Du style des assassins – Chapitre 5 : Coup de théâtre

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Quand il découvrit la une de la Montagne, le samedi 19 mai à 8 h 30, au tabac-presse du Pont Cardinal, au bas de l’avenue Pasteur, le commissaire Chautard sentit son visage s’affaisser. Il s’était pourtant préparé à un titre et à une photo choc. Mais il ne s’attendait pas à ce que, au milieu de l’amas de goudron, de ferraille et de béton qui montrait ce qu’était devenue la station essence du boulevard Brune, apparaisse sa silhouette. Plus que sa silhouette, d’ailleurs : lui-même, très reconnaissable, costume froissé, cravate desserrée, tête baissée sur les décombres. La photo avait été prise la veille au soir, quand il était repassé sur les lieux du désastre en sortant de la sous-préfecture. Le titre au-dessus était énorme : Le désarroi de la police.

– Ça ne vous plaît pas, on dirait, M. le Commissaire… osa la patronne alors qu’il lui tendait le journal pour le payer.

– Rrrggghhh… Vous me connaissez…

– Je vous comprends. Se retrouver comme ça en première page, alors qu’on ne s’y attend pas, ça doit faire drôle. Surtout en de telles circonstances…

– Oui. Que voulez-vous… Les journalistes sont des inconscients.

Des inconscients dangereux, se dit-il alors qu’il prenait à gauche après le pont pour rejoindre la place de La Guierle en longeant la Corrèze. Pourtant, il devait reconnaître que, une fois n’est pas coutume, le titre disait juste et que la photo, même si elle violait son intimité, sa réflexion, son travail, ses doutes, n’était pas mal trouvée. Que pouvait faire un policier quand des hommes s’amusaient à faire sauter des entreprises avec des personnes dedans ? Que pouvaient même faire 150 000 flics si des millions de personnes perdaient tout sens des valeurs et tout respect de l’autorité ? Le désarroi de la police était réel, et la photo l’illustrait.

Il contourna le marché qui battait son plein en ce samedi matin, quitta la rivière au bout du quai Tourny, prit tout de suite la petite rue Ferrier, pour rejoindre l’avenue Foch qu’il descendit jusqu’à la première ceinture. L’hôtel du désarroi était là.

Au cours de la matinée, le commissaire apprit par un des chauffeurs de camion qui livrait la station Self qu’environ deux mois plus tôt un type lui avait demandé en souriant s’il y avait une cuve par pompe ou une cuve par carburant. Le curieux avait expliqué qu’il écrivait un roman policier et que quelques précisions ajouteraient à sa crédibilité. L’homme était si « sympathique et inoffensif » que le chauffeur ne s’était pas méfié. À la suite d’autres questions tout aussi innocentes en apparence, le Self man avait précisé qu’il livrait deux ou trois fois par semaine, et indiqué le tableau de bord où il entrait un code et déverrouillait les caméras de surveillance.

Chautard et Florent n’avaient pas pressé le pauvre type qui, aux côtés de son collègue et de son directeur régional, voyait déjà la fin de sa carrière et le début des ennuis judiciaires.

– Il me semble qu’il était mince. Et il avait des lunettes. Oui, ça je suis sûr. Des lunettes.

– Les cheveux ?
– Gris, je crois. Je suis pas sûr…
– Habillé comment ?
– Je… je ne sais plus. Excusez-moi.
– Est-ce que vous lui avez parlé avant ou après avoir interrompu les caméras ?
– Je dirais après. Oui, c’était en train de remplir. 

Chautard demanderait quand même à Mathieu et Pottier, qui scrutaient les enregistrements des caméras, d’essayer de repérer le faux écrivain. La chance était minime, mais si par hasard elle voulait sourire, on tiendrait une première piste. Juge et commissaire ne tirèrent rien de plus de l’audition des chauffeurs et du directeur de Self.

– Vous m’accompagnez à la station avant de rentrer à Clermont, Florent ?

– Bien sûr. Je peux rester après si vous voulez…

– Ahrgh… Clara vous attend. Vous ne la voyez déjà pas beaucoup… Et si vous pensez que c’est avec elle que vous allez fonder une famille, il est important de… ne pas la négliger.

– Elle sera contente si j’assiste à son match, c’est sûr.

Ils se firent emmener en voiture jusqu’au boulevard Brune, toujours fermé à la circulation, où le major Rebil et ses deux assistants, Tessaud et Falbucio, ainsi que les Limougeauds Rampot et Charléty, ratissaient, ramassaient, relevaient, sous les yeux de centaines de Brivistes, assez éloignés de la scène par les cordons de sécurité, qui tentaient de découvrir pour de vrai ce qu’ils voyaient dans les séries policières.

On écarta les barrières pour laisser passer Chautard et Florent. On échangea des poignées de mains. Rebil, dont la bonhomie était confortée par l’importance que lui donnaient les événements, et qui voulait peut-être profiter de l’absence du commissaire Ramond de Limoges pour s’approprier certaines révélations, attira les deux arrivants à l’écart et prit l’initiative de la parole :

– J’ai quelques éléments qui peuvent nous renseigner sur le mode opératoire.

– Félicitations, dit le commissaire. On vous écoute, Major.

– On est sûr maintenant que le tableau de bord n’a pas été touché. Les terroristes ne sont pas passés par la voie normale pour atteindre les cuves. En revanche, on a trouvé un morceau de goudron foré par la mèche d’une perceuse. Sans doute une Hilti, un matériel de professionnel. Nous allons bien sûr passer ce morceau de goudron à la loupe. C’est donc avec un foret que les gars ont atteint une des cuves et introduit une mèche à l’intérieur.

– Vous avez un trou du même type dans l’enveloppe de la cuve ?

– Nous le cherchons, vous pensez bien. Mais il est probable que nous ne le trouverons pas. Sous l’effet de la chaleur et de l’explosion, le métal a fondu et s’est cassé. Regardez à quoi ça ressemble…

Rebil se pencha et saisit un morceau de tôle qui avait une drôle de forme, un serpentin avec une sorte de pince sur un côté.

– Oui… Reste à évaluer la faisabilité de la chose, dit le commissaire. Creuser un trou à la perceuse, ça fait du bruit.

– S’il y a des voitures sur le boulevard ou que vous laissez votre autoradio allumé assez fort, avec le bruit d’une pompe en plus, ça peut très bien se couvrir.

– C’est vrai.

– C’est quand même assez aléatoire, dit Florent. Creuser un trou, tirer une mèche, la recouvrir d’une gaine, tout ça avec de nombreuses interruptions, ça fait un peu amateur, non ?

– On peut le voir comme ça, dit Rebil. On peut aussi se dire que ça dénote un certain sang-froid et de l’organisation. Mais il est sans doute trop tôt pour avancer cela.

Chautard avait levé les yeux sur les maisons du boulevard, et sur l’immeuble au-dessus de l’auto-école de l’avenue du général Leclerc :

– Ces gens ont une vue imprenable sur la station. Il faut les interroger de nouveau. Leur demander s’ils ont remarqué des allées et venues depuis deux mois, ou des comportements bizarres. Depuis que le chauffeur de Self a été abordé par le faux écrivain en fait, j’espère qu’on retrouvera la date exacte.

– Vous voulez que je me charge des riverains ? demanda Florent.

– Non, je vais mettre Dru et Flandin sur le coup dès lundi. Ils n’ont plus grand-chose à tirer de Bonus et de la galerie marchande ; Darmon seul là-bas suffira.

– On a aussi ramassé deux mégots de cigarettes près de l’endroit où a été allumée la mèche, continua Rebil. Rien ne dit qu’ils appartiennent à l’allumeur, mais c’est possible.

– Et ça peut parler, un mégot de cigarette ?

– Tant qu’il est seul, non. Mais si on a l’occasion de le comparer un jour, peut-être.

Chautard regarda de nouveau du côté de l’avenue du général Leclerc. Il s’avança, suivi des deux autres, jusqu’à une sorte de plot de forme ovale d’où était parti le feu. Il s’aperçut que d’un immeuble de ce côté-là de l’avenue, là où, savait-il, siégeait une loge de franc- maçonnerie, on apercevait l’endroit où ils se trouvaient.

– Il faudra aussi interroger ceux qui habitent là.

Ils revinrent sur leurs pas. Le juge nota que nombre de badauds prenaient des photos, avec leur téléphone ou avec un appareil. Comme il savait que rien n’agaçait davantage le commissaire que les intrusions dans le travail de la police, il s’abstint de lui faire part de ces clics, que Chautard ne semblait pas avoir remarqués.

– Que fait le type une fois qu’il a allumé la mèche ? Il s’en va ? Il attend de voir si tout saute ? Et s’il voit qu’une voiture arrive, qu’un innocent va mourir ? Il s’en fout ?

Chautard réfléchissait tout haut. « Il a besoin d’une contradiction », se dit Florent. Mais Rebil fut plus prompt à la lui apporter :

– À mon avis, il s’en va dès qu’il a allumé la mèche. C’est trop risqué de rester. Il va sans doute récupérer sa voiture qu’il a garée plus bas, vers la Poste peut-être, ou rue Jean Fieyre. Peut-être qu’un complice l’attend…

– Il faudrait creuser, demander si personne n’a vu quelqu’un monter dans une voiture, juste après l’explosion. Ou marcher assez vite en s’éloignant de la station.

– À 2 heures du matin un vendredi…

Certes, ils n’allaient pas interroger toute la ville. Mais que faire d’autre ? Le commissaire sentait le désarroi dont la presse l’avait affublé. C’était pénible de toujours arriver après, de toujours courir derrière. Se mettre dans la peau d’un désaxé, essayer de deviner ses pensées incohérentes, singer ses gestes et ses mouvements, on pouvait trouver ça réducteur comme exercice. Bien sûr, c’était la nature d’une enquête criminelle qui obligeait à cela.

Chautard et Florent quittèrent les lieux après un dernier tour d’inspection avec Rebil, qui resterait sur place au moins toute la matinée avec les quatre techniciens, les deux de Brive et les deux de Limoges.

– Pourquoi Brive ? demanda tout haut le juge alors qu’ils regagnaient la première couronne, en passant par l’avenue Édouard Herriot, artère dont on connaissait mal le nom dans la ville, que l’on indiquait plutôt par « celle de l’ancienne gendarmerie » (remplacée par une « résidence », autrement dit un immeuble récent), ou encore « anciennement BMW, le garage Taurisson » (remplacé par une bureaucratie culturelle nommée Les Treize Arches).

– Vous voulez dire que nous devons nous poser la question de savoir si c’est le lieu qui a déterminé l’acte ? 

– En fait, je pense plutôt aux auteurs : est-ce que ce sont des gens du coin ?
– Rrrgghh… Si je vous suis bien, vous vous dites : pourquoi faire ça à Brive ?
– Oui. S’ils ont un message de portée générale, ils pourraient agir dans un lieu, disons, plus emblématique ?

– Peut-être qu’ils aiment leur ville… dit le commissaire, qui ne se laissait aller au trait d’humour que lorsqu’il était en une compagnie de qualité.

– Peut-être qu’ils ne sont pas de Brive, reprit le juge après un sourire.

– Et qu’ils considèrent que Brive est un lieu emblématique…

– … eu égard aux crimes spectaculaires et « moraux » qui s’y produisent depuis quelques années.

Ils raisonnaient ensemble, et leur pensée et leurs pieds avançaient de concert.

– Si c’est une bande, continua Chautard, je pense qu’il y a au moins un Briviste, ou un Corrézien. Pour la connaissance des lieux. 

– Un qui aurait dit aux autres : venez, on va faire ça chez moi, j’ai tout ce qu’il faut sous la main ?
– Oui. Vous verrez, c’est un endroit sympathique… Pas trop grand, sans trop de flics…
– Sans trop de flics ? Mais vous êtes là, vous ! Tout le monde sait que Brive, c’est le commissaire Chautard.

– Rrgghh…

– Peut-être un défi : s’attaquer au policier mis en valeur par la résolution de quelques affaires un peu originales…

– … En se disant que l’effet sera démultiplié en cet endroit ? Que les projecteurs sont déjà braqués ? Que l’accumulation renforcera la résonance ?

– Pourquoi pas ?

Ils ralentirent devant une belle maison de ville au bas de l’avenue, sans savoir qu’habitait là un des emblèmes de la ville, un écrivain à barbe blanche, qui, forçat volontaire et talentueux, revisitait l’histoire de France à coup de personnages, d’intrigues et de sentiments plus vrais que nature.

– Vous repassez au palais ?

– Oui. Je partirai de là directement, j’ai apporté mon sac au bureau ce matin.

– Je vous accompagne.

Ils laissèrent donc le petit marché à droite après l’hôtel du Chapon Fin, traversèrent au niveau de la pharmacie Chancel-Lafayette, bourrée de monde comme à l’habitude.

– On peut prolonger la question, poursuivit le magistrat, en se demandant ce qui fait que Brive bascule dans la violence alors que les autres villes de France, avec une sociologie du même type et des problèmes similaires, ne sont pas passées aux actes ?

– Rrrggghh… Je me suis souvent posé cette question depuis trois ans… Elle se pose encore plus depuis huit jours. Ma réponse, très incertaine, est celle-ci…

Le commissaire s’arrêta. Il semblait chercher ses mots :

– Je crois qu’il y a deux éléments… Comment dire… D’abord, Brive est une caricature… Et une quintessence. Une caricature des travers de notre pays et de notre époque, une quintessence de ce que ce pays et cette époque ont de mieux à nous offrir.

– Et la caricature a pris le dessus ? renchérit le juge qui voulait encourager le raisonnement du policier.

– Peut-être. La caricature, c’est une concentration plus forte qu’ailleurs d’apparence sans culture… d’argent hérité plus que mérité… d’opportunités sans contreparties… de droits sans devoirs.

– Brive vous paraît plus marqué par ces défauts que d’autres villes ?

– Brive et les autres villes moyennes du Quart-Sud-Ouest. La facilité a ici atteint un point tel que les caractères se sont amollis, des aigreurs sont apparues. Des vices sont nés de l’oisiveté. Enfin, c’est une possibilité, je ne prétends pas à une certitude en la matière…

Le commissaire regardait le sol, piétinait, comme s’il cherchait une stabilité qu’il ne trouvait ni sur le trottoir ni dans sa tête.

– Et le deuxième élément, qui fait que Brive bascule dans la violence et pas d’autres villes ? poursuivit le juge, toujours fasciné par les raisonnements des policiers, ceux de son ami Chautard en particulier.

Le commissaire laissa passer un flot de voitures, dont le bruit couvrait les voix.

– Le deuxième élément, c’est le précédent. Je veux dire le précédent qu’a créé la série de meurtres entre 2008 et 2010. Ils ont libéré la violence. Ils ont montré que c’était possible : possible de faire, possible de justifier.

– Pourtant, les criminels ont tous fini par se faire arrêter ?

– C’est là peut-être que se place la notion de défi que nous évoquions.

– Oui. Et l’idée de sacrifice ? Vous pensez que ces terroristes pourraient se dire qu’ils se sacrifient pour la démocratie ? Ou la justice sociale ?

– C’est comme ça qu’ils le présenteront. Et qu’ils se le présentent à eux-mêmes dans leur petite tête.

Ils se turent en regardant la façade du palais. Y avait-il désormais plusieurs justices ? La justice avait-elle une valeur relative ? Les institutions n’étaient-elles plus capables de canaliser les pulsions ?

– Allez, partez rejoindre votre handballeuse. Vous l’avez méritée.

– J’ai quelque scrupule à vous laisser dans cette panade…

– Vous êtes jeune. Vous avez une famille à construire. Et quand l’amour est là, il faut le vivre.

– Je serai là lundi à 9 heures. N’hésitez pas à m’appeler avant si besoin est.

– Entendu.

Florent gravit en vitesse les marches à l’extérieur et à l’intérieur du palais pour aller récupérer ses affaires et prendre la route de Clermont. Il serait chez ses parents à 14 heures. Il avait dit à sa mère de ne pas l’attendre pour le déjeuner, mais il était sûr que le repas serait prêt à son arrivée.

Le commissaire prit la rue Bernard Denoix qui longeait le tribunal. Cinquante mètres plus bas, il avisa Babi, le patron du Maryland, qui ouvrait son bar et sortait quelques tables et chaises en terrasse. Cette image le rassura : la terre pourrait s’arrêter de tourner, Babi ouvrirait son bar et sortirait sa terrasse. C’était précieux, en ces temps d’incertitude…

– Bonjour, Monsieur Braouzec.

– Oh, Commissaire ! Vous ne voulez toujours pas m’appeler Babi, comme tout le monde ?

– Non. Mais si vous m’en serviez un, de baby ? Voire un double baby.

– Un normal, quoi ?

– C’est ça, Monsieur Braouzec.

– Avec plaisir, Monsieur Chautard.

Après avoir bu son apéritif et s’être muni d’un menu sandwich boisson dessert à La Mie Câline de la place Charles de Gaulle, le commissaire regagna son bureau. Il n’avait pu éviter les regards, quelques saluts et quelques sarcasmes, mais la conversation avec Florent et le double baby avec Babi lui avaient redonné le punch nécessaire pour affronte… « le désarroi ».

Il commença par appeler Ramond à Limoges, qui lui avait dit qu’il serait joignable au labo jusqu’à 13 heures. Il lui fit part de sa conversation avec Rebil. Par Charléty, Ramond avait lui aussi eu vent du foret dans le goudron.

– Et la substance manquante de l’explosif ? demanda le Briviste.

– On pense à un produit agricole. On a décomposé, mais on ne voit pas dans quel usage courant sont assemblées ces molécules. Et si elles l’ont été pour la circonstance, on ne comprend pas pourquoi. Cette après- midi, figure-toi que je vais me faire tous les Gam Vert, Vilmorin et Jardiland de Limoges pour essayer de trouver un produit de ce type !

– Rrrgghh… Nous exerçons un drôle de métier.
– Tu l’as dit.
Il essaya ensuite de joindre quelqu’un à la Sous-Direction Anti-Terroriste, à Paris. Il expliqua au capitaine de permanence qu’il avait besoin d’aide pour repérer dans les mouvements d’extrême gauche, ou d’ultra-gauche, les individus actifs, ou dormants, mais susceptibles d’être passés à l’action.

– Des actions du type que celles que vous avez à Brive, Commissaire, on n’a pas ça en magasin !

– Je sais. Mais il faut qu’on trouve le lien. Ces types ne se sont pas dit du jour au lendemain qu’ils allaient tuer des innocents. Ils ont dû mûrir leur projet auprès d’autres malades, en certains lieux…

– Sans doute…

– Je voudrais aussi savoir si vous avez des informations sur des échanges de produits, ou de matériels, à usage explosif. Comment vous suivez ça ?

– Les informations de ce type proviennent des indics.

– Je pense qu’il faudrait les activer. Vous pouvez en parler au commandant Bodif ?

– Je le note pour qu’il trouve ça lundi. 

– On est obligé d’attendre lundi ?
– Euh… pas en cas d’urgence.
– D’urgence… Ah… Mais…

Le commissaire Chautard n’était pas doué pour la rhétorique. Et il n’avait pas le goût des combats de mots. Convaincre un imbécile ou un paresseux le fatiguait d’avance, et il renonçait souvent face à la difficulté. Il préférait garder son énergie pour des face-à-face plus décisifs. Pourtant, mince, il n’était pas inutile de se renseigner sur les extrémistes politiques et sur le trafic de produits.

Grâce aux babys de Babi, il ne perdit pas sa bonne humeur et appela Galin, son contact au Quai des Orfèvres. Il saurait, lui, taper aux bonnes portes et les ouvrir. Il mit du temps à trouver les dix chiffres nécessaires. Il tomba sur une secrétaire qui lui indiqua que le commissaire Galin n’était pas là. Il obtint son numéro de portable, qu’il devait avoir mais où, et tenta sa chance sur le 06. Il tomba sur un répondeur. « Rrgghh… Vincent ? C’est Jean-Jacques. Chautard. À Brive. Euh… Écoute, rappelle-moi. Quand tu peux. Merci ». Bof.

Il allait croquer dans son sandwich quand son téléphone sonna. Le fixe. Il décrocha et entendit la voix du gardien de permanence au Centre d’information et de commandement :

– Commissaire, M. le Maire souhaiterait vous parler. 

– Merde…
– Euh… Je vous le passe, Commissaire ?
– Hum… Allez…

Le planton, un rien désarçonné, effectua le transfert, mais il craignit de voir débarquer le boss en rage et de se retrouver en brigade de nuit jusqu’à la fin de l’année.

– Ah, Chautard ! J’étais au marché. Les gens sont fous ! Ça crise grave ! Il faut qu’on trouve quelque chose, il faut !

Grâce aux babys de Babi, le commissaire sut rester calme et calmer en partie son interlocuteur en lui montrant que le travail avançait, que la présence policière était considérable en ville et que nul habitant ne pouvait en douter. Le problème était sérieux, très sérieux, mais il lui semblait que la population pouvait comprendre une certaine discrétion dans ce genre d’investigations.

– Ah, Commissaire, je ne sais pas comment vous faîtes pour ne pas voir que les passions sont bien plus fortes que la raison !

Surtout quand on les excite, eut envie de rétorquer le policier, mais il s’abstint. Il parvint à raccrocher assez vite, sans avoir trop agacé, lui sembla-t-il, un homme dont la capacité à créer du stress et des complications était considérable. 

Après s’être restauré puis laissé aller à une sieste dans son fauteuil, le commissaire se rendit à l’hôpital. Il voulait à la fois montrer aux victimes de l’attentat de Bonus qu’on ne les oubliait pas et si possible les faire parler des quelques minutes avant l’explosion. Au cas où, pour être sûr, peut-être qu’un détail, une allusion…

Mais il vit des hommes et des femmes traumatisés au physique comme au moral, et il se dit qu’il n’avait pas le droit de les pousser plus avant dans leur mémoire, d’ajouter à leur cauchemar en les obligeant à revivre le moment où tout avait basculé. En même temps, il remarqua, chez certains tout au moins, qu’ils étaient soulagés de parler, surtout avec celui qui avait pour tâche d’arrêter ceux qui leur avaient fait tant de mal.

– Il faut trouver la raison de tout ça, lui dit une femme qu’on avait amputée d’une jambe. Si je comprends le sens, aussi absurde soit-il, je crois que je pourrai me remettre.

Un sens absurde ? Était-ce possible ? Il pensa à Camus, avec lequel on l’avait bassiné à l’école. Sartre, Camus, Foucault, Deleuze… ces soi-disant « maîtres » des Trente Glorieuses françaises, qu’avaient-ils apporté aux habitants de Brive-la-Gaillarde ? Et à présent, en 2011, y avait-il le moindre intérêt à les lire ? Camus était le « moins pire », c’est-à-dire le plus littéraire, c’est-à-dire le plus humain, mais tout de même.

Dans une autre chambre, un homme blessé à la tête et à l’épaule vit venir à lui le commissaire. Sa femme et sa fille étaient à côté de lui. Tout le monde se taisait. Le silence dura bien trente secondes, mais Chautard le remplit avec ses yeux de myope, par lesquels il s’efforça d’envoyer toute l’empathie dont il était capable. Oui, c’est injuste, oui c’est révoltant, oui c’est si bête, oui c’est insoutenable. Il acquiesça de la tête, se tourna vers la femme et la fille, ouvrit puis laissa retomber les mains. « Le désarroi ». La Montagne avait bien choisi son titre.

L’homme sur le lit finit par dire :

– Le monde est fou, Commissaire. Ne vous fatiguez pas. C’est perdu d’avance.

Chautard garda le silence. Il avait enregistré la remarque. Rare, se dit-il, qu’un homme victime d’un crime commis quelques jours plus tôt soit capable d’un tel calme, empreint à la fois de fatalisme et de sagesse. La révolte serait légitime.

Chautard réfléchit aux mots qu’il venait d’entendre et finit par répondre :

– C’est perdu, mais pas d’avance. On peut retarder les choses. Excusez-nous… de ne pas y être arrivé… en ce qui vous concerne.

Il rentra chez lui par le boulevard Gontran Royer, se demandant s’il avait bien travaillé au cours de cette semaine ou s’il n’avait rien fait. Bon sang, à quels défis on le soumettait…Mince alors.

Ce soir-là, le commissaire et son épouse devaient se rendre au théâtre, rouvert au printemps après trois années de travaux. Une représentation exceptionnelle était prévue avec deux monstres sacrés des planches françaises : Pierre Arditi et Fabrice Luchini. Chautard reconnaissait le talent des deux acteurs, mais l’idée d’aller s’asseoir au milieu de 700 personnes l’effrayait. La proximité, les regards, les questions, les odeurs… Un mois plus tôt, il avait néanmoins concédé ce plaisir à son épouse, qui trouvait « un charme fou » à Arditi et « du génie » à Luchini.

– L’un est beau et l’autre est drôle, c’est ça ?

– S’il me fallait choisir entre l’un et l’autre, j’hésiterais… taquina Sylviane.

– Au quotidien, Luchini doit être insupportable. Et la bonne conscience d’Arditi, qui a toujours l’air de s’excuser de ses privilèges, à la longue…

Comme il ne s’agissait que d’une soirée, et qu’une fosse les séparerait du beau et du drôle, le mari avait dit oui à sa femme. Mais les attentats de Bonus et de Self avaient remis en cause l’effort consenti. Comme Sylviane était intelligente et pas pleureuse, elle avait pris les devants :

– J’imagine que le commissaire chargé des enquêtes en cours ne se voit pas aller passer une soirée au théâtre avec son épouse…

– Rrrgghhh…

– Je comprends. Ça pourrait donner lieu à des interprétations dont tu n’as pas besoin. Ne t’inquiète pas. Je vais y aller avec Christelle. De bons acteurs et de textes de qualité ne peuvent lui faire que du bien. Et Pauline ne semble pas malheureuse de passer une soirée seule avec son Papa.

– Tu es… Merci. Euh… Si tu vois le maire, tu lui diras qu’il aurait dû saisir l’occasion de la réfection pour modifier la couleur du théâtre. Ce blanc, ça détonne à Brive. La pierre ici est blonde. C’est une erreur de ne pas avoir rectifié cette incongruité.

Sylviane Chautard voulait bien croire que son mari avait raison, mais lui et elle savaient qu’elle ne dirait rien, parce qu’elle ne se voyait pas prendre le risque de contrarier le maire, alors que la ville essayait de sortir de son ambiance de mort et de penser à autre chose qu’aux attentats.

Quand mère et deuxième fille furent parties – la première, Adeline, était à Bordeaux pour ses études –, le père et la troisième s’installèrent devant la télévision. Pauline se montra aux petits soins, demandant à son père s’il avait assez mangé, s’il voulait boire quelque chose, s’il voulait qu’elle éteigne ou allume une lumière. Elle aimait sentir son père assis à côté d’elle. Elle adorait ses commentaires devant des films ou des séries. Il disait toujours que la réalité des policiers était moins palpitante que ce que montraient le cinéma et la télévision. Elle rétorquait qu’à Brive ils n’avaient pas l’air de s’ennuyer – « T’as vu beaucoup de films avec des crimes aussi spectaculaires ? » – et que Plante, Le Rouque, La Teigne, La Duduche – « et sûrement d’autres que je connais pas » – étaient des « supers acteurs, sauf qu’en plus c’est pas des acteurs ».

Lui aussi se sentait bien sur le canapé. Il n’y avait sans doute aucun endroit où il aurait pu se sentir mieux, et il en était conscient. Sa fille aînée vaquait à son samedi soir d’étudiante, sa femme et la seconde se réjouissaient de beau jeu et de bons mots, lui et la dernière se serraient l’un contre l’autre devant une série qui les intéressait tous les deux.

Est-ce parce qu’ils étaient trop bien que le téléphone se mit à sonner ? Pauline s’exclama :

– Ah non ! On répond pas ! Un film policier, faut pas louper une minute !

– Y’a pas un moyen d’arrêter et de reprendre, avec la télécommande ?

– On sait pas faire !

– Alors va répondre. Si tu rapportes le combiné là, tu pourras au moins voir.

– Mais c’est sûrement pas pour moi ! C’est pas mon portable qui sonne.

– Ça peut pas être le mien non plus. Il sonne jamais. 

– Mais Papa, c’est le fixe !
– Ah…
– Bon, j’y vais !

Elle détala, glissa, attrapa, appuya, porta l’appareil à son oreille, « Allo, ne quittez pas ! », revint, et se jeta sur le canapé avec le combiné qu’elle tendit à son père. Celui-ci échappa puis récupéra l’appareil, et se demanda ce qu’il allait dire à sa belle-sœur ou à sa belle-mère. Mais ce n’était ni Catherine ni Belle-Maman. C’était Plante :

– Ah, Patron… C’est… Putain, c’est à peine croyable…

Une douleur vrilla le cœur du commissaire, et il crut qu’on resserrait un étau sur sa tête. Il sut instantanément que quelque chose de très grave avait encore eu lieu. C’était la première fois qu’il sentait Plante manquer d’assurance.

– Encore une explosion. C’est au théâtre…

Là, sa mâchoire se mit à trembler, sa vue se brouilla, et deux filets de sueur jaillirent de ses tempes.

– Patron, vous êtes là ?!
– Papa, ça va pas ?!
– …
Il avait posé le téléphone sur le canapé. Il regardait devant lui, pas la télé.
– Patron, vous venez ?
– Papa, ça a encore explosé quelque part, c’est ça ?
– …
– Papa ! Où est-ce que quelque chose a explosé ?!
Où. Où ? Là où ça n’aurait jamais dû exploser. Là où il était impensable que ça explose. Et pourtant si, c’était pensable. Oh, Seigneur Dieu !… 

Il parvint à se lever.

– Papa, où est-ce que quelque chose a explosé ? 

– Hein ? Au… Au… Au… marché.
– Au marché ? Mais y’a personne à cette heure ?! 

– Non… Il faut que j’y aille.

– Je peux pas venir avec toi, bien sûr ?

– Bien sûr. Je suis… désolé… de te laisser. On était bien.

– Oui.
– Tu… tu me raconteras la fin du film.
– Bof, maintenant tu sais… Je vais attendre Maman et Christelle. Le théâtre, c’est juste à côté du marché, elles ont peut-être entendu le truc.

– Ohrhghh… Je sais pas… J’y vais.

Et le père commissaire s’en alla. Ses dents se mirent à claquer. Il sentait que l’émotion l’avait envahi en quelques secondes et qu’il n’arrivait pas à raisonner. Grâce au médecin-écrivain David Servan-Schreiber, il savait que le liquide sécrété par la partie émotionnelle de son cerveau noyait les neurones et les synapses de la partie cognitive, qui ne répondait plus. Grâce au même, il savait que le moyen de retrouver un peu de lucidité était de rétablir sa cohérence cardiaque. Pour cela, il devait respirer en profondeur plusieurs fois d’affilée. Il prit cinq minutes, non une, trente secondes en fait, avant de démarrer sa voiture. Puis il recula, se mit dans le bon sens, et descendit vers le centre-ville en essayant de ne pas rouler trop vite.

Il parlait tout haut, tout seul, mélangeant le point de vue du professionnel avec celui du mari et père. « Oh, mes chéries… Pas vous, hein ? Pas vous ! Non. Bon sang, le théâtre ! Un truc culturel. Mes chéries, tu vois Syl, les acteurs, c’est dangereux. Les terroristes aussi. Ils nous ont eus ! Ils visent pas que les capitalistes, ces salauds ! J’ai pas pensé au théâtre, j’ai pas pensé… Où je vais, là ? Poussez-vous, poussez-vous, y’a urgence. Ma femme et ma fille sont… non. Non ! Et un samedi soir, même pas deux jours après l’autre. Là encore, ils nous ont eus. Inconsciemment, on s’est dit qu’ils marqueraient une pause, qu’il y aurait la trêve du week-end. Quel con ! Quelle erreur ! Quelle erreur, Tarchaud, quelle erreur ! Tu le sais, que ces mecs sont en guerre, tu le dis toi-même, que de plus en plus d’extrémistes et de désaxés ont déclaré la guerre à notre civilisation ! À la douceur du samedi soir, au théâtre, à la télévision avec ma fille… Est-ce qu’on s’arrête le week-end quand on est en guerre ? Est-ce qu’on laisse à l’ennemi le temps de se remettre entre deux attaques ? Oh misère… Syl… Oh Syl, pas toi je t’en prie, je pourrai pas. Et toi non plus ma Poupée, hein ? Oh non ! Non non non… »

Qu’allait-il trouver ? Plante n’avait rien dit de précis, mais il avait l’air retourné. Pas son genre. Il devait se préparer au pire. Mais comment pourrait-il être commissaire si sa femme et sa fille étaient touchées ?

Au Pont Cardinal, il laissa passer plusieurs véhicules de pompiers. Il s’engagea à leur suite avenue de Paris. Qu’allait-il trouver ? Il ne fallait pas qu’il claque des dents. Respire, Tarchaud, respire.

Il aperçut la foule qui sortait du théâtre et se déversait sur la place au-devant. Il ne distinguait pas encore les visages. Il ne vit pas de flammes. Il pénétra sur la place et se gara le moins mal possible. Il sortit et s’avança vers l’entrée du bâtiment. Il avait beau être à contre-courant, personne ne le reconnaissait, à cause de la nuit qui était tombée et de l’émotion qui habitait les fuyards.

– Sur la scène…
– Ça venait d’en dessous.
– Ils sont morts ?
– J’ai plein de poussière dans les yeux !
– J’entends plus rien…
– Ils veulent vider la ville !
– Demain, on part à la campagne.
– Les acteurs ont pris…
Ces paroles ni ne le rassuraient, ni ne l’inquiétaient, car sa raison fonctionnait mal. Il se faufila par un bord. Il pénétra dans le hall d’accueil. On sortait encore de la salle, via les deux portes dont les battants étaient ouverts. Où étaient-elles, mon Dieu ? Pourvu qu’elles soient sorties. Il voulait les voir.

Soudain, il pensa à ce qu’il avait entendu : sur la scène ! Or, les invités étaient toujours placés devant, près de la scène. Seigneur…

– Ah, Patron, vous êtes là !
C’était Plante. « Qu’est-ce que je ferais sans lui ? ».
– La bombe était apparemment sous la scène. Mais il y a beaucoup de fumée. Par miracle, l’incendie ne s’est pas propagé. Ils sont passés par les coulisses. On avait bien deux hommes à nous devant la porte, mais ils ont suivi des techniciens qui rentraient par là, et on y a vu que du bleu.

Le capitaine évitait d’humilier le commissaire en transmettant ses informations sans attendre les questions. 

– Il y a des blessés, mais pour l’instant pas de mort d’après ce que m’a dit Larinat, qui était là en tant que spectateur. Les deux acteurs sont bien amochés. La femme de Poisse est touchée. Et d’autres, que je ne connais pas. 

– Et ?…

Chautard n’osa pas poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il s’arrêta. Il n’avait pas le droit. Il était là en tant que policier. Chef des policiers. Il respira, il devait se reprendre, respirer. « David, aide-moi », se dit-il en pensant à Servan-Schreiber.

– J’y vais.

Il entra dans la salle, qu’il n’avait jamais vue. C’est Ducamp qui avait suivi ce dossier et participé à la commission de sécurité. Le volume le surprit. Pourtant, le volume était en partie occulté par un brouillard formé de poussière et de fumée. Certaines personnes allaient et venaient avec un mouchoir ou une manche de vêtement devant le nez.

Tout de suite, il entendit les pleurs. Et les cris, et les gémissements. Il crut qu’il allait se remettre à claquer des dents. Il distingua des pompiers et des civils penchés en divers endroits dans les allées ou sur les fauteuils. Plus il avançait, plus la concentration augmentait. Il avisa des hommes à lui. Il avança encore. Il comprit qu’il n’y avait plus de scène, puis vit que l’espace entre celle-ci et le premier rang était carbonisé. L’odeur de brûlé, et sans doute les particules, prenaient à la gorge.

Des pompiers et des ambulanciers arrivaient avec des civières, du matériel de défibrillation et de transfusion. Plante à l’entrée devait régler l’évacuation des uns et l’entrée des autres. Chautard se sentit vieux et inutile. Dépassé, il était dépassé. Complètement dépassé.

Soudain, il la vit. Il les vit. Oh Dieu ! Il crut que son cœur allait sortir de sa poitrine. Il pressa le pas. Sylviane était agenouillée auprès d’une autre femme dont elle tenait la main. Il l’avait aperçue parce qu’elle s’était relevée pendant quelques secondes, sans doute pour éviter une crampe. Christelle était blottie contre sa mère, elle la tenait par l’épaule, elle semblait terrorisée. Elle avait perdu dix ans d’un coup.

Il s’approcha, elle le vit et se précipita vers lui en pleurant de plus belle.

– Papa ! Papa, Papa, Papa…
– Ma chérie… Ma chérie…
Oh bon Dieu, il pleurait lui aussi. Il n’était plus commissaire, là, out. Père et fille s’étreignirent comme ils purent. Sylviane s’était retournée, elle avait vu son mari, mais elle n’avait pas lâché la main de la blessée.

Elle eut un sourire qu’il n’oublierait jamais : à la fois las et rassurant, aimant et lointain. Admirable, se dit-il, cette femme est admirable. Bien plus forte que moi, cent fois plus forte.

Il fit les derniers pas jusqu’à elle avec Christelle contre lui. Il mit la main sur l’épaule de son épouse et elle recouvrit sa main de la sienne.

– Tu n’as rien ?
– Ça va. Va, on a besoin de toi.
Il la fixa quelques secondes, pressa la main de Christelle, puis les laissa et remonta vers l’entrée. Maintenant, il pouvait redevenir lui-même et se remettre au travail.

À 23 h 30 – la bombe avait explosé à 21 h 35 – Chautard, Plante, Larinat le capitaine des pompiers, Boitillon le directeur de cabinet du préfet qui avait accouru, Spocik le directeur de cabinet du député-maire, Cathy Purville, la première adjointe, se retrouvèrent sur un bord du hall d’entrée redevenu calme. Un périmètre avait été dressé autour du théâtre et plus personne n’en sortait ou n’y entrait en dehors des forces de sécurité.

Ils purent établir un premier bilan. Trois blessés graves : Bernadette Poisse, la femme du sous-préfet, qui avait un poumon perforé et plusieurs fractures ouvertes ; Sylvain Déroudile, le maire-adjoint chargé de la culture, touché aux jambes et au visage, fractures ouvertes également ; Karim Kalem, le directeur régional des affaires culturelles, atteint au cou et au ventre, qui avait perdu beaucoup de sang. Le pronostic vital n’était pas engagé, mais on craignait de lourdes séquelles.

Une dizaine de personnes avaient des coupures profondes ou des brûlures importantes. Parmi elles, les deux acteurs (le tibia gauche d’Arditi était dans un sale état, Luchini crut un moment que sa main droite avait disparu) et la présidente de l’association Éco-Culture. Une vingtaine d’autres spectateurs étaient coupés ou brûlés de manière plus superficielle, mais assez tout de même pour être admis à l’hôpital, qui était donc saturé. Les cliniques des Cèdres et Saint-Germain furent mises à contribution, ainsi que le C.H. de Tulle.

(vendredi prochain : chapitre 6, Le commando)

Un commentaire

  1. Cher Pierre-Yves,

    Tu nous as déjà expliqué comment tu en es venu à écrire des polars. Veux-tu nous parler un peu de tes pairs, des écrivains du genre qui t’ont plu et inspiré ? As-tu connu toi aussi quelques coups de théâtre ?

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