus quelle règle on devait lui appliquer : « Les dirigeants français se sont mordu les doigts », écrivait Pourbois à propos de la signature d’un accord international qui selon lui eut de graves conséquences. Mordu quoi ? se demanda Chautard. Les doigts. Le complément est donc direct, mais comme il est placé après je n’accorde pas. Pourtant, là, il s’agit de l’auxiliaire être. Est-ce que l’on ne devrait pas accorder avec le sujet plutôt ? Et donc écrire « se sont mordus » ?
Il fallait en avoir le cœur net. Il appela Annie Farme au standard, qui deux minutes après lui passait l’écrivain public, auquel il soumit son problème :
– Vous avez déjà retenu une chose essentielle, Commissaire, je vous félicite. Mais dans le cas présent, il faut se poser une autre question : le verbe se mordre est-il essentiellement, c’est-à-dire toujours, pronominal, ou accidentellement ?
– Rrgghhh…
– On peut dire mordre ou se mordre, les deux sont possibles. D’accord ? Donc se mordre est accidentellement pronominal. Dans ce cas, on recherche le complément d’objet direct, comme vous l’avez fait. Peu importe que l’auxiliaire soit être ou avoir : s’il est placé avant on accorde le participe, s’il est placé après on n’accorde pas. Donc on écrit bien « se sont mordu les doigts ».
– Et dans le cas d’un verbe essentiellement pronominal ?
– Là, on ne s’occupe plus du complément mais du sujet. Exemple : Elle s’est souvenue. On ne peut pas souvenir quelqu’un ou quelque chose, c’est toujours se souvenir. On recherche donc le sujet, qui là est féminin singulier, donc souvenue ue.
Il y eut un silence.
– Commissaire ? Vous m’entendez ?
– Rrghh… Je me demande si la grammaire française n’est pas aussi compliquée que la conduite d’une enquête.
– Je ne crois pas. Les mots sont moins nombreux que les hommes et ils ne souffrent pas.
Chautard remercia Pierre Trebuor pour ses éclaircissements. Il avait des indications, des éléments et des présomptions, mais il n’avait pas encore de certitudes sur l’auteur du communiqué. Il fallait chercher encore, faire parler les mots.
Il était toujours dans ses analyses de textes, quand Annie Farme lui passa un appel :
– C’est Paris. Le commissaire Galin.
Depuis le début des attentats, Chautard avait été plusieurs fois en contact avec son ancien collègue du Quai des Orfèvres. Il préférait passer par lui plutôt que de joindre le S.D.A.T. en direct, le commandant Bodif lui apparaissant plus comme une grande gueule que comme un professionnel rigoureux. Il pouvait se tromper, bien sûr. Quoi qu’il en soit, Galin était là pour assurer le lien, et le Briviste n’avait pas de scrupules à solliciter le Parisien pour une affaire de cet acabit. D’autant qu’on avait tendance à lui reprocher son isolationnisme. Il lui était revenu aux oreilles que les conseillers des cabinets de l’Intérieur et de la Justice, participants éphémères à la mémorable réunion en sous-préfecture quinze jours plus tôt, l’avaient traité l’un d’« ours des Pyrénées », l’autre de « bougnat du Massif Central ». Il en avait souri ; ces appellations ne lui déplaisaient pas.
– Salut Jean-Jacques. Tu nous avais demandé si on connaissait des lieux consacrés à l’échange de produits explosifs.
– Oui…
– On a quelques points actifs en banlieue parisienne, un à Lyon, un à Grenoble, un à Marseille, un à Nice. J’ai demandé à ce que la surveillance sur chacun soit renforcée. Mais on n’a plus d’infiltrations. On ne travaille que sur la base d’observations.
– Vous avez des indics ?
– Oui, heureusement. Mais ils ont du mal à identifier les acheteurs. On pourra toujours leur montrer une photo ou un signalement quand tu en auras. Tu avances ?
– Oui. Du moins pour la tête du groupe. Rrrghh… pour le rédacteur du communiqué. Son style nous a donné des indications intéressantes, et on est à deux doigts de l’identifier.
– Bravo. Tu vas intervenir ? Tu as besoin d’aide ?
– On procède encore à des vérifications. Je te dirai.
– Ok. Tu sais, en pensant à ce qui se passe chez toi, je me disais qu’on est resté focalisé sur le terrorisme islamiste. Il existe bien sûr, et il est plus menaçant que jamais. Mais il n’est pas le seul, loin de là. Au niveau européen, Europol a dressé des statistiques. J’ai plus les chiffres exacts en tête, mais si l’on compte toutes les actions de type terroristes, l’islamisme radical vient derrière les actes motivés par le nationalisme, le communautarisme et le régionalisme. Étonnant, non ?
– Tu veux dire qu’on aurait pu s’attendre à cette Étincelle ?
– Pas avec précision. Mais à des actes de ce type, certainement. On néglige une chose très simple, quoi qu’en France on ne soit pas mauvais dans le suivi : les terroristes annoncent souvent ce qu’ils vont faire. Ils ne peuvent pas s’en empêcher, ils attirent l’attention.
– Comment ? Par internet ?
– Oui, ou dans des documents de propagande. Internet leur a facilité la tâche, mais à nous aussi.
– Rrghh… N’est-ce pas une tâche… démesurée ?
– Internet est un fouillis, infini, mais tout est lié. Quand on surveille un domaine, on repère assez vite ce qui s’y rapporte. On a des types qui ont des connaissances très pointues sur les mouvances ou les individus potentiellement dangereux. La difficulté est plutôt de savoir quand intervenir. L’incitation à la haine et le port d’armes prohibé sont des délits, mais si on voulait appliquer la loi à la lettre on n’y arriverait pas.
– Dans le cas qui nous concerne, en plus, il n’y a même pas d’incitation à la haine. Et même pas de port d’armes !
Quand Chautard raccrocha, il se sentait soutenu, c’était précieux. Mais il savait que la solution était ici, qu’il n’en était pas loin et que c’était à lui qu’il revenait de la mettre en œuvre. Il n’avait rien fait pour cela : il était commissaire de police à Brive-la-Gaillarde et des malades sévissaient dans cette ville. Il devait assumer.
Il se replongea dans les extraits de cours du professeur Pourbois et ne put retenir un grognement de joie quand il découvrit le titre d’un chapitre 3 intitulé : « L’Évolution des jurisprudences des juridictions suprêmes en Europe depuis la chute du mur de Berlin ». Bingo ! Ce É sur évolution ne s’imposait pas. Il aurait pu, il aurait dû, être un E ou un é. Or, il était É. É ! Le É de L’Étincelle. Bon sang, cette fois, il n’y avait plus de doute : le professeur Pourbois était bien l’auteur du communiqué, et donc l’initiateur des attentats de Brive.
– Calme, Tardchau, reste calme. Respire.
Le commissaire s’exhortait tout haut à la retenue, car il sentait l’excitation le gagner. La tentation était grande d’aller chercher tout de suite ce salopard et de lui faire rendre gorge. Mais ils avaient déjà pesé le pour et le contre, et ils avaient convenu d’attendre quelques heures, pour essayer d’identifier les autres membres du groupe.
Il sortit de son antre et se rendit dans le bureau de Pottier. L’informaticien et Mathieu se tenaient côte à côte sur le bureau. Il sembla au commissaire qu’un deuxième ordinateur avait été ajouté et que chacun travaillait devant sa machine.
– Vous avez trouvé quelque chose ?
– Pas encore, Commissaire. Je cherche le porteur de communiqué à l’A.F.P., Philippe se concentre sur le faux photographe du théâtre. Mais dans le premier cas, on a un type tête baissée avec une casquette et des lunettes foncées, dans le deuxième on sait juste qu’il est gros, qu’il n’a pas beaucoup de cheveux, un blouson de cuir et peut-être des tatouages. Alors que sur la vidéo nous n’avons que des visages, pendant cinq secondes au plus, mal éclairés, souvent cachés en partie…
– Rrgghh… C’est l’aiguille dans la botte de foin… Courage. Votre découverte du professeur montre que ce n’est pas vain. N’oubliez pas de vous reposer un peu quand même.
– Oui, on va s’arrêter un peu si vous voulez bien. Les yeux sont douloureux. La tête aussi.
– Bien sûr.
– Xcusez…
Le commissaire n’était pas sûr, mais il lui sembla avoir perçu une voix qui n’était pas celle de Pottier.
– Je vous écoute, Mathieu.
– Oui. Euh… Je pensais à quelque chose…
– Allez-y.
– Le jeune qu’on a identifié à côté de Pourbois à la réunion publique. Vu la différence d’âge, et la similitude au niveau de l’habillement, ça pourrait être un de ses étudiants… il y a une dizaine d’années environ, avec qui il serait resté en relation… Oui, euh… Avec qui il a fait une thèse, par exemple. Qui le considère comme un maître… J’ai regardé à nouveau l’image. Il me semble que leur attitude correspond bien à un rapport de ce type.
Le commissaire enregistra cette information. Et il s’aperçut que Mathieu avait été plus vite que lui, d’abord pour déduire que si le terroriste en chef avait emmené quelqu’un avec lui à la réunion publique il y avait une chance que ce soit un complice, ensuite pour déduire qui pouvait être ce complice et tenter de l’identifier.
– Rrgghhh… Bien sûr, Mathieu, bien sûr… Excellent. Ça nous fait donc un troisième individu à identifier. Je vais mettre Dru sur le coup. Il faut voir si on peut avoir la liste des anciens étudiants.
Le commissaire s’en retournait. Il avait besoin de quelques minutes seul pour opérer les bons choix.
– Euh…
– Mathieu ?…
– C’est, euh… Duduche… Euh, Dru, pardon. Qu’elle regarde aussi dans les jeunes du parti… dont Pourbois était représentant.
– Oui, bien sûr. De toute façon, je vous l’envoie.
Le commissaire était ému. C’était idiot, mais chaque fois qu’il constatait les manifestations de dévouement et d’intelligence dont faisaient preuve ses collaborateurs, les larmes lui montaient aux yeux. « Plus tu vieillis plus t’es sensible, Tardchau », lui avait dit Sylviane. Et quand il lui avait demandé si c’était une critique, elle avait répondu : « C’est le plus beau compliment qu’une femme puisse faire à un homme ». Il avait mis un moment à saisir le sens de cette phrase et il n’était pas sûr de l’avoir comprise, mais il aimait à se la rappeler.
Il croisa Gérard Bled, spécialiste ès prise de dépositions, qui lui aussi traînait la patte. Mais sa jambe à lui resterait raide jusqu’à la fin de ses jours, les éclats de chevrotine qui avaient essaimé à partir du genou avaient fait trop de dégât pour qu’il puisse retrouver une articulation.
– Bonsoir, Bled.
– Bonsoir, Patron. Vous allez les coincer, ces salauds, hein ? On est tous derrière vous.
– Rrggghh…
Chautard leva une main qu’il n’osa pas poser sur l’épaule de son agent, qui voulait dire merci et en même temps indiquer qu’il ne fallait pas trop en dire. Bled dut penser que c’était par modestie ou par superstition, alors qu’il s’agissait pour le commissaire de limiter l’émotion qui l’étreignait. Bon sang, se dit-il en regagnant son bureau, ces télescopages entre les facettes opposées d’une même humanité… C’était si incroyable, parfois. Ces bombes, cette souffrance, ce sang, ces morts, et puis ces hommes et ces femmes qui donnent le meilleur d’eux-mêmes, qui s’aiment et se soutiennent. C’était comme ça depuis l’aube des temps ou ça s’était aggravé ? Sans doute la civilisation ouest-européenne était-elle arrivée à un degré de raffinement inégalé ; il n’empêche que la barbarie n’avait pas disparu, même en son sein.
Il allait regagner son bureau quand Annie Farme s’approcha en lui tendant un téléphone :
– C’est Plante.
Il saisit le combiné du bout des doigts.
– Oui, Inspecteur…
– Ah, Patron ! Deux choses. La première : l’oiseau vient de rentrer dans son nid. La seconde : le nid est celui de sa vieille maman, qui vit toujours.
– Ah…
– Vous savez, c’est pas elle qui nous compliquera la tâche…
Oh, heureux homme pas trop « sensible », se dit le commissaire.
– Est-ce qu’il y a femme et enfants ?
– Apparemment, non. Ceci étant, le type a 62 ans, les enfants ne vivent sûrement plus là. Quant à une femme, je ne crois pas. Nous n’avons décelé aucun mouvement, et j’imagine mal une femme encore active vivre dans ce décor. Avec en plus la belle-mère de 90 piges…
– Bon. Restez en surveillance. Voyez s’il a de la visite. Et s’il ressort, suivez-le.
– Il n’a pas rentré sa voiture au garage. On va coller le boîtier GPS dès qu’il fera nuit. Le seul problème, c’est s’il part avant.
– Dans ce cas, vous le filerez à l’ancienne.
– Oui, le C4 est prêt à partir.
– Comment va André ?
– Très bien. En dehors de quelques soucis gastriques, il assure.
Chautard appuya sur un bouton pour couper la communication, mais ce n’était peut-être pas le bon. Annie Farme était partie et il ne sut quoi faire de ce combiné. Il le posa sur une table.
Revenu dans sa tanière, il ouvrit son ordinateur. Il avait besoin d’écrire. Trouver les mots l’aiderait à y voir clair.
Il fallait arriver à résumer la situation et à déterminer les possibilités d’actions en quelques phrases. Il ouvrit le fichier intitulé « Avancement enquête ». Il déroula, changea de page, et titra : « Lundi 30 mai, 18 h 30 » Puis il inscrivit : « L’auteur du communiqué de L’Étincelle est Adrien Pourbois, professeur de droit public à l’université de Limoges, demeurant à Uzerche, avec sa mère. Il est chez lui en ce moment et peut être interpelé sans difficulté. Comme convenu tout à l’heure, nous allons attendre un peu, le temps d’identifier des complices, grâce à la filature, aux écoutes et à l’observation de la vidéo. Ce qui est cohérent avec la priorité numéro un qui est d’empêcher de nouveaux attentats ».
Il s’arrêta, relut sa dernière phrase et se dit qu’il n’allait pas assez loin. Il tapa : « Oui, je préfère prendre le risque de laisser partir le suspect principal que d’entraîner une surenchère de la part de ses lieutenants. Les terroristes ne craignent pas ce qu’ils appellent la vengeance ou les représailles. Je pense aussi que trop de précipitation pourrait nous priver d’une victoire complète, c’est-à-dire laisser une partie du réseau (si c’en est un) intact, et donc susceptible de continuer ses actes de mort malgré l’arrestation du cerveau ».
Il s’arrêta de nouveau. Relut. Oui, c’était ça. En même temps, il ne fallait pas traîner. Car d’autres attaques étaient en préparation. Qui sait si une n’était pas programmée pour ce soir ou demain ? Si une nouvelle bombe explosait cette nuit alors qu’il avait la tête du groupe à portée de menottes, il ne se le pardonnerait pas. Et on ne le lui pardonnerait pas.
Il se recula sur son siège. C’est dans des moments pareils qu’on est seul, se dit-il. Il avait beau avoir ses si précieux collaborateurs, il avait beau être fort de l’amour de Sylviane, de l’aide et de l’admiration d’Adeline, bénéficier de la caution de Galin au Quai des Orfèvres, subir la pression du maire, des ministres et du président, être chaque jour bousculé par la presse qui n’avait jamais assez de tensions et de polémiques, être entouré par près de deux cents hommes en armes qui quadrillaient la ville, observé par une population partagée entre la peur et la colère, la décision lui incombait. À lui, seul. Les décisions. Il ne suffisait pas d’appuyer sur un bouton. Il fallait coordonner plusieurs actes et prévoir de multiples conséquences. Avec des êtres humains, qui n’étaient pas des éléments mathématiques. La logique ne pouvait suffire à résoudre le problème.
Il était seul, il prendrait des décisions, il assumerait ses responsabilités. Mais avant cela, il savait qu’il avait besoin d’une chose. D’une chose et d’un homme. La chose, c’était un whisky. L’homme, c’était le juge Michel Florent.
(Fin – chapitres 11 et 12 – vendredi 29 août)
J’aime particulièrement ce polar pour sa recherche sur les mots et le style, recherche qui donne des clés au commissaire Chautard et à son équipe. Lorsque j’ai dû décoder ou interpréter un texte mystérieux, une prose délicate, j’ai souvent pensé à cette leçon de grammaire et d’expression stylistique.
Le deuxième chapitre de cette semaine montre que notre auteur sait aussi manier le langage populaire.
Sur le soutien (répété) de Sylviane à l’égard de son mari commissaire, je trouve cela assez convenu. Un Chautard vieux célibataire, divorcé inconsolable, lonesome cowboy, aurait mieux collé avec un caractère de bourru au grand cœur. Ce n’est que mon avis. L’intervention opiniâtre et réussie d’Adeline, fille de Chautard, est en revanche une surprise bien amenée.
En tous cas, nous autres lecteurs sommes emportés par ce mélange de réflexions et d’actions. On avance dans l’enquête avec envie et plaisir.
J’aimeAimé par 1 personne