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Alfred avait décidé de prendre au mot son collègue de travail, Gérald, qui l’accusait d’être un hypocrite :
– Je te parie que tu tiendrais pas une journée sans mentir au moins dix fois !
– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai qu’une parole !
– C’est ça, oui… Essaye, tu verras.
– Essaye quoi ?
– De ne pas mentir, sur tes pensées, ton comportement, tes actes… D’être franc, et sincère, tout simplement ! 24 heures.
– Je commence tout de suite, si tu veux. J’ai même pas besoin de commencer, puisque je ne mens pas.
– Ah ah ! Il est 8 h 30. Rendez-vous demain matin à 8 h 30 devant cette même machine à café. Je ne pourrai pas vérifier ce que tu me diras. Mais je te fais confiance. Essaye de prendre conscience des moments où tu es tenté par l’hypocrisie et de les remplacer par de la franchise.
Plus intrigué qu’il ne l’aurait voulu par la remarque de son collège et embarqué dans ce défi qu’il avait accepté sans s’en rendre compte, Alfred regagna son bureau l’air songeur. L’idée le chatouillait, le dérangeait aussi. Plus il y pensait, plus il sentait que quelque chose gênait sa conscience.
La matinée se déroula sans heurts. Il faut dire qu’il eut peu de contacts avec autrui, car il remplit ses tableaux, prépara ses plannings, répondit à ses mails. Et il n’eut pas à se forcer pour répondre aux personnes avec qui il avait dû parler, en interne comme en externe. Il se sentait plutôt serein. À midi, il pensa qu’il allait prouver à Gérald à quel point il était un homme droit.
Ce fut au déjeuner que les ennuis commencèrent.
– Alors, Mec, qu’as-tu pensé de la réunion d’hier matin ? demanda Laurent, un autre commercial de la boîte, entre deux bouchées de pizza.
– Franchement ? demanda Alfred. C’était un ramassis de banalités, et j’ai failli m’endormir pendant le PowerPoint de Sylvie.
Laurent éclata de rire, ravi. Mais Sylvie, qui venait de s’asseoir à l’autre bout de la table, s’était figée.
– Tu… tu parlais de ma présentation ? dit-elle en tenant son plateau, le sourire crispé.
Alfred rougit.
– Euh… Oui. Mais je… Je tente un truc aujourd’hui. Un genre de défi.
Elle le fixa un instant, puis se releva, saisit son plateau et alla s’asseoir ailleurs. Laurent, hilare, tapa dans le dos d’Alfred :
– Ah, si ton défi c’est de dire tout ce que tu penses, t’es pas sorti de l’auberge !
L’après-midi fut en effet difficile. Alfred se rendit compte que la moitié de ses interactions sociales reposaient sur des formules creuses, des sourires faux, des opinions modulées selon l’interlocuteur. À 16 heures, il avait déjà blessé un stagiaire (« Ta proposition n’est pas seulement mauvaise, elle est en plus hors sujet. »), embarrassé une collègue (« Si tu veux mon avis, ta robe ne va pas avec ces chaussures. »), et déclenché un début de dispute dans l’open space en donnant « honnêtement » son avis sur la gestion du département RH. Il avait aussi rétorqué « Pas moi » quand un client lui avait affirmé qu’il était content de le voir, et répondu « Oui » quand une fille de la compta lui avait demandé s’il la prenait pour une andouille, ce qui avait, dans les deux cas, méchamment refroidi l’atmosphère. Mais au moins il n’avait pas menti, il relevait le défi.
À 18 heures, alors qu’il s’apprêtait à partir, il croisa Gérald, le collègue qui lui avait lancé le défi, et qui l’apostropha d’un air goguenard :
– Alors, Monsieur Vérité ?! Tu tiens le coup ?
Alfred haussa les épaules :
– Je suis encore en vie. Mais je perds des amis.
Gérald éclata de rire :
– Bienvenue dans le monde de la sincérité !
Le soir venu, Alfred se dit qu’au moins à la maison ce serait plus simple. Il n’y aurait que sa compagne et lui, pas besoin de diplomatie, pas de collègue susceptible, pas d’ego à ménager.
À peine avait-il posé son blouson que Clara l’accueillit avec un sourire :
– Comment s’est passée ta journée ?
Il hésita une demi-seconde, puis répondit :
– Comme d’habitude. Une accumulation de conversations inutiles avec des gens qui ne m’écoutent pas. Et puis… j’ai dit à Sylvie que sa présentation était soporifique, à un stagiaire qu’il n’avait rien compris, et à Julie que sa robe était mal assortie. Et bien d’autres choses encore.
Clara le fixa.
– Et pourquoi ces amabilités ?
– Un défi que m’a lancé Gérald. Sincérité intégrale pendant 24 heures. Pas de mensonge, pas de faux-semblants. Que du vrai !
Elle leva un sourcil amusé :
– Tu veux dire… que tu comptes me dire toute la vérité ce soir ?
– Exactement, affirma-t-il, avec moins d’assurance qu’il ne l’aurait voulu.
Elle sembla réfléchir, puis posa sa question avec douceur :
– Tu aimes toujours mes lasagnes ?
Après une seconde d’hésitation, Alfred répondit :
– En fait… pas vraiment. C’est fade. Et trop lourd. Je les mange parce que tu les prépares avec amour, mais si on pouvait en avoir un peu moins souvent…
Clara se leva sans un mot et partit dans la cuisine. Il l’entendit transvaser des contenus et ranger des plats.
Ils dinèrent d’ailes de poulet et de purée de carottes, surgelées. Après quelques minutes de silence, Clara demanda :
– Qu’est-ce que tu penses de moi ?
Alfred reposa sa fourchette. Son cœur battait un peu plus vite.
Il la regarda. Elle avait les mains posées sur la table, les épaules droites. Elle semblait calme, mais il savait lire la tension dans ses yeux. Elle attendait. Et il ne pouvait pas fuir. Pas ce soir.
– Tu veux la version brute ? demanda-t-il, la voix plus grave.
Clara hocha la tête.
Il prit une inspiration :
– Je pense que tu es intelligente. Et que tu ne le montres pas toujours. Que tu joues un rôle, souvent, celui de la femme douce, compréhensive, qui arrondit les angles… Alors que tu peux être bien plus incisive, plus vive. Mais tu veux plaire à tout le monde, du coup tu n’es pas toujours franche. Et parfois, ça m’agace.
Clara cligna lentement des yeux. Il poursuivit :
– Je t’aime. Mais parfois, je me demande si on ne joue pas chacun notre rôle. Le couple bien huilé. Toi avec tes plats et tes copines, moi avec mes anecdotes de boulot et de commerciaux. On se parle, mais est-ce qu’on se dit encore des choses essentielles ?
Elle resta silencieuse quelques secondes. Puis :
– Donc… tu es en train de me dire que je suis ennuyeuse ?
Il secoua la tête :
– Je veux dire que tu te retiens.
Elle haussa la voix :
– Et toi, alors ? Tu crois que t’es si passionnant ? Tu sais ce que je pense quand tu me racontes pour la énième fois les déboires de Gérald avec son ordinateur portable ? Ou les coups foireux de Benjamin ? Ou que tu critiques quelque chose avec un cynisme qui ne te va pas du tout ? Je pense que tu fuis ! Que tu te fuis. Tu te caches derrière l’ironie. Derrière cette image de mec lucide et désabusé. Tu as peur de la tendresse, Alfred. De la vérité, justement.
Il sourit, un peu jaune. Il ne voyait pas le lien entre tout ce qu’elle disait, mais il savait qu’il y avait du juste.
– Peut-être. C’est pour ça que je devrais continuer ce défi. Tu vois, on commence à se dire des choses.
Clara croisa les bras.
– Très bien. Continuons.
Elle le fixa intensément.
– Tu m’as déjà trompée ?
Il la regarda droit dans les yeux. Et, sans ciller :
– Non. Mais ça a failli. Deux fois. Une collègue, il y a un an. Et cette serveuse à Barcelone. Mais je n’ai rien fait. Juste imaginé. Et culpabilisé.
Clara déglutit :
– Merci.
Elle inspira profondément, puis murmura :
– Tu veux qu’on se dise toute la vérité, encore ? Même si ça fait mal ?
Alfred hésita. Puis répondit, plus doucement :
– Oui.
– Alors c’est peut-être le début de quelque chose, dit-elle.
Il hocha la tête.
– Ou la fin de quelque chose d’autre.
Un léger sourire se glissa sur ses lèvres.
– Au moins, ce sera vrai.
Cette nuit-là, ils ne se couchèrent pas tout de suite. Ils restèrent dans le salon, en chaussettes sur les canapés, chacun avec un verre entre les mains, comme deux étrangers invités à se découvrir.
Les questions continuèrent, plus lentes, plus intimes.
– Tu as déjà regretté d’être avec moi ?
– Pas d’être avec toi. Mais parfois d’avoir dit oui si vite. D’avoir renoncé à certaines choses. Mais ce n’est pas toi que je regrette. C’est ce que je n’ai pas fait.
Clara hocha la tête, sans colère.
– Et toi ? dit-il à son tour.
– Pareil, répondit-elle. J’aurais voulu vivre seule plus longtemps. Me construire un peu plus…
– Peut-être qu’on se construit à deux ?
Il n’y eut pas de cris, pas de drame. Juste une franchise nouvelle, pas si facile ni à dire ni à admettre.
Quand ils se couchèrent, Alfred ne se sentait pas réellement libéré. Il repensa aux paroles qu’il avait prononcées depuis le matin, à celles qu’il avait gardées pour lui, et à celles qu’il croyait vraies depuis des années sans jamais les avoir examinées.
À 1 heure du matin, ils s’endormirent côte à côte, sans se toucher, mais à peu près calmes.
Au matin, il prit son petit-déjeuner sans attendre Clara, ce qui était contraire à leur habitude.
– Je crois que je préfère être un peu seul, le matin, affirma-t-il quand elle constata le changement.
– Moi aussi, répondit-elle.
Ils rirent.
– On est cons, non ?
– Peut-être.
Alfred arriva à la boîte à 8 h 30. Il se sentait déstabilisé, légèrement différent. Gérald l’attendait déjà, un café à la main, l’air goguenard.
– Alors, Monsieur Vérité ?
– J’ai tenu. Même à la maison.
– Sérieux ? T’as pas menti une seule fois ?
– Pas une seule. J’ai failli. Souvent. Mais j’ai résisté. Même quand Clara m’a demandé si j’aimais ses lasagnes…
– Et alors ?
– Je lui ai dit que c’était fade et lourd.
Gérald éclata de rire.
– Fallait oser ! Et elle l’a pris comment ?
– On a mangé du poulet. Et surtout on a parlé. Vraiment parlé. C’était pas confortable. Mais c’était… vivant.
Gérald enregistrait, semblant approuver.
– Eh ben… Tu as peut-être relevé le défi !
Alfred regarda la machine à café, puis ajouta, pensif :
– Le plus étrange, c’est que maintenant, j’ai pas envie de m’arrêter.
– Tu veux dire… que tu as pris goût à dire la vérité ?
– Pas tout le temps. Mais au moins à ne pas mentir. À ne pas faire semblant. Même si ça pique.
Gérald sourit, presque respectueux.
– Fais gaffe. À trop dire la vérité, tu vas finir par devenir quelqu’un de bien !
Alfred sourit à son tour.
– Pourtant, je me sens comme un salaud.
Gérald haussa les épaules.
– Peut-être parce que tu es un salaud ! Je plaisante… Plutôt, tu te rends compte que la vérité brute, sans bienveillance, ce n’est pas du courage, c’est juste de la maladresse. Voire de la cruauté.
Alfred admit :
– Sans doute. L’équilibre n’est pas facile à trouver.
– C’est tout un art. Que peu de gens maîtrisent.
– J’ai surtout compris un truc, dit-il en fixant le gobelet en plastique dans sa main. Ce n’est pas seulement aux autres que je mens. Je me mens à moi-même, depuis longtemps. Je me raconte que tout va bien, que je suis aligné, que je suis quelqu’un de bien. Mais je ne suis pas sûr que ce soit très objectif. Et ça fait peur.
Gérald ne répondit pas tout de suite. Puis il dit, plus doucement :
– Le mensonge le plus ancien est souvent le plus difficile à repérer. Et à réparer.
Alfred soupira. Il sirota son café, grimaça :
– C’est amer.
– Le café ?
– Non, la vérité.
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Je complète mon propos précédent. La vérité est contextuelle le plus souvent. Toujours ?
L’énoncé « La Terre est ronde » signifie que l’on sait que cette planète est une boule quasi sphérique qui tourne autour du soleil. Les photographies prises depuis des satellites l’ont vérifié. Cependant, l’horizon d’un paysan de la Beauce lui donne à penser que la terre, sa terre, celle qu’il a sous les yeux tous les jours, est plate. Et le football se pratique sur un terrain bien plat et horizontal.
Autre exemple : 100 + 289 = 1 064 semble faux. Pourtant c’est vrai si l’on précise que la somme 389 écrite ainsi dans notre base décimale – celle que nous avons apprise dans notre enfance – s’écrit bien 1 064 dans une autre base où les chiffres 8 et 9 n’existeraient pas.
Et la vérité dans les relations humaines a sans doute plus d’une base de compréhension.
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Ton commentaire rappelle deux choses :
– le savoir (du paysan qui croit que la terre est plate) n’est pas la vérité ;
– pour que la vérité ne soit pas travestie, il convient de ne pas changer les bases d’appréciation en fonction de son intérêt particulier. D’où l’importance de références solides : le respect des démonstrations scientifiques, l’universalisme des certaines valeurs de base, l’humanisme, la volonté de progrès, le souci de l’intérêt général, la common decency…
Bien à toi.
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Difficile d’échapper aux « opinions modulées selon l’interlocuteur » ou encore d’associer vérité brute et bienveillance. D’ailleurs la vérité dans les relations humaines me semble relative et complexe. Alors qu’énoncer « la Terre est ronde » est une vérité incontestable (pourtant contestée par des abrutis).
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Merci PY ça réconforte
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Merci à toi, chère Ghylaine. Les mots nous aident, en effet. Au plaisir, Py.
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