Solange avant le repas de famille

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Ce dimanche de Pâques, Solange Freyssinet ne se leva pas plus tôt que d’habitude. Il faut dire qu’elle avait mis les rallonges la veille en fin d’après-midi. Quand il le fallait, elle arrivait encore à réaliser cette opération seule, non sans efforts. La table de la salle-à-manger était massive et il n’était pas facile d’en faire coulisser les pans et les pieds. Quand son mari était là, ce n’était pas simple non plus ; son pauvre Jacques était bien diminué, les derniers temps.

À 80 ans, elle disposait encore d’une bonne dose d’énergie. Des douleurs, des égarements, des tristesses, et de l’énergie. Qui lui donnait une étonnante capacité de mobilisation, à la fois pour des choses très concrètes, comme le repas qui l’attendait ce jour, pour des causes, sociales ou individuelles, et pour des idées, philosophiques ou même économiques, parfois surprenantes aux oreilles de ses interlocuteurs. Par exemple, elle se piquait des chroniques de l’économiste Nicolas Bouzou et du scientifique Laurent Alexandre dans l’Express – hebdomadaire dont elle avait conservé l’abonnement à la mort de son mari – répétant à qui voulait l’entendre que c’était l’ineptie des politiques publiques qui créait du chômage, ou alors que l’intelligence artificielle rendrait caduque l’intelligence humaine dans les quinze ans si on ne réagissait pas très vite.

Ces appropriations iconoclastes semblaient d’autant plus étonnantes qu’elle était d’un conservatisme farouche en termes de mœurs. Certes, ses convictions religieuses l’amenaient à pardonner plus qu’à condamner, mais elle absolvait sans mansuétude. Elle pouvait être dure dans ses propos, parce qu’elle était persuadée qu’on ne pouvait s’en sortir dans la vie sans rigueur individuelle. Rien ne l’horripilait davantage que le laisser-aller, la pleurnicherie, ou les extravagances. La dignité, dont elle avait une conception que l’on pourrait qualifier de verticale, étant sans doute la valeur qu’elle mettait au-dessus de tout.

Recevoir ses enfants et petits-enfants le dimanche de Pâques était une tradition à laquelle il n’était pas question de déroger. Elle avait lâché sur le 25 décembre, admettant qu’en effet ses filles devaient être présentes dans la famille de leur mari au moins une année sur deux. Mais le dimanche de Pâques, qui coïncidait à quelques jours près avec son anniversaire, lui appartenait et elle se sentait en droit d’exiger ce qu’elle voulait ce jour-là. « Je ne veux qu’un cadeau : votre présence à tous à ma table pour le déjeuner ». Comme la demande paraissait à la fois logique et raisonnable, et qu’elle la formulait avec autorité, l’habitude avait été prise, et aucun des membres de la famille n’avait à ce jour osé y déroger (chacun s’était cependant accordé un joker). Ce qui était au départ un plaisir pour tous était au fil des années devenu une corvée pour beaucoup, peut-être davantage pour les filles que pour les gendres, et pour tous les petits-enfants depuis qu’ils avaient dépassé l’âge de 15 ans. En même temps, chacun se rendait compte de ce que pouvait avoir de structurant ce moment, qui, au final, n’était pas si désagréable.

La jeune octogénaire prit son petit-déjeuner en écoutant la radio, comme chaque jour. Elle allumait généralement à 8 heures et coupait après la revue de presse, à 8 h 45. « Ma pauvre vieille, se disait-elle parfois en se moquant d’elle-même, tu t’intéresses de plus en plus aux affaires du monde, alors que tu peux moins que jamais y prendre part et que tu vas bientôt disparaître ». Elle avait conscience de ce paradoxe, qui l’amusait plus qu’il ne la désespérait. « Comme nous sommes bizarres, parfois », une réflexion qu’elle n’aurait jamais avouée à quiconque, car elle tenait à demeurer la femme solide et convaincue qu’elle paraissait. Et qu’elle était, Seigneur Dieu !

Après avoir rincé son bol, essuyé la table, et commencé à sortir ce dont elle allait avoir besoin pour préparer le repas, elle se rendit dans le séjour pour mettre le couvert. Elle aimait cela : déplier un molleton et une nappe, sortir l’argenterie, définir le plan de table avec les porte-serviettes brodés au nom de chacun des convives. « Oui je suis bourgeoise et alors ? Si la bourgeoisie c’est le goût des belles choses, le respect des traditions et l’esprit de famille, eh bien tout le monde devrait en être ». Elle se trouvait généreuse en pensant ainsi ; elle était pour une conception ouverte des classes sociales. Elle ne les niait pas, considérait qu’elles existaient encore – même si elle les appelait des « milieux » –, mais estimait que l’on pouvait passer de l’un(e) à l’autre, pour peu qu’on en ait la volonté et qu’on respecte les valeurs du « milieu » qu’on voulait pénétrer. « Certes, le manque d’éducation à la base ne se rattrape jamais tout à fait, mais on fait beaucoup de choses avec des efforts et un guide ».

Elle choisit la nappe crème avec des filaments de fils d’or et d’argent. Un cadeau offert par son frère et sa belle-sœur pour leurs trente ans de mariage, à Jacques et elle. La nappe avait donc bien vingt-cinq années de plus, mais elle restait utilisable. C’était de la belle ouvrage. Après qu’elle l’eût positionnée puis lissée, elle ouvrit le vaisselier en bois massif et sortit le service aux oiseaux, qui lui venait de sa mère, une série complète d’assiettes émaillées peintes à la main, une merveille des arts de la table de jadis. Elle possédait les verres en cristal et le service à couverts qui allait avec. Elle plaça deux verres de taille différente au-dessus de chaque assiette, sans vérifier la poussière car elle savait qu’il n’y en avait pas. Les fourchettes, les couteaux et les petites cuillères étaient logés dans des compartiments de soie de coffrets en bois ; elle les sortit et les disposa selon les règles ancestrales. Elle ajouta deux dessous de plat en argent, des couverts pour le service, une coupelle argentée pour la bouteille de vin, un tire-bouchon, une salière en argent elle aussi, et deux carafes qu’elle remplirait au dernier moment. De même, elle ne mettrait les chaises complémentaires autour de la table qu’après l’apéritif, afin de ne pas encombrer la pièce et parce qu’elle n’en avait pas la force ; elle chargerait ses petits-fils d’aller les chercher au garage.  

Elle s’assit 5 minutes au salon. « Attention, ma vieille. Tu te crois forte, mais tu ne l’es plus. Humilité, humilité ». Elle contempla sa table, imagina la tête et les humeurs de ceux qui se retrouveraient autour dans… 3 heures et demie. Allez, il ne fallait pas mollir, elle se reposerait en fin de matinée, une fois que le déjeuner serait prêt et après avoir été chercher le pain. Elle n’avait en fait que deux plats à préparer. Pierre tenait à apporter le gâteau (il en prenait toujours deux), Isabelle se chargeait du fromage et Nathalie du vin. Béatrice n’apportait rien, c’était mieux comme ça.

Elle gagna la cuisine et commença par préparer l’entrée. Une salade de sa composition, avec fonds d’artichauts, thon, œufs, avocats et feuilles d’épinards. Elle avait mis cela au point récemment, et elle s’était dit que ça valait le coup de le proposer. Elle commença par mettre six œufs à cuir. Pendant ce temps, elle coupa trois avocats en lamelles et divisa en deux les fonds d’artichauts qu’elle sortit de deux boîtes. Ouvrir une boîte avait été difficile ces derniers temps – la pince de ses mains ne serrait plus guère et son poignet n’avait plus assez de force –, jusqu’à ce qu’Isabelle lui offre un appareil électrique qui l’avait sauvée.  Elle confectionna ensuite un jus de citron avec de l’huile et de la coriandre, dans lequel elle fit mariner avocats et artichauts. 

Elle éteignit sous les œufs, qu’elle passa sous l’eau et laissa refroidir. Pendant ce temps, elle prépara le thon, au naturel et entier – boîtes à ouvrir, encore –, qu’elle émietta. Elle sortit un grand plat rond et blanc, plaça au centre les avocats et les artichauts mélangés, autour les œufs divisés en quatre dans le sens de la longueur. Elle recouvrit le tout des miettes de thon, puis ajouta les feuilles d’épinards, autant pour les qualités gustatives que décoratives, ainsi que des olives noires. Elle reproduisit cette préparation sur un deuxième plat car ils seraient nombreux. Elle fignola ensuite une sauce sur la base de la marinade qu’elle avait utilisée, la versa dans deux ramequins, et mit le tout au frais.

Elle cuisinait en silence. Après la mort de Jacques, ce silence avait été dur. Non pas qu’il parlât beaucoup, mais elle lui parlait, et elle l’entendait, aller d’une pièce à l’autre, ou écouter sa musique, ou regarder la télévision. Et puis, au fur et à mesure de son veuvage, elle s’était habituée, avait même fini par apprécier. « Je me prépare », se disait-elle en pensant à sa propre mort, quand elle serait dans sa boîte et que la terre au-dessus d’elle empêcherait le moindre son de l’atteindre. Car si elle était croyante, et pratiquante, elle ne s’imaginait pas en train de voler dans le ciel ; non, il fallait mourir, on ne pouvait pas y couper, on devait accepter le grand silence. Là, dans sa cuisine, elle entendait pas mal de choses : le chant des oiseaux d’abord, qui lui importait le plus, et, certains jours, le souffle du vent dans les arbres. Elle aimait aussi les bruits de la rue, ceux des voisins qui sortaient ou entraient, des voitures qui démarraient ou s’arrêtaient, et les rumeurs plus lointaines de la ville en dessous et autour d’elle. Poitiers, dans un environnement plat, était une agglomération de creux et de bosses, tout en rondeurs et en sinuosités, qui limitaient les bruits aux enclaves où ils se produisaient, n’en laissant passer que quelques-uns plus forts que d’autres, créant un bourdonnement qui lui aurait manqué si elle ne l’avait plus perçu.

Comme plat principal, elle avait opté pour un veau Marengo, qui allait surprendre car tous s’attendaient à un gigot. Elle mettait un point d’honneur à varier ses menus. Non pas qu’elle fût fanatique de cuisine, mais elle avait une image à entretenir, un standing à conserver. C’était aussi une sorte de défi personnel. Elle savait que pour ralentir le déclin, retenir l’effondrement, il fallait en permanence se fixer des objectifs, relever des défis.

Avec son couteau fétiche, elle tailla dans la viande, 2 kilos, des cubes de 3 cm de côté environ. Ce faisant, elle pensa à une des évolutions sur lesquelles elle n’avait pas encore arrêté son opinion : celle qui semblait inéluctable vers une alimentation sans consommation animale, végétarienne ou vegan, selon le terme ridicule et radical employé désormais. Elle comprenait la logique, voyait le bien-fondé, mais doutait des conséquences en termes de… vie familiale. Noël sans une dinde, le 1er janvier sans foie gras, Pâques sans gigot (ou veau Marengo), l’été sans saucisses et côtes de porc ? Elle avait du mal à se le représenter, et plus de mal encore à se le représenter comme un progrès. 

Une fois le veau découpé, elle s’attaqua aux légumes, détailla six carottes en rondelles, cinq échalotes et deux ails en fins morceaux. Puis elle lava et coupa quatre champignons. Elle ouvrit ensuite une boîte de concentré de tomates et une bouteille de vin blanc sec. Ouvrir une bouteille était encore plus compliqué qu’une boîte. Heureusement, Isabelle encore l’avait équipée d’un tire-bouchon, pas électrique, mais qui tirait tout seul ou presque. Elle passa les légumes sous l’eau pour les rincer, ainsi que le bouquet garni dont elle s’était munie. Elle avait acheté les ingrédients l’avant-veille, en compagnie de son amie Françoise, avec qui elle avait pris l’habitude d’aller se ravitailler, soit à Grand Frais soit à Auchan. Elles ne s’attardaient guère, ne se voyaient pas en d’autres occasions, mais elles tenaient à cette sortie commune. Du coup, les courses n’étaient plus une corvée, ou moins une corvée. Solange était tout à fait pour les relations à géométrie variable, chacun pouvait apporter quelque chose à l’autre, pourvu qu’on ne lui en demande pas trop et qu’on tienne compte des caractères respectifs. 

Elle versa trois filets d’huile, posa une noix de beurre dans son vieux faitout – combien en avait-il contenu des repas de famille, celui-là… – et y mit la viande à dorer. Elle ajouta ensuite carottes, échalotes et ail, qu’elle saupoudra d’un peu de farine quand ces dernières furent translucides. Quand la farine eut blondi, elle ajouta le concentré de tomates, le vin, sala et poivra. Sans cesser de remuer. Cette phase était délicate, il fallait saisir et unir les aliments, sans les brûler. Elle déposa le bouquet garni par-dessus, mit le couvercle sur le faitout et réduisit légèrement le feu. Cela chaufferait 1 h 45 ainsi, après quoi elle ajouterait les champignons et laisserait cuire encore une demi-heure. Il était 11 h 30. C’était bien. S’ils arrivaient à midi et quart, cela laissait le temps de prendre l’apéritif et l’entrée. Elle aimait ces plats qui mitonnaient, le fait qu’il faille du temps pour aboutir aux saveurs recherchées, ainsi que l’idée de préparation, la prise en compte du fait qu’on n’avait rien sans rien, et l’importance de l’attente qui amplifiait ensuite le plaisir de la découverte.

Elle passa aux toilettes et à la salle de bains, s’habilla de bas épais, d’une jupe en laine, d’un chemisier, d’un gilet, d’un foulard et d’une veste. Elle vérifia la cuisine et réduisit encore le feu sous le faitout, prit ses chaussures et son manteau dans la penderie de l’entrée, attrapa son sac, ses clés, ouvrit la porte et sortit. Elle descendit les trois marches avec prudence. Il n’y en avait que trois, mais il allait falloir installer une rampe, elle en avait conscience. Déjà, elle ne montait quasiment plus au premier étage de la maison, où se trouvaient deux chambres désormais inutilisées. Elle avait hésité à les louer à des étudiants, mais avait renoncé car il n’y avait pas d’entrée indépendante. Son espoir était que sa petite-fille Irina, qui passait son bac cette année et voulait faire médecine, vînt y loger pour ses premières années de fac (même si, dans les faits, elle pouvait rentrer chez elle tous les soirs, ses parents n’habitant qu’à 20 minutes de Poitiers). Solange avait émis la proposition, plusieurs fois mais sans insister. On verrait bien.

En rentrant chez elle avec le pain et des mini-feuilletés, elle vérifia la cuisson du veau Marengo, augmenta le feu. Puis elle prépara les verres pour l’apéritif, alla prendre dans la réserve une bouteille de jus de fruit, une de coca et une de vin blanc, qu’elle mit au frigidaire. Elle sortit quelques bouteilles d’alcool, qu’elle plaça sur la table basse du salon. Puis elle alluma la télévision et s’assit sur le canapé, non sans avoir approché un pliant sur lequel elle allongea ses jambes. « Ouh, ma pauvre vieille… » soupira-t-elle en soufflant et fermant les yeux. Elle entendait le son de la télé, écoutait ce qui se disait, mais resta les yeux fermés cinq minutes. Elle était sujette, désormais, à ces coups de fatigue en pleine journée, que rien ne laissait présager. Ils ne duraient pas, mais l’énervaient cependant, comme si une attaque déloyale était portée contre son intégrité.

L’émission en cours était Échappées belles, sur la 5. Elle aimait la qualité des reportages et la beauté des images, elle parcourait de beaux voyages en les regardant. Après, il y avait Les escapades de Petirenaud, auxquelles elle jetait parfois un œil ; elle n’aimait pas les émissions culinaires, mais celle-ci faisait exception, ce n’était pas un cours ou un concours de recettes. Si elle était devant son poste avant 11 heures, elle s’intéressait parfois au Jour du seigneur, qu’elle écoutait plus pour l’intelligence et la culture qui émanaient des intervenants que pour le contenu religieux. À 11 heures, elle quittait France 2 car commençait la messe, où elle avait généralement été la veille à la paroisse. Les autres chaînes étaient irregardables : foot, moto, dessins animés, séries, shopping, cuisine, et surtout publicité, véritable fil rouge de la télévision, devenu si gros qu’il masquait tous les contenus et qu’on ne pouvait s’en défaire.

Midi sonna au carillon. Elle éteignit la télévision, passa aux toilettes et à la salle de bains. Puis elle regagna la cuisine, vérifia le faitout de nouveau, donna un coup d’éponge. 

Elle ajustait quelques couverts sur la table de la salle à manger quand la sonnette retentit. Elle tira sur sa jupe, fit bouffer les manches de son chemisier et alla ouvrir.

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8 commentaires

  1. je me reconnais un peu dans cette sorte de solitude privilégiée qui n’empêche ni le privilège ni la solitude. Et comme toujours vous enrichissez le texte de tas d’observations et réflexions intéressantes .,

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