Du style des assassins : chapitres 3 et 4

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Chapitre 3 – Du flic à retordre

Des emmerdes, onze morts et un magasin en crise. Car si le Bonus de Brive rouvrit le mardi 17 mai, sa fréquentation diminua de moitié. Chacun avait spéculé quant à l’effet de l’attentat sur les consommateurs : entraînerait-il la peur ou la curiosité ? L’indifférence ou la solidarité ? La peur, ou la prudence, semblait avoir pris le dessus. Il est vrai que les images montrées et les mots colportés, ainsi que les palissades qui condamnaient la zone de l’attentat et empêchaient les accès à toute une partie de la galerie marchande, ne créaient pas un climat propice à la consommation.

Certes, les exemples passés – comme celui de la FNAC de la rue de Rennes à Paris en 1986 – montraient qu’après une baisse de quelques semaines, le chiffre d’affaires retrouvait des niveaux habituels. On n’en était pas là et le cauchemar de Pierre Tillard, le directeur, continuait. D’autant que le cours de l’action Bonus dévissa de 20 % à la bourse de Paris le lundi 16, et de 13 % le mardi 17. Ce qui inquiétait le plus la direction et les actionnaires était le risque de perte de position dominante, et donc un pouvoir de pression moindre pour négocier avec les fournisseurs. C’est donc l’ensemble du groupe qui était atteint. Le responsable briviste, qui ne pouvait s’empêcher de s’attribuer la responsabilité du malheur – quel traumatisme caché payait-il, le pauvre, pour se flageller ainsi ? – n’excluait pas de mettre fin à ces jours.

Les obsèques, collectives, des victimes de l’attentat donnèrent lieu à une grand-messe dont la collégiale Saint-Martin de Brive commençait à avoir l’habitude. Faute de pouvoir agrandir l’édifice, on sonorisa la place noire de monde. Tout le centre-ville profita en direct des chants de la maîtrise des enfants de l’école Notre-Dame, des homélies de l’abbé Bedasse, de l’évêque de Tulle, de l’aumônier des commerçants, et de l’imam de la mosquée d’Objat – Mme Lorgha et ses filles étaient de confession musulmane, mais dans un geste d’œcuménisme réciproque, la famille avait accepté l’invitation qui lui avait été lancée pour une célébration commune.

Le mercredi 18 mai, on respirait un peu mieux. Et, la nature humaine étant ce qu’elle est, ceux qui n’étaient pas en personne touchés par l’attentat en parlaient plus comme un événement que comme un drame. Certains allaient jusqu’à penser : « Décidément, on ne s’ennuie jamais dans cette foutue ville… ».

Au commissariat, le briefing du matin était partagé entre l’enquête Bonus et le point sur des affaires qu’on ne pouvait appeler courantes parce qu’elles variaient sans cesse. Néanmoins, chaque jour apportait son lot de conduites en état d’ivresse, de violences conjugales, de vols plus ou moins réussis, de bassesses et de misères, et l’on retrouvait dans les actes isolés des caractéristiques permettant de les classer selon une typologie assez précise.

Les morts de l’hypermarché ne s’apparentaient à aucune catégorie connue. Il fallait donc tout inventer pour eux, et c’était un des soucis du commissaire Chautard : comment prendre cette affaire, dans quel ordre procéder, comment accumuler des informations sans se noyer ? Chatouilleux mais pas orgueilleux, le chef de la police de Brive avait appelé son contact au Quai des Orfèvres, le commissaire Vincent Galin, qui l’avait mis en relation avec un spécialiste du S.D.A.T. la sous-direction anti- terroriste, le commandant Bodif.

Le body avait eu le mérite de simplifier le problème :

– Vous cassez pas le cul avec les victimes, Chautard ! Elles n’ont aucune importance. Dieu me pardonne… Laissez tomber les enquêtes de proximité, les antécédents, les profils, on s’en bat les noix ! Sauf votre respect.

Il l’avait aussi compliqué :

– Dites-vous que le lieu a sans doute été choisi parce qu’il est fréquenté d’une part, parce qu’il est un symbole d’autre part. Il a donc une importance relative ; ce n’est pas forcément le Bonus de Brive qui était visé. Mais par exemple l’établissement d’une marque qui abuse de sa taille auprès des fournisseurs et des consommateurs. Peut-être aussi en raison des conditions de travail du personnel. Sur le personnel, vous devez vous poser la question de la complicité : fallait-il une complicité interne pour réussir cela ou pas ? Le problème pour vous est que c’est la galerie marchande qui a été touchée, donc avec plusieurs commerces indépendants.

Chautard tapait sur son ordinateur les mots qui lui paraissaient les plus significatifs parmi ceux qui sortaient du haut-parleur téléphonique :

– Si ces cons avaient eu des caméras de surveillance, on aurait déjà arrêté les coupables ! Bon Dieu, les Anglais ont montré que c’était efficace, non ? Enfin ! Faut lancer un appel à témoins. On sait jamais. En sirotant un café ou en bouffant un sandwich, y’a peut-être des gus qu’ont remarqué quelque chose. Vous me direz que ceux qui ont remarqué quelque chose sont sous morphine à l’hosto avec des tuyaux dans le nez…

– On a commencé à les interroger…

– Lancez quand même un appel à témoins, pour les valides. Y’a toujours des chochottes qui attendent de se faire prier pour dire ce qu’elles ont vu. Vous aurez 99 tocards, mais vous dégoterez peut-être un zig intéressant. Toute façon, au final, c’est le labo qui compte. L’heure est à la chimie, Chautard, à la chimie et à la biologie ! Et je parle pas que du travail de la flicaille. Encore quelques années, et on modifiera les hommes avec des capsules et des cellules.

Après avoir raccroché, Chautard relut les mots qu’il avait tapés. Il retint qu’il ne fallait pas perdre de temps à creuser le passé des victimes. Il s’en doutait un peu, mais sa formation et son expérience de flic le poussaient de ce côté-là : « Tant qu’on ne sait pas qui est le coupable, on ne lâche pas la victime », disaient ses maîtres. Il retint le lieu choisi comme symbole. Ça, il avait plus l’habitude, même si, en 2008 et 2009, c’était davantage les individus que les lieux qui étaient symboliques. Il retint l’appel à témoins. Il devait le reconnaître : il n’y avait pas pensé. L’interrogatoire des blessés en revanche avait commencé, et c’est un point dont on discutait ce mercredi 18 au matin dans son bureau.

Il y avait là le capitaine inspecteur Germain Plante, baraqué, grande gueule et meneur d’hommes, le responsable opérationnel de la police briviste ; Jean-Yves Ducamp, « inspecteur » lui aussi mais désormais commandant, grand et mince, policé, plus cérébral que physique, responsable administratif de la maison ; Patrick Darmon, lieutenant, grassouillet, bonne pâte, se fichant des préséances, disponible et polyvalent ; Guy Flandin, lieutenant lui aussi, sec, nerveux, ambitieux et angoissé, toujours en quête d’approbation et de reconnaissance : Dominique Dru, Dominique au féminin, surnommée La Duduche, grande bringue empêtrée dans son corps, mais qui savait obtenir le respect, remarquable d’intuition et de ténacité. À ce staff s’ajoutaient parfois, et c’était le cas ce matin-là, le brigadier-major Rebil, chef de l’unité technique, chauve et rond, ainsi que tel ou tel agent selon les apports potentiels de chacun aux affaires en cours.

On se tenait debout, ou appuyé contre un mur, un meuble, un bureau. Le commissaire s’asseyait parfois dans son fauteuil, d’autant qu’il prenait des notes sur son ordinateur, et permettait à ceux qui le désiraient de le faire sur les sièges réservés aux visiteurs, qui n’étaient que deux. Cette absence de confort et de formalisme évitait l’endormissement et incitait chacun à aller à l’essentiel. Chautard avait lu le journal Le Monde pendant un temps, et il avait retenu que la conférence de rédaction du journal se déroulait toujours ainsi, sur pieds.

Le premier point qu’abordèrent le commissaire et ses hommes fut le témoignage des blessés. Dru et Flandin, qui fonctionnaient souvent en binôme malgré leurs caractères opposés, s’étaient chargés des visites à l’hôpital.

– Outre leur colère ou leur incompréhension, ils ne nous ont rien donné d’intéressant, dit La Duduche. Ils n’ont rien remarqué de suspect, aucun comportement ou objet qui pourrait nous indiquer a posteriori qu’un attentat se préparait.

– J’ai quand même vu un homme, dit Flandin, qu’on va peut-être devoir amputer de la jambe, penser qu’un gars bourré qui se baladait avec un sac et une bouteille dans la galerie marchande pourrait être à l’origine du truc. Selon lui, il aurait pu simuler son ivresse.

– Quelqu’un a signalé ce type ? demanda Chautard, en se tournant vers Darmon, qui lui s’était attelé toute la journée du mardi à interroger les commerçants de la galerie.

– Oui, exact, confirma la bonne pâte en feuilletant un cahier qu’il avait apporté. Deux ou trois fois, il me semble… Attendez. Voilà : la responsable du salon de coiffure. « Il y a juste eu un ivrogne qu’on a dû faire déguerpir, car il entrait et restait là à regarder les clientes ».

– Est-ce qu’elle a dit qu’il sentait ? demanda Plante.
– Euh, non, je crois pas.
– T’aurais dû demander.
– Attends. Bougez pas… Là. La boutique de chaussures. « Un alcoolique est entré dans le magasin. Comme il ne faisait rien, je lui ai demandé de partir. Il revenait, alors j’ai appelé mon voisin d’en face, chez Brice. Il m’a aidé à le faire partir. Il puait, une horreur ! ».

– Y’a donc peu de chances que ce soit lui, souligna l’inspecteur. Si c’était un faux bourré, il n’aurait pas pué.

– Vous avez un troisième témoignage ? demanda le boss. Quelque chose qui nous permettrait d’écarter cette piste ?

– Je crois, oui, reprit Flandin en tournant ses feuilles. La parfumerie, au bout de la grande allée. Écoutez. « C’était quelques minutes avant l’explosion. Un homme genre clochard, avec un sac et une bouteille, est entré chez nous. Il s’est mis à toucher et renifler les flacons. J’ai pas eu besoin d’appeler la sécurité, mais on s’y est mis à trois avec mes vendeuses pour le faire partir. Il était pas méchant, mais c’était une infection. Dans une boutique comme la nôtre, vous comprenez… ».

– Bon, si c’est un clochard, on peut laisser courir.

– D’autant que, si c’était lui le poseur de bombe, il n’aurait sans doute pas cherché à se faire remarquer comme ça.

– Exact.
Ils passèrent ensuite aux résultats des analyses. C’est le major Rebil qui s’y colla.
– Au niveau de l’explosif, le labo de la préfecture de Paris nous a dit qu’il s’agissait de TATP, autrement dit de triacétone triperoxyde. C’est un mélange à base de peroxyde d’hydrogène et d’acétone, auquel on ajoute de l’acide sulfurique.

– Ça nous renseigne sur l’utilisateur ? demanda Plante.

– Pas vraiment. Parce qu’on peut acheter ces produits dans le commerce, sachant quand même que le peroxyde d’hydrogène se trouve sous forme d’eau oxygénée, il faut donc le purifier, ce qui n’est pas si simple.

– Qui se sert de TATP, d’habitude ?

– J’ai fait une petite recherche rapide. En France, il a été utilisé en 2004 dans l’attentat contre le préfet Dermouche, le premier préfet issu de l’immigration. En 2008, le TATP a blessé six étudiants qui essayaient d’en fabriquer dans une chambre de Montpellier. Et à la même époque, on en a trouvé trace dans les attaques contre les radars automatiques.

– Les groupes terroristes s’en servent aussi ? demanda Ducamp.

– Oui, Commandant, c’est bien là le problème. Les djihadistes l’utilisent beaucoup, surtout les kamikazes. Il a servi pour l’attentat de Casablanca en 2003, d’innombrables fois au Proche-Orient, ainsi que dans les attentats de Londres en 2005. Certains mouvements violents d’extrême gauche, comme la mouvance anarchiste autonome, en ont fait usage également.

– Merde, dit Plante. Ça fait pas notre affaire.

– Oui, si n’importe qui peut en fabriquer et qu’il est souvent utilisé, ponctua Duduche, ça ne nous donne pas de piste particulière.

– Sur la mise à feu ?… suggéra Chautard, qui laissait le plus possible ses hommes parler et réagir. Non seulement ça leur faisait du bien, mais en plus il s’était rendu compte que certains mots qu’il entendait l’aidaient à se poser les bonnes questions.

– Vous savez qu’on avait trouvé un cadran de montre sur la scène de crime. Il n’a en fait rien à voir avec la bombe. Ici, c’est un téléphone qui a déclenché le bazar.

– Un téléphone ? Comment ça ?

– Les ondes. L’émetteur envoie des ondes au récepteur, qui déclenche le détonateur.

– C’est pointu comme mise à feu ? Ça peut se fabriquer à la maison ?

– Pour un électronicien, ça ne doit pas poser de problèmes. Il suffit de bricoler des détonateurs, qui peuvent être utilisés pour tirer un feu d’artifice ou pour faire sauter des rochers dans des carrières par exemple.

– Et ces détonateurs se trouvent facilement ?

– Quelques clics sur internet, et on vous en livre un dans les 24 heures.

– On a un moyen de retrouver la communication entre les deux numéros ?

– Nous avons demandé à Écully (laboratoire de la police technique et scientifique). Mais si on n’a pas le récepteur, c’est quasiment impossible. Il y a trop d’appels passés depuis le relais qui couvre Bonus et sa zone.

– Et vous n’avez pas retrouvé de morceau de téléphone dans les décombres ?

– Malheureusement non. Pas de carte Sim, pas de numéro d’appareil.

Il y eut un silence après ces informations. Flandin, Plante, et même Darmon et Duduche, auraient bien bu un café, mais il n’y en avait pas. Le commissaire en proposait rarement, alors qu’Annie Farme ou le brigadier Leroux se dévouaient toujours avec empressement. Mais le boss trouvait que chacun passait déjà assez de temps devant la machine, et il n’aimait pas le bruit des déglutitions à côté de lui.

C’est Ducamp qui relança :

– Comment est-ce qu’on peut interpréter le fait qu’il n’y ait pas eu de revendication ?

Le commandant avait le don de refroidir une atmosphère. Il était bon et intelligent, mais il y avait quelque chose dans sa voix, son ton et son attitude qui mettait mal à l’aise ceux à qui il s’adressait. Il le sentait et il en était gêné lui-même. 

Bonne pâte, Darmon lui vint en aide :

– Il me semble, Commandant, que ça écarte les islamistes : ils revendiquent toujours. De même que les séparatistes, corses ou basques.

– C’est pourtant eux qui utilisent le plus le TATP, si j’ai bien compris… dit Flandin, qui avait du mal à rester en place et se cognait aux murs.

– Oui, précisa Rebil, ils l’utilisent, mais ils peuvent aussi le vendre. Y’a un trafic d’enfer entre tous les terroristes. Et je répète que ça peut se fabriquer assez facilement.

– Revenons à la revendication, siffla Plante. Je poserai ta question autrement, Jean-Yves : est-ce que c’est un bon ou un mauvais signe ? Ce silence des terroristes…

– Si l’attentat n’est pas revendiqué, ça montre au moins une chose, dit la Duduche : il ne s’inscrit pas dans un cycle existant. C’est quelque chose de nouveau. D’isolé.

– Tu veux dire qu’il proviendrait d’un groupe inconnu à ce jour ? interrogea Flandin, qui avait l’habitude de faire le complément de sa collègue.

– D’un groupe ou d’un individu. Il a fait ça pour une raison qu’on ignore, mais il estime que le boulot est fait et il a rien d’autre à dire.

– Dans ce cas, ça veut dire qu’il voulait se payer Bonus… dit Plante.

– Bonus, ou un des quatre magasins touchés.

Le commissaire écoutait ses gens avec attention. Et repensait en même temps à ce que lui avait dit le commandant Bodif, le spécialiste de la sous-direction antiterroriste : le Bonus de Brive pouvait avoir été choisi comme symbole. Si tel était le cas, alors on avait affaire à quelqu’un qui dénonçait quoi : la folie de la consommation ? Les prix trop élevés en grande surface ? L’étranglement des fournisseurs ? L’exploitation du personnel ? Possible, mais vers qui se tourner alors ?

– C’est vrai, reprit Plante. Ce n’est peut-être pas Bonus qui était visé, mais un des magasins de la galerie marchande. Les deux plus près de la bombe étaient le truc de café, la brûlerie, et la boutique de téléphonie. Faut peut-être qu’on creuse ça aussi. Tu les as vus, Darmon ?

– Eh non, puisqu’ils sont fermés.
– Patron, vous en pensez quoi ?
Le patron pensait qu’en effet il fallait voir si ces deux commerces pouvaient avoir été l’objet de rancœurs ou de contentieux susceptibles d’entraîner un acte désespéré.

– Darmon, vous voulez bien vous en charger ?
Le lieutenant acquiesça. Le commissaire résuma :
– Je retiens de notre échange que nous avons sans doute affaire à quelque chose qui diffère des attentats… rrrghh… classiques. Mais qu’il s’agit quand même d’un attentat, à savoir que les victimes ne sont pas choisies individuellement, mais pour ce qu’elles représentent, en l’occurrence des consommateurs, ou en raison du lieu qu’elles fréquentent, à savoir un temple de la consommation. Creuser le passé des victimes ne nous apprendra rien, et je vais suggérer au juge Florent d’arrêter les interrogatoires de ce côté-là.

– Et les blessés, Patron, on arrête ? demanda La Duduche.

– Oui, puisque vous avez déjà fait un premier tour et qu’il n’a rien donné. Je suggère qu’on s’oriente dans les directions suivantes :

… le personnel de Bonus. Flandin et Dru vous pourriez vous en charger. Chercher à connaître à la fois les conditions de travail, l’histoire de l’établissement de Brive, les conflits éventuels, passés ou présents, entre salariés et direction ;

… Darmon, vous procédez de même pour les deux boutiques proches de la bombe ;

… Ducamp, si vous voulez bien, vous lancez un appel à témoins, dans toute la presse locale. Appel qui visera plutôt les personnes qui sont venues à l’hypermarché le vendredi après-midi et qui en sont reparties avant ou après l’explosion. Et vous suivez les réponses. On ne sait jamais ;

… Rebil, en lien avec Ramond à Limoges et les gars du labo de Paris, vous continuez à faire parler les débris.

– Oui Commissaire, ajouta ce dernier. On recherche encore des empreintes, du sang, ou même ce qui entourait la bombe, tout ce qui peut nous permettre de remonter à un être humain.

– Vous, Plante, j’aimerais bien que vous alliez faire un tour en Haute-Corrèze, à Tarnac. Essayez de voir un peu comment vivent ces gens qu’on a accusés d’avoir voulu faire dérailler un TGV. Rrghh… Que font-ils de leur journée ? Combien sont-ils ? Soyez discret. Au pire, faites- vous passer pour un journaliste. Mais pour l’instant, ne leur parlez pas directement. S’ils sont impliqués, ça pourrait leur mettre la puce à l’oreille.

Ainsi s’acheva le briefing du mercredi 18 mai au matin. Le commissaire allait, lui, creuser via internet et ses contacts au Quai des Orfèvres l’historique des attentats en France. Et il allait s’attaquer à deux autres affaires qui l’inquiétaient : des actes de barbarie commis contre une jeune fille par des garçons à peine plus âgés qu’elle, et un trafic de faux permis, qui prenait des proportions inquiétantes et permettait à des criminels de la route de reprendre leur conduite assassine. Et puis il devait assumer tout le côté relationnel lié à ses fonctions, qui lui prenait beaucoup plus de temps qu’il ne le souhaitait : relations internes, relations extérieures, relations avec la justice, la préfecture, la mairie (la presse, il ne voulait pas en entendre parler). Ducamp avait beau être une aide précieuse, ces relations envahissaient ses journées et l’empêchaient de se consacrer plus à fond à ce qu’il considérait comme son travail : arrêter les malfrats et, mieux encore, les empêcher de nuire.

––––––––––

La station Self du boulevard Brune attirait en moyenne 450 véhicules par jour. En admettant que chaque automobiliste mette pour 50 € de carburant dans son réservoir, on arrivait à des chiffres d’affaires journalier de 22 500 €, mensuel de 675 000 €, annuel de 8 100 000 € ! Un total d’autant plus colossal que les frais de personnel étaient réduits à… zéro ! Depuis cinq ans en effet, les six pompes étaient automatisées, les cartes bleues des clients travaillaient toutes seules. Même la boutique avait été remplacée par des distributeurs de boissons et de friandises. Un nettoyage sommaire deux fois par semaine, un suivi à distance du niveau des cuves, un remplissage tous les trois ou quatre jours, suffisaient à faire tourner cette machine à cash.

C’était en début, en milieu et en fin de journée que la fréquentation était la plus importante. Les matinées et les après-midi étaient plus calmes. Entre 21 heures et 7 heures, on ne comptait guère plus de 40 véhicules en tout. Entre minuit et cinq heures, souvent il n’y avait personne. Parce que peu nombreux étaient ceux qui circulaient dans cette tranche, et parce que, même située en ville au cœur d’une zone d’habitations, la station avait quelque chose de vaguement inquiétant quand on s’y retrouvait seul dans la nuit.

Le vendredi 20 mai à 2 h 12 du matin, un homme s’arrêta pourtant à la station du boulevard Brune. Il stationna le long de la pompe n° 2, au centre de la surface couverte par le toit métallique. Il descendit de voiture, introduisit sa carte bleue dans la fente. Il avait peut-être choisi cette pompe plutôt qu’une autre parce qu’il pleuvait, et qu’il aurait pu être mouillé s’il s’était mis du côté de la route. Ou peut-être n’avait-il pas réfléchi et s’était-il glissé là sans y penser.

Dès qu’il avait quitté le boulevard pour s’engager au milieu des pompes, un autre homme, lui accroupi à l’angle de la station et de l’avenue du Maréchal Leclerc, avait blêmi. « Merde ! Quel con ! ». Si la bagnole était arrivée quinze secondes plus tôt, il aurait pu surseoir à son geste. Mais c’était trop tard désormais. Il regarda devant lui. La gaine de tuyau noir courait jusqu’aux pompes. Et à l’intérieur de la gaine, se trouvait la mèche. Qu’il avait allumée. Et qu’il ne pouvait plus éteindre.

Il se retint pour ne pas crier : « Barre-toi, ça va sauter ». Mais c’était trop dangereux. Il risquait de se démasquer et de compromettre l’opération. Il risquait aussi de perdre la vie s’il s’avançait vers le lieu de l’inévitable déflagration. Après un dernier regard, et un dernier appel muet, il s’éloigna, en vitesse.

Le client qui avait introduit sa carte bleue dans le distributeur de la pompe n° 2 n’eut même pas le temps de taper les instructions qu’on attendait de lui. Soudain le sol se souleva, le feu et les pierres jaillirent, des morceaux de métal se dispersèrent dans l’air et pénétrèrent dans sa chair comme des dents et des lames dans un gâteau à la crème. Au moins Julien Delpont, 29 ans, serveur au pub Le Shamrock, n’eut-il pas le temps de réaliser ce qui lui arrivait. On retrouva son corps transpercé au pied du distributeur de Coca, qui avait lui aussi subi de graves dommages. À vrai dire, la station avait à peu près disparu : les pompes n’existaient plus, le sol était un cratère que ne recouvrait plus un toit qui semblait s’être volatilisé. Il ne restait du tunnel de lavage que les rouleaux, qui brûlaient. Plus grave, la chaussée du boulevard était cassée en mille morceaux sur une bonne trentaine de mètres, comme la croûte d’un nappage au chocolat qu’on aurait fait tomber. Toute circulation y était impossible. De l’eau se mit à couler, du gaz à siffler. Les voitures garées derrière la station, sur le terrain vague à côté de l’ancien collège Saint-Joseph, reçurent des éclats qui cabossèrent les carrosseries et cassèrent les vitres. Les quelques véhicules qui étaient stationnées sur le boulevard se soulevèrent comme des ballons gonflables avant de retomber comme des masses dans le fracas. Et toutes les fenêtres des maisons et appartements face à la station, boulevard Brune et avenue du général Leclerc, volèrent en éclats. 

Comme tous les occupants étaient couchés, on ne déplora que des dégâts matériels. Mais il y eut autant de crises d’hystérie que d’états de choc à la vue du quartier dévasté et des flammes qui sortaient de la terre en fusion.

L’artificier entendit l’explosion alors qu’il était déjà au niveau de la Maison des syndicats, à 80 mètres de la station. L’onde fut telle qu’il lui sembla qu’un courant électrique le traversait de part en part. Il croisa à pied l’avenue Poincaré, alla jusqu’au bout de la rue Jean Fieyre et monta dans une voiture stationnée avenue Alsace-Lorraine, côté passager. Il attendit que la voiture ait roulé une centaine de mètres avant de dire au chauffeur.

– C’est fait. Mais y’a un problème
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire qu’un con est arrivé alors que j’avais allumé la mèche.
– Merde. Il est cané ?
– Je suis pas resté pour voir, comme tu t’en doutes. Mais s’il est vivant, moi je suis Jésus-Christ.
– Écoute Georges, tant pis. On savait qu’il pouvait y avoir de la casse. On l’avait anticipé.
– On n’avait pas anticipé onze morts à Bonus !
– Non, mais il pouvait y en avoir plus ici. Ça équilibre. 

– Bordel Ron, comment tu peux dire ça ?
– Calme-toi. Je vais appeler Adrien. Et on se voit demain comme convenu.
– Putain, je savais bien qu’il fallait attendre 3 heures ! À 3 heures, on n’aurait pas eu de problèmes !
– Qu’est-ce que tu racontes : tous les étudiants friqués font la fête dans la nuit du jeudi au vendredi ! Une bagnole de quatre jeunes aurait très bien pu s’arrêter à 3 heures du mat ! Allez, je te dépose, tu prends un truc pour dormir et tu te couches. Tu as fait le boulot, bravo.

––––––––––

Les hommes du major Rebil et du commissaire Ramond n’eurent cette fois pas besoin des laborantins de la préfecture de Paris pour déterminer le mode de mise à feu :

– Des mèches de pétards ! Tressées sur 25 mètres et recouvertes d’une gaine en plastique noire collée au sol avec du Néoprène ! On pourrait croire à une blague de gosse !

– Sauf qu’il y a un mort !
– Et à peu près trois millions d’euros de casse !
– Les pompiers ont mis deux heures à éteindre tous les feux.
– Y’a plus de gaz et plus d’eau dans tout ce secteur de la ville.
– Comment vous avez fait pour retrouver ces bouts de mèches et être sûrs que ce soit ça qui ait fait sauter le truc ? 

– Parce qu’on est bons, mon colon !… En fait, au début du trajet de la mèche, le goudron n’a pas trop bougé. On a donc trouvé la gaine et les traces de brûlure sur le sol.
– Et comment a-t-on introduit la mèche dans les cuves ? 

– Ça, on n’en est pas encore sûrs, mais sans doute par une des vannes qui y conduit. Elles ne s’ouvrent théoriquement que grâce à un cadenas à code, mais ça n’a pas été un problème pour nos joyeux drilles.

– Il a quand même fallu la poser cette mèche, et la coller cette gaine ?

– Ils ont dû faire ça tranquille entre 1 et 2 plombes du mat. Y’a personne à cette heure.

– Et les caméras ?

– Il y en avait deux. Elles ont bien sûr disparu dans l’explosion. Mais la direction de Self n’a rien remarqué d’anormal au cours des derniers jours. Ils nous ont confié les enregistrements. Ça sera long, mais on va s’y coller.

– Les voisins n’ont rien vu ?

– Rien. Tous dormaient, sauf un qui regardait la télé et un qui lisait dans son lit. C’est un quartier résidentiel.

– Vous voulez dire vieux ?

– Si vous voulez. En plus, la zone où a été tendue la mèche est suffisamment éclairée pour qu’on puisse s’y activer sans lampe de poche, et pas assez pour que l’on voie quelque chose de loin.

– Les rares clients qui sont passés entre 1 heure et 2 heures ont pu remarquer quelque chose ?

– Grâce aux numéros de cartes bleues, on va essayer de retrouver ces clients, on va même remonter jusqu’à 23 heures.

– On sait s’il y en a eu beaucoup ?

– Les ordinateurs des pompes sont nazes, mais les infos ont été transmises. Aux banques concernées, mais aussi à un central de la compagnie. Il y a eu neuf clients entre 11 heures et minuit, cinq entre minuit et une heure, trois entre 1 heure et 2 heures. Et puis un à 2 h 12. Le malheureux. Un serveur du Shamrock…

– Ils auront peut-être l’idée de se manifester eux- mêmes.

– Il faut quand même lancer un nouvel appel.

– De toute façon, les journalistes guettent le moindre de nos propos pour le reprendre.

– Qu’est-ce qu’on leur dit, Patron ?

– Rrgghhh…

Tel était le fil de la conversation en ce vendredi 20 mai à 14 heures. La « conférence de rédaction » dans le bureau du commissaire avait été reportée à l’après-midi en raison des événements de la nuit et de la mobilisation sur le terrain avant même que l’aube n’apparaisse. Au staff policier, s’était ce jour ajouté le juge Michel Florent, que l’on aimait bien, et qui, en raison du rôle ambigu du magistrat instructeur, n’était pas mécontent d’être considéré comme un policier, c’était plus simple.

Une question et une réponse avaient germé en même temps dans les esprits :

– Les deux explosions sont liées, bien sûr ? demanda Plante en marquant à peine l’interrogation.

Ducamp, commandant alors que Plante n’était que capitaine, se crut autorisé à répondre :

– Il faudrait demander à Serge (Pottier, l’informaticien mathématicien de la maison), mais la probabilité que deux catastrophes pareilles se produisent à un intervalle si rapproché sans qu’il y ait un lien entre elles, alors qu’il n’y a jamais rien eu de tel, est infinitésimale.

La phrase n’était pas si compliquée que ça, mais elle parut obscure à ceux qui l’entendirent. Plante en profita. 

– Pour toi, la preuve vient donc du fait que le contraire de ce que nous pensons est invraisemblable ? reprit l’autre inspecteur, qui ne perdait jamais une occasion de montrer qu’il n’était pas qu’un gros bras chef de gros bras. Et que le véritable second de la maison, c’était lui,

pas cet administratif réfrigérant.
– Je ne prétends pas que c’est une preuve, au sens juridique du terme. Simplement une déduction logique.

Chacun sentait bien que Ducamp était dans le vrai, mais qu’en effet le dire ne suffisait pas. Plante mit un coup de pied dans le fauteuil où s’était assis Darmon afin qu’il lui cède sa place cinq minutes.

– Si on essayait de voir ce que ces deux événements ont en commun ? dit La Duduche. Ça nous donnerait un peu de concret et nous permettrait d’orienter nos recherches.

Et comme elle était femme, bienveillante et intelligente, la lieutenant préférée du commissaire donna une première réponse à sa question qui en appelait plusieurs, une seule pour lancer l’échange sans monopoliser la parole :

– Le premier lien, c’est l’explosion, qui n’est quand même pas quelque chose de si courant, même dans le monde du crime et des faits-divers.

– Ouais, dit le major Rebil. Et qui est un truc qui provoque des destructions massives, sans parler des dégâts collatéraux…

– On n’est pas en guerre quand même, dit Flandin angoissé.

– Ah ben je sais pas ce qu’il te faut ! Si, mon gars : ces mecs-là nous déclarent la guerre. Une guerre où ils tirent dans le tas, en plus !

Le juge Florent, qui occupait le second fauteuil « invité », adorait ces cerveaux et ces egos de flics qui se mesuraient. Comme le commissaire, qui tapait sur son ordinateur en écoutant ses collaborateurs, il ne disait pas grand-chose. Mais il se sentait bien. Si la nouvelle réforme de la justice était adoptée et que l’on supprimait le juge d’instruction, il tenterait peut-être d’intégrer la police. Ce que lui avait d’ailleurs suggéré son ami Chautard lors de leur première enquête commune, deux ans plus tôt. Sur le moment, il avait trouvé ça irréaliste, mais maintenant… D’autant que Clara, sa fiancée, kinésithérapeute et titulaire de l’équipe de France de hand-ball, était une intrépide qui saurait apprécier l’orientation, disons virile, de la carrière de son futur époux.

– Attends, reprit Flandin en avalant le bout d’ongle qu’il venait de ronger, y’a quand même une différence dans les destructions, ou les dégâts comme tu veux : à Bonus, c’était le jour, en pleine affluence, donc les mecs étaient sûrs de faire un carton !

– Et ils l’ont fait…

– Ouais. Là, à Self, ils font péter le truc à l’heure où la station est la moins fréquentée. Un pauvre type s’est trouvé là au mauvais moment, mais ils avaient toutes les chances de toucher personne. Ça fait donc une différence, pas un point commun entre les deux affaires.

– Il y a des différences et des points communs, dit Ducamp, sentencieux sans vouloir l’être.

– Je vois un autre point commun, renchérit Plante. Bonus et Self sont deux des plus grosses sociétés du CAC 40.

– Oui, ajouta Darmon, qui pensait à la même chose mais luttait contre le sommeil, elles sont toutes les deux souvent montrées du doigt pour leurs bénéfices et les rémunérations de leurs actionnaires.

– Vous voulez dire qu’on aurait affaire à du terrorisme économique ?

Cette expression de La Duduche flotta dans l’air un moment. Du terrorisme économique. Ben oui, c’était possible. En tout cas, ils devaient se rendre à l’évidence : Brive venait d’inventer une nouvelle forme de terrorisme. 

– Ça veut dire quoi, pour nous ? demanda Rebil. Qu’il faut chercher à l’extrême gauche ?
Le commissaire intervint :
– Plante, vous avez été à Tarnac, hier je crois ? Qu’est-ce que ça a donné ?
– Pas grand-chose, Patron. Je rappelle pour ceux qui n’ont plus ça en tête que c’est à Tarnac, en plein plateau de Millevaches, que vivent, ou que vivaient cinq des dix interpellés le 11 novembre 2008, dans le cadre d’une enquête sur le sabotage d’une ligne T.G.V., sur un tronçon de Seine-et-Marne. La plupart ont été assez vite libérés, mais celui qui serait le chef, ou le meneur, est resté plus de six mois en détention provisoire. Vous savez comme moi que de sérieux doutes ont été émis sur la procédure, et qu’aucune preuve tangible n’a été apportée. Une requête en annulation a d’ailleurs été déposée par les avocats, mais elle a été rejetée par la cour d’appel en octobre. Une reconstitution en janvier n’a pas permis d’avancer. Rien de nouveau depuis, à ma connaissance.

– Au village, est-ce qu’il y a encore du monde ?

– Si on peut dire. C’est pas vilain. Les pierres sont belles, il y a des chênes bicentenaires et des jolies fontaines, un bon restau, quoiqu’un peu cher pour un flic, mais c’est pas grand. Meymac, et même Bugeat, ce sont des métropoles à côté ! Je me suis renseigné : y’a 320 habitants de recensés dans le bled. Et dans le bourg, si y’en a 80, c’est le maximum. Le reste est disséminé dans la campagne, au milieu des landes et des douglas. Le moral qu’il faut pour tenir là-haut…

– Eh, je suis de là-haut, Germain, dit Darmon. De Peyrelevade. Et j’ai le moral !

– Parce que t’as eu la bonne idée de venir à Brive.

– Je sais pas si c’est une aussi bonne idée que ça… Mais continue.

– Bref. Avant qu’ils soient arrêtés, les gauchistes – faute de mieux on peut les appeler comme ça –, cinq vivaient en colocation dans deux appart au-dessus de la mairie, cinq autres dans une ferme à trois bornes du bourg, à élever de chèvres et planter des navets. Le meneur, avec deux autres, il tenait l’épicerie du village. Enfin ça s’appelle « magasin général »…

– Il est toujours ouvert ? demanda Flandin. C’est encore eux qui le tiennent ?

– Un peu que c’est ouvert ! Je suis entré pour voir. Ça fait bar, et ils font des repas. Ils livrent aussi, à domicile. J’ai vu quatre mecs et une nénette, dont un Allemand, la trentaine. Ça fait assez communautaire. Ils fument des roulées, ils ont des boucles, des tongs…

– Mais ils vivent tous là-dessus ? questionna La Duduche.

– Oh, y’a sûrement les allocations de l’État et les sous de Papa Maman. Faut pas imaginer des pauvres types ! Y’a des fils de médecins, de profs… Et quand on les a arrêtés, pour le truc du T.G.V., ils roulaient en Mercedes.

– Ils passent bien, dans la population ?

– Oui, j’ai l’impression. Ils mettent de l’animation, ils apportent des services. Il paraît qu’ils reçoivent des étrangers de temps en temps. Ils font des soirées rock, des échecs. Y’aurait un peu moins de monde depuis l’affaire, mais ça continue.

– Mais, c’est quoi leur truc ? demanda Rebil. C’est des peace and love ou des kamikazes ?

– Écoute, plusieurs ont quand même été inculpés d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

– Mais ce TGV, ils voulaient le faire dérailler, ou pas ?

– Je t’ai dit : eux jurent que non, et l’enquête n’a pas abouti à grand-chose. Selon les avocats, la reconstitution du début de l’année n’a pas été probante. Mais selon l’accusation, ils ont bien stationné près des voies pendant une vingtaine de minutes sur la commune de Dhuisy, un peu après 4 heures du mat dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, et un TGV a failli dérailler à 5 heures, parce qu’un crochet constitué de fers à béton avait été placé là. Avant, on les avait vus à des manif lors d’affrontements avec la police. Et lors de la perquise, on a retrouvé des bouquins, des faux papiers et du matos qui pourraient laisser penser qu’ils avaient la volonté d’en découdre, sans plus.

Il y eut un silence, chacun essayant de se faire une idée de ces gauchistes de Tarnac à la lumière des explications de l’inspecteur Plante. 

C’est, une fois n’est pas coutume, le juge Florent qui relança la discussion :

– En ce qui concerne nos attentats de Brive, on penche pour un terrorisme économique. Là, on serait plutôt dans un terrorisme politique, non ?

Plante regarda le commissaire pour savoir s’il pouvait répondre lui-même au magistrat. Chautard fit comme s’il n’avait pas vu le regard de son second, peut-être même qu’il ne l’avait pas vu. L’inspecteur, qui avait bûché son sujet, répondit donc :

– En fait, eux ne revendiquent rien du tout. Le seul texte que j’ai trouvé, c’est de la philo. Le meneur avait fondé une revue, en 1999, ça n’a pas duré. On a dit au moment de leur arrestation qu’ils faisaient partie de « l’ultra-gauche, de la mouvance anarcho-autonome ».

– Kesacko ? demanda Rebil.

– Bonne question, major. Si j’ai bien lu mon Wikipédia, l’ultra-gauche c’est la gauche de l’extrême gauche. Et c’est anti-léniniste. Mais ça n’existe pas : personne ne se revendique de l’ultra-gauche ! Quant au mouvement autonome, c’est un truc qui viendrait d’Italie, qui viserait à l’autonomie de prolétariat…

– Ça existe encore, ces courants ?… s’étonna Ducamp. 

– Non, justement, ça n’existe pas !
– Pourquoi on en parle, alors ?
– Eh ben si tu lis Le Monde, Le Canard et Libé, on va te dire qu’on fabrique ces soi-disant groupuscules, en les rapprochant de ce que fut Action Directe dans les années 70, pour masquer l’impuissance du gouvernement dans la lutte contre les vrais terrorismes, corses, basques et islamistes.

– Y’a pas de fumée sans feu, quand même ? lâcha Darmon. On n’arrête pas dix gus pendant des mois parce qu’ils aiment pas Sarkozy !

– Je pense comme toi. Mais c’est pas ce que dit la presse.

Chautard fit comme s’il n’avait pas entendu ce dernier mot.

––––––––––

IV – Chaud-froid en sous-préfecture

– Ça commence à me briser ces réunions à la sous- pref quand la ville est à feu et à sang. Merde alors ! C’est Jacques qui pose les bombes pour pouvoir rassembler son monde, ou quoi ?

– C’est pas toujours à la sous-pref. Vous voulez que je demande qu’elle se tienne à la mairie ?

– Je veux surtout qu’on arrête de tuer des Brivistes, bordel ! Surtout quand ils n’ont rien fait, merde !

Les rôles étaient respectés : le maire passait sa colère sur son directeur de cabinet, qui était payé pour la subir et l’alimenter. Ainsi que pour l’apaiser. C’était toute la difficulté de ce poste pas comme les autres, et le trentenaire Christian Spocik, homme charmant, mari d’une assistante de direction, père de deux enfants, n’y réussissait pas trop mal.

Une fois de plus, les nerfs de Roland Rigal avaient matière à se tendre. Douze morts, encore seize blessés graves, des embouteillages dus à une deuxième ceinture de boulevards pulvérisée sur trente mètres, des administrés affolés, une presse désireuse de lyncher des responsables, des batailles juridiques à venir avec les sociétés victimes, leurs avocats et leurs assureurs pour savoir qui allait payer quoi, ça faisait beaucoup.

D’autant qu’à cela s’ajoutait, et c’était peut-être ce qui minait le plus le député-maire, un sentiment d’impuissance, et même de dépossession, l’impression d’être privé de tout pouvoir de contrôle sur des choses aussi essentielles que la tranquillité publique, on disait aujourd’hui sécurité, mais il s’agissait bien de cette valeur provenant des Lumières et de la Révolution qui permettait, du moins quand on l’appliquait, à tout citoyen de pouvoir vaquer à ses affaires sans souci pour sa personne et son intégrité. Eh bien même cette valeur de base, plus basique encore que la liberté, l’égalité ou la fraternité, qui elles impliquaient une conscience, des lois et des institutions, cette simple valeur de tranquillité publique n’était plus assurée. Du moins à Brive-la- Gaillarde. Ville dont il était le maire depuis 2001, réélu en 2008.

– Qui c’est qui veut me faire chier ? Qui c’est qui veut empêcher mes Brivounets d’aller faire leurs courses ou prendre leur essence ? Quel est l’enfant de putain qui joue au con avec moi ?

À ces mots que le maire avait prononcés haut, le directeur de cabinet se dit que son patron y allait fort dans l’appropriation et l’identification. Il se montra pourtant indulgent avec cette faiblesse :

– Je vous comprends. Tous ces…

– Tu comprends rien du tout ! T’es pas né là, toi. Tu peux pas savoir comment ça me bouffe de voir ma ville mise à feu et à sang ! C’est comme si c’est moi qui explosais, tu comprends ?… J’ai grandi là, j’ai porté son maillot sur tous les terrains de France, j’ai observé et accompagné tous les changements, j’y ai fait venir des tas de gens, je l’ai fait connaître et aimer… Depuis dix ans, c’est moi qui la bâtis de mes mains ! Et là, quoi ?… Un trou du cul, ou une bande de trous du cul, viennent jouer aux artificiers pour… pour… pourquoi d’abord, hein ?

– C’est tout le problème. Si on savait…

– Mais on s’en fout de la raison, imbécile ! Ce qu’il faut, c’est que ça s’arrête ! Tu comprends pas que la mère de Tristan, c’est pas la raison de la mort de son fils qui lui importe, c’est sa mort ?!

– Oui, bien sûr…

– Et puis qu’est-ce que tu veux qu’ils aient comme raison, les tocards qui ont fait ça ? La raison, c’est que t’as un tas de gens qui n’ont reçu aucune éducation digne de ce nom parce qu’ils avaient des parents incapables de l’être. Alors ils ont viré extrémistes, loulous, allumés… Tu sais ce qu’ils disent : ils se reconnaissent pas dans la société actuelle ! Les pauvres choux ! La société actuelle, ils s’y reconnaissent pas ! Elle est bien bonne, celle-là ! Mais c’est qui la société actuelle, hein, pomme à l’eau ? Qui c’est, si c’est pas leurs faces d’édulcorés ? Merde alors ! S’ils sont pas contents, plutôt que de se plaindre ou de faire sauter des bombes, ils ont qu’à travailler pour la faire évoluer, la société. Comment on a fait, nous, hein ?

Christian Spocik prit le parti de répondre d’un plissement de lèvres et d’une légère inclination de la tête, de côté. C’était un truc que l’expérience auprès de Roland Rigal lui avait appris : donner la réplique sans même ouvrir la bouche. Il fallait manier ce silence à bon escient, ne l’utiliser que lorsque le maire semblait lancé dans une tirade qui monopolisait ses facultés, lorsqu’il avait besoin d’encouragement mais que la moindre intervention risquait de lui faire perdre le fil de son raisonnement. L’attitude fut bonne, puisque, après un coup d’œil à son faire-valoir, l’orateur, qui s’était levé de son bureau et regardait par la fenêtre en direction de Saint-Martin, continua :

– Tant qu’on coupera pas les couilles aux demeurés qui font des gosses alors qu’eux-mêmes ne sont pas dégrossis, on n’arrivera à rien. Tu me diras que faudrait surveiller les femelles aussi ! Ces gourdasses ont tellement envie de mouflets qu’elles prennent le premier connard venu pour se faire engrosser. Quand elles réalisent l’erreur, c’est trop tard, bien trop tard ! Même si elles ne l’avouent jamais, elles pleurent toute leur vie ensuite à cause de ces lardons qui les ont matées dès le début de l’adolescence. C’est pas vrai ?

– C’est une vision des choses…

– Une vision ?! J’t’en foutrai, des visions… C’est un constat. Que t’entendras pas sur France Inter, c’est sûr ! C’est la panade, le merdier dans lequel on est !…

––––––––––

Il y eut donc une réunion en sous-préfecture ce vendredi à 18 h 30, rassemblant les autorités administratives et judiciaires, de même que deux membres de cabinets ministériels, un venant de la place Vendôme, l’autre de la place Beauvau. Ce dernier était déjà venu à Brive lors de la visite présidentielle, quelques jours plus tôt. Pour prévenir le député-maire qu’il aimait bien, Jacques Poisse, le sous-préfet, lui dit en aparté :

– Le gars de l’Intérieur, c’est l’oreille de l’Élysée. Tu peux considérer que le président participe à la réunion.

Roland Rigal, qui était venu avec son adjoint à la sécurité Georges Vandel, regarda le sous-préfet d’un air hébété :

– Tu veux me tuer ou quoi ? Ils veulent ma démission, c’est ça ?

– Dis pas de bêtises. Allez, viens t’asseoir, on va commencer. Ça sert à rien, mais faut bien pouvoir dire que les autorités que nous sommes se sont informées et concertées.

C’est le préfet Chassignol, flanqué de Damien Boitillon, son directeur de cabinet, qui introduisit la réunion, en remerciant les représentants des ministres de tutelle d’avoir effectué le déplacement. La taupe présidentielle excusa le chef du Renseignement Intérieur, qui était venu lors de la visite du samedi précédent et suivait « ce dossier de très près », mais il était retenu à Bruxelles pour une réunion de coordination des États membres de l’espace Schengen. « Serait temps qu’ils se bougent le cul, ces technos », pensa le maire, mais il réussit à garder la bouche fermée. Peut-être pour réchauffer l’atmosphère, la taupe prit des nouvelles du policier blessé. Le commissaire fut obligé de répondre :

– Le mieux possible, merci. On va éviter l’amputation. Mais on lui a fait à la fois une greffe d’os et une greffe de peau. Il va boiter un moment…

– C’est un dur, dit le juge Florent pour appuyer Chautard.

– Rrrrghh… Il lui tarde de reprendre le service.
– Comment il s’appelle, déjà ?
– André. Grégoire André.
– C’est pas lui qu’on appelle La Teigne ? demanda Poisse.

– Exact.
– Vous pensez qu’un ruban ?… Le Mérite ?…
Ah, ils sont forts, ces cabineux, pensa Chautard. Une politesse par-ci, une décoration par-là, et je te crée de la reconnaissance et de la motivation. Mais pourquoi pas, après tout ? Il fallait voir ces formules et ces breloques comme des outils de cohésion nationale. Et on en avait bien besoin, vu la place que prenaient l’islamisme et le communautarisme dans cette vieille France. Il repensa à une observation du grand Charles : « les femmes pensent à l’amour, et les hommes aux galons ». C’était juste. Même La Teigne pensait aux galons. Une barrette l’aiderait à digérer sa jambe.

Après que la proposition de Grégoire André, dit La Teigne, à l’Ordre National du Mérite fût actée, on fit donc le point sur l’enquête Bonus et l’explosion de la station Self. Pour la première, le clochard suspect avait été retrouvé et innocenté. Le pauvre type était une épave bien réelle, incapable de penser à autre chose qu’à la satisfaction de ses besoins les plus immédiats, à commencer par l’étanchement de sa soif viciée par l’éthylisme.

Chautard parla des contacts en cours avec le personnel de l’hypermarché d’une part, des quatre boutiques d’autre part, susceptibles – c’était peu probable mais on ne pouvait se permettre le luxe d’écarter la moindre piste – d’avoir été la cible des terroristes. Il y avait bien un contentieux assez fort entre les syndicats et la direction du Bonus Brive, trois salariés avaient intenté une action aux prud’hommes pour licenciement abusif, une assistante de rayon accusait son chef de harcèlement et la plupart des caissières étaient assez remontées contre la nouvelle organisation ; mais on n’avait trouvé personne désireux de provoquer une action si radicale. L’indignation contre l’attentat était générale, et elle n’était pas que de façade. 

Dans les boutiques, Darmon avait semble-t-il encore moins de chance que Dru de trouver matière à violence. La brûlerie et le magasin de sports, même s’ils étaient franchisés, étaient des affaires familiales avec deux salariés dévoués à leurs patrons. L’atmosphère était moins bonne à la sandwicherie, car gâchée par une certaine pénibilité. Elle était plus tendue encore à la téléphonie, ou un manager inculte pensait que la pression, le stress et le toujours plus étaient des moyens efficaces pour motiver des salariés. Ceux-ci ne pensaient qu’à se payer cet imbécile le jour où ils en auraient le courage ; pour autant, faire sauter la baraque ne leur serait jamais venu à l’esprit.
– Les profils et les biographies ne sont pas achevés, conclut le commissaire sur ce point, mais nous n’avons pour l’instant pas trouvé d’appartenance ou d’antécédent qui laisseraient entrevoir des prédispositions à l’usage des explosifs ou à l’action violente.

– Y’a quand même des pas fins… lâcha le député-maire. Une délégation de salariés d’une entreprise dont je tairai le nom a un jour envahi la salle en plein conseil, alors que je les avais reçus trois jours plus tôt, ces ingrats. Y’avait quelques syndicalos là-dedans, pas dégrossis je vous assure. Pire que bourrins ! Genre croisés avec une vache…

– De là à poser des bombes… sourit la taupe.

Roland Rigal pinça les lèvres et leva une main d’un air de dire : « Je parierais pas là-dessus ». De toute façon, ce soir il se fichait de ce que pouvait penser l’Élysée, si on voulait le liquider lui aussi, qu’on y aille, c’était le moment.

– Et l’appel à témoins ? enchaîna le préfet. Je sais pas si vous avez vu comment Les Guignols ont traité ça.

Les Guignols ?… De l’info ?… Sur Canal ?…

– Oui. Mais passons. Chautard, je vous redonne la parole.

– Rrggghhh… On a beaucoup d’appels. Le tribunal a bien voulu nous prêter une standardiste – Merci M. le Procureur – car notre agent ne suivait plus. Ducamp établit la synthèse, et surtout essaye de voir si des comportements ou mouvements insolites sont signalés.

– On peut noter en tout cas, dit le procureur Chaffran – Chautard, je parle sous votre contrôle – que la population a à cœur d’aider la police. On a l’impression que tous ceux qui sont passés à Bonus ce malheureux vendredi ont pris la peine de téléphoner.

– Espérons qu’il en sortira quelque chose… Je termine avec les analyses du labo. L’explosif est donc du TATP. Il a été déclenché à distance.

– Il paraît que les chimistes ont du mal à identifier une substance… intervint l’envoyé de la place Vendôme, qui surprit son monde par cette affirmation.

Car elle montrait qu’on se renseignait du Ministère à la préfecture de police, ou de Paris à Limoges, sans passer par Brive et ses autorités locales. Oh, on le savait, mais il était toujours désagréable d’être montré du doigt comme cocu. Ce qu’avait sans doute voulu faire l’énarque, pour se venger de ces bouseux qui lui gâchaient un début de week-end parce qu’ils s’étaient blessés en allumant des pétards.

– En effet, Monsieur… En effet, reprit Chautard. Parmi les produits ajoutés à l’explosif de base, si on peut dire, il y aurait un produit mystérieux.

– Et la découverte de ce produit peut nous donner une indication ?

– Ça peut, Monsieur le Préfet. Ça peut aussi ne nous mener à rien.

– En tout cas, faut pas le laisser au hasard c’est sûr, dit le procureur. Est-ce qu’on peut dire cela à la presse ou pas ? C’est que je dois aller au rapport demain matin ! On peut mettre au courant les médias ?

– Ils le seront, asséna la taupe.

Pour la deuxième fois en cinq minutes, les Corréziens surent qu’on se jouait d’eux à Paris, que des manitous qui se croyaient grands alors qu’ils n’étaient que hauts tiraient des ficelles auxquelles ils n’avaient pas accès. Le commissaire Chautard serra le plateau de la table de ses deux mains pour ne pas se lever sur-le-champ. Le juge Florent fixa la taupe d’un air hébété, comme un enfant de 8 ans devant un bonhomme vert. Le député-maire eut un rictus montrant qu’il avait son compte et qu’il rendrait son écharpe avant la fin de la journée. L’adjoint à la Sécurité trouva soudain grand intérêt au ciel qu’il scruta par la fenêtre. Le sous-préfet mit ses deux mains en face l’une de l’autre et les tapota en silence. Le préfet joua des mâchoires et ferma les yeux pendant quelques secondes, comme s’il voulait avaler un morceau trop gros sans ouvrir la bouche et se montrer inconvenant. Boitillon, le dircab, se dit que s’il voulait un jour jouer dans la cour des grands, quitte à composer avec des arrogants de ce genre, il lui fallait sortir de la préfectorale au plus vite.

Le procureur se contenta d’un :

– Très bien. Et pour la station Self, comment oriente-t-on les recherches ?

La transition était rapide, mais elle était le moyen d’assimiler ces coups bas. Chautard eut un mouvement de tête vers Florent, qui comprit qu’il devait prendre le relais.

– Les présomptions sont fortes pour que les deux actes soient l’œuvre du même auteur, ou du même commanditaire. Même s’ils n’ont fait l’objet d’aucune revendication, ce qui en soi est peut-être une indication.

– Que voulez-vous dire ? demanda la place Vendôme.

Le jugement de Florent avait été prudent dans l’indication donnée puisqu’il l’avait assortie d’un « peut-être ». Il sentit cependant que le méchant voulait lui faire dire ce qu’il n’avait pas dit. Il se remémora le débat du début d’après-midi au commissariat et précisa :

– On peut penser qu’un groupe anciennement constitué, qui a plusieurs fois déclaré ses objectifs et agi pour les atteindre, aurait revendiqué ces actes, comme les autres.

– Rien ne permet de l’affirmer, vous savez. Méfions-nous des déductions trop hâtives.

Florent, qui n’avait rien déduit, encaissa et continua.

– Je parle sous le contrôle du commissaire, mais l’équipe du major Rebil, avec l’aide du commissaire Ramond de Limoges et toujours en lien avec le laboratoire de la préfecture de Police de Paris, ont travaillé toute la journée pour établir les constats et les relevés. On sait donc que la mèche, qui mesurait pas moins de vingt-cinq mètres, a été placée sous une gaine et dirigée dans la cuve de sans plomb 95. Il faut savoir que sous le sol de la station, il y a une cuve par carburant : 95, 98 et gas-oil. Donc trois. Les six pistolets, de 95 par exemple, piochent dans la même cuve. L’étonnant est qu’une cuve est intacte. Elle n’a ni brûlé ni explosé, alors qu’elle est remplie aux trois quarts. L’effet de souffle a éteint le feu à cet endroit-là.

Florent avait bien conscience de ne pas être assez technique dans ses explications, mais il n’avait jamais été nécessaire de s’y connaître en explosifs pour devenir juge d’instruction.

– Une des questions qui se pose est de savoir comment ils ont introduit la mèche dans une des cuves. Si j’ai bien compris ce que m’a expliqué le directeur régional de Self, les terroristes avaient trois obstacles à franchir : les caméras, le déverrouillage du tableau de bord, et l’ouverture des vannes qui mènent aux cuves. Les enregistrements des caméras sont en train d’être examinés, je crois, Commissaire…

– Oui. Mathieu s’en occupe. Avec Pottier.

– … Une chose importante quand même : les caméras étaient braquées sur les pompes.

– Vous voulez dire qu’elles ne couvraient pas toute la station ? demanda le préfet.

– En effet. L’allumage de la mèche et plus encore la préparation de l’opération ont pu être effectués en dehors de leur champ.

– C’est malin.

– Ça nous amène aux deux autres obstacles : le déverrouillage du tableau et l’ouverture des vannes. Quand un livreur vient remplir les cuves, il doit aller s’identifier et entrer un code sur un petit clavier logé dans le mur près du distributeur de boissons. Le système de surveillance est alors déconnecté et l’accès aux vannes est possible. Il faut cependant, et c’est le troisième obstacle, ouvrir une sorte de cadenas sur chacune des vannes, à l’aide d’un autre code.

– Donc si les terroristes ont placé la mèche dans une des vannes, c’est qu’ils ont dérobé ces codes ? Ou qu’ils ont bénéficié d’une complicité interne ?

C’est Damien Boitillon, le jeune directeur de cabinet du préfet, qui prenait le relais de son patron pour donner du relief à la conversation.

– Il y a une troisième hypothèse : ils n’ont pas arrêté la surveillance et ils ne sont pas passés par les vannes. Ils ont trouvé un angle mort et ils ont foré le goudron pour atteindre les cuves.

– C’est possible sans un marteau-piqueur, ça ?

– Les équipes du major Rebil et du commissaire Ramond examinent les débris à la loupe pour essayer de trouver la trace d’un trou…

– C’est un travail de titan ! s’exclama le procureur.

– Vous voulez dire de fourmi, rectifia la place Beauvau. Il faut bien que la police technique serve à quelque chose. 

Ambiance. Chautard vint au secours de son ami Florent :
– Rrggh… Je reçois demain matin… les deux chauffeurs qui livrent la station, avec le directeur régional de Self… que j’ai déjà vu. Quant au trou dans le goudron, puis dans le métal de la cuve, Rebil m’a dit qu’avec un perforateur, une bonne perceuse, c’était possible.

– Ça aurait fait du bruit, non ? demanda Poisse. Les voisins l’auraient remarqué ?

– Arhh…. Je me suis posé la question. Nous n’avons pas la réponse pour l’instant. Laissons travailler les techniciens.

Chacun tentait de prendre la mesure de la situation et de tirer quelques enseignements de ce qui avait été dit. Mais ce n’était pas facile. Comme pour résumer cette difficulté à y voir clair, le juge signala que :

– Dans le jargon des pétroliers, les stations comme celles-ci, sans personnel, on les appelle des stations « fantômes ».

On s’accorda à trouver ce mot affligeant. Le procureur Chaffran enchaîna :

– Vous avec retrouvé trace de l’opposition qui s’était manifestée au moment de l’ouverture de la station, en 1993 ?

– Oui, Monsieur le Procureur, vous aviez raison, il y avait bien un comité de riverains, baptisé le « Comité de défense du quartier Brune », qui a longtemps manifesté contre ce qu’ils appelaient « un danger pour le quartier, doublé d’une aberration économique ».

– L’affaire avait eu une portée judiciaire, à l’époque ? demanda le préfet.

– Ça n’a pas été jusqu’à un procès au tribunal. C’est le service économique de la mairie qui a pu me fournir ces renseignements, car nous n’avions rien.

Roland Rigal intervint, d’un air las :

– Il ne vous aura pas échappé, Monsieur le Juge, que ce comité était animé en sous-main par les opposants politiques du coin, qui avaient trouvé là un moyen de se verdir et de se payer le maire. Qui n’était pas encore votre serviteur…

– C’est vrai, Monsieur le Maire, j’ai retrouvé les courriers d’un conseiller général et des communiqués de presse assez significatifs.

– Vous suggérez qu’un ancien membre de ce « Comité de défense du quartier Brune », qui s’opposait à la construction de la station Self en 1993, pourrait être lié à l’attentat d’aujourd’hui ? interrogea la place Vendôme sans cacher un certain sarcasme.

Le juge Florent se figea, sembla penser à quelque chose, balaya la table d’un regard et dit avec calme et en articulant bien :

– Monsieur, vous commencez à m’emmerder à sciemment trahir mes propos.

Le commissaire, le préfet, le sous-préfet et le procureur relevèrent la tête en même temps, comme si c’était eux qui avaient reçu la claque. La taupe Beauvau-Élysée sourit, et il était difficile de savoir si c’était parce qu’elle se réjouissait de l’affront fait à son alter ego, ou parce qu’elle pensait à la sanction qui ne manquerait pas de tomber sur ce petit juge qui n’était pas encore maté. Quant au souffleté, il fixa quelques instants l’impétrant, sembla hésiter un instant puis se leva en disant :

– J’ai un train à prendre. Martin, tu viens ou pas ? 

L’Élysée regarda sa montre, puis dit rapidement :
– Oui. De toute façon nous avons fini. Une dernière chose, Messieurs, dit-il en regardant ceux qui restaient assis : il faut rouvrir la piste Tarnac. Et pas seulement en allant jouer les touristes aux heures de bureau… Je compte sur vous. Nous vous appellerons ce week-end.

– Pas sûr qu’on vous réponde… renchérit la juge.

Des regards noirs furent échangés, des couteaux cérébraux furent lancés. C’est ainsi que les deux Parisiens quittèrent la salle, en moins d’une minute, sans une poignée de main. Le sous-préfet se précipita avant qu’ils n’atteignent la porte :

– Je vous accompagne !
– Non, laissez, nous trouverons notre chemin.
– J’insiste.
– Laissez, vous avez du travail.
Comme la sentence venait de l’Élysée, mieux valait s’incliner.
– Vous prenez l’escalier au bout du couloir. En bas, demandez au gardien qu’il vous appelle un taxi.
Poisse referma la porte, se rapprocha de la table. Il allait s’asseoir quand il s’avança jusqu’à Florent et lui dit :
– Monsieur le Juge, vous permettez que je vous embrasse ?
Le sous-préfet donna une vraie bise au magistrat, et alors tous les hommes autour de la table changèrent de visage : crispations et tensions s’effacèrent à vue d’œil, apaisement et sourires se dessinèrent sur les faces libérées. Et quand le préfet, que personne n’attendait sur ce terrain-là, prononça les mots « Quels connards ! », le relâchement devint un éclat de rire, qui se généralisa au fur et à mesure que l’on réalisait la tension qu’avait provoquée la présence des deux chieurs de cabinets et l’énormité du culot du juge qui les avait mouchés. 

Chautard, qui n’avait pas l’éclat facile, fut saisi de hoquets, puis de quintes, puis de gloussements, qui finirent par former un rire qu’il se souvint par la suite ne pas avoir eu depuis des années. Roland Rigal fit trembler les vitres du bâtiment pendant un bon moment et les plus sensibles craignirent qu’une troisième explosion ait pris pour cible l’ancien hôtel de Cosnac, qui abritait la représentation de l’État dans la ville. Le jeune Boitillon se dirigea en urgence vers la sortie à la recherche de toilettes, que Poisse lui indiqua d’un doigt incertain tant il se gondolait. L’adjoint à la Sécurité Vandel avait mis les mains devant ses yeux, comme pour mieux réaliser ce à quoi il avait assisté. On aurait pu croire qu’il pleurait ; en fait ce sont les rires qui secouaient sa tête, qui montait et descendait comme si elle avait été actionnée par un piston. Quant au procureur Chaffran, il entreprit un tour de table et serra mains et épaules de chacun, suscitant un nouvel étonnement et de nouveaux rires ; il se dirait plus tard qu’il avait sans doute voulu remercier les participants pour ce moment de gaieté et de défiance vis-à-vis des fers de l’État, à la fin d’une carrière où les occasions de se détendre n’avaient pas été courantes.

– On s’étonne qu’il y ait un rejet du pouvoir.…
– Si c’est ça, les élites…
– Il doit y avoir des cours d’impolitesse à l’E.N.A…
– On avait des majors, là…
On séchait ses larmes avec doigts et mouchoirs, on reprenait son souffle. Poisse s’aperçut qu’on crevait de soif :

– Voulez-vous que nous allions finir la discussion devant une bière bien fraîche au Shamrock ? Ou est-ce que je fais servir ici une collation ?

– Ah, le Shamrock, songea tout haut le procureur… Je l’ai découvert l’an dernier grâce à vous, Chautard, je ne l’oublie pas.

– Ceci étant, mon cher Lucien, dit le préfet, n’oublions pas que la victime de la nuit était précisément serveur au Shamrock…

– C’est vrai. Notre venue pour y boire une bière pourrait être mal interprétée.

Le sous-préfet décrocha donc le téléphone interne :

– Françoise, vous nous apportez de quoi nous rafraîchir s’il vous plaît ?… Vous ajouterez une bouteille de whisky… Oui, dans mon bureau… Merci.

Le single malt, après ou avec de l’eau, des glaçons, du jus d’orange ou du coca, fut apprécié de tous. Françoise dut apporter une deuxième bouteille, « pleine celle-là », indiqua son patron. Seul le jeune Boitillon, qu’on charria parce qu’il était comme les deux parias de Paris un membre de cabinet, refusa qu’on lui serve de l’alcool. Du moins dans un premier temps. Car Poisse, qui avait mis d’office deux bons doigts de whisky dans son coca, ce que l’autre n’osa pas faire remarquer quand il porta le verre à ses lèvres, n’eut pas à dissimuler son geste pour la deuxième tournée.

– C’est vrai que ça se mélange bien. Mais une larme, car je vais être pompette.

Ils évoquèrent en buvant les mesures de prévention qui pouvaient être prises. Ils commencèrent à dresser la liste d’un certain nombre de points sensibles, mais ils renoncèrent assez vite, en se disant qu’il était impossible de protéger toutes les entreprises de la ville. On allait simplement demander le concours des C.R.S., ou pourquoi pas de l’armée, pour organiser des patrouilles dans toute la ville, zones d’activités y compris, 24 heures sur 24. Cela compliquerait la tâche des terroristes et cela rassurerait la population.

Vingt minutes plus tard, le directeur de cabinet du préfet, qui prenait à Brive sa deuxième cuite officielle dans le cadre d’une enquête criminelle, se dit que la préfectorale avait du bon et qu’on vivait mieux en Corrèze qu’à Paris.

– Qui a besoin d’être reconduit ? demanda Poisse quand il fut temps de clore la réunion.

– Je rentre à pied à la mairie et Claude m’emmène ouvrir l’assemblée générale de la Croix Rouge, dit le maire.

– Je rentre à pied chez moi, dit l’adjoint à la Sécurité Georges Vandel.

– J’habite ici, dit Poisse en montrant l’étage au-dessus.

– Je retrouve mon épouse et des amis pour dîner au Boulevard, à deux pas, dit le Procureur.

– Je rentre chez moi à pied, dit le juge Florent. Mais je vais repasser au palais avant.

– Je rentre à pied aussi, dit Chautard. En passant par la station Self. J’ai encore besoin de voir les lieux. Il y a, comme dirait l’autre, deux trois choses qui me chiffonnent.

– Bref, il n’y a que nous qui ayons un problème, dit le préfet. Nous devons regagner Tulle. Mais Damien, qui avait bien voulu m’emmener, n’a pas l’air en état de me ramener…

– Si, si M. le Préfet. Si si si si…

Le directeur de cabinet avait son compte ; outre le fait qu’il dépassait le taux admis, il aurait été un danger public si on l’avait laissé prendre un volant.

– J’appelle la boutique, dit Chautard. Un agent se fera un plaisir.

– Vous êtes bien bon, Commissaire.

––––––––––

Pour la quatrième fois de la journée, Chautard retourna sur les lieux du deuxième attentat, là où la veille encore se trouvait une station-service auprès de laquelle s’approvisionnaient 450 véhicules chaque jour. Il s’y rendit donc à pied. Les équipes de télé et radio parisiennes, revenues en urgence dans la matinée, avaient pris l’avion du soir après avoir glané leur comptant d’images et de témoignages. Certains flibustiers restaient sans doute planqués dans le coin, et les locaux n’en perdaient pas une miette, mais là, à 20 heures passées, il pouvait enfin circuler seul sans être embêté. Il allait passer boulevard Brune et il rentrerait chez lui à pied. Ça faisait une tirée, mais l’air était doux. Les deux whiskys qu’il avait bus, et les deux verres d’eau car il avait soif, lui avaient donné de l’énergie. Il avait envie de marcher. En plus, c’était, selon le médecin, une question de survie. Le whisky peut-être pas, mais enfin.

Il y avait plus de badauds qu’il ne l’aurait souhaité. Il faut avouer que ce cratère constituait une promenade du soir intéressante. On le repéra bien sûr, on se tourna vers lui, mais il ne perçut pas d’hostilité. C’était tellement énorme qu’on ne pouvait lui imputer quelque responsabilité que ce fût. Il savait bien, pourtant, que les mécontentements ne tarderaient pas. Ce n’est pas ce qui le tracassait. Dans la tête du commissaire, tournait la distinction qu’avait établie le lieutenant Flandin : un attentat avait été commis le jour, un autre la nuit. Le premier avec la certitude de faire un carnage, le second à une heure où le risque était minimum pour les vies humaines. Pourquoi cette différence, si les auteurs, ou les commanditaires, étaient les mêmes ?

Comme l’avait dit Bodif, la tête brûlée du S.D.A.T., les victimes ne pouvaient être d’aucune utilité (pardon aux familles, se dit-il en lui-même, mais vous voyez ce que je veux dire). Ne restaient donc que les lieux des crimes. C’est eux qu’il fallait faire parler.

Chautard avisa un policier municipal qui gardait un côté du périmètre explosé, sur le boulevard entre l’avenue du général Leclerc et la rue Léopold Lachaud. Le supermarché Huit à 8 qui se trouvait là faisait pitié : les vitres étaient remplacées par des planches de contreplaqués, les enseignes étaient à moitié fondues. 

– Mes respects, Commissaire.
– Bonsoir. Vous êtes là jusqu’à quelle heure ?
– Minuit. On se relaie toutes les quatre heures. À deux. Mon collègue est en face, au carrefour Édouard Herriot Léon Blum.

– C’est juste pour cette nuit, précisa Chautard. Parce que les techniciens doivent encore ratisser les lieux demain. Après, il n’y aura plus qu’à réparer.

– Ça va chiffrer…
– Comme vous dites.
Ces flics municipaux étaient de braves gars, pas assez formés pour endosser un uniforme bleu marine selon lui, mais enfin ce n’était pas à eux qu’incombait la faute. Le maire insistait pour que ce qu’il considérait comme sa police – cette appropriation par les élus était un autre élément du problème – prenne sa part de toutes les affaires qui touchaient la commune. Il n’était pas facile de trouver des tâches adaptées à ces agents municipaux, sans les vexer d’une part, sans compromettre leur sécurité ou celle des administrés d’autre part. Surtout en matière criminelle.

La nuit n’était pas encore tombée. L’endroit était calme, malgré les curieux. La circulation avait été déviée au niveau de l’avenue Alsace-Loraine d’un côté, Jean Jaurès de l’autre. Les riverains n’étaient plus à leurs fenêtres – tous les carreaux n’avaient pas encore été remplacés –, peut-être en avaient-ils assez du spectacle qui s’étalait devant eux. Certains avaient perdu une voiture ; sept véhicules avaient été détruits en totalité par l’explosion.

– Vous voulez bien m’ouvrir, s’il vous plait ?

Le planton mit deux secondes avant de comprendre ce que voulait le commissaire. Alors, il souleva une barrière, qu’il écarta d’un bon mètre. Le commissaire remercia et s’avança vers l’épicentre du séisme. Du moins là où l’on pouvait encore marcher. Les ferrailles avaient été en parties enlevées au cours de la journée, avec un tout petit engin, afin de conserver le plus possible les traces de l’explosion. Poutrelles, restes de pompes, morceaux de toit étaient alignés comme des cadavres du côté de l’avenue du général Leclerc.

Ramond et Rebil s’étaient d’abord concentrés sur ce qu’il y avait dessous, les cuves et la surface juste au-dessus d’elles, entre les pompes à peu près. Avec leurs hommes, ils avaient regardé, photographié, senti, prélevés, saupoudré. Ils cherchaient avant tout à comprendre où et comment la mèche – il n’y avait plus guère de doute sur le mode d’allumage – avait été introduite dans une des cuves. Ils étaient bien sûr aussi à la recherche de traces, d’empreintes, d’objets, de papiers… Épuisés, ils s’étaient arrêtés peu après 18 heures. Ils avaient demandé à ce qu’on garde les lieux en l’état le lendemain encore. On leur avait donné l’accord, d’où les barrières et la surveillance pour cette nuit.

Que cherchait le commissaire alors, tout seul dans ce champ de ruines ? Les hommes et les femmes qui le regardaient ne le savaient pas ; il ne le savait pas non plus, et c’était la difficulté. Il s’arrêta, tourna son regard vers l’avenue du général Leclerc qui s’enfonçait en direction de la C.C.I. et de la Poste. Il essaya de se représenter le ou les artificiers. Ils ont choisi cette station, d’une manière ou d’une autre ils ont préparé leur coup à l’avance, et ce matin à 2 h 15, ils viennent allumer la mèche et tout faire sauter. Pourquoi y a-t-il un mort ? Le client arrive quand la mèche est déjà allumée, ils se disent tant pis, on n’annule pas ? C’est le plus probable. D’autant qu’avec le carnage de Bonus, ils ne sont pas à un mort près. Pourquoi avoir choisi la nuit, alors ? Peut-être pour une raison de commodité…

Le commissaire arpenta le sol défoncé. Il se penchait en veillant à ne pas déplacer les cavaliers posés par les techniciens. Et il évitait de lui-même des zones où il savait que le moindre pas pouvait effacer une indication capitale. À l’autre bord du périmètre, au carrefour des avenues Édouard Herriot et Léon Blum, il salua l’autre agent municipal. Il dut aussi serrer les mains de quelques curieux qui lui tendaient les leurs avec ces mots :

– Il faut arrêter ça, Commissaire.
– On a peur.
– Mon mari est à l’hôpital. On habite là, voyez. Le tableau au-dessus de notre lit s’est décroché, il a pris le coin sur le crâne.

– Ma nièce est une des blessés de Bonus.

– On compte sur vous, Commissaire, comme les autres fois.

– Traînez pas.

Ces gens étaient calmes et polis, et Chautard aurait compris qu’ils fussent davantage en colère. Est-ce qu’on s’habituait au crime à Brive-la-Gaillarde ? Ce qui n’était sans doute pas une bonne nouvelle. Pour les terroristes non plus, d’ailleurs, du moins s’ils recherchaient la panique et la déstabilisation. Le commissaire ne se faisait guère d’illusions cependant : ces deux attentats spectaculaires et meurtriers produiraient leurs effets en termes de peur et de frilosité d’une part, de justifications sécuritaires d’autre part. Que pouvaient donc y gagner ceux qui provoquaient cela ? Qu’espéraient-ils, ces imbéciles ?

On en revenait au mobile. Dieu sait qu’il s’était souvent posé la question du mobile au cours de sa carrière. Mais là, alors qu’il quittait le périmètre par le boulevard Brune en saluant d’un geste les gars de la municipale, Chautard pensa au juge et à la conversation qu’ils avaient eue lors d’une précédente enquête. Il aurait aimé lui parler seul à seul. Mais il était déjà 20 h 40 et ils devaient l’un et l’autre se reposer après une journée qui avait commencé quelque 18 heures plus tôt.

Il se souvint alors qu’il avait un téléphone portable, cet instrument des temps modernes dont il n’avait toujours pas envie de se servir. Il lui semblait que les coups de téléphone en dehors d’un bureau l’empêchaient de réfléchir quand il devait réfléchir, d’agir quand il devait agir, de profiter de l’air et du calme quand il devait profiter de l’air et du calme. C’était des coups, en effet, et il n’aimait pas les coups. Il laissait toujours l’appareil en mode vibreur et jamais une sonnerie ne venait l’agresser. Il écoutait les messages le soir, puis les effaçait. Parfois même, il les effaçait sans les écouter. Quand ses filles lui disaient qu’il se comportait comme un attardé et qu’un jour il aurait des problèmes, il répondait que jusque-là les faits lui donnaient raison. « Quelle bourrique ! », lui disaient-elles et il souriait dans sa barbe.

Il vit qu’il avait onze messages en attente, mais il n’y prêta aucune attention. Il entra dans les contacts et chercha Florent. C’est Leroux, brigadier intendant du commissariat, qui avait « mobilisé son répertoire » ; la formule montrait plus d’esprit qu’il n’y paraissait chez cette excellente pâte en uniforme, qui lui avait ensuite montré le fonctionnement de base d’un téléphone portable. Avec leurs gros doigts et leur maladresse à tous les deux, ça avait été un moment épique, qui avait réjoui ceux qui en avaient eu un aperçu.

– Florent ?
– Commissaire, que puis-je pour vous ?
– Vous avez reconnu ma voix avec un seul mot ?
– Non, mais votre nom apparaît quand vous appelez. 

– Ah bon. Rrrgghh… Dites-moi, vous vous souvenez quand nous craignions qu’un jour les gens se mettent à tuer sans mobile ?

– Bien sûr que je me souviens, lors d’une discussion dans mon appartement.

– Eh bien je me demande si nous n’y sommes pas.

– Vous voulez dire que les bombes auraient été posées par des plaisantins ?

– Au contraire. Par des gens qui manquent d’humour, c’est-à-dire de recul, d’intelligence. Je pense à des gens désaxés, déstructurés, qui cherchent dans le terrorisme une manière d’exister. Ils n’ont pas de mobile, mais ils croient ainsi trouver un combat à mener, une importance, une utilité, qu’ils ne veulent ou ne savent pas trouver dans la vie ordinaire.

– Mais ce genre de personnes part plutôt en Afghanistan, avant d’agir en commando ou en kamikaze contre un lieu satanique livré au tourisme ou au capitalisme. Non ?

– Si vous êtes d’origine musulmane, oui. Mais si vous êtes blanc et sans religion, vous faites quoi ?

– Vous pensez à l’extrême gauche ?

– Pas seulement. Le gauchisme est un réflexe, presque un passage obligé pour la plupart des enfants de parents laxistes, à qui l’on a accordé tous les droits sans exiger de devoirs.

– Le gauchisme ne se limite pas à la jeunesse, il me semble. Regardez l’importance de l’extrême gauche en France, dans la presse, dans les urnes, dans les manifestations.

– Vous avez raison. Ce gauchisme est l’apanage des privilégiés : fonctionnaires, artistes, journalistes, assistés… Chez beaucoup de ceux qui appartiennent à ces catégories, les privilèges entraînent la paresse, l’arrogance, l’égoïsme. Mais je crois que nous dépassons là le phénomène politique. Et qu’il n’est pas non plus religieux.

– C’est pas Dru qui parlait de « terrorisme économique » ?

– Si. Et ce n’est sans doute pas faux. Mais ce n’est pas un mobile. Je crois que ce très vague objectif, si c’en est un, cache l’ennui d’enfants gâtés… qui n’ont plus à se battre pour leur survie, parce qu’ils ont tout. Et comme leur surmoi s’est réduit à peau de chagrin…

– Ah, la disparition du surmoi…

– Oui. Du coup ils recherchent des émotions fortes. Et pour obtenir ces émotions, comme ils ont déjà usé et abusé de tous les biens matériels, et liquides et fumeux, ils les cherchent en faisant peur et en se faisant peur : en passant au crime, c’est-à-dire en franchissant l’ultime étape, celle du non respect de la vie…

– Et en détruisant ces biens matériels, auxquels ils sont en fait très attachés…

– Exactement. Ils les détruisent, alors qu’ils sont les premiers à utiliser les grandes surfaces et les stations essence.

– Ce qui montre qu’ils sont désaxés.
– Et égoïstes.
Commençaient-ils à cerner le profil du criminel, collectif, qu’ils recherchaient ? Le juge en chaussettes passait du séjour à la cuisine en surveillant d’un œil la cuisson d’une casserole de pâtes. Le commissaire arrivait au carrefour du lycée Cabanis. Il allait remonter le boulevard de Jouvenel, traverser au pont de la Bouvie, passer entre l’église des Rosiers et les madeleines Bijou, continuer tout droit sur une cinquantaine de mètres, prendre l’avenue Paul Doumer à gauche, celle de la cité de Roses, et rejoindre la rue Blanche Selva où il habitait.

Il transpirait un peu, mais c’était un bon moyen d’évacuer le whisky. La nuit ne semblait pas pressée de tomber.

– Est-ce que ça nous donne des indications pour remonter jusqu’à eux ? reprit Florent.

Le commissaire ne répondit pas. 

– Commissaire ? Allo ?
Pas de réponse.
– Allo ?

– Florent ?
– Oui. Je vous entends.
– Ah… Il y avait du bruit au carrefour. J’ai failli me faire renverser…

– Ça va ?

– Oui. Mais j’ai du mal à parler en téléphonant. Rrghhh… À marcher en téléphonant. Je crois que c’est la première fois.

– Vous progressez, consentit le juge en riant.

– Rrrghhh… Ce qui me fait peur, c’est le risque de contagion.

– Vous voulez dire qu’il y aura d’autres attentats ?

– Avec les patrouilles de C.R.S. et de militaires, qu’il nous faut dès lundi, on a une chance de les prévenir. Mais s’ils sont décidés, ils arriveront à en commettre d’autres. Ce que je crains le plus, c’est le précédent que créent ces désaxés, les idées qu’ils vont susciter.

– Vous voulez dire que d’autres personnes pourraient être tentées de faire la même chose ? Ailleurs ?

– Ailleurs ou ici. Comme toujours, les plus radicaux deviennent des modèles pour tous les oisifs. Certains vont se dire : et si nous aussi on faisait sauter quelque chose ? Après tout, pourquoi pas ?

Le juge enregistra l’expression « pourquoi pas ? ». Oui, dès qu’on se dit « pourquoi pas », on a franchi une barrière. De là à ce que le terrorisme se généralise…

– Ce que vous dites fait peur. Mais les deux coups de tonnerre de ces derniers jours nous obligent à ces questions. Ce que vous dites paraît inimaginable. Mais ce qui s’est produit cette nuit et vendredi dernier l’était tout autant. Et pourtant c’est arrivé.

– Oui… Et pourtant c’est arrivé.

Le commissaire marchait avec prudence, le juge testait la cuisson des féculents du bout de la langue. Le premier dit au second qu’ils allaient se donner la nuit avant d’orienter leurs recherches. Ils convinrent de se retrouver à 9 heures le lendemain pour l’audition des chauffeurs des camions-citernes, qu’ils mèneraient de concert.

En attendant, chacun trouva le réconfort auprès d’une femme : Sylviane, épouse de Jean-Jacques Chautard, s’assit face à son mari pendant qu’il se restaurait et que leurs deux plus jeunes filles, après être venues aux nouvelles auprès de leur père, travaillaient plus ou moins dans leur chambre avec un œil sur Instagram. Le juge reçut un texto de Clara, sa sportive fiancée, qui libellait ainsi : « Entrnmt fini. Crevée. Besoin massage 2main après match. Je sais ça pète à Brive, mais justice attendue à Clermont. Ta victime qui t’m ».

Sur une hauteur de la ville, Roland Rigal, député-maire, assis sur son canapé, la télécommande en main devant la télé qu’il n’arrivait pas à regarder, sentait déjà, lui, les doigts de son esthéticienne de femme qui parcouraient sa nuque et ses épaules.

– Respire, tes deltoïdes sont durs comme du bois.

– Tu as vu ? C’est incroyable !…

Sophie saisit la télécommande et éteignit l’écran. Il se sentit tout de suite mieux.

(vendredi prochain, chapitre 5 : Coup de théâtre)

3 commentaires

  1. Avant les enquêtes du commissaire Chautard je crois bien n’avoir lu aucun polar. Merci à Pierre-Yves Roubert de m’avoir permis de découvrir ce genre littéraire.

    La séquence en sous-préfecture est sans doute mieux appréciée quand on a vécu ou travaillé dans un milieu de pouvoir local, régional ou national. La galerie de portraits et assez savoureuse.

    La recherche de la moindre piste est passionnante, à la croisée des chemins entre investigations scientifiques, enquêtes de terrain et psychologie ou flair.

    Question à l’auteur : t’es-tu réveillé un matin en te disant « tiens, si je faisais un policier » ? qu’est ce qui a bien pu déclencher cette veine créatrice ?

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    1. Je suis heureux, cher Jean-Claude, si ce premier polar ne te déplait pas.

      Réponse à ta question. J’ai toujours trouvé que le meurtre était une facilité dans un roman, qui, s’il est bien amené bien sûr, crée de l’attention, voire de l’émotion. Or, la réalité des relations humaines est heureusement plus subtile, on ne tue pas ses voisins tous les 4 matins ! Donc, après avoir écrit des romans plus sentimentaux et de mœurs, je me suis laissé allée moi aussi à cette facilité, du moins pour une fois, avais-je d’abord pensé. Et puis le commissaire Chautard était né, il avait intéressé quelques personnes, alors il y a eu une deuxième enquête, puis une troisième. 5 en 5 ans. Et tes tableaux ont parfaitement rehaussé la couverture que j’avais imaginée. Il y aurait même eu un sixième livre si… je ne m’étais pas fait voler mon ordinateur, sauvegarde comprise (les clouds n’étaient pas encore généralisés).

      J’ajoute que j’ai essayé dans ces polars de travailler sur le pourquoi, plutôt que sur le comment, un des gros distinguos selon moi entre les auteurs de polars.

      On pourrait aussi distinguer le polar, du roman poicier, du roman noir et du thriller, mais ça nous mènerait trop loin. Rrrgghh…

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      1. Merci pour ton intéressante réponse.

        Sur le dernier paragraphe, je vois mes lacunes pour apprécier les nuances entre les catégories (du polar au thriller).

        Précision : je relis avec plaisir Du style que j’avais lu à sa parution. Je crois bien n’avoir manqué aucun de tes Chautard qui m’ont tenu en haleine au tournant des années 2000/2010.

        Créer un personnage : quel pied ça doit être pour un écrivain quand on y arrive ! Peu de gens et d’artistes auront eu ce privilège dans leur vie.

        La question du pourquoi est, elle aussi, passionnante. Pourquoi un tueur en série est-il ce qu’il est ? Pourquoi les terroristes de la terrible année 2015 sont-ils devenus ce qu’ils sont, pourquoi ont-ils perdu la raison ? On dirait bien que le pourquoi aide à comprendre le comment et se comprend à partir du comment.

        Je ne dois pas être le seul à penser que ces ouvrages auraient fait de bons feuilletons radiophoniques sur les grilles estivales des France Bleu Limousin ou autres. Mais on sait que tu ne t’es jamais montré à l’aise avec les journaleux.

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