Communication dans le couple

Avatar de Pierre-Yves RoubertPublié par

(environ 5 minutes de lecture)

Un type d’une cinquantaine d’années rentre chez lui. Il pose son imperméable et se déchausse dans le hall.

– Hello ! Je suis là !

– …

– Je suis là !

– Eh ?

– Tu ne réponds pas ?

– Tu m’as posé une question ?

– Non. Mais je suis là. Bonjour…

– Bonjour.

Le type entre dans le séjour. Desserre sa cravate, se pose lourdement dans un fauteuil. Sa femme est accroupie devant un tiroir, elle range des papiers.

– Gabriel a appelé ?

– …

– Gabriel a appelé ?

– Appelé qui ?

– Je te demande si Gabriel a appelé.

– Mais appelé qui, bon sang !

– Mais nous, connasse !

– (elle calmement) Je n’ai rien entendu.

Lui, après quelques secondes :

– Tu sous-entends. J’ai entendu que tu n’as rien entendu, mais on peut sous-entendre sans entendre. Tu sous-entends donc que Gabriel aurait pu appeler, et que tu aurais pu ne pas l’entendre…

– Possible…

– C’est bien cela ?

– Possible.

Après quelques secondes :

– Est-ce que tu te fous de ma gueule ?

– Bof…

– Tu te fous de ma gueule ?

– Tu n’as pas une gueule, mais un visage.

– Tu insistes !

– Tu m’embêtes.

Il se lève, tourne, se rassoit, prend la télécommande. 

– Si on mettait la télé ?

– Depuis quand est-ce que tu me demandes si tu peux mettre la télé ? Elle est bien bonne celle-là !

– Je fais des efforts.

– Des efforts pourquoi ?

– Des efforts pour l’harmonie dans notre couple.

– Il y en a besoin ?

– Je ne sais pas. Vaut mieux prévenir que guérir.

– Si tu le dis.

– Eh ben, je ne  suis pas payé de retour, on dirait ! Bon, enfin, est-ce que je peux allumer la télé ?

– Non. 

– Plaît-il ?

– Non.

Après quelques secondes :

– Tu as dit non ?

– Oui.

– Pourquoi tu as dit non ?

– Tu veux que je réponde aux questions que tu poses, non ?

– Oui.

– Bon.

Après quelques secondes :

– Donc, ta réponse est non ?

– Oui. 

– Merde !

– Tu t’es fait mal ?

– Pas du tout ! 

– Pourquoi tu as dit merde ?

– Parce que ta réponse m’agace.

– Pourquoi tu m’as posé la question, alors ?

– J’espérais qu’une gentille question entraînerait une gentille réponse.

– Ma réponse n’est pas méchante.

– En tout cas, elle fait chier.

– Que tu es grossier…

Après quelques secondes :

– Tu me cherches, non ?

– Je cherche ma licence de fac.

– Tu joues, sur les mots, là ?

– Je crois pas. 

– Que tu es pénible ! Mais pénible… Je reste sans voix. Coi.

– Tu restes quoi ?

– Coi ! Oui, coi, je reste coi ! 

– Tu n’es pas coi, tu t’excites tout seul.

– Mais c’est toi qui m’asticotes ! Tu… Tu…

– Je, tu, il, nous, vous, ils.

Il la regarde, effaré. Après quelques secondes :

– Qu’est-ce que tu as dit, là ?

– Je tu il nous vous ils.

– Tu es folle ou quoi ?

– (elle en chantonnant) Je tu il nous vous ils !

– Ça va !

Le téléphone sonne :

– Ah, c’est Gabriel !

Il se précipite :

– Gaby ?… Allo ? Allo ! Hein ? Ah… Ah… Ah… Oui. Enfin non. Oui. D’accord. D’accord. Au revoir.

Il raccroche.

– (elle) C’était Gabriel ?

– Ne me dis pas que tu n’as pas entendu.

– Tu sais bien que je sous-entends.

– Oh que c’est petit, ça ! Oh que c’est bas… 

– C’est haut ou bas ?

– Quoi ? Non ! Nom de Dieu !

– Doucement. Dieu n’en mérite pas tant.

– Il ne mérite pas tant de quoi, Dieu ?

– D’anathèmes.

– Dieu ne mérite pas d’anathèmes ? 

– Pas tes anathèmes.

– Et pourquoi ? Je n’ai pas à me plaindre de Dieu, moi ? Je ne souffre jamais, peut-être ?… Hein ? Ça te cloue, ça ? Mais dis-moi, tant qu’on est sur le sujet, qu’est-ce qu’il mérite Dieu, au juste ? 

– Justement. C’est ça le problème.

– Quel est le problème ? 

– T’as de ces questions.

– Tu ne vas pas répondre, encore ?

– Sûrement pas.

– Donc je ne saurai jamais pourquoi Dieu ne mérite pas tant d’anathèmes ?

– Pas tes anathèmes.

– Merde !

– Tu l’as déjà dit.

Il va boire un verre d’eau dans la cuisine, puis revient. Elle s’est levée, a posé une liasse de papiers sur la table du séjour. Elle fait le tri. 

– (lui) Tu penses qu’on pourra dîner bientôt ?

– (elle) Si ce n’était pas Gabriel, qui était-ce ?

– Ai-je dit que ce n’était pas Gabriel ?

– Non.

– Alors !

– Alors ce n’était pas Gabriel ?

– Non.

– Ah ah !…

– Quoi, ah ah ? On dirait que tu jubiles ! C’est de me faire souffrir ?

– Tu souffres ?

– Un peu que je souffre !

– Tu souffres un peu ?

– Beaucoup. Énormément ! Je souffre énormément !

– Je suis désolée pour toi.

– J’attends un coup de fil de Gabriel, vois-tu. Et ce qui ajoute à ma souffrance, c’est que tu me laisses entendre, ou sous-entendre, que Gabriel a peut-être appelé tout à l’heure. Et ce qui est intolérable, c’est que le téléphone vient de sonner et que ce n’était pas Gabriel !

– Je vois.

Après quelques longues secondes de silence, pendant lesquelles il se tourne et se retourne sur son fauteuil :

– Le coup de fil… Tu ne veux pas savoir qui c’était ?

– Si ça te fait plaisir.

– Mais ce n’est pas une question de plaisir ! On peut se parler, non ?

– Parle. 

– Ah, on peut dire que tu y mets du tien ! Tu ne réponds pas, tu dis bof, tu ne veux même pas savoir qui a téléphoné, et tu t’en fous que je souffre ! T’as du béton dans le cœur, ou quoi ? Je t’envie, tu sais.

– Fais comme moi, qui t’en empêche ?

– Toi.

– Moi ?

– Toi.

– Ben voyons.

– Oh, persifle, persifle ! Ce n’est pas pour ça que tu auras raison ! Tu prouves au contraire ce que j’avance. Tu m’empêches d’être moi-même, simple, heureux. Tu m’étouffes !

– C’est sûr que ce n’est pas la lucidité qui t’étouffe…

– Lucidité ? Les grands mots tout de suite…

– L’acidité te conviendrait mieux.

– Oh, eh ! Arrête ces jeux de mots idiots, veux-tu ? 

Quelques secondes de silence.

– (lui) Lucidité ! Mince alors ! C’est révoltant. Se faire dire qu’on manque de lucidité. J’y crois pas.

– Et en quoi crois-tu ? Tiens, oui, même si c’est un peu tard, donne-moi une réponse là-dessus, toi qui aimes bien les réponses.

– J’aime les réponses à mes questions. 

– Ah, c’est vrai. Laisse tomber. Au moins, j’aurai essayé…

– Qu’est-ce… Qu’est-ce que ça veut dire, j’aurai essayé ? Qu’est-ce que tu auras essayé ?

– Oh, beaucoup de choses. Beaucoup.

– Tu veux me culpabiliser, là ? Dis !

– Là.

– Quoi, là ?

– T’as dis là. 

– Mais j’ai pas dis là ! Réponds !

– À quoi ?

– Mais je sais pas, merde à la fin !

Quelques longues secondes de silence :

– (lui) Il y a plus important qu’un coup de fil.

– C’est vrai.

– On est d’accord.

– Ça change.

– Oui.

Quelques secondes de silence. La tension semble être retombée.

– (lui) Un coup de fil, ça peut sauver une vie.

– Ou la briser.

– C’est donc important.

– Tout dépend. Ta vie risque de se briser ?

– Elle pourrait.

– Mon pauvre chéri.

(et 191 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

Un commentaire

Laisser un commentaire