Bill, Barack et W au Capitole

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– Holly shit ! 

– Incredible !

– He did it…

Dans cette rotonde du Capitole de Washington, lundi 20 janvier 2025, le 47e Président des États-Unis, qui fut aussi le 45e, venait de prêter serment, répétant les phrases énoncées par le Président de la Cour Suprême, Brett Kavanaugh. 

– Eh, vous avez vu, guys ? chuchota Barack en poussant du coude ses deux comparses. Il a bien levé la main droite, mais il n’a pas posé la main gauche sur les deux bibles tenues par sa femme ! 

– Les Évangélistes ne vont pas être contents… rigola Bill.

– D’autant, renchérit W, qu’il vient de faire imprimer son propre livre, Bible God Bless The USA, qu’il vend pour pas moins de 60 $ !

– Ce type ne peut pas s’empêcher de mettre de l’argent partout…

– Parce qu’il en a.

– Oui, le mythe est total. Ce mec aurait été incapable de monter la moindre petite entreprise s’il était parti de rien. Il a vaguement fait fructifier les millions de son père.

– Il aurait dû être viré dix fois…

– You’re fired, son of a bitch !

– W, on ne dit pas fils de pute, on dit Président.

– Sorry.

Ils applaudirent parce que les autres applaudissaient. On était mieux que dehors, mais il ne faisait pas très chaud quand même, sous l’immense dôme circulaire, éclairé par le cercle des 36 fenêtres qui agrémentaient la coursive sur les hauteurs à la base de la coupole. Ce qui réchauffait un peu l’atmosphère minérale du lieu était les immenses tableaux habillant les murs, peintures évocatrices et pas si moches des grandes heures de la construction des United States.

– Dis Bill, tu m’embarrasses, confia Barack : Hillary est venue, alors que ce vieux salaud lui en a fait voir de toutes les couleurs pendant la campagne de 2016. Respect à elle.  Mais moi je n’ai pas pu convaincre Michelle, rien à faire. Elle répète : « Donald Trump président des États-Unis d’Amérique, pour la 2e fois, non vraiment, il y a quelque chose qui ne va pas ». Elle est limite traumatisée.

– Tu la tiens pas, Mec, rétorqua Bill, je te l’ai dit !… Les féministes c’est comme les autres, ça se mate !

– Eh, pouffa W, si on vous entendait les mecs ! Deux anciens présidents démocrates… Ah je regrette de pas avoir allumé l’enregistreur de mon phone ! J’aurais eu de quoi faire du buzz.

– Tu as raison, W, il est désormais impossible de plaisanter. Les gens – pardon les réseaux – ne comprennent pas le second degré. Chaque mot peut-être transformé en arme contre celui qui les a prononcés dans un contexte et avec une intention bien précise. C’est peut-être ça, l’ère Trump : la bêtise et la méchanceté partout.

– Donald en est à la fois la cause et le symptôme.

– Exactly.

L’assistance semblait s’impatienter. Il y avait un léger flottement.

– J’espère qu’on va pas encore se payer un chanteur.

– T’as pas aimé le ténor ?

– A cappella j’ai du mal.

– C’est vrai que même Carrie Underwood, que j’adore, sans guitare violon et banjo, c’était pas vraiment ça.

– Je me demande si elle chantait pas faux.

– Ça l’empêche pas d’être gaulée, la petite. Oh putain de Dieu…

– Bill, Dieu je sais pas, mais George te regarde.

Ils levèrent un instant les yeux vers la statue de George Washington, à l’entrée de la rotonde. Bill se signa.

W reprit :

– Moi question musique, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait invité à l’Arena, devant les 20 000 gogols qui l’acclament, et souvent diffusé leur chanson lors de ses meetings, les Village People. Quand même : Y.M.C.A., c’est un hymne gay !

– Tu crois quand même pas qu’il écoute les paroles ?

– Et qu’il les comprend ?!

– C’est vrai, pardon. Tiens, sur le sujet orientation sexuelle, je vous donne un scoop : il annoncera dans son discours une grande nouvelle : il n’y a que deux sexes. Le masculin et le féminin.

Barack ne put s’empêcher d’éclater de rire, ce qui lui valut quelques regards hostiles.

– Et comment tu sais ce qu’il va déclarer ?

– On a été président ou on l’a pas été ? Tu vas pas me dire que t’as pas tes informateurs toi aussi…

– Si ça se trouve on a les mêmes…

– Tous des traîtres. 

Le discours eut lieu – le plus long depuis celui d’Herbert Hoover en 1929  – et ils durent se le taper. La lutte contre « l’establishment radical et corrompu » et la création du Département de l’Efficacité Gouvernementale – « S’il n’y avait pas ce salaud de Musk derrière ça, je lui donnerai pas tout à fait tort sur ce coup-là » –, l’expulsion des immigrants en situation irrégulière – « Au moins il nous fait plus chier avec son mur » –, la fin du Green New Deal et l’accent mis sur l’extraction pétrolière – « Drill, baby drill, non mais on rêve ! » –, la taxation des produits étrangers – « Au lieu de taxer nos citoyens pour enrichir d’autres pays, nous taxerons les pays étrangers pour enrichir nos citoyens » – les mythes américains de la frontière et de la conquête, « la révolution du bon sens »…

Il fallut encore applaudir.

– Donald n’a pas été trop décousu pour une fois.

– Ça avait même un certain souffle…

– Il n’a pas quitté le prompteur des yeux. 

– Il sait lire ?

– Il a trouvé le moyen de remercier les communautés noires et hispaniques, et de glorifier le « Martin Luther King Day »… Lui !

– Il a osé se présenter comme « un faiseur de paix et un unificateur ».

– Et il veut se payer le Panama, le Canada et le Groenland !

– N’oubliez pas qu’il a « été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique ».

Il y eut un mouvement, et la foule se replia à l’intérieur. W reprit la main de Laura et Bill le bras d’Hillary, tandis que Barack saluait quelques huiles. Protocole et sécurité obligent, ils se retrouvèrent encore tous les 3 devant le buffet, celui-là même où Forrest Gump avalait 15 Dr Pepper d’affilée et déclarait en arrivant devant le Président Kennedy qu’il avait envie de pisser. 

– Bon, voilà, il l’est de nouveau, reprit W en levant son verre d’eau gazeuse à destination de Donald Trump dont il ne voyait que le dos à l’autre bout de la salle.

– Dieu sait où ce malade va nous emmener…  concéda Bill en tendant sa coupe.

– Je n’ai pas oublié, W, dit Barack en plaçant une main sur l’épaule de son prédécesseur à la Maison Blanche, ta prise de position après l’assaut du Capitole et la contestation de la victoire de Joe en 2020. Parler de « spectacle écœurant » et de « république bananière », venant d’un Républicain comme toi, c’était courageux.

– Ce bon vieux Jimmy était encore avec nous à l’époque. 

– Rest in Peace, cher planteur de cacahuètes.

– J’ai peur, mes amis, que nous ayons de nouveau à défendre la démocratie au cours des quatre années qui s’annoncent. 

– Sûr. Joe sera là aussi. Où est-il, d’ailleurs ?

Ils cherchèrent du regard le président sur le départ, qui, selon la tradition, allait être emmené en hélicoptère une dernière fois depuis la pelouse de la Maison Blanche.

– Il n’a pas démérité.

– Il a même fait un super boulot. C’est l’inflation qui l’a perdu, et deux ou trois conneries woke, mais il a donné les bonnes directions, à l’intérieur comme à l’extérieur.

– Je regrette le retrait d’Afghanistan, affirma W. Il fallait bien en partir un jour, mais c’était trop tôt, pas assez préparé. On avait fait le meilleur boulot possible entre 2002 et 2020 – je pense que toutes les femmes afghanes en témoigneraient –, et c’est de nouveau l’obscurantisme le plus complet. Quelle tristesse…

– Ce sont aussi ses problèmes moteurs et cognitifs qui ont limité Joe. C’est déjà beau qu’il ait pu faire un mandat ; deux c’était impossible.

– On ne maîtrise pas tout…

– Presque rien.

Ils regardèrent un moment la foule, souriant sans relâche, car on les saluait à tout va, sans pour autant oser les approcher. Ils aperçurent Javier Milei, « el loco » qui était en train de réaliser un miracle économique et social en Argentine, la petite Italienne Georgia Meloni « qui n’est pas plus fasciste que je suis évangéliste » précisa Bill, Jeff Bezos – « Amazon comme asshole » –, et cet enculé de Zuckerberg, un méta-salopard celui-là, toujours à jouer les innocents, alors qu’il était le premier créateur du chaos.

– Il faudra que ces mecs rendent des comptes, un jour, lâcha Barack. Musk et Zuckerberg détruisent la société en toute impunité  ; ce n’est plus possible.   

– Dream, baby, dream…

Ils furent interrompus par diverses personnes et durent revenir à des propos plus officiels. Mais ils se retrouvèrent une dernière fois tous les 3, comme si la fonction suprême qu’ils avaient occupée, chacun deux fois de suite, les soudaient inexorablement. 

– Toi W, si tu avais un regret au cours de tes deux mandats, ce serait lequel ? L’Irak ?

Les yeux du Texan s’immobilisèrent un instant, puis il répondit avec calme :

– Les horreurs que nous avons découvertes et subies en Irak, bien sûr que je les regrette. Mais je ne regrette pas l’intervention. Il fallait y aller. Rappelez-vous le contexte. Après le 11 septembre, les États-Unis devaient reprendre l’initiative. Certes, on traquait Ben Laden, on était en Afghanistan, mais ça ne suffisait pas. Si on ne faisait rien, d’une part c’est l’islamisme qui s’imposait, d’autre part on laissait la voie libre aux Russes et aux Chinois. En prouvant que les États-Unis pouvaient encore agir pour défendre la liberté, on montrait aux Arabes, aux Russes et aux Chinois qu’on était encore vivants et qu’ils ne détruiraient pas de sitôt nos valeurs et notre système d’échanges basé sur la liberté et la réciprocité. Cela n’a pas été sans douleurs, mais j’ai prolongé le système économique et politique mondial garantissant la paix et la prospérité de presque 10 années.

Un ange passa, qui s’en alla jusqu’aux mânes d’Abraham Lincoln, assis sur son fauteuil de pierre blanche avec ses jambes immenses à l’autre bout du National Mall.

– Toi, Bill ?

– Oh, je sais ce que vous avez en tête, bande de vieux cochons ! La pipe de Monika dans le bureau ovale, ok. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Pour ce genre de trucs, il ne faut pas se faire prendre. Et je me suis fait prendre. J’ai pu m’en sortir parce que c’était avant les réseaux sociaux, avant l’hystérie généralisée. Aujourd’hui…

– Hillary a été très bien.

– C’est vrai. Mais ne crois pas que c’est une sainte de son côté…

– Oh ? Elle aussi ?

– Qu’est-ce que tu crois ? On est des êtres humains, tout simplement. Et quand on a tant de pouvoirs, tant de sollicitations, que t’as des journées de 15 heures de travail, par moment tu cèdes au désir. Un désir bien innocent, qui ne regarde que deux personnes consentantes. C’est incroyable qu’on ne reconnaisse pas ça.

– À côté de JFK, on est tous des enfants de chœur…

Barack refusa la seconde coupe qu’on lui proposait et déclara :

– Eh ben moi les gars, je n’ai rien à me reprocher… 

– Même pas la non intervention en Syrie après l’usage des bombes chimiques par Assad ?

– On me l’aurait reprochée si je l’avais lancée…

– C’est vrai.

– Non, mon problème, c’est justement ça : j’ai pas été mauvais, mais j’ai pas été bon. J’ai été le premier nègre président, et je n’ai rien fait d’extraordinaire. Même la réforme du système de santé, je n’y suis pas arrivé. Et je n’ai pas amélioré la situation des Noirs et des Hispaniques en difficultés. Mon bilan est quasi nul. N’est pas Nelson Mandela qui veut…

– Ne sois pas si dur avec toi, Man. Tu as marqué ton époque. Et toi aussi tu as stabilisé les choses. Souvent, on est jugé à ce qu’on fait. Mais ce qui est le plus dur, ce pour quoi on devrait nous féliciter, c’est précisément quand il ne se passe pas grand-chose, quand les gens peuvent continuer à vivre et à travailler comme bon leur semble. Empêcher la guerre, civile et extérieure, maintenir le système économique et social en état de marche, c’est ça le boulot principal d’un président. Ni plus ni moins.   

– Il est aussi là pour donner des impulsions, des directions…

– Oui, et il le fait, nous le faisons. Mais on ne peut pas, on ne doit pas, agir à la place des entreprises et de la société civile. Les individus doivent prendre leurs responsabilités. 

Ils avaient adopté un ton plus grave. À ce moment-là, Donald Trump se tourna, les vit et pointa un doigt sur eux avec un sourire goguenard.

– Où va nous emmener ce trou du cul ? se demanda W à son tour.

Leurs regards se portèrent alors sur Melania, sculpturale dans son manteau bleu marine et son foulard blanc, yeux cachés par un chapeau à large bord, et Ivanka, en tailleur vert elle, un béret de côté sur la tête laissant voir à l’arrière ses cheveux ramenés dans un chignon style années 30. Le corps, le visage et la peau de ces femmes étaient exceptionnels.

– Il y a une chose, et même deux, qu’on ne peut pas reprocher à Donald, et qu’on peut même légitiment lui envier, répondit Bill. Son épouse et sa fille. Ces deux gonzesses sont rien moins que les plus belles femmes du monde. Merde alors ! Avec la gueule qu’il a, con comme il est, ce fils de pute a décroché deux fois le summum de la beauté en ce bas monde ! Ça énerve, quand même…

– Money, man, money…

– La money ne te fait ni une taille, ni des yeux, ni une bouche, ni des seins !

– Un peu quand même, si.

– N’empêche, ils ont raté leur baiser tout à l’heure, Mélania et lui. Il est pas arrivé à la toucher ! Le chapeau, peut-être…

À cet instant, ils virent le nouveau président se dégager un peu comme s’il voulait parler et demander un micro.

– Mon Dieu, il ne pas pas refaire un speech ?…

– Mégalo quand tu nous tiens…

– Il est temps qu’on se tire.

Ils s’accoladèrent.

– Porte-toi bien, W. 

– Tant que je pourrais encore profiter d’un coucher de soleil au Texas, je n’irai pas trop mal. Salut Bill.

– Moi, tant que je pourrai me promener le long des berges de l’Arkansas à Little Rock, je ne me plaindrai pas. Salut Barack.

– Je retourne à Chicago. Je crois que je n’ai pas encore fini mon travail pour les jeunes de North Lawndale.

– N’en fais pas trop, mec. À l’impossible nul n’est tenu.

– Rappelle-toi ce que vient de dire le président : « En Amérique, l’impossible, c’est ce que nous faisons le mieux ».

– Je préfère Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

– God bless America.

– God bless you.

Et ils s’éclipsèrent juste au moment où le nouveau président commençait ses élucubrations.

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