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Entre États aussi, les tensions ne pouvaient que croître face à l’effondrement économique et à la violence sociale. Le pugilat entre les présidents brésilien et américain lors du G20 de 2034 à Mumbaï, les années de mutisme haineux entre le président chinois et le premier ministre japonais, les insultes et les menaces entre Italiens et Français d’une part, Anglais et Français d’autre part, la déclaration de guerre de la Pologne à la Russie et les premiers combats qui s’en suivirent (2035 – 2036), les combats entre populations locales et migrants à Malte, à Lampedusa, en Sicile, en Grèce, en Turquie (2040 – 2042), les guerres quasi permanentes entre factions musulmanes au Proche et au Moyen Orient, les envois de missiles, l’éclatement de conflits qui couvaient depuis longtemps, illustrent quelques-uns, parmi beaucoup d’autres, des drames quasi-permanents pendant cette période. La diplomatie, qui est l’art de la mesure, de l’écoute et de la concession, ne fonctionnait plus, étouffée qu’elle était par les rodomontades et les escalades.
A – La fin du tabou nucléaire
Le plus spectaculaire vint pourtant d’un danger identifié depuis longtemps, classique en quelque sorte, danger remis au goût du jour par les tyrans des années 2020, notamment le Russe Poutine, le Nord-Coréen Kim Jong Un, l’Iranien Khamenei.
Dès 2026, Poutine se risqua à une bombe nucléaire tactique d’1 kilotonne en Ukraine (celle larguée sur Hiroshima en 1945 avait une puissance de 15 kt). Elle causa 3000 morts immédiatement et 1000 de plus dans les deux années qui suivirent (c’était finalement peu de choses au regard des 500 000 morts et du million de blessés causés par ce monstre sur ce seul théâtre des opérations). Mais la riposte des armées de l’OTAN, qui anéantirent les forces conventionnelles russes en Mer Noire, en Crimée et aux frontières entre Ukraine et Russie (5 000 morts au moins, des milliards de $ de matériels détruits), empêchèrent que les choses empirent. Là, le pire ne se produisit pas, mais il aurait très bien pu. On peut aussi considérer qu’on était déjà dans le pire, tant les atrocités du régime russe étaient nombreuses. Quoi qu’il en soit, je constate ici une fois de plus que ce qui arrive ou ce qui n’arrive pas tient à très peu de choses, ce très peu de choses étant la réaction, à un moment donné, d’une poignée d’hommes, voire d’un homme seul, qui conditionne le futur de milliards d’autres. Le pouvoir est absolument effrayant quand il atteint de telles proportions.
Ce premier coup était d’une puissance toute relative eu égard aux possibilités du nucléaire. Mais c’était la porte ouverte au lancement d’une bombe nucléaire stratégique, autrement dit beaucoup plus puissante. Depuis le temps qu’on en parlait… Depuis le temps qu’on se disait qu’il y aurait bien un fou, un jour, qui appuierait sur le bouton… Tous ces missiles, toutes ces bombes, toutes ces têtes nucléaires (environ 15 000 en 2025), comment ne seraient-elles pas utilisées, un jour ? L’histoire montre, je crois, que tout ce qui est techniquement possible finit par être appliqué un jour, au moins une fois. Les barrières juridiques et morales ne tiennent qu’un temps. Loi de Murphy, encore. Il n’empêche que l’affaiblissement économique et social des pays occidentaux désinhiba grandement les autocrates fauteurs de troubles.
C’est le plus dérangé de tous qui passa outre le mécanisme de la dissuasion et brisa le premier « l’équilibre de la terreur ». Kim Jong Un, maître de la Corée du Nord, était tellement malade qu’il était désormais assisté en tout de sa fille Kim Ju Ae, peut-être plus atteinte encore. Il n’était pas fou, mais bête et méchant, aveuglé par son égocentrisme, demeuré un enfant capricieux à qui l’on accordait le moindre désir, ce qui ne pouvait qu’engendrer un dirigeant tyrannique. Cet homme-bébé, obèse et pas fini, avait multiplié les provocations, exhibant ses armes nucléaires à chaque occasion, médiatisant les essais grandeur nature, essayant des missiles au-dessus de la Mer du Japon, menaçant de détruire la Corée du Sud en quelques heures et d’atteindre les États-Unis avec une fusée d’une portée de 15 000 km. Un type charmant, élégant, intelligent…
C’est donc lui qui, après tant d’esbroufe, pour continuer son escalade et respecter sa logique démente, se décida à y aller pour de bon. Le 26 avril 2028, un missile partit haut dans le ciel avant de prendre la direction du Japon tout proche, 1200 km. Comme il volait à 6 000 km/h, il ne lui fallait que quelques minutes pour toucher la terre nippone. Les Japonais cependant s’attendaient à une telle attaque et s’y préparaient, d’autant qu’ils redoutaient tout autant des attaques en provenance de Chine et de Russie. Entouré de 3 dictatures agressives, vacciné par les souvenirs d’Hiroshima et de Nagasaki, le petit archipel ne devait jamais baisser la garde pour conserver le simple droit d’exister.
Le système de défense japonais comportait 3 niveaux :
– les destroyers Aegis équipés d’intercepteurs Standard Missile-3, qui, théoriquement, pouvaient atteindre les missiles balistiques ennemis pénétrant dans la haute atmosphère ;
– les intercepteurs terrestres Patriot Advanced Capability-3 de l’Armée de l’air, pour contrer à basse altitude les missiles qui seraient passés au travers du premier rideau ;
– les missiles Type-03 conçus pour contrer le missiles hypersoniques ennemis, qui changent régulièrement de trajectoire, comme le Zircon russe (en théorie là encore).
Ces trois types d’interception nécessitaient un équipement adéquat de radars et de satellites pour détecter, repérer, suivre, guider, etc.
Il y avait un quatrième niveau de défense, ou un niveau sous-jacent : les 50 000 militaires américains présents dans des bases sur le territoire japonais et patrouillant sur des navires dans les eaux territoriales du pays.
Le missile nord-coréen du 26 avril 2028 n’était pas un missile planant ou un missile changeant de direction. Surtout, lancé depuis une distance assez proche, il n’eut pas le temps d’atteindre les vitesses hallucinantes de mach 15 ou mach 20 qui étaient les vitesses finales des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et que, selon des spécialistes de ces questions, aucun système n’était à l’époque capable d’intercepter, d’autant que quelques secondes avant de toucher leur point d’impact, ces fusées se divisaient en plusieurs ogives qui partaient dans différentes directions. Là, le missile nord-coréen put être intercepté avant qu’il redescende. Intercepté, cela signifiait ici détruit par contact (« hit to kill »), à une altitude suffisamment élevée pour que ni les débris ni les radiations n’atteignent la surface de la terre.
Quand le Premier Ministre japonais informa la population japonaise, et ce faisant l’ensemble de la communauté internationale, de ce qui avait été tenté et de ce à quoi on avait échappé, trois réactions se succédèrent, plus ou moins rapidement : l’effroi, le soulagement, la colère. Temporairement, les Japonais, comme les autres en plein désastre économique et social, se réunirent dans ces sentiments ; être passé si près d’une mort collective redonnait l’envie de vivre et de vivre ensemble.
La question qui se posa aux dirigeants nippons fut de savoir quelle riposte apporter à cette agression qui, si elle avait abouti, aurait anéanti 2 ou 3 millions de personnes (les villes japonaises étaient parmi les plus denses du monde) et provoqué le chaos dans tout le pays (on évalua la puissance de la bombe à 30 fois celle d’Hiroshima, ce qui, vu les capacités en 2028, était une bombinette). Ne pas réagir, c’était faiblir devant un dictateur incapable de s’arrêter dans sa course mortifère et de comprendre autre chose que le rapport de forces ; envoyer une bombe de même teneur c’était, si elle parvenait à toucher sa cible, créer la désolation et risquer d’entraîner une escalade fatale (les Japonais ne possédaient pas l’arme atomique, mais les États-Unis, même avec la calamiteux Donald Trump à leur tête, étaient encore leurs alliés). Le monde entier se sentit concerné par ce débat, car on savait que si Russes et Chinois entraient dans la danse atomique la réaction en chaine qui se déclencherait et l’hiver nucléaire qui s’en suivrait pouvaient supprimer toute vie sur terre en quelques jours.
C’est finalement une solution aussi surprenante qu’intelligente qui fut adoptée. Le gouvernement japonais ne dit rien, ne fit rien. Quand on pressait les officiels de questions, ils répondaient invariablement : « No comment ». Les citoyens japonais eux-mêmes appelaient à la vengeance, mais le Premier Ministre de l’époque, homme remarquable, pour la circonstance appuyé par l’empereur (pas encore assassiné en raison des émeutes de la faim), répondait : « La mission du gouvernement est de vous protéger. Et vous avez été protégés car le missile a été intercepté. Nous continuons à vous protéger en n’entrant pas dans le conflit nucléaire, qui risquerait d’entraîner notre pays dans une guerre dévastatrice ». Comme de coutume, au lieu de louer la sagesse de responsables soucieux des vies humaines et de la paix dans le monde, les crétins du monde entier se déchaînèrent sur les comptes débiles de leurs réseaux sociaux ; la tonalité dominante était que les Japonais, ouais, finalement, ils n’en avaient pas ! Comme si c’était en ces termes que la question se posait. On était tombé très très bas, les cerveaux étaient complètement vidés, totalement déstructurés, rappelons-le (les cerveaux humains seraient sans doute encore plus bas aujourd’hui, en 2100, s’ils n’étaient ou couplés avec les intelligences artificielles dernière génération, « totales », « ontologiques », « démiurgiques », ou fusionnés avec des neurotransmetteurs interconnectés).
6 mois plus tard, le 31 octobre 2028, un drone furtif, sans doute lancé d’assez près par un commando infiltré ou par des Nord-Coréens retournés par les services spéciaux japonais, explosa au-dessus de la tribune officielle lors d’une parade à Pyongyang consacrée, ironie de l’histoire, à l’exhibition de l’arsenal militaire nord-coréen, éliminant d’un coup Kim Jong Un, sa fille et leur clique pathétique. C’était ce que j’appelle « la manière du Mossad » (nom des services secrets israéliens), qui avait pour règle d’éliminer physiquement tous les individus qui prenaient pour cible un de leur ressortissant, sans le revendiquer mais sans le nier, par tous les moyens possibles, même s’il fallait des années pour les retrouver (les terroristes palestiniens des années 1970-1980, les membres du Hamas et du Hezbollah des années 2020, eurent à peine le temps de le constater avant de mourir). Si on avait attaqué Israël, on mourait dans sa voiture quelques jours plus tard, dans une chambre d’hôtel à Zurich un an après, dans un tunnel à Gaza, sur une plage en Égypte, empoisonné, poignardé ou défenestré, mais on mourait aussi sûrement qu’on avait commis un crime contre l’État hébreux. Les Japonais adoptèrent cette stratégie face à la Corée du Nord, en préparant tranquillement leur vengeance pour taper directement l’auteur du crime, en l’occurrence le chef de l’État. Et même si quelques suppôts restants du régime des Kim appelèrent aux représailles (tous les voyous appellent aux représailles alors que ce sont eux qui ont lancé la première pierre), le pays était trop déboussolé sans sa tête débile pour préparer une autre attaque, d’autant que les Japonais avaient renforcé leur dissuasion et pointé nombre de missiles droits sur Pyongyang et les principales villes du pays.
Ainsi, deux des tyrans les plus affreux de la planète des années 2020 et 2030 ne purent utiliser le nucléaire pour détruire le monde, ni même le changer selon leurs vues mégalomanes. C’était, pour beaucoup de terriens, un motif d’étonnement et de soulagement. On pensait que dès le premier missile nucléaire lancé, une réaction en chaîne se déclencherait et ce serait la fin de tout ; eh bien non.
B – Forces et faiblesses de l’atome
Le troisième État qui utilisa « la bombe » avait un objectif plus précis et peut-être plus radical encore : détruire Israël.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent que l’Iran fut, entre 1979, date de la « Révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny, et 2031, chute de la République islamique, dirigé par des fascistes barbus obsédés par deux choses : les femmes, qu’il fallait à tout prix maintenir en esclavage (les Talibans d’Afghanistan furent encore pires en la matière), et Israël, pays peuplé de juifs, qu’il fallait rayer de la carte, peu importe les moyens et les conséquences. Les femmes de la société civile iranienne, et les jeunes hommes qui les soutenaient, pendus et abattus par milliers, payèrent un lourd tribut à leurs salopards de dirigeants, qu’ils finirent par renverser, après des années de totalitarisme sanglant. Malheureusement, avant que tombe ce régime honni, il avait eu le temps de réaliser son fantasme : envoyer une bombe qui réduirait Israël en cendres, autrement dit qui atomiserait 10 millions de personnes. C’est peut-être parce qu’ils sentaient leur fin proche que les ayatollahs, les hauts responsables militaires et les chefs des Pasdarans, cette police parallèle des « Gardiens de la Révolution », jouèrent leur va-tout avec le feu nucléaire.
On n’avait jamais su tout à fait si les Iraniens possédaient « la bombe » ou pas. De 2000 à 2030, les mollahs jouèrent au chat et à la souris aussi bien avec les inspecteurs de l’AIEA (Agence Internationale pour l’Énergie Atomique) qu’avec la communauté internationale, acceptant des contrôles puis les refusant, montrant certains sites de production mais en dissimulant d’autres (notamment ceux contenant les fameuses « centrifugeuses » pour enrichir l’uranium), signant un accord peu contraignant et de plus rompu par le pathétique milliardaire américain qui fut le grotesque et dangereux président des États-Unis entre 2016 et 2020, puis 2024 et 2028. Même sous surveillance des satellites, des journalistes et des espions, les responsables iraniens parvinrent à cacher l’essentiel. On se doutait de leur mauvaise foi, sans en avoir les preuves.
C’est pourquoi les 5 missiles qui s’élevèrent dans le ciel avant de prendre la direction de Tel Aviv le 11 juin 2031 ne furent qu’une demi-surprise. Ce chiffre de 5 pouvait avoir deux raisons : la puissance limitée de chaque missile, qui seul n’aurait pas eu l’effet escompté, et la volonté de compliquer l’interception par la défense antiaérienne israélienne, le fameux Dôme de fer, mis en place avant tout pour se protéger des roquettes en provenance de Gaza et du Liban, ou plutôt des islamistes du Hamas et du Hezbollah, armées secondaires de l’Iran. Si l’on s’aperçut après coup, en examinant les débris qui ne manquèrent pas de tomber, que les charges étaient relativement puissantes (250 kilotonnes chacune), ce sont les vecteurs qui parurent le point faible – manque de vitesse, manque d’altitude, courbe prévisible – et qui permirent l’interception.
Si cela avait été un missile intercontinental russe ou chinois, il aurait été impossible à arrêter. En effet, dans les années 2030, si ces engins de morts – de millions de morts – avaient été lancés, ils auraient sans doute atteint leur cible et, détectés par les radars, auraient donné au président du pays visé à peu près 6 minutes (avant que le missile explose sur le sol ou quelques centaines de mètres au-dessus) pour décider quels tirs il allait déclencher en retour et sur quelles cibles. 6 minutes pour savoir si l’on entrainait l’apocalypse ou pas… La journaliste d’investigation du New York Times Annie Jacobsen rapportait que la plupart des présidents américains, qu’elle avait interrogés, n’étaient pas préparés au sujet, si tant est qu’on le pût. « Six minutes pour savoir comment répondre à un bip ou un code radar et décider ou non de déclencher l’apocalypse. Qui peut faire utilement usage de sa raison à un tel moment ? », se demandait, dès le XXe siècle, le président Ronald Reagan, qui, ayant pris conscience des risques énormes encourus par le monde, fit ce qu’il fallait pour parvenir à un accord avec le dernier président de l’U.R.S.S. Mickael Gorbatchev. Au sommet de Reykjavik, ces deux grands firent descendre le nombre de têtes nucléaires de 70 000 à 12 500. « Une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée », affirmèrent les deux ennemis restés humains. Malheureusement, Eltsine prit la place de Gorbatchev, puis le mal absolu arriva, en la personne de Vladimir Poutine.
Israël, constamment harcelée par ses plus ou moins proches voisins, non exempte elle-même d’excès dans l’occupation des terres avec des comportements de type colonial, n’était pas les États-Unis, sûrs d’eux et assagis, pas l’U.R.S.S. bien sûr, et pas non plus le Japon, converti au pacifisme attentif depuis l’explosion de Nagasaki, le 9 août 1945, 3 jours après celle d’Hiroshima (sa remarquable réaction au missile nord-coréen d’avril 2028 ne changea pas sa doctrine). Israël répondait toujours à la violence par la violence, et plutôt yeux pour œil et dents pour dent. Et si, je l’ai dit, le Mossad pouvait traquer un terroriste pendant des années, lorsqu’il s’agissait de bombardements la réponse était le plus souvent très rapide.
Le 12 juin 2031 à midi, lendemain du lancement et de la destruction des missiles iraniens, quand le Premier Ministre israélien, entouré des plus hauts responsables de la sécurité, apparut à la télévision avec les preuves vidéos et matérielles du type d’attaque dont le pays avait fait l’objet, il déclara ceci : « Le régime des ayatollahs iraniens a une fois de plus mis en péril la sécurité d’Israël. Cette fois, les armes employées ne laissent aucun doute sur la volonté de destruction de notre nation, sans respect aucun pour les vies humaines, qui très vraisemblablement auraient été toutes supprimées, à court ou moyen terme, sans notre système de protection (je remercie ici nos alliés américains pour l’aide toujours efficace qu’ils nous ont apportée). Chaque missile avait en lui une charge représentant au moins 40 fois la puissance des bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Et vu la densité de la population dans notre territoire, les chaleur, le souffle et les radiations nous auraient anéantis.
Fidèle à sa doctrine, Israël répondra à hauteur de l’agression qu’elle a subie. Nous prévenons donc solennellement la population iranienne, à qui nous ne voulons aucun mal et avec qui nous souhaitons vivre en paix, que la ville de Téhéran sera intégralement détruite demain à 12 heures. Nous conseillons donc à toutes les personnes demeurant dans un rayon de 20 kilomètres à partir du centre (plus précisément du palais du Golestan) de quitter la ville dès aujourd’hui. À la différence des dirigeants qui ont voulu la mort de notre peuple, nous ne sommes pas des assassins. Nous sommes obligés de nous défendre simplement pour vivre tranquilles sur la terre que les Nations Unies ont bien voulu nous accorder, en 1948, après l’holocauste qui extermina 6 millions des nôtres. Nous ne pouvons pas rester passifs face à des gens qui ont voulu en exterminer 10 millions de plus. Je vous remercie de votre attention. Il n’y aura ni deuxième avertissement ni commentaires de notre part ».
Je me souviens de cette déclaration, à la fois de son contenu exceptionnel, du ton calme avec lequel elle fut prononcée et de son extrême habileté. Elle était en effet imparable de logique – qui pouvait nier à un pays venant de subir une attaque nucléaire le droit de riposter ? – et en même temps empreinte d’une certaine humanité, puisqu’elle permettait aux civils iraniens, et même à leurs dirigeants criminels, d’échapper à la mort (très temporairement pour ces derniers, stratégie du Mossad oblige). L’annonce à l’avance, mais dans les 24 heures, de la destruction totale d’une ville de 12 millions d’habitants, et le conseil aux habitants de quitter cette ville, scotchèrent le monde entier devant les écrans de toutes sortes, plus omniprésents que jamais dans le quotidien des Sapiens (de nombreux internautes iraniens filmèrent et transmirent l’exode exceptionnel qui allait suivre).
Les dirigeants iraniens menacèrent en assurant qu’ils ne laisseraient pas détruire leur capitale sans réagir, mais on savait que leur défense antiaérienne ne pourrait rien contre un missile de type Jericho chargé d’une tête nucléaire. Restaient les actions possibles des organisations terroristes soutenues par l’Iran, mais à l’image du Hamas et du Hezbollah quasiment réduits à néant après le pogrom du 7 octobre 2023 (1200 civils israéliens assassinés dans des conditions effroyables), elles n’avaient plus leur pouvoir de nuisance d’antan, du moins sur l’État hébreu.
Dès le 13 juin 2031 à 8 heures, les grands médias envoyèrent des équipes à la frontière entre la Turquie et l’Iran, qui, une fois que Téhéran fut quasiment vidée de ses habitants, lancèrent des drones équipés de caméras pour capter autant que faire se pouvait les images de la ville, avant et si possible après l’impact. Toute la matinée, on vit des pilleurs dérober tout ce qu’ils pouvaient dans des magasins, que les propriétaires avaient de toute façon laissés ouverts. Les banques et les administrations affirmaient avoir pu mettre à l’abri argent, serveurs informatiques, documents officiels… Il apparut aussi qu’un nombre non négligeable d’habitants de Téhéran choisirent de rester sur place, certains avec des motivations religieuses – mourir en martyr – d’autres, âgés pour le plupart, seulement motivés par la volonté de finir leur vie là où ils l’avaient commencée ; si le moment de mourir était venu il était venu et il n’y avait pas de raison de chercher à le retarder. C’était respectable et courageux.
Le chef du Parti Communiste Chinois essaya bien de renforcer la tension existante en affirmant que, puisque Israël s’arrogeait le droit d’utiliser une arme nucléaire, la Chine se réservait le droit de faire de même, sans préciser cependant contre qui elle dirigerait son propre missile. Mais rien n’aurait fait changer d’avis les dirigeants israéliens, soutenus, on le sut après, par 97 % de la population du pays.
Le tir fut déclenché à 12 heures précises. Les ingénieurs de Tsahal parvinrent à filmer tout le parcours du missile, mais la vidéo ne fut diffusée que 5 ans après les faits. Quelques opérateurs privés, notamment le magnat Elon Musk à la tête du réseau satellitaire Starlink, purent réaliser des images, mais elles n’étaient pas assez précises pour que l’on se rende compte de la vitesse du missile et, si l’on peut dire, des paysages survolés. Les 2000 kilomètres furent parcourus en… 4 minutes. À 12 h 04, la bombe explosa, non pas en touchant le sol, mais à 300 mètres d’altitude au-dessus de Téhéran afin d’obtenir un blast d’un diamètre suffisant pour souffler toute la ville.
Ce fut le cas. Un gigantesque champignon blanc ombré de noir s’éleva au-dessus de Téhéran, visible depuis la frontière turque. Sous le champignon, c’était plutôt rouge et venteux. Se trouver sous une explosion nucléaire, c’est en effet s’exposer à des températures de 5 000°, à une onde de choc qui parcourt 350 mètres par seconde avec une pression de 3 tonnes par m², sans oublier les rayonnements ionisants (qui transforment les atomes en ions), se propageant à la fois sous forme d’ondes électromagnétiques (rayons gamma ou X) et de particules (neutrons, particules bêta et alpha). Autrement dit une gigantesque tornade de feu, de souffle et de matière anéantissant tout sur son passage, humains et bâtiments notamment.
On ne vit plus rien pendant des jours, et le ciel de Téhéran resta obscurci pendant 6 mois. Et ce ne sont pas 6 mois mais 9 ans qui furent nécessaires avant que des humains sans protection spéciale puissent de nouveau pénétrer sur le site de ce qui avait été leur capitale (on avait dans un premier temps pensé que 6 ans seraient suffisants, et puis trois fois de suite l’AIEA avait ajouté 1 an car les mesures des radiations, en becquerel et en sievert, donnèrent des taux trop élevés). Ce n’est qu’en 2041 que Téhéran commença à être reconstruite.
Cette explosion nucléaire hors cadre d’un essai maîtrisé, avec volonté de destruction, était la première depuis Nagasaki (si l’on excepte la bombe tactique lancée par Poutine contre l’Ukraine en 2026). Même si la bombe israélienne était annoncée, elle créa un effet de choc dans l’opinion mondiale. Ainsi, c’était vrai : on pouvait avec un seul missile à tête nucléaire pulvériser une ville de 12 millions d’habitants. Certes, ils avaient évacué avant, mais cela n’enlevait rien au potentiel dévastateur de l’ogive. Les premières images qui furent prises par les drones des médias et diffusées par les réseaux avaient montré une sorte d’immense terrain vague, d’où émergeaient ici ou là quelques murs de pierre et bouts de ferraille, mais rien d’autre. On distinguait aussi quelques lacs, sans doute provoqués par des perforations de nappes phréatiques ou des débits de rivières qui n’avaient plus de lit. Chacun des 8,4 milliards d’êtres humains de 2031 prit conscience que tout pouvait disparaître en quelques minutes, sa vie, mais aussi la vie de tous ses semblables et tout ce qu’il y avait autour. Même les pierres qu’on croyait éternelles ne l’étaient pas. C’était sidérant.
Assez vite cependant, un sentiment trouble se fit jour, porté par des analyses de spécialistes, dont les plus honnêtes avouaient au moins un erreur : contrairement à ce qui était communément admis, l’utilisation de l’arme nucléaire n’avait pas entraîné la fin de l’humanité. Même pas, en l’occurrence, la fin d’un pays. Seul le régime des ayatollahs ne se remit pas de la destruction de Téhéran, qu’il avait lui-même provoquée en envoyant 5 missiles sur Israël (et en agressant ce pays depuis des décennies) ; cette fin de la terreur islamiste et la reconstruction de la capitale donna une énergie folle au peuple iranien, qui entraîna de grandes et belles réalisations dans les années 2050 et 2060, nous en reparlerons sans doute.
On déduisit deux choses de ce non embrasement, une négative et une plus positive :
– le nucléaire était un moyen de défense comme un autre, il n’avait plus ce statut d’exception faisant de lui une arme à laquelle on ne pouvait pas toucher. Il sembla que le principe de la dissuasion nucléaire, qui avait régi les rapports entre puissances pendant 80 ans, n’opérait plus, ou alors que partiellement ;
– on se rendit compte, bien tardivement malheureusement, que ce n’était pas tant les armes qui comptaient que l’hostilité de quelques chefs d’État, qui à eux seuls déstabilisaient le monde. Et parmi les chefs d’État, ceux d’un seul pays posaient à eux seuls l’essentiel des problèmes : les Russes. En laissant monter en puissance d’épouvantables tyrans, on s’était mis en danger de mort et on avait laissé advenir des souffrances et des complications infinies.
Je me souviens de Papa s’insurgeant contre la lâcheté ambiante vis-à-vis de Poutine, de Kim Jong Un, de Khamenei.
– Tu te rends compte (Papa nous invitait à nous rendre compte, à réaliser, à voir, « to figure out » en anglais, nous avions discuté ce mot) ? Tous les politiques et les historiens qui vilipendent leurs prédécesseurs français et anglais de 1938 ayant pactisé avec Hitler, qui répètent à longueur de discours « Plus jamais ça », et qui ont laissé Poutine commettre toutes ses atrocités en réagissant à peine, quand ils ont réagi ? Grâce soit rendu à Volodymyr Zelensky, à Joe Biden, aux Baltes et aux Polonais, les seuls à avoir tout fait pour combattre le mal à la racine sans tomber dans la folie destructrice.
Papa regrettait cependant qu’on n’ait pas été jusqu’à l’élimination physique de ces monstres.
– On ne va pas me faire croire que les occidentaux ne sont pas capables de monter un commando pour taper ces types ! Si on avait éliminé Poutine, Kim Jong Un et Khamenei en 2010, nous aurions évité quelque 12 millions de morts, le lavage de cerveaux de 300 millions de personnes, des milliards de destructions matérielles, la déstabilisation des démocraties par les fausses nouvelles et les organes de désinformation à la solde de ces États voyous, des tensions internationales permanentes remplaçant la paix par la peur de la guerre, affectant le moral des populations et le dynamisme des économies.
Quand les Japonais firent sauter toute la tribune présidentielle coréenne le 31 octobre 2028, Papa s’était exclamé :
– Enfin ! La preuve que c’est possible. Quel dommage qu’on n’ait pas fait cela 20 ans plus tôt !
Quoi qu’il en fût, on put constater, avec un peu de recul, que les lanceurs de bombe atomique, non seulement n’avaient pas atteint leur objectif (anéantir l’Ukraine, le Japon, Israël) mais qu’en plus ils avaient précipité leur chute en prenant l’initiative d’une attaque nucléaire. Ceux qui y avaient répondu avaient en revanche marqué des points. L’Ukraine par le courage exceptionnel de ses soldats et de sa population, le Japon par son sang-froid et l’efficacité de sa vengeance mesurée, Israël par sa détermination et l’intelligence de sa riposte distinguant le peuple et ses dirigeants, la ville et ses habitants : ces trois pays acquirent à la fois une force intérieure et un respect à l’extérieur qui les rendirent quasi intouchables pendant les décennies suivantes, et tant que le monde fut organisé en États. C’était un des rares motifs de satisfaction en cette période d’apocalypse.
(la semaine prochaine, sous-chapitre C : Des conflits multiples et protéiformes)
Le train dramatique ne s’arrêta pas et la bombe siffla trois fois au moins. L’arme nucléaire devint pour ainsi dire conventionnelle.
A vous lire, M. Roubert, 2025 paraît encore paisible. Pourtant les textes proposés depuis septembre 2024 nous font penser que, oui, les travers du monde d’aujourd’hui peuvent déboucher sur la furie décrite ici.
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quel avenir …
science fiction ou reflexion d’un historien ?
☹️
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