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D – L’indépendance des dernières colonies françaises, la sécession des régions riches
C’est encore de violences et de morts dont il va être question dans cette section, même si les mouvements d’indépendance que nous allons évoquer ici sont a priori plus positifs que l’envahissement de territoires et l’anéantissement des peuples. Pourtant, le temps des indépendances heureuses, s’il a jamais existé, était passé. Les situations étaient trop conflictuelles, les territoires trop petits, pour que ces sécessions puissent se réaliser pacifiquement et apporter des conséquences satisfaisantes pour les populations.
La violence ambiante, ainsi que le nouveau paradigme économique initié par le trio Ibasi, Nbaku et Sarka, ne pouvaient qu’inciter les indépendantistes de tous poils à s’engouffrer dans le chaos pour avancer leurs pions. Et c’est encore la France, bien malgré elle, qui donna le coup d’envoi de cette nouvelle vague de décolonisations, qui ne furent pas moins sanglantes que celles du XXe siècle, mais plus.
Les îles caribéennes de la Martinique et de la Guadeloupe, 750 000 habitants à elles deux, étaient un moyen pour la France de garder un pied dans cette région d’Amérique centrale essentiellement hispanique et sous l’observation vigilante de l’Oncle Sam juste au-dessus. Il suffisait cependant de regarder une carte du monde pour comprendre que, en 2025, il y avait quelque incongruité à ce que Paris décide des mesures qui seraient appliquées à Basse-Terre et à Fort-de-France. Et il suffisait de regarder les couleurs de peau ici et là – même si on en voyait de plus en plus de noires en métropole et de blanche sur les îles – pour percevoir les raisons historiques de la présence française en ces lieux, raisons qui avaient pu être acceptables un temps – ça se discute – mais qui ne valaient plus au XXIe siècle. Moyennant quoi, tout le monde était mécontent : le gouvernement parce que l’entretien de services publics lointains coûtait trop cher, les autochtones car ils se sentaient maintenus dans une situation semi-coloniale alors que les conditions de vie n’allaient pas en s’améliorant (du moins était-ce « le ressenti »).
Bien sûr, les agents de la discorde sévissaient là comme ailleurs. En Guadeloupe, le mouvement indépendantiste avait toujours été assez virulent (l’Alliance Révolutionnaire Caraïbes avait été active dès les années 1980 et quelques coups d’éclats remontaient à des dates antérieures). C’était d’autant plus étonnant que les Guadeloupéens furent très longtemps opposés à l’indépendance de leur île (80 % en 2027), car conscients des perfusions économiques et sociales dont ils bénéficiaient. Ils n’avaient pas d’attachement sentimental à la métropole, assez peu de conscience nationale, mais un sens banal de l’intérêt, qui, lorsqu’ils soupesaient les avantages et les inconvénients de la France, leur montrait très nettement de quel côté penchait la balance. En revanche, et c’est comique, plus de la moitié des métropolitains (55 % en 2027) étaient eux pour l’indépendance de la Guadeloupe (et de la Martinique et de la Nouvelle-Calédonie).
Mais quand la France fit faillite à la fin de l’année 2029, l’opinion insulaire changea du tout au tout. Si la métropole était ruinée, si elle n’était plus stabilité mais chaos, il n’y avait plus de raison de garder des liens qui n’apportaient plus rien. Les indépendantistes mobilisèrent et parvinrent rapidement à gagner à eux la majorité de l’opinion. Aucune démonstration n’était apportée des bienfaits que procurerait l’indépendance, mais, depuis le Web 2.0 et l’information continue, la raison et le goût de la vérité n’étaient plus des éléments de décision. Le Conseil Territorial de la Guadeloupe se transforma plus ou moins en assemblée révolutionnaire, dont les conseils municipaux furent plus ou moins les relais dans l’archipel, et imposa un ultimatum à Paris pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Le gouvernement, qui, dépassé par les problèmes innombrables, avait d’autres chats à fouetter, accepta. Peut-être un peu trop vite, ce qui fit réagir les cerveaux, qui savaient encore compter. Les indépendantistes précisèrent donc que l’autodétermination, et même l’indépendance, ne signifiaient pas que les services publics français se retireraient et que la manne financière disparaitrait du jour au lendemain. Ben voyons !
« Il faudrait savoir », répondit le Premier Ministre Jordan Bardella. Moyennant quoi des casses de bâtiments et des prises d’otages de fonctionnaires furent organisées en Guadeloupe : on cassait ce qu’on voulait conserver ! Le gouvernement envoya des compagnies de choc, défendant ce dont il voulait se débarrasser ! Cette absurde confusion coûta 3500 morts (manifestations, attentats, assassinats, fusillades, opérations commandos) et 10 milliards de destructions, les plus spectaculaires étant celles de la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre et du Palais de Justice de Basse-Terre, tous deux pulvérisés par des drones, fournis par la Russie (le régime de Poutine n’était pas encore tombé et soutenait tout ce qui pouvait nuire à la puissance des démocraties européennes et américaines). C’est dans un territoire en guerre que se tint enfin le référendum (ce qui était pour le moins paradoxal) : on retrouva le chiffre de 2027, 80 %, mais cette fois contre la République française.
En Martinique, l’indépendance arriva comme une suite logique et pathétique des émeutes qui ne cessèrent de grossir tout au long des années 2010 et 2020. Certes, les prix étaient plus chers qu’en métropole et le revenu moyen plus bas (sauf pour les fonctionnaires, bénéficiant d’un traitement majoré de… 40 %, pour un temps de travail encore plus bas, si cela était possible). Les syndicalistes et gauchistes martiniquais, très influents, avaient de tout temps fait de la surenchère et soufflé sur les braises. Depuis le mouvement des gilets jaunes en 2018 et 2019, ils avaient, comme dans l’Hexagone, systématisé la désobéissance et la violence, par exemple au moment des confinements liés au Covid (alors que les confinements ne visaient qu’à protéger les personnes et mettaient tout le monde au même régime). Les antivax avaient été particulièrement nombreux sur l’île, même parmi les soignants. Quand on n’avait plus de prétexte, on en inventait, comme « la vie chère », moyen comme un autre de contester la parole de l’État et de lui soutirer encore plus de fric. Quand la vache fut si amaigrie qu’il n’y eut plus la moindre goutte de lait à traire, on déclara « la fin du lien de subordination », sans même passer par la case référendum. Les premiers heurts intervinrent sur l’île, entre Noirs et Blancs, entre fonctionnaires et employés du privé. Paris envoya davantage de police. On se bastonna tant et si bien qu’on fit mieux qu’en Guadeloupe : 3800 morts (3 % de la population adulte). Le président Raphaël Glucksmann, élu en 2032, prit intelligemment acte de la volonté manifeste des Martiniquais de quitter la République française et fit savoir qu’il ne s’y opposerait pas. « C’est le sens de l’histoire », concéda-t-il dans une formule éculée qui pouvait s’appliquer ici. J’ajouterai que c’était surtout le sens de la géographie.
La proclamation de l’indépendance de la Guadeloupe, et de la Martinique, eut lieu le 27 avril 2036, soit 192 ans jour pour jour – la date n’était pas choisie au hasard – après l’abolition de l’esclavage par le sous-secrétaire d’État aux Colonies, Victor Schœlcher, le 27 avril 1848 (le parallèle entre l’administration de la Ve République et les pratiques esclavagistes du XIXe siècle était un peu gros, mais en ces temps de confusion générale on n’était plus à une déformation historique près).
Les années qui suivirent furent difficiles. Même si le gouvernement français fit le maximum pour aider à la transition (suppression progressive des services et des personnels, aide à la formation, contrats généreux de coopération), le niveau de vie chuta (il avait certes chuté aussi en métropole) et la sécurité disparut : quelques milliers de morts de plus. Après 5 ans de chaos, ce n’est qu’à partir de 2041 que les deux îles réussirent à reconstruire une organisation politique, une vie économique fluide, une société plus apaisée.
La Nouvelle-Calédonie, bien que très éloignée, connut une évolution similaire. Certains se souviennent peut-être que, après les accords Matignon de 1988, à ne pas confondre avec ceux de 1936, mettant fin aux premières violences entre Kanaks et Caldoches, pas moins de trois référendums furent organisés ! Chaque fois, la population calédonienne se prononça contre l’indépendance. Comme si Paris voulait se débarrasser de la Nouvelle-Calédonie mais n’y arrivait pas ! La France cependant tenait à son confetti, pour deux raisons : le nickel qu’il contenait (25 % des réserves mondiales), minerai utile pour fabriquer de l’acier inoxydable, des piles et des batteries notamment, et sa situation dans cette Mer de Corail proche de l’Australie qui rapprochait la France de l’Asie du Sud-Est où elle n’avait pas de point de chute et lui donnait une surface maritime supplémentaire. Il y avait eu de nombreuses violences en 2024 (16 morts, 300 blessés, dont la moitié de gendarmes) à la suite d’une sombre histoire d’évolution du corps électoral sur fond de problèmes économiques et sociaux (les Kanaks ayant en moyenne un revenu deux fois moins élevé que les Caldoches).
Mais il fallut attendre la crise économique mondiale de 2029 pour que, comme en Guadeloupe et en Martinique, la majorité de la population en vienne à vouloir se détacher de la France. La France, trop loin, trop affaiblie, ne chercha pas à contrecarrer le mouvement : même les gendarmes sur place laissèrent les manifestants envahir les bâtiments publics et pendre le contrôle des ronds-points. Il y eut quand même 850 morts, mais en interne si l’on peut dire, entre habitants de l’île, essentiellement dans des tentatives de réappropriation de terres, qui déclenchèrent des assassinats ciblés et des combats entre milices. L’indépendance fut proclamée dans la douleur en 2037. Après cette date, la plupart des Blancs partirent (100 % des métropolitains et 50 % des Caldoches) et la population passa de 270 000 à 180 000 habitants. Les mines de nickel rapportèrent toujours l’essentiel des revenus par la suite, mais l’économie fonctionna très mal et près de la moitié de la population tomba dans la survie et l’autosubsistance.
Dans l’Océan Indien, c’est la puissance toujours plus grande des cyclones, et les frais conséquents de protection et réparation que Paris ne pouvaient plus assumer, qui permit d’une part le rattachement de Mayotte aux Comores, qui aurait dû advenir dès l’indépendance de l’archipel en 1975, d’autre part l’émancipation de la Réunion dans le cadre de l’Union des Îles Océaniennes, en 2046. Là encore, cela ne se fit pas sans des années de combats, drames et souffrances alors que l’acceptation de la logique et de l’évidence aurait pu permettre d’aboutir à ces évolutions de manière pacifique en deux ans.
Ces exemples montrent il me semble que, quoi que fassent les personnes de bonne volonté pour résoudre ou éviter les conflits, il y a toujours des gens qui les provoqueront ou les entretiendront par la violence. La raison ne me parait que trop évidente : cette violence est, si ce n’est un besoin, au moins une envie, chez beaucoup d’hommes, les moins éduqués sans doute. À la fin du XXe siècle, le philosophe Philippe Muray déplorait une « envie de pénal » ; quarante ans plus tard, c’est à une envie de mal que se laissaient aller des mâles au surmoi détruit par les addictions numériques. Une chose terrible était advenue, presque imperceptiblement : la mort prématurée était devenue banale, qu’elle découle d’une agression, d’un conflit, d’un événement météorologique ou épidémiologique. Et dans tous les domaines, le nombre de victimes avait été multiplié par 10, ou 100, parfois 1000, par rapport au début du siècle. C’est bien simple : dans à peu près tous les pays, l’espérance de vie moyenne diminua de 5 ans entre 2020 et 2050, quand bien même la population continuait à croître…
Je n’ai pas le temps de parler de toutes les indépendances arrachées aux vieilles démocraties en faillite. On sait que, après le coup de force de l’Australie en 2033, 20 pays moins puissants lui emboîtèrent le pas et firent voler le Commonwealth en éclats. La Grande-Bretagne ne demandait pourtant pas grand-chose à ses dominions, déjà indépendants, mais cette survivance de l’ancien empire britannique était encore trop aux yeux de populations déboussolées, qui confondaient présent et passé, association et oppression. Là encore, bien des violences inutiles furent commises : émeutes au Malawi, au Nigéria, en Sierra Leone, au Vanuatu… Attentats aux Bahamas, au Kenya, en Malaisie… Tragique assassinat du roi William V en 2035 (drone contre carrosse sur le mall de Buckingham après cyber-attaque contre la défense antiaérienne). À la même époque, l’Argentine obtint ce qu’elle n’avait pu récupérer en 1982 : la souveraineté sur les îles Malouines (Falklands). Très affaiblis par la chute de la livre, la déroute de la City et les conséquences sociales, les Britanniques n’eurent cette fois ni le courage ni les moyens de s’en aller défendre un bout de terre dans l’Atlantique sud. Et les Falklands changèrent de drapeau, pas de situation.
Il me faut enfin dire un mot des terribles sécessions qui brisèrent l’unité de pays aux territoires contigus, les régions riches abandonnant ni plus ni moins les régions pauvres dont elles n’avaient pas besoin. Deux d’entre elles finirent par réussir leur coup :
– la Catalogne, après les tentatives avortées des années 2010, profita de l’effondrement économique de 2030 pour défier à nouveau l’État central (autrement dit Barcelone voulut se libérer pour de bon de l’autorité de Madrid). C’était d’autant plus absurde que les régions espagnoles jouissaient déjà d’une grande autonomie, en matière d’éducation, de police, d’économie… Mais le besoin de violence là encore se fit sentir, et dans le chaos général les attentats prirent une couleur séparatiste. Ici, le pouvoir central réagit : la Guardia civil et l’armée prirent position dans tous les points stratégiques de la région. Les Catalans constituèrent alors rien moins qu’une « Armée de libération nationale ». Je passe les détails, pour ne livrer que quelques chiffres éloquents : 15 000 morts, 30 000 blessés, 50 000 prisonniers de part et d’autres, 100 000 personnes déplacées, une ville et des infrastructures saccagées (des milliards de destructions). Une nouvelle guerre civile espagnole semblait renaître un siècle après la première. Puisque la Catalogne finit par proclamer son indépendance, en 2036, et qu’elle fut plus ou moins actée, dans les faits pas dans les mots, on peut considérer que Madrid fut défaite. Mais vu toutes les calamités qui s’abattaient sur le monde au cours de ce deuxième quart de siècle, il est bien difficile de comparer ce qui fut et ce qui aurait pu ne pas être ;
– depuis longtemps déjà, de nombreux Belges flamands voulaient se séparer de ces « fainéants de Wallons » qui, comme les Français, n’en foutaient pas une rame et dilapidaient les fonds publics. Ils profitèrent de la énième crise ministérielle et de l’absence de gouvernement pour annoncer la sécession, avec Anvers comme nouvelle capitale, Bruges et Gand comme pôles complémentaires. De manière assez étonnante, il y eut peu de réactions. Cela tint peut-être à la personnalité lymphatique du roi d’alors, mais aussi à la nonchalance belge, qui était à la fois une force et une faiblesse, où l’on considérait que ce qui était était et qu’il ne servait à rien de s’opposer au cours des choses. Il faut dire que l’attaque du Berlaymont, l’immeuble de la Commission Européenne, par la Ligue paysanne européenne, qui causa la mort de pas moins de 1200 personnes (dont tous les Ministres de l’Agriculture puisque l’attentat eut lieu un jour de Conseil des responsables des politiques agricoles), avait secoué les pouvoirs publics et l’opinion belges. La Flandre naquit donc assez facilement et s’imposa vite dans les organisations internationales.
La Sibérie elle n’était pas la région la plus riche de la Russie, sauf si l’on compte les ressources naturelles, dont elle regorgeait. Ce territoire immense, 13 millions de km2, recouvrait 77 % de la surface de la Russie mais n’accueillait que 27 % de sa population, soit une densité d’une faiblesse exceptionnelle : 3,5 habitants au km2. La Russie était le pays le plus grand du monde – 10 fuseaux horaires ! –, ce qui le rendait difficile à administrer, d’autant que la rigueur du climat ne favorisait pas les déplacements. Si en plus on ajoutait à cela que les peuples de l’Est se sentaient plutôt asiatiques tandis que ceux de l’ouest se sentaient plutôt européens – malgré le lavage de cerveaux organisé pendant la tyrannie poutinienne (2000-2031) –, on comprend que les habitants de Sibérie orientale aient eu des tentations à l’autonomie. C’est ainsi que les représentants des territoires situées à l’est du fleuve Ienisseï – Krasnoïarsk et Transbaïkalie, les républiques de Bouriatie, de Touva, de Yakoutie (Sakha) et de Khakassie, ainsi que l’oblast de l’Amour à la frontière chinoise –, se réunirent et se regroupèrent pendant les années troubles qui suivirent la chute de Poutine et la fin de l’Empire du mal. Ils eurent l’intelligence de procéder en deux temps : une demande concertée d’autonomie plus grande, en 2035, et, une fois que Moscou, qui avait des problèmes éminemment graves à gérer, fut déshabituée de vouloir tout contrôler à des milliers de kilomètres, une proclamation d’indépendance, en 2040. La Sibérie orientale devint alors le 206e État de ce qui restait de l’ONU (qui n’en comptait que 193 en 2025), et le 7e plus grand pays du monde avec 7,2 millions de km2 (après la Russie, qui en conservait tout de même 10 millions, le Canada, la Chine, les États-Unis, le Brésil et l’Australie).
Les hommes se faisaient donc beaucoup de mal sur la planète terre en ces années 2025-2049. Alors qu’ils auraient été bien inspirés de s’unir et de se soutenir contre des puissances qui menaçaient de les détruire tous jusqu’aux derniers : d’une part le climat, d’autre part les machines.
(2025-2049, chapitre 3, Les éléments déchaînés : juin 2025)
Pas d’évolution sans soubresauts, sans violence donc en ce deuxième quart de siècle. Habitude assez déprimante mais crédible. Je me demande si le dérèglement climatique (et « les machines » ?) ne vont pas prendre le pas et secouer le monde dès avant les mouvements décrits dans ce texte.
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Merci Jean-Claude. Oui, les risques sont si élevés et nombreux qu’il est difficile de savoir lesquels prévaudront, et si la réalité sera plus ou moins forte que la fiction. Qui vivra verra.
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