Ma chère voisine

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Aucune raison objective ne m’incitait à une relation avec cette femme. C’était ma voisine et elle représentait tout ce que je détestais. Et elle était à peine jolie.

Alors pourquoi ai-je voulu la conquérir ? Quel fut le mobile de mon acte ? Celui qui me vient à l’esprit n’est pas glorieux, mais je crois que c’est le plus juste : lui donner une leçon. Je ne l’aimais pas, à la fois parce qu’elle me méprisait et parce qu’elle cochait toutes les cases de la Française égoïste, friquée, protégée, sûre de son bon droit. Moi, de santé fragile et de situation précaire, doutant de tout, je n’étais pas de son monde, et je voulais lui faire payer son arrogance et ses privilèges. 

Pour la punir, germa dans ma tête l’idée suivante : j’allais la perturber en la poussant à tromper son mari avec son insignifiant voisin. Ainsi, elle se dégouterait d’elle-même, ce qui lui permettrait ensuite de réfléchir à son comportement.  Je ne savais pas si je voulais juste la déstabiliser ou foutre sa vie en l’air : j’imagine que j’attendais de voir comment elle allait se comporter, pour décider si, après la punition et l’apprentissage de l’humilité, elle méritait une réhabilitation et un bonheur nouveau.

N’y avait-il que cela ? Ne voulais-je pas aussi la séduire parce que j’étais un mâle imbécile au cerveau mal placé ? Bien sûr. Mais j’aurais pu tourner mes frustrations vers d’autres proies, plus aimables et plus faciles à attraper. J’avais au moins dix ans de plus qu’elle, ce qui ajoutait de la difficulté à mon défi.

Elle et son mari avaient débarqué dans le quartier cinq ans plus tôt. Ils avaient racheté la maison en face de chez moi, dans laquelle avaient vécu deux petits vieux adorables, jusqu’à ce que la femme meure et que le monsieur soit obligé d’aller finir sa vie dans un établissement gériatrique. Le jeune couple avait bien sûr cassé, rénové, agrandi, ajoutant une grande pièce de séjour, surmontée de deux chambres et d’une salle de bains, bardant le tout d’un bois naturel du meilleur effet. Pendant trois mois, des artisans s’étaient succédé, la plupart sans nom sur leur camionnette. Je remarquai qu’un homme venait tous les jours et qu’il était de la famille. Le type semblait adepte d’une scie à pierre posée devant la maison avec laquelle il dut tailler du carrelage, des dalles de jardin et je ne sais quoi encore. Les extérieurs furent autant soignés que l’intérieur. Même après que les artisans furent partis, le scieur et le jeune marié fignolèrent une terrasse, une pelouse, des murets, des massifs… L’argent ne semblait pas un problème, on faisait ce qu’il y avait à faire. Il s’agissait que ce soit original, d’apparence écologique et clinquant. 

Ils travaillaient tous les deux à l’époque, je les imaginais lui ingénieur, elle dans le marketing ou les R.H. Ils avaient une belle voiture chacun, Audi, Volvo, et ils étaient sapés cher. Bien sûr, ils pendirent la crémaillère pour montrer aux amis leur ascension immobilière, entre un plancher et un auvent montés pour l’occasion. Par la force des choses, je les croisais de temps à autre, le matin, le soir, le week-end. Je remarquai vite que mes bonjours ne recevaient pas souvent de réponse et qu’eux n’en prenaient jamais l’initiative. Un dimanche, alors qu’ils étaient dans le jardin côté rue et que je passais à 3 mètres d’eux en rentrant de mon footing, ils se tournèrent sciemment, pour ne pas me voir et ne pas me saluer. Aucune illusion n’était permise : ils étaient malpolis, donc dans la norme.

Sans doute étaient-ils à mille lieux d’imaginer que ce qualificatif leur correspondait. Car il était clair qu’ils avaient en tête une image de ce qu’était une vie réussie et qu’ils voulaient s’y conformer en tous points. Ils ne limitaient pas leur comportement petit-bourgeois aux signes extérieurs de richesse et de tendance, ils le cultivaient dans leurs propos. Propos dont ils faisaient profiter le voisinage. Je n’y croyais pas, au début, et puis je dus me rendre à l’évidence : quand ils se parlaient, ils jouaient un rôle, et ils voulaient qu’on les entende. Ça donnait, sur la terrasse, l’escalier, ou dans le séjour les baies ouvertes, des choses du genre : 

– Où t’as mis mon nouvel iphone ?

– Il est pas sur la desserte Louis XV ?

– Non. Il doit pas aimer le mix du classique et du contemporain…

– On aurait dû se meubler chez Ikéa !  

Ou alors :

– T’as regardé ton compte Insta ?

– Non, j’étais sur X.

– Jérémy a posté la photo de samedi.

– J’ai encore ma capeline ?

– C’est la plus belle, rassure-toi.

C’était si travaillé que je n’en revenais pas. Ils ne se contentaient pas de publier des photos, ils voulaient qu’on les voie et les entende en direct, sans filtre, quand bien même le public se limitait à quelques voisins. Peut-être qu’ils répétaient, qu’ils s’entraînaient pour quand ils avaient un auditoire plus riche. Mon Dieu, me dis-je, mais ils ont dû tout planifier, les circonstances de la rencontre, le lieu du premier baiser, la date du premier rapport, le timing pour l’annonce aux parents, la vie commune en fonction des études, le choix de la banque, la tenue de mariage et le nombre d’invités, les critères de la maison… Ils s’étaient choisis « en scientifique » comme le chantait le grand Jean-Jacques, et ils agissaient de cette manière en tous points.

Leur exposition dans la journée contrastait avec leur disparition la nuit. Dès la fin d’après-midi, ils fermaient les volets de toutes les pièces, volets électriques il va de soi, se privant de toute vue sur l’extérieur, pour ne vivre que dans leur petit monde confiné. Leurs deux voitures étaient rentrées dans le jardin – un espace avait été aménagé – et toute la propriété se refermait derrière un portail télécommandé qui glissait sur son rail jusqu’à un « poc » très classe qui garantissait l’étanchéité de la protection.

Une seule chose me plaisait chez eux, du moins chez elle : le bruit de ses talons sur l’escalier de bois qui menait à la terrasse solarium. Chaque fois que je l’entendais, je me précipitais à la fenêtre, mais 9 fois sur 10 je la loupais. Les rares fois où j’arrivais à temps, je distinguais une jupe bien tendue par les fesses et les jambes, un joli cou sur lequel se posait la tête recouverte d’une chevelure ramassée en chignon. Je n’arrivais pas à distinguer son visage, mais j’étais content de lui trouver quelque chose d’attrayant ; il me semblait que j’en avais besoin. C’est dur de n’avoir aucune sympathie pour ses voisins, et je n’étais guère mieux loti de part et d’autre de mon domicile.

Je les vis de plus près un jour où ils sonnèrent à la maison vers 19 heures. Je fus sidéré de les découvrir à ma porte, eux qui m’avaient toujours fui :

– Excusez-nous, est-ce qu’on peut regarder dans votre jardin ? Notre chat ne revient pas.

Tous les soirs, elle appelait son chat, d’une manière peu féminine : en sifflant. J’avais d’ailleurs longtemps cru que ce son émanait de lui, mais non, c’était elle. Ce soir-là, le résultat escompté du passage de l’air entre les lèvres arrondies ne devait pas être au rendez-vous. 

Lui était encore en costume, sans cravate et mal coiffé. C’était un homme grand et carré, avec un visage trop plat et trop large, comme s’il avait été écrasé, sur le dessus et devant. Elle avait passé un pantalon de toile, des tennis, un tee-shirt et un gilet. Son visage n’était pas terrible, mais la silhouette était correcte. Les cheveux châtain clair, à moitié détachés, l’embellissaient plutôt. 

Je n’avais pas prémédité ma réponse, mais je fus content de la manière dont elle retentit à leurs oreilles :

– Je vous réponds oui pour votre chat, mais je vous fais remarquer une chose : vous ne me dites jamais bonjour, vous tournez la tête quand je passe devant chez vous, et maintenant, parce que c’est votre intérêt, vous venez frapper à ma porte. C’est lamentable. 

Je ne les lâchai pas du regard. Pendant plusieurs secondes, leurs visages grimacèrent, mais ils ne parlèrent pas. C’est lui qui reprit :

– Bon, on peut y aller ?

Pas un mot de regret, d’excuse, ou même de justification. C’est à ce moment-là que mon envie de vengeance s’est imposée. Ils commençaient à me faire chier, ces deux-là, avec leur contentement et leur impolitesse.

– Allez-y, dis-je en montrant le jardin d’un geste de la main.

Et je fermai la porte.

Je trouvai assez vite le moyen à déployer pour me venger : séduire la femme. C’était à la fois ce qui les déstabiliserait le plus, et ce qui était, peut-être, à ma portée. Surtout, c’est ce qui s’imposait, de manière instinctive. 

Mais avant même que je cherche à entrer en action, un écueil de taille se dressa devant moi : un enfant. Un jour que ma chère voisine claquait ses talons sur l’escalier, son pas me sembla plus lourd et plus lent que d’habitude. Je pus l’apercevoir et découvris alors une rondeur de ventre que je remarquai d’autant plus qu’elle avait glissé ses mains dessous, comme pour le soutenir. Malédiction ! pensai-je. Plus rien n’était possible pendant au moins un an ; il était impensable qu’une femme enceinte puis une toute jeune maman se détourne de son chemin maternel.

En fait, mon purgatoire dura 3 ans, puisque, à peine le premier enfant mis au monde, un deuxième arriva, sans que j’aie pu noter une deuxième grossesse. Je découvrais avec effarement l’accélération du temps liée à l’âge. Il est vrai également que j’arrivais à oublier ces gens égoïstes pour me concentrer sur mon travail et d’autres personnes plus intéressantes. Je précise que j’exerçais une profession libérale, que je travaillais seul et que mon bureau se situait au sous-sol de mon domicile ; j’étais souvent en déplacements, mais aussi souvent à la maison. Dans ce cas, je profitai du début d’après-midi pour les rendez-vous ou démarches administratives à l’extérieur mais en ville, accessibles à pied. Je pouvais donc espérer la croiser sans trop de difficultés. 

Je passai à l’action alors qu’elle avait cessé de travailler, restant seule à la maison avec ses enfants, qu’elle sortait chaque jour, soit dans la Volvo dernier cri, soit dans une poussette high tech, dans laquelle babillait le dernier (ou la dernière), l’ainée, fille, trottinant à côté de sa mère. Bien entendu, des jeux avaient été installés dans le jardin et une rampe d’accès avait été maçonnée par le scieur de pierre pour que la poussette puisse rouler jusqu’à la porte d’entrée de la maison.

La période était favorable. Elle devait commencer à s’emmerder chez elle, saturer des couches et des biberons jour et nuit, ne plus être excitée par le retour de son mari chaque soir à 18 h 30. Elle avait besoin de divertissement, me persuadai-je, elle espérait qu’il lui arriverait quelque chose, elle ne voulait pas être réduite au rôle de mère et d’épouse : j’allais profiter de ses besoins et de ses désespérances.

Je m’arrangeai pour arriver de face un jour où, de retour de balade, elle remonta notre rue avec ses bagages vivants. Je composai un grand sourire, comme si nous étions de vieux amis. Et, pour la première fois, je m’arrêtai pour lui parler, me postant devant elle pour l’empêcher de passer :

– Bonjour ! Il me semblait bien que vous aviez deux enfants. Vous n’avez pas traîné ! Ça change la vie, j’imagine ?

Ce n’était pas aussi bien que ce que j’avais prévu – le « j’imagine » pouvait laisser croire que je ne savais pas ce que c’était que d’avoir des enfants –, mais enfin j’obtins une réponse et une esquisse de sourire :

– Oui, c’est sûr !

Je m’agenouillai pour me mettre à la hauteur de la fille de 3 ans. Elle tenait un bout de bois dans la main :

– Tu as une baguette magique ?

– C’est pas une baguette magique, c’est un bâton.

– Tu l’as trouvé où ?

– Là-bas, me dit-elle en tendant un bras derrière elle.

– Il est joli.

Je me redressai, m’adressant de nouveau à la mère, puis dirigeant mon regard vers la poussette :

– Le deuxième, c’est une fille aussi ?

– Non, un garçon. 

– Quel talent ! lâchai-je et elle consentit un autre demi-sourire.

Il fallait que je la déstabilise tout de suite. J’avais réfléchi à la question et avais conclu qu’une attaque éclair avait, dans ce cas-là, plus de chance d’aboutir qu’une longue cour. 

– Je vous admire, vous les femmes, qui devez cumuler vie professionnelle, vie d’épouse et vie de mère.

J’aurais pu faire un mauvais jeu de mots avec les trois derniers, mais je m’abstins. L’humour ne semblait pas un trait marquant de sa personnalité.

– Oh, j’ai pas à me plaindre. Je ne suis pas seule et j’ai pu prolonger mon congé maternité par un congé sans solde.

– Il n’empêche, même de nos jours, les femmes en font toujours plus que les hommes.

– Peut-être.

Il était visible qu’elle n’était pas enchantée par notre conversation, mais tout aussi visible qu’elle n’était pas pressée de rentrer. Il ne faisait pas chaud, mais il n’y avait ni vent ni pluie.

– Si je vous invitais, vous accepteriez de venir à la maison ?

– Vous voulez dire… un jour avec mon mari ?

– Pas un jour, mais aujourd’hui, et sans votre mari. Ça n’a rien de personnel, mais je n’aime pas les hommes. Ils n’ont aucun intérêt et ils sentent mauvais.

Elle fut trop sidérée pour répondre tout de suite. Elle bougea ses pieds et ses mains, qu’elle remit sur la poignée de la poussette, mais je bloquais le passage. Son visage perdit de son arrogance, des expressions insoupçonnées apparurent. Elle eut alors une réaction inattendue, même si, après de telles remarques, les réactions sont toujours inattendues :

– En disant ça, vous vous tirez une balle dans le pied. Un homme, vous en êtes un…

Elle avait donc un esprit derrière son masque. Je devais en tenir compte. Elle n’était pas sotte.

– Hélas, oui. Mais de moins en moins. Je fuis les hommes et j’ai besoin des femmes.

Elle me regarda d’un œil suspicieux. Je m’efforçai de garder un visage sérieux, pas grivois le moins du monde.

– Oui, l’intelligence, l’émotion, la beauté, l’humour, le courage, le respect, l’abnégation, la douceur, tout ce qui rend la vie supportable est féminin. Si une femme comme vous venait me raconter sa vie, je serais le plus heureux des hommes.

– Vous raconter ma vie ?!

Elle ouvrait de grands yeux en s’exclamant. Je précisai :

– Oui. Une heure ou deux, un après-midi par semaine. Vous pourrez amener vos enfants, bien entendu. Je suis sûr qu’on passerait un moment agréable. Ça nous ferait du bien, à l’un comme à l’autre.

Elle cramponna la poussette et la dirigea sur la droite, comme si elle voulait me contourner. Je posai moi aussi une main sur la barre de guidage, entre les deux siennes.

– Il faut que j’y aille, dit-elle. 

– Allons-y ensemble.

– Non. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cette conversation avec vous.

Là encore, me dis-je, elle montre de la maîtrise et de l’intelligence. Je pouvais donc augmenter un peu ma franchise, et la sienne :

– Vous vous dites : mais je ne vais pas aller boire le thé, sans mon mari en plus, chez ce type qu’on déteste ! Et qui nous a fait une méchante remarque le jour où on cherchait le chat ?

– C’est pas faux.

– C’est pas faux, mais ce serait une erreur. Vous passeriez à côté d’une personne qui peut non seulement égayer votre vie à un moment où vous en avez besoin, mais en plus changer votre comportement et votre regard, ce dont vous avez un plus grand besoin encore. 

– Vous ne manquez pas de culot ! C’est plutôt vous qui êtes malpoli !

– Pour l’impolitesse, je ne vous arrive pas à la cheville. Pourtant, vous ne vous aimez pas quand vous êtes impolie.

– Cette fois, ça suffit ! Chloé, on y va !

Elle prit sa fille par la main.

– Je vous laisse, dis-je en reculant tandis qu’elle avançait. J’attends votre venue. Je suis heureux de cette rencontre, de commencer à voir enfin la femme que vous pouvez être et que vous ne vous permettez pas d’être.

– Vous, vous feriez bien de cacher un peu le goujat que vous êtes !

– Goujat, quel mot exquis ! Vous avez des lettres ? Vous savez que je suis romancier ? On va bien s’entendre, vous verrez. Au revoir, Chloé.

Je les laissai partir, lançai un dernier :

 – Et au revoir, petit frère ! 

Le soir, j’imaginai en souriant ce qu’elle pensait de cette rencontre. J’étais à peu près sûr que ça tournait dans sa tête et à peu près sûr qu’elle n’en avait rien dit à son mari, parce qu’elle ne savait pas comment présenter le truc et parce qu’elle voulait laisser une petite possibilité à la proposition que je lui avais soumise, quand bien même une acceptation lui paraissait impossible.

Une semaine passa. J’avais été en déplacement trois jours et trois nuits, j’étais parti à la journée les deux jours suivants, je n’avais donc pas eu l’occasion de la guetter, ce qui était mieux pour mon mental et pas plus mal pour l’avancement de mon affaire. 

Un mardi après-midi où j’avais un peu de latitude dans mon emploi du temps, je décidai de me retrouver nez-à-nez avec le convoi mère-enfants.Cette fois, je la guettai depuis l’intérieur et attendis qu’elle soit devant la maison pour me manifester.

– Ah, je tombe bien ! Allez, venez ! lançai-je en montrant la maison. Votre chat est déjà là.

Elle ne put s’empêcher de sourire et je vis même qu’elle avait envie de rire. Comme elle continuait à avancer, j’ouvris le portillon et je la suivis dans la rue :

– Attendez ! Comment vous appelez-vous ?

Sa réponse fut intelligente, une fois de plus :

– Je suis sûre que vous le savez.

– Un point pour vous. La boîte aux lettres. C’est joli, Laura.

– Vanter mon prénom… C’est tout ce que vous avez trouvé ?

– Faible, j’en conviens. Si au moins j’avais un bouquet de fleurs… Vous savez que même les femmes les plus endurcies craquent devant un bouquet de fleurs ?

– Je ne veux pas vous décevoir, mais tout dépend de celui qui les offre.

– Et si c’est moi qui vous les offre, à vous ?

– Vous êtes cinglé. Et vous me harcelez. Devant mes enfants.

– Je ne vous harcèle pas. Je vous… Non, vaut mieux que je le dise pas.

Elle se retint de pouffer. Je me rabattis sur Chloé, que je ne voulais pas négliger. Mais la fillette marchait aux côtés de sa mère et je ne pouvais pas m’agenouiller. J’imitais un bossu, les bras ballants.

– Tu as vu, Chloé ? Je suis aussi petit que toi !

– Même pas vrai, répondit la petite. 

– Toi, bientôt tu seras grande. Tu grandis un peu chaque jour.

– Même pas vrai, répéta-t-elle.

Je me redressai et continuai à lui parler :

– Chloé, sois gentille avec moi, sinon ma cote ne va pas monter auprès de ta mère.

– Vous voyez, me dit celle-ci, c’est peine perdue.

– L’adversité ne me fait pas peur. 

– Mais qu’est-ce que vous fabriquez, là ? 

On avait déjà parcouru une cinquantaine de mètres.

– Je viens avec vous.

– La porte de chez vous est restée ouverte.

– Ah… Tant pis. Quand on… on ne compte pas. 

– Vous allez venir au square avec nous ? Vous savez que je pourrais appeler mon mari.

– Ah non ! Je vous ai dit que je n’aimais pas les hommes ! Surtout celui-là.

Cette fois, elle rit et je sus que j’allais me promener avec elle. Ce fut un chouette moment. Chaque fois que nous traversions une rue, je jouais au gendarme en me plaçant au milieu de la rue pour stopper les voitures, même quand il n’y en avait pas. Nous restâmes cinq minutes assis tous les deux sur un banc de bois, pendant que Chloé se balançait sur un cheval à ressort et que son frère, Corentin, dormait sous le ciel. J’appris là les premiers éléments de sa biographie et de son état d’esprit. Je ne m’étais guère trompé, sur son milieu social, ses valeurs, l’inconscience de l’image qu’elle renvoyait.

Je réussis à ne pas parler de moi, et à lui dire :

– Vous construisez une belle famille, mais je regrette un peu l’époque des talons.

– Des talons ?

Et je lui racontai combien j’aimais le bruit de ses talons sur l’escalier extérieur de sa maison quand elle rentrait du travail.

– Incroyable… Vous m’écoutiez ?!

– J’essayais de regarder, aussi. Mais souvent vous disparaissiez avant que j’arrive à la fenêtre. Vous demanderez à votre mari de rajouter quelques marches.

Corentin pleura et elle dut le prendre. Je me rapprochai de Chloé. Je la fis rire et nous devînmes amis. La mère parvint à calmer le bébé, le remit dans sa poussette sans qu’il braille. Le retour fut très gai. Il fallut se séparer.

– Il y a sûrement plusieurs chats dans votre maison, maintenant.

– Tant qu’ils ne sont pas voleurs… Vous viendrez ?

– Je ne sais pas. Chaque jour suffit sa peine.

– Merci pour la promenade. 

Le trio traversa la rue, j’eus même droit à plusieurs tours de tête de Chloé. Laura prit alors une place importante dans mes pensées. Le problème, ou ma chance, est que pendant ces deux rencontres, je n’avais pas été gêné par ses côtés petits-bourgeois qui me déplaisaient tant quand elle était chez elle avec son mari. Qu’est-ce qui changeait selon la configuration : mon regard ou son comportement ?

Au cours des jours qui suivirent, je guettai le moindre mouvement dans la maison d’en face. Je perçus des va-et-vient de voitures et de volets, mais je n’entendis pas ces dialogues dans lesquels mari et femme jouaient un rôle pour le voisinage. Il faut dire qu’on était en hiver et que la période se prêtait mal aux exhibitions extérieures. Et je ne pouvais m’empêcher de penser, contre toute vraisemblance, que ces deux moments que nous avions passés ensemble commençaient à la modifier.  

Elle sonna un matin à 10 heures et quart. J’ouvris, sans savoir à qui.

– Bon sang !

– Quel accueil !

– Je suis content !

– C’est mieux.

– Mais mal habillé.

– Comme d’habitude.

– Comment ça, comme d’habitude ? Où est Chloé ? Corentin ?

– Chloé est chez sa grand-mère. Corentin dort.

– Ah…

– Si je l’amène, elle en parlera à son père. Or, je pense que le récit de la promenade au square lui suffit. Bon, je peux entrer ?

– Ah ben oui !

Et elle entra. Une fois, deux fois, trois fois, plusieurs fois. Elle entra dans ma maison, dans mon cœur, dans ma vie. Avec un bémol, quand même.

– Pourquoi tu ne veux pas qu’on couche ensemble ? lui demandai-je entre deux baisers.

– C’est ainsi. Ne m’embête pas.

– J’aimerais savoir.

– Tu es sûr ?

J’acquiesçai. Elle soupira :

– Tu es si direct avec moi que je vais l’être à mon tour : tu ne m’attires pas assez.

Il me fallut quelques secondes pour encaisser le coup. Quand je retrouvai de l’air, je lui demandai :

– Si j’avais été plus beau, tu aurais cédé ?

Elle me fixa :

– Oui.

Ce fut à mon tour de la fixer :

– Ça me console. C’est déjà une petite performance, que j’ai accomplie.

– Je te l’accorde.

– C’était pas gagné de te dérider, toi riche, propriétaire, jeune, jolie, mariée, maman ;  moi pauvre, locataire, vieux, pas beau, divorcé, sans enfants près de moi.

– N’exagère pas quand même.

J’avais voulu coucher avec elle pour la punir de son arrogance, et j’étais tombé amoureux sans qu’elle m’accorde ce pour quoi je brûlais. Que tirer de cette expérience ? De l’amertume ou de la fierté ? Une leçon peut-être, toujours la même en fait : la vie a plus d’un tour dans son sac. On ne sait jamais ce qu’elle nous réserve dès que nous dépassons les apparences, apparences qui nous trompent, mais qui nous servent aussi à entrer en contact les uns avec les autres.

(et 206 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Un texte remarquable ! La quintessence peut-être du style Roubert. C’est rapide, drôle, profond et léger, culoté et fin, impertinent et tellement humain. Comment le même auteur passe-t-il de la chronique tragique du XXIème siècle à ces délices de l’amour et de la séduction ? Il ne nous le dira pas, et nous dirons bravo quand même.

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  2. Encore une histoire de séduction entre un homme et une femme bien originale !
    Qu’elle soit rêvée ou réelle, elle est toujours un régal de lecture.
    Merci au génial magicien des mots pour ses aventures d’écriture.
    Merci cher Pierre-Yves.

    Aimé par 1 personne

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