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Un type d’une cinquantaine d’années rentre chez lui. Il pose son imperméable et se déchausse dans le hall.
– Hello ! Je suis là !
– …
– Je suis là !
– Eh ?
– Tu ne réponds pas ?
– Tu m’as posé une question ?
– Non. Mais je suis là. Bonjour…
– Bonjour.
Le type entre dans le séjour. Desserre sa cravate, se pose lourdement dans un fauteuil. Sa femme est accroupie devant un tiroir, elle range des papiers.
– Gabriel a appelé ?
– …
– Gabriel a appelé ?
– Appelé qui ?
– Je te demande si Gabriel a appelé.
– Mais appelé qui, bon sang !
– Mais nous, connasse !
– (elle calmement) Je n’ai rien entendu.
Lui, après quelques secondes :
– Tu sous-entends. J’ai entendu que tu n’as rien entendu, mais on peut sous-entendre sans entendre. Tu sous-entends donc que Gabriel aurait pu appeler, et que tu aurais pu ne pas l’entendre…
– Possible…
– C’est bien cela ?
– Possible.
Après quelques secondes :
– Est-ce que tu te fous de ma gueule ?
– Bof…
– Tu te fous de ma gueule ?
– Tu n’as pas une gueule, mais un visage.
– Tu insistes !
– Tu m’embêtes.
Il se lève, tourne, se rassoit, prend la télécommande.
– Si on mettait la télé ?
– Depuis quand est-ce que tu me demandes si tu peux mettre la télé ? Elle est bien bonne celle-là !
– Je fais des efforts.
– Des efforts pourquoi ?
– Des efforts pour l’harmonie dans notre couple.
– Il y en a besoin ?
– Je ne sais pas. Vaut mieux prévenir que guérir.
– Si tu le dis.
– Eh ben, je ne suis pas payé de retour, on dirait ! Bon, enfin, est-ce que je peux allumer la télé ?
– Non.
– Plaît-il ?
– Non.
Après quelques secondes :
– Tu as dit non ?
– Oui.
– Pourquoi tu as dit non ?
– Tu veux que je réponde aux questions que tu poses, non ?
– Oui.
– Bon.
Après quelques secondes :
– Donc, ta réponse est non ?
– Oui.
– Merde !
– Tu t’es fait mal ?
– Pas du tout !
– Pourquoi tu as dit merde ?
– Parce que ta réponse m’agace.
– Pourquoi tu m’as posé la question, alors ?
– J’espérais qu’une gentille question entraînerait une gentille réponse.
– Ma réponse n’est pas méchante.
– En tout cas, elle fait chier.
– Que tu es grossier…
Après quelques secondes :
– Tu me cherches, non ?
– Je cherche ma licence de fac.
– Tu joues, sur les mots, là ?
– Je crois pas.
– Que tu es pénible ! Mais pénible… Je reste sans voix. Coi.
– Tu restes quoi ?
– Coi ! Oui, coi, je reste coi !
– Tu n’es pas coi, tu t’excites tout seul.
– Mais c’est toi qui m’asticotes ! Tu… Tu…
– Je, tu, il, nous, vous, ils.
Il la regarde, effaré. Après quelques secondes :
– Qu’est-ce que tu as dit, là ?
– Je tu il nous vous ils.
– Tu es folle ou quoi ?
– (elle en chantonnant) Je tu il nous vous ils !
– Ça va !
Le téléphone sonne :
– Ah, c’est Gabriel !
Il se précipite :
– Gaby ?… Allo ? Allo ! Hein ? Ah… Ah… Ah… Oui. Enfin non. Oui. D’accord. D’accord. Au revoir.
Il raccroche.
– (elle) C’était Gabriel ?
– Ne me dis pas que tu n’as pas entendu.
– Tu sais bien que je sous-entends.
– Oh que c’est petit, ça ! Oh que c’est bas…
– C’est haut ou bas ?
– Quoi ? Non ! Nom de Dieu !
– Doucement. Dieu n’en mérite pas tant.
– Il ne mérite pas tant de quoi, Dieu ?
– D’anathèmes.
– Dieu ne mérite pas d’anathèmes ?
– Pas tes anathèmes.
– Et pourquoi ? Je n’ai pas à me plaindre de Dieu, moi ? Je ne souffre jamais, peut-être ?… Hein ? Ça te cloue, ça ? Mais dis-moi, tant qu’on est sur le sujet, qu’est-ce qu’il mérite Dieu, au juste ?
– Justement. C’est ça le problème.
– Quel est le problème ?
– T’as de ces questions.
– Tu ne vas pas répondre, encore ?
– Sûrement pas.
– Donc je ne saurai jamais pourquoi Dieu ne mérite pas tant d’anathèmes ?
– Pas tes anathèmes.
– Merde !
– Tu l’as déjà dit.
Il va boire un verre d’eau dans la cuisine, puis revient. Elle s’est levée, a posé une liasse de papiers sur la table du séjour. Elle fait le tri.
– (lui) Tu penses qu’on pourra dîner bientôt ?
– (elle) Si ce n’était pas Gabriel, qui était-ce ?
– Ai-je dit que ce n’était pas Gabriel ?
– Non.
– Alors !
– Alors ce n’était pas Gabriel ?
– Non.
– Ah ah !…
– Quoi, ah ah ? On dirait que tu jubiles ! C’est de me faire souffrir ?
– Tu souffres ?
– Un peu que je souffre !
– Tu souffres un peu ?
– Beaucoup. Énormément ! Je souffre énormément !
– Je suis désolée pour toi.
– J’attends un coup de fil de Gabriel, vois-tu. Et ce qui ajoute à ma souffrance, c’est que tu me laisses entendre, ou sous-entendre, que Gabriel a peut-être appelé tout à l’heure. Et ce qui est intolérable, c’est que le téléphone vient de sonner et que ce n’était pas Gabriel !
– Je vois.
Après quelques longues secondes de silence, pendant lesquelles il se tourne et se retourne sur son fauteuil :
– Le coup de fil… Tu ne veux pas savoir qui c’était ?
– Si ça te fait plaisir.
– Mais ce n’est pas une question de plaisir ! On peut se parler, non ?
– Parle.
– Ah, on peut dire que tu y mets du tien ! Tu ne réponds pas, tu dis bof, tu ne veux même pas savoir qui a téléphoné, et tu t’en fous que je souffre ! T’as du béton dans le cœur, ou quoi ? Je t’envie, tu sais.
– Fais comme moi, qui t’en empêche ?
– Toi.
– Moi ?
– Toi.
– Ben voyons.
– Oh, persifle, persifle ! Ce n’est pas pour ça que tu auras raison ! Tu prouves au contraire ce que j’avance. Tu m’empêches d’être moi-même, simple, heureux. Tu m’étouffes !
– C’est sûr que ce n’est pas la lucidité qui t’étouffe…
– Lucidité ? Les grands mots tout de suite…
– L’acidité te conviendrait mieux.
– Oh, eh ! Arrête ces jeux de mots idiots, veux-tu ?
Quelques secondes de silence.
– (lui) Lucidité ! Mince alors ! C’est révoltant. Se faire dire qu’on manque de lucidité. J’y crois pas.
– Et en quoi crois-tu ? Tiens, oui, même si c’est un peu tard, donne-moi une réponse là-dessus, toi qui aimes bien les réponses.
– J’aime les réponses à mes questions.
– Ah, c’est vrai. Laisse tomber. Au moins, j’aurai essayé…
– Qu’est-ce… Qu’est-ce que ça veut dire, j’aurai essayé ? Qu’est-ce que tu auras essayé ?
– Oh, beaucoup de choses. Beaucoup.
– Tu veux me culpabiliser, là ? Dis !
– Là.
– Quoi, là ?
– T’as dis là.
– Mais j’ai pas dis là ! Réponds !
– À quoi ?
– Mais je sais pas, merde à la fin !
Quelques longues secondes de silence :
– (lui) Il y a plus important qu’un coup de fil.
– C’est vrai.
– On est d’accord.
– Ça change.
– Oui.
Quelques secondes de silence. La tension semble être retombée.
– (lui) Un coup de fil, ça peut sauver une vie.
– Ou la briser.
– C’est donc important.
– Tout dépend. Ta vie risque de se briser ?
– Elle pourrait.
– Mon pauvre chéri.
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Exercice de style sur le désamour, match d’improvisation où une méchanceté douce-amère semble l’emporter. Jeu de mots et de maux.
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