(environ 3 minutes de lecture)
C’était décidé : ce serait pour demain. Elle s’était encore salie ce matin. La nuit passait encore, mais en pleine journée… Non, décidément, plus rien n’était possible, ça n’avait aucun sens.
Elle y pensait depuis longtemps, plusieurs années. Elle avait repoussé, trouvant d’ultimes raisons pour tenir encore. Elle avait tricoté jusqu’à l’âge de 84 ans, des pulls, des chaussettes, parfois même de simples carrés, qu’elle remettait tous les trois mois au Secours Catholique. Et puis, la mort dans l’âme, elle avait dû cesser, l’arthrose avait gagné, paralysant ses doigts.
Le plaisir des films à la télévision avait duré jusqu’à ses 86 ans ; maintenant, elle ne voyait plus les images et elle entendait mal. Il restait la radio, mais le débit était si rapide qu’elle n’arrivait pas à suivre. Et puis ce n’était pas pareil, l’actualité ne l’intéressait pas, du moins celle des médias.
Jusqu’à l’année dernière, elle trouva en Mireille, la voisine du dessous, sa principale raison de se lever le matin, et réciproquement. Elles se soutenaient, au sens propre, elles riaient et elles pleuraient ensemble de leurs malheurs. Et puis Mireille était morte, la laissant seule et désemparée. Un coup terrible.
Il restait les enfants. Ils avaient été de formidables raisons de vivre, à la fois parce qu’elle les voyait avec joie et parce que, ne renonçant pas à dire ce qui lui semblait nécessaire, elle constituait un repère important pour eux. Mais elle ne se voilait pas la face : désormais, elle était une charge. La transporter chez l’un ou l’autre pour une réunion de famille était une corvée, et elle était incapable de participer à une conversation. Il fallait veiller à son approvisionnement, à son entretien, à sa sécurité…
Non. Elle allait leur montrer la voie, une fois de plus, jouer encore son rôle de mère. Accomplir un nouvel acte fondamental, par amour et par respect pour eux. Elle ne voulait pas les contraindre davantage. Ses papiers étaient en ordre, il n’y aurait pas de problèmes. Elle leur laissait en plus une lettre pour expliquer son geste et leur dire qu’ils avaient été le bonheur de sa vie. Les enfants pouvaient comprendre beaucoup de choses, si on prenait la peine de les leur expliquer avec amour.
L’assistante du soir passa en fin d’après-midi, comme d’habitude. Elle l’aida à se déshabiller, à se laver, sortit de quoi manger. L’assistante ne s’attardait pas, mais elle était efficace et à peu près agréable. Elle l’infantilisait, mais sans doute ne pouvait-on échapper à la condescendance lorsqu’on atteignait 87 ans.
Mireille lui avait donné deux pilules, les mêmes que les siennes, que la pauvre n’avait pas eu le temps d’utiliser. Elle les tenait d’un vétérinaire qui s’était occupé de son chien. Elle avait su le convaincre. Il lui avait expliqué : elle devrait prendre un cachet rouge et un cachet bleu à un quart d’heure d’intervalle ; le premier était un somnifère puissant, le second paralyserait le cœur une fois qu’elle serait endormie. Elle ne sentirait rien.
Non sans peine, Odile saisit l’enveloppe cachée au fond du tiroir d’un petit meuble du salon. Elle la posa sur la table, en évidence. Dans sa chambre, elle ouvrit sa boîte à bijoux. Sous le premier plateau, elle trouva le pilulier en argent. Elle le saisit et alla le poser sur sa table de chevet, à côté du verre que l’assistante du soir avait rempli.
Elle se rendit à la salle de bains et se brossa les dents. Elle passa aux toilettes – opération difficile –, se lava les mains et décida de s’accorder un petit plaisir : ce soir, pas de couche. À quoi bon ? Avec un peu de chance, elle partirait propre. Elle avisa la bouteille de parfum, la saisit maladroitement et s’en administra une giclée. Le jet partit plutôt sur son épaule que dans son cou, mais ce n’était pas grave. Elle recommença de l’autre côté.
Elle se regarda dans la glace, une dernière fois.
– Allez, ma vieille. Tu es restée debout longtemps, mais maintenant tu ne peux plus. Sois digne. Laisse une belle image de toi. De quelqu’un qui a su prendre ses responsabilités.
Elle s’adressa un signe de la main, puis éteignit la lumière et gagna sa chambre. Le verre d’eau et les deux pilules étaient sur la table. Le plus dur était de les attraper sans les faire tomber. Elle n’aurait pas de deuxième chance. Debout, elle mit deux minutes à ouvrir le pilulier, mais elle prit sans trop de peine le premier cachet – le rouge d’abord, lui avait dit Mireille –, qu’elle mit dans la paume de sa main gauche. Elle respira et essaya de se détendre. Ce n’était pas le moment de faire une fausse route. Elle sourit à cette pensée. Elle porta le cachet puis le verre à sa bouche. Elle renversa de l’eau, mais elle avala le cachet. Le réveil marquait 9 heures moins 10.
Il lui restait un quart d’heure. Elle avait réfléchi à ce moment, à ce qu’elle devrait faire et ne pas faire entre les deux cachets. Ne pas s’allonger pour ne pas risquer de s’endormir, ne pas regarder de photos pour ne pas ranimer de souvenirs et risquer de revenir sur sa décision, penser le moins possible. Marcher dans l’appartement en comptant pendant 4 minutes – elle ne pouvait pas plus –, s’asseoir dans son fauteuil au salon 5 minutes en continuant à compter, puis revenir dans sa chambre, en faire le tour, s’asseoir et prier pendant 5 minutes. Elle n’était plus sûre de croire en Dieu, mais les prières étaient une bonne manière de passer le temps sans se poser de questions.
Elle procéda ainsi. Il lui sembla sentir sa tête tourner. Le somnifère commençait à produire ses effets. Alors elle attrapa le second cachet, le bleu. Elle le plaça sur sa langue. Elle s’était dit que si elle n’arrivait pas à avaler, elle croquerait. Mais là encore elle y parvint. Alors elle se défit de sa robe de chambre et de ses pantoufles, garda ses chaussettes car elle ne pouvait pas les enlever, éteignit la lampe de chevet et s’allongea dans son lit. Elle se trouva sereine. Elle s’endormit sans difficulté ; elle était apaisée de savoir que, pour la première fois depuis des années, elle n’aurait pas d’insomnie.
(et 186 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
costaud ! Je cherche un vétérinaire… bises
mireillecollard@ymail.com
J’aimeAimé par 1 personne
Cela semble très réaliste.
J’aimeAimé par 1 personne
Court mais fort. Vous nous montrez qu’il y a cette voie là, aussi. Un pb à mon avis : on ne trouve pas facilement ce cachet rouge et ce cachet bleu. Nous n’en avons pas fini avec la fin de vie….
J’aimeAimé par 1 personne