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Le XXIe fut le siècle de l’avènement du corps humain. Je veux dire que jusque-là, sauf peut-être dans la Grèce Antique et au début de la Renaissance, le corps était ou négligé ou malmené, en tout cas peu entretenu, peu respecté, peu mis en valeur. Les choses commencèrent à changer à la fin du XXe, avec les progrès de l’hygiène et de la médecine, l’urbanisation et les aspirations conséquentes. Mais c’est bien à partir des années 2000 que l’on se mit à sacraliser le corps, qu’il fallut montrer, améliorer, préserver, guérir, embellir, augmenter, reproduire, transformer, prolonger…
Ces usages du corps furent d’ailleurs au cœur de nombreuses tensions au sein des sociétés et entre les sociétés. Les combats furent rudes entre ceux qui voulaient le contraindre et ceux qui voulaient le libérer. Les ravages de l’islamisme ne s’expliquent pas autrement : devaient être éliminés tous ceux qui montraient leur corps et l’utilisaient à leur convenance pour séduire, danser, bouger, sans s’agenouiller 5 fois par jour la tête au sol en direction de La Mecque. Pour les fous d’Allah, le corps de la femme n’était pas envisageable autrement que dissimulé et prisonnier.
Au sein des sociétés occidentales, les luttes au sujet des corps prirent différents aspects : liberté sexuelle ou pas, notamment pour les membres d’un couple, tolérance à la nudité (variable selon les âges, et les milieux), opposition entre les corps magnifiés des mannequins, des acteurs ou des sportifs, et ceux maltraités par la malbouffe, le laisser-aller, la sédentarité. Les corps humains étaient tiraillés entre pudeur et mise en valeur, entre plaisirs et contraintes, entre tranquillité et liberté. Concrètement, il n’était pas facile pour un.e jeune adulte du début du millénaire de rester fidèle à son conjoint ou à sa conjointe alors que les sites de rencontres pullulaient sur la toile et que chaque publicité, sur le net ou dans les magazines, dévoilait des corps de rêve qui ne pouvaient que donner l’envie d’y goûter. Je crois d’ailleurs pouvoir dire que ces injonctions contradictoires furent la cause principale du divorce de mes parents.
C’est pourquoi je vais dans ce chapitre tenter de faire ressortir les problématiques qui ont concerné notre enveloppe humaine dans le premier quart du siècle, bien avant que les maladies soient éradiquées.
A – Alimentation : l’homme et son animalité
En l’an 2020, l’homme se nourrissait essentiellement d’animaux, de graisse et de sucre. Ce faisant, non seulement il dépassait largement la quantité de calories nécessaire à son organisme et accumulait de dangereuses toxines (d’où le nombre effrayant de cancers et de maladies cardio-vasculaires), mais en plus il organisait un circuit de production-distribution peu rationnel d’un point de vue économique et pénalisant d’un point de vue écologique.
Les poulets, les canards, les oies et les cochons étaient élevés dans des conditions innommables – atrocement serrés dans des hangars ou des enclos surchauffés, gavés de produits trafiqués – pour être tués et consommés par les hommes ; aucune autre destinée n’était possible. Malgré les prescriptions religieuses interdisant le porc aux musulmans et aux juifs, celui-ci était l’animal le plus consommé dans le monde avec 38 % de la production mondiale de viande en 2020 (3 tonnes de viande de porc par seconde…). J’ai connu cela bien sûr et j’avoue que j’ai beaucoup aimé les saucisses grillées pendant un barbecue d’été (quand cela se faisait encore) et les rondelles de saucisson que l’on découpait parfois pour l’apéritif (autre mot désuet). Le poulet était lui aussi extrêmement consommé, sur tous les continents : 76 milliards de poulets, soit dix fois le nombre de terriens, furent abattus en 2022 ! En France, la consommation de poulet dépassa celle de bœuf cette année-là, le cochon conservant sa première place cependant.
On sait l’aberration écologique que constituait la production de viande de bœuf, nécessitant beaucoup de terres, pour le pâturage, mais surtout pour la production de maïs, soja et autres céréales, elles-mêmes exigeant de grandes quantités d’eau. La viande coûtait cher, mobilisait beaucoup de ressources humaines et naturelles, n’était pas nécessaire au fonctionnement de l’organisme (il y avait, même à l’époque, d’autres moyens d’obtenir des protéines, et de meilleure qualité), mais les traditions étaient fortes, notamment aux États-Unis, au Brésil, en Australie, en France, en Grande-Bretagne, la viande étant associée à la fois à la récompense après le travail (longtemps cette récompense ne fut que dominicale, et encore), au partage en famille, à une certaine relation avec la nature. Les lobbys agricoles savaient jouer sur ce sentiment et cet attachement au bifteck ; non sans violences et coups d’éclat, ils obtenaient à peu près ce qu’ils voulaient des pouvoirs publics. En 2020, les éleveurs étaient tous fortement subventionnés. En 2022, la Politique Agricole Commune absorbait 40 % du budget de l’Union Européenne, la France étant de loin la première bénéficiaire de ces aides agricoles.
Non content de torturer volailles et cochons, l’homme massacrait les poissons et les crustacés, les laissant agoniser pendant des heures sur les ponts glaireux des chalutiers à moteur diesel, quand il ne les plongeait pas vivant dans l’eau bouillante. Chaque terrien consommait 20 kilos de poisson chaque année en 2020. Bien au-dessus de cette moyenne et en tête, figuraient les Coréens, Norvégiens, Portugais, Japonais et Chinois (la Chine était de très loin le plus gros producteur mondial, élevage et pêche confondus). Le succès du poisson s’expliquait aisément : il était facile à capturer, à nourrir quand on l’élevait, il se renouvelait rapidement, et il était particulièrement riche en acides gras essentiels oméga-3 (notamment les saumons, sardines, maquereaux, harengs), excellents pour l’organisme.
Mais ces atouts du poisson avait un revers : la surpêche. Merlu du Golf de Gascogne, sardine de la Manche, thon rouge de la Méditerranée, morue de Terre-Neuve, églefin de la Mer du Nord, bien d’autres espèces encore disparurent entre 2030 et 2040. Comme on estimait le nombre de chalutiers 2 fois et demi supérieur à ce qui aurait été supportable, les guérillas maritimes firent rage entre Français et Espagnols, Français et Anglais, Chinois et Japonais, Malaisiens et Indonésiens… Dans les années 2030, on retrouvait des bateaux dérivant au gré des courants, l’équipage décimé à la mitraillette gisant sur le pont.
Au problème du non-renouvellement des espèces sous-marines, s’ajoutait celui de la pollution des océans, qui naturellement n’était pas sans conséquences sur la qualité des poissons consommés. Les États ayant réagi bien trop tard contre les méfaits du plastique, la quantité de débris plastiques dans les océans quadrupla entre 2020 et 2050. Les poissons avalaient inévitablement des nano-particules de plastique, que les humains ingurgitaient à leur tour. Mais le plastique n’était qu’une partie du problème. Polluants agricoles et industriels, mercure, détergents, rejets des bateaux…, les océans recueillaient à peu près tout les déchets de l’activité humaine qui ne partaient pas dans les airs. Tout cela était supportable quand la terre avait 4 milliards d’habitants, en 1975. Quand on atteignit 8 milliards, en 2023, c’était autre chose. Il y eut donc quelques décennies difficiles avant d’arriver à une gestion plus raisonnée des mers, et à un changement radical dans la manière de s’alimenter, nous y reviendrons.
Viandes et poissons n’étaient pas mauvais en soi. En revanche, les produits gras et sucrés qui pullulaient au début du siècle (nuggets, sodas, chips, pizzas industrielles, saucisses chimiques et mauvaise charcuterie, plats cuisinés à réchauffer, glaces, gâteaux…) favorisaient l’obésité, le diabète (hyperglycémie), le cholestérol, les maladies cardio-vasculaires, les cancers… L’obésité causait des ravages dans tous les pays, notamment chez les jeunes. Il est particulièrement triste, je trouve, de voir que certaines populations passèrent quasiment sans transition de la sous-nutrition à la malbouffe (on a parlé du « double fardeau de la malnutrition »). Les chiffres font froid dans le dos : en 2025, 2,7 milliards d’adultes (sur 8) étaient en surpoids, dont 1 milliard étaient obèses… Les conséquences de l’obésité étaient terribles, en termes sanitaires certes, mais aussi en termes psychologiques et sociaux, chez les enfants et adolescents notamment. La seule chose qui aidait les jeunes souffrant d’obésité était… qu’ils n’étaient pas les seuls.
À noter que l’excès de nourriture, surtout de mauvaise nourriture, n’était pas la cause unique de l’obésité : la diminution des mouvements physiques, notamment de la marche, en raison des modes de déplacement et plus encore de l’addiction aux écrans, avait un poids équivalent comme cause de cette maladie. L’obésité était un problème si grave que l’Organisation Mondiale de la Santé prit les choses en mains et suggéra aux États des actions drastiques. Mais les pays ne voulaient pas renoncer à leur souveraineté à l’époque, et bien peu suivirent les recommandations du « Plan d’accélération de l’OMS pour mettre fin à l’obésité ». Il fallut attendre la deuxième partie du siècle, la redéfinition du mot « comestible » et la systématisation de la chirurgie esthétique pour éradiquer le problème.
L’alimentation était si catastrophique qu’il y eut quand même des réactions. Quelques personnes mobilisées parvinrent à faire évoluer la cause animale : les méthodes les plus maltraitantes d’élevage et d’abattage furent interdites dans de nombreux pays, au moins dans la loi. En France, c’est en 2015 que le Code Civil intégra l’animal comme un « être vivant doué de sensibilité », et en 2021 que l’on punit les auteurs de maltraitance animale. Des grandes voix humanistes se firent entendre, comme celle du philosophe Matthieu Ricard, proche du Dalaï Lama, qui proposa d’« étendre notre bienveillance à l’ensemble des être sensibles ». « Les animaux ne sont pas des moyens pour nos fins », écrivait-il (il aurait aussi pu écrire « Les animaux ne sont pas, ou ne devraient plus être, des moyens pour nos faims »). Il allait même jusqu’à nous inviter à « repenser notre concitoyenneté avec les animaux, que nous exploitons et massacrons sans raison valable ».
Ces évolutions morales et juridiques furent, en matière d’alimentation, traduites dans les faits : des individus se déclarèrent et se firent pescetariens (refus de manger de la viande), puis végétariens (aucune consommation de chair animale, même poisson), végétaliens ou vegans (exclusion de la chair, mais aussi de tout produit d’origine animale comme les œufs, le lait, le miel). Les plus nuancés étaient flexitariens, c’est-à-dire qu’ils s’efforçaient de réduire les quantités de viande et de poisson (au profit des légumes et légumineuses notamment), sans pour autant les supprimer complètement. Mais le plus souvent, ces comportements étaient assez radicaux, ce qui ne facilitait pas les repas de famille. Je me souviens de 3 cousines, qui étaient sœurs, que je retrouvais une ou deux fois l’an chez mes grands-parents, à qui les parents apportaient pour chacune un plat différent, préparé à l’avance. Était-ce un caprice, une impolitesse, un refus du partage autour de la table ? Toujours est-il que le pli fut pris, et que le véganisme devint une tendance, si incontournable que les restaurants se mirent tous ou presque à proposer des menus adaptables.
D’une manière générale, on se mit à faire beaucoup plus attention au contenu des mets proposés : interdiction de certains excipients et colorants, exigence de traçabilité, applications numériques permettant de connaître la composition et les valeurs nutritives d’un produit alimentaire, appel à des diététiciennes dans les cantines scolaires, campagnes de sensibilisation des organismes de santé, valorisation de l’agriculture biologique… la liste est longue de toutes les mesures qui furent prises depuis 2000 pour limiter la malbouffe. Bien entendu, les familles d’un haut niveau économique et social étaient à la fois plus sensibles aux messages du bien manger (et bien bouger) que les familles des milieux populaires, notamment parce que les produits les plus mauvais étaient souvent les moins chers (nuggets, pizzas, frites, chips…).
L’homme des années 2000 – 2030 était donc ambivalent dans son rapport à l’animal, dont il ne pouvait se passer pour son alimentation et qu’il traitait particulièrement mal. Qu’on pense que même les écologistes ne demandaient une interdiction de la chasse, ce barbarisme enfin aboli, que le dimanche ! En même temps, Sapiens prenait conscience de la sensibilité des bêtes et mettait en place quelques garde-fous pour éviter leur souffrance et ne pas les exploiter plus que de raison (protection des espèces, quotas de pêche, préservation des milieux naturels). Ce faisant, Sapiens montrait sa véritable nature : mi-animal mi-homme, pas encore débarrassé de son cerveau reptilien, mais encore loin de l’utilisation optimale de son cerveau néocortical.
B – Des médicaments pour se soigner et se supporter
Cela peut paraître surprenant, mais il y a 100 ans, on distinguait encore ce qu’on ingurgitait pour se nourrir et ce qu’on avalait pour se soigner. Ces comprimés possédant des vertus curatives sur les maladies étaient appelées des médicaments. Ils ressemblaient à nos cachets de protéovitamines quotidiens, sauf qu’ils contenaient des substances chimiques ou naturelles susceptibles de guérir une maladie ou de limiter son aggravation (une maladie était une altération de l’état de santé, se manifestant par des douleurs et une réduction des capacités, liée à des troubles fonctionnels du corps humain, généraux ou localisés). Ces médicaments étaient plus ou moins efficaces, coûtaient parfois très chers, aux particuliers ou à la solidarité nationale, et entraînaient souvent des effets secondaires importants (ils n’étaient pas ciblés, ils frappaient tout le corps, quand bien même une infime partie devait être traitée). Ils étaient de plus l’objet de guerres commerciales sans merci entre grands laboratoires pharmaceutiques, qui privilégiaient les investissements sur des molécules concernant beaucoup de monde, relativement faciles à assembler et à rendre assimilables par les malades. En 2024, les médicaments les plus vendus au monde étaient les antalgiques contre la douleur (notamment les gélules à base de Paracétamol, largement en tête), les psycholeptiques (somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs), et les antibiotiques (destinés à tuer les bactéries causes d’infections, rhinopharyngées, pulmonaires, intestinales et génitales notamment).
Parfois, de véritables courses se déclenchaient entre une nouvelle maladie et le traitement pour l’éradiquer. À cet égard, je citerai 4 exemples montrant à la fois la différence de mobilisation en fonction du nombre de patients touchés et la difficulté plus ou moins grande de mise au point d’une thérapeutique :
– le sida (syndrome d’immunodéficience acquise), dernier stade de l’infection au VIH (virus de l’immunodéficience humaine), était apparu en 1981. Mais il fallut attendre 2037 pour que soit mis au point le vaccin qui mit fin à la pandémie. Parce que c’était très compliqué d’un point de vue scientifique, mais aussi parce que la maladie ne fit que 50 millions de morts en 56 ans, surtout dans les pays pauvres et dans les milieux interlopes ;
– le coronavirus auteur de la pandémie Covid-19, qui entraîna de stupéfiants confinements et un arrêt non moins sidérant de l’économie mondiale au printemps 2020, fut lui éradiqué en… 3 ans. La mobilisation fut mondiale pour éliminer ce tueur de vieux et d’obèses (essentiellement), et des centaines de milliards furent injectés par les pouvoirs publics et privés jusqu’à la découverte du fameux vaccin à ARN messager, qui fut administré au monde entier à partir de 2022. Le nombre de morts fut ainsi stoppé à 7 millions. La cause de cette rapidité apparaît clairement : le coronavirus sévissait dans tous les pays, touchait toutes les classes de la société, et était extrêmement contagieux. Je n’avais que 20 ans à l’époque, mais je me souviens des masques que l’on devait porter, des « gestes barrière » que l’on devait effectuer, et des trois piqûres successives que je dus aller me faire administrer dans un centre de vaccination créé pour l’occasion ;
– la maladie d’Alzheimer, maladie neurodégénérative, qui entraînait la perte de la mémoire et d’autres fonctions mentales, aboutissant à ce qu’on appelait la démence, a été identifiée dès 1907 par le médecin allemand qui lui donna son nom (une accumulation de protéines formant des plaques ou des enchevêtrements empêchait les neurones et les synapses de fonctionner normalement). Le développement de la maladie était dû à l’allongement de l’espérance de vie, assez spectaculaire entre 1980 et 2020. En France en 2030, 1,5 million de personnes étaient atteintes. C’était une des maladies les plus coûteuses en termes de prise en charge des malades, et une des plus épuisantes pour les proches, qui conduisit même les gouvernements de plusieurs pays à créer un statut d’« aidant », reconnu par le droit du travail. Eh bien malgré la prévalence de ce fléau, on ne parvint à trouver la solution définitive qu’en 2085, dans le cadre des interventions neuronales, nous en reparlerons dans la 4e partie de ce livre. Là, ce n’est pas la volonté qui manquait, mais la compétence, car la compréhension des mécanismes du cerveau était encore très grossière malgré les apports de l’IRM (imagerie par résonance magnétique).
Je me souviens de la lente mais spectaculaire dégénérescence de ma grand-mère paternelle, posant la même question à 3 minutes d’intervalle, puis incapable de répondre quand je lui demandais comment s’était passé son dimanche, puis n’arrivant plus à préparer un repas quand elle nous recevait… Papa m’avait invité à lui parler lentement et en la regardant bien en face pour qu’elle me comprenne, mais même dans de bonnes conditions elle n’y arrivait plus. Et quel choc quand elle ne répondit pas à mon bonjour, ne me reconnaissant pas, acceptant ma main en marmonnant que j’étais gentille, comme elle l’aurait dit à une infirmière ou à n’importe quel visiteur ;
– le cancer enfin, maladie totale s’il en était, touchant à peu près tous les organes et tous les individus, était une prolifération anormale de cellules qui finissait par former une masse qu’on appelait une tumeur, tumeur que l’on qualifiait de maligne, pour la distinguer de la tumeur bénigne, non cancéreuse. Connu depuis l’Antiquité, le cancer s’étendit partout au XXe siècle, en raison aussi bien de l’allongement de la durée de vie que des progrès du diagnostic. Des moyens considérables furent alors investis, assez vite avec des résultats, puisqu’on en guérissait un sur deux au début du XXIe siècle. Mais cela laissait encore des dizaines de millions de malades et de morts de par le monde. Les tumeurs touchant le cerveau, le poumon, la prostate, le pancréas et le sein étaient les plus difficiles à soigner, d’autant plus qu’on connaissait mal les causes des dysfonctionnements cellulaires. Certains facteurs de risque étaient identifiés (tabac, sédentarité, viande…), mais souvent un cancer se déclenchait sans raison particulière. Papa, atteint dès sa 42e année, qui finit par mourir de son cancer du rein étendu au poumon, répétait d’ailleurs : « On ne devrait pas s’étonner quand le corps ne marche pas, mais quand il marche. Tu te rends compte ? On le maltraite pendant des décennies, on n’a aucune énergie électrique pour le recharger, aucun organe vital de rechange, et il fonctionne, il nous permet de réaliser des performances exceptionnelles chaque jour ! C’est miraculeux ».
Pendant les trente premières années du XXIe siècle, les traitements, qui retardaient plus qu’ils ne guérissaient, étaient dévastateurs pour le reste de l’organisme et l’état général. Chimiothérapie, radiothérapie, ablations supprimaient certes les tumeurs, mais ne réussissaient pas toujours, le plus souvent elles déréglaient le fonctionnement interne et déplaçaient le problème. Il fallait du temps pour s’en remettre, si l’on s’en remettait. Mais on n’avait que cela et c’était mieux que rien. Il fallut attendre la mise au point des thérapies géniques d’abord, puis du renforcement cellulaire de prévention, pour enfin vaincre ce fléau qui gâcha et limita la vie de trop d’humains en ce bas monde.
Les médicaments étaient aussi utilisés dans un but d’amélioration, du bien-être ou des performances. Petit à petit, les habitants des pays riches prirent l’habitude de se droguer pour dormir, pour être plus énergiques, pour mieux mémoriser, pour accomplir un effort, pour récupérer d’un effort, pour prévenir une douleur hypothétique, pour ne pas grossir, pour ne pas avoir d’enfants (les femmes), pour faciliter une érection (les hommes. La découverte du Viagra, par hasard – la molécule Sildénafil avait été isolée pour soigner les angines de poitrine, sans succès – date de 1998).
Certains médicaments étaient spécifiques pour tel ou tel objectif, d’autres étaient détournés de leur usage premier. Des antidiabétiques étaient utilisés pour mincir, des antiallergiques pour raffermir sa silhouette… Benzodiazépines, opiacées, méthadone, codéine, nombre des ces substances étaient en fait ingurgitées pour stimuler, déstresser, euphoriser… Qu’ils soient en vente libre ou soumis à une prescription sur ordonnance, ces médicaments n’étaient pas difficiles à obtenir, vu les nombreux circuits parallèles, en ligne ou autres. Je me souviens de mon étonnement au début de mes études aux États-Unis, d’Amérique, en 2017, constatant que tous et toutes les camarades de classe avec qui je parlais ou de qui l’on me parlait prenaient un si ce n’est deux ou trois cachets de je ne sais quoi chaque jour.
– Je suis trop stressée, sinon…
– Je me sens tellement mieux…
– J’y arriverais jamais sans ces pills…
Pour ne pas avoir l’air complètement ignare, j’en ai essayé quelques-unes, de ces gélules, mais sans doute avec trop de parcimonie et pas assez de conviction pour qu’elles fissent effet, ce qui était très bien, je ne suis pas devenue trop vite dépendante à la chimie.
Dans un pays comme la France, la consommation de médicaments s’élevait à 33 milliards d’Euros en 2022, soit une dépense moyenne de 482 € par habitant et par an (1 euro valait à peu près 0,30 écu d’aujourd’hui). Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est dans les pays du Nord que l’on consommait le plus d’antidépresseurs dans les années 2020, avec plus de 12 doses quotidiennes pour 100 habitants en Islande, Suède, Canada. Le manque de soleil peut-être, ou le froid…
Et puis il y avait ce qu’on appelait la drogue, des produits fabriqués par des trafiquants dans le but de provoquer une dépendance, donc une demande, donc des revenus. Des circuits clandestins se créaient, impliquant fortement les économies locales ; les maffias qui les régentaient étaient les seigneurs impitoyables des paysans producteurs et des petites mains intermédiaires, jusqu’à la revente dans les pays riches. La cocaïne notamment, issue de la feuille de coca, prisée des catégories sociales privilégiées, généraient des sommes colossales, car elle ne coûtait pas grand-chose à la production mais se revendait très cher. Le Colombien Pablo Escobar, patron du cartel de Medellin, le Mexicain Joaquin Guzman, surnommé El Chapo, patron du cartel de Sinaloa, régnèrent sur des empires et firent partie des plus grandes fortunes mondiales. Ils étaient si puissants qu’ils bénéficiaient d’innombrables protections dues à la corruption d’agents et de responsables publics, et à l’exécution de ceux qui refusaient de les laisser trafiquer en paix.
L’Amérique Latine produisait la coca (plante de la cocaïne, mais aussi du crack), l’Afghanistan et la Birmanie produisaient le pavot (qui servait à la production d’opium et d’héroïne), le Maroc produisait le cannabis (base du haschich)… Malgré la mobilisation des polices et les coopérations internationales, le trafic n’a jamais cessé de croître pendant des décennies, simplement parce que la demande était là, colossale : nombre d’individus, même ceux vivant dans de bonnes conditions, ne pouvaient se passer de leur dose ou de leur shoot. En 2022, les Français dépensèrent 4,2 milliards d’euros pour se fournir en cocaïne, cannabis, héroïne, crack et autres produits stupéfiants. 21 000 personnes, dont les choufs (guetteurs) et nourrices (ceux qui stockent les produits chez eux), vivaient directement de cette sombre économie dans l’Hexagone. Le trafic de la drogue était en dollars le premier au monde, devant celui des médicaments, de la prostitution et des armes.
Socialement, la drogue faisait des ravages. Des quartiers entiers étaient décimés par la drogue et l’on voyait ici ou là de pauvres hères avachis sur les trottoirs, prêts à tout (se prostituer, tuer, voler) pour obtenir la dose qui les mènerait à la mort après quelques flashs dérisoires. Dans les banlieues des grandes villes, la consommation mais aussi le commerce de drogue étaient un fléau qui transformait certains immeubles en bunkers, certaines esplanades en lieux de règlements de comptes, le moindre recoin en lieu de vente et de revente. Des quartiers entiers étaient tenus par des réseaux de trafiquants qui imposaient leurs propres règles, arbitraires, violentes et destructrices, au détriment de celles de la république. En France, le trafic de drogue fut, avec l’islamisme, le problème numéro 1 dans les banlieues pendant les quatre premières décennies du XXIe siècle, banlieues qui sans ces calamités s’en seraient plutôt bien sorties, car il s’y prenait aussi des initiatives remarquables lancées par des jeunes excessivement courageux.
C – Toujours plus belle
Nourri, soigné, drogué, le corps humain était encore embelli, maladroitement, et renforcé, faiblement.
La valorisation du corps n’a pas commencé en l’an 2000, mais 5000 ans plus tôt au moins, puisque les Égyptiens se rasaient, se coiffaient, se maquillaient et se paraient de bijoux pour mettre leurs traits en valeur, hommes comme femmes. Depuis, les sociétés ont presque toujours valorisé les corps (la sculpture, la peinture et l’habillement en témoignent). Être belle ou beau, c’était attirer les regards et les désirs, donc posséder un pouvoir. Et même si les critères de beauté ont évolué (en Occident une belle peau féminine a très longtemps été blanche et grasse ; ce n’est que depuis un siècle ou deux qu’on la préfère fine et dorée), on a toujours essayé d’entretenir ce corps et de compenser ses insuffisances avec des vêtements, des couleurs, des parfums, des bijoux. La démocratisation et l’augmentation des niveaux de vie ont même fait de la mode, de la parfumerie, des cosmétiques et de l’esthétique des industries considérables après la Seconde Guerre mondiale.
Alors, qu’est-ce qui a caractérisé la beauté dans le premier quart du XXIe siècle ? Il me semble que l’on peut dégager trois tendances :
– l’importance extrême du mimétisme et de la comparaison, lié à la puissance de la médiatisation, particulièrement des réseaux de type Instagram et TikTok ;
– le début des interventions sur le corps lui-même, avec la multiplication des salles de musculation et remise en forme, la lutte alors perdue d’avance contre le vieillissement et les débuts de la chirurgie esthétique (qui apparait bien archaïque aujourd’hui) ;
– la bataille des genres, avec d’une part une exacerbation de la féminité (mise en valeur de la poitrine, des lèvres, des jambes) comme de la masculinité (musculation, endurance), d’autre part un rapprochement de ces genres : androgynie, bisexualité, transidentité.
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La recherche de la beauté est aussi ancienne que les sociétés humaines. L’importance accordée à cette beauté a-t-elle augmentée au fil du temps ? Pas sûr. On peut même soutenir que, avec la plus grande attention portée aux questions de justice sociale, des efforts ont été entrepris pour ne pas réduire un individu à son enveloppe physique, notamment sur le marché du travail : prise en compte de la compétence plus que de l’apparence, règles de non discrimination, quotas pour les personnes en situation de handicap.
Cependant, de tous les pouvoirs, la beauté était sans conteste le plus fort au début du XXIe siècle. Je veux dire par là que celles et ceux qui la possédaient étaient les mieux armées pour s’imposer aux autres et obtenir ce qu’ils voulaient. Ainsi, j’ai souvent été battue par plus belle que moi, pour sortir avec un garçon ou pour obtenir un emploi. Et je pense que toutes les femmes de ma génération ou presque peuvent dire la même chose. Je m’agaçais d’ailleurs quand on louait telle ou telle femme pour ses qualités, et qu’on oubliait de préciser que leur grande beauté comptait pour beaucoup, voire pour l’essentiel, dans leur succès planétaire. Trois noms parmi d’autres, qui rappelleront peut-être quelque chose aux plus anciens : Scarlett Johansson, Pénélope Cruz, Taylor Swift. Elles avaient peut-être du talent, mais elles étaient surtout d’une exceptionnelle beauté. Un cran au-dessous, les présentatrices de télévision – la télé resta très puissante durant toute la première moitié du siècle – me paraissent le comble de l’usurpation de pouvoir. Hypnotisé par les cheveux coiffés, les visages maquillés, les seins valorisés, les stilettos dévoilés, le grand public les prenait pour des journalistes, alors qu’elles n’étaient que de jolies récitantes.
Au moins ces femmes étaient-elles chanteuses, actrices, présentatrices, et certaines étaient compétentes ; leur beauté était le support d’une activité. Ce qui advint au XXIe siècle est une nouvelle manière de glorifier la beauté humaine en tant que telle, uniquement pour elle-même. Trois symptômes de cette valorisation de la beauté pour la beauté :
– la starisation des top models. Une top model ne faisait rien, même si elle endossait des vêtements pour les rendre désirables. Elle se contentait d’être et de paraître, montrant sa beauté hors normes apte à susciter le désir des hommes et l’envie de ressemblance des femmes. Le phénomène avait commencé dès les années 1990, avec des femmes comme l’Allemande Claudia Schiffer et l’Anglaise Kate Moss. Après 2000, cela augmenta encore et ces perfections de chair furent l’objet de véritables cultes ;
– les concours de miss.Alors que l’on sortait difficilement de la domination des hommes sur les femmes, au moins dans les pays occidentaux, les concours de miss, destinés à élire la plus belle fille d’un village, d’un département, d’une région, d’un pays, du monde, ramenaient la femme à son corps et à des critères exclusivement physiques (vous n’aviez pas le droit de vous présenter aux concours un peu sérieux si vous mesuriez moins d’1,70 mètre, et cela était parfaitement accepté). Il y avait donc quelque chose d’anachronique dans le succès fulgurant de ces concours au début du XXIe siècle. Sur tous les continents, des millions de jeunes filles bien foutues avec un joli minois, souvent poussées par leurs parents, se paraient et se préparaient pour défier leurs semblables, en marchant, en jouant des fesses, et en souriant tout le temps, sans parler si possible. Le jury était le plus souvent composé de professionnels (il y avait donc des professionnels en la matière) et du public, qui votait en direct ou en ligne, selon l’organisation du concours. Ces concours, qui n’étaient pas sans rappeler certains comices agricoles au milieu des foirails, attiraient un public énorme, même si la concupiscence était dissimulée sous le vernis de la solidarité locale et de la sacro-sainte convivialité (tout ce qui pouvait être qualifié de fête était soutenu, c’était le règne de l’« Homo Festivus » selon la juste formule du philosophe Philippe Muray) ;
– le succès des influenceuses beauté. Ces belles égocentriques suscitaient un très fort engouement sur les réseaux sociaux ; les filles du monde entier se comparaient à elles et cherchaient à imiter ce qu’elles pouvaient dans ces figures exceptionnelles (il en était de même pour les garçons, eux plus portés sur les sportifs, j’en parlerai dans le prochain sous-chapitre). Ces critères physiques étaient relayés par les marques de vêtements et cosmétiques, ainsi donc que par des influenceuses, autrement dit des miss Nobody qui devenaient quelqu’un sur Instagram, TikTok, Youtube ou Snapchat, et suggéraient différentes façons de s’habiller ou de se maquiller ; les meilleures, souvent les plus belles, devenaient stars à leur tour, et la boucle se bouclait. On aboutissait à un paradoxe qui fit des ravages considérables dans la psychologie des adolescentes des années 2015 – 2035 : la norme en matière de beauté était inatteignable pour 95 % des individus.
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2000, c’est aussi le début des interventions à but esthétique sur le corps lui-même. Aujourd’hui pratique courante – qui ne s’est jamais fait raboter un os, remplacer un organe, gonfler un muscle, nettoyer une artère, supprimer des rides et une poche graisseuse ? –, cela commençait juste à l’époque.
Quelquefois, c’était des choses assez soft. Les salons de coiffure existaient depuis longtemps ; les salons d’esthétique un peu moins, mais tout de même. Assez nouvelles étaient les manucures et les ongleries ; le « nail art » battait son plein, et on voyait le meilleur comme le pire au bout des doigts des femmes de 2020. Très début XXIe aussi fut l’engouement pour les tatouages, tous absolument hideux car on ne savait pas travailler finement la peau et que l’encre utilisée pour les couleurs fournissait des lavasses exécrables. J’étais sidérée de voir de jolies filles se bousiller à vie en soumettant leur corps aux aiguilles plus ou moins propres d’un type sans doute adroit de ses mains mais qui ne pouvait qu’abîmer la netteté d’une peau avec ses tubes noir, bleu, rouge et ses aiguilles de différentes tailles. Même les adultes s’y mirent, et l’on vit des dames et des messieurs bon chic bon genre se faire graver quelques motifs ésotériques qu’eux seuls pouvaient interpréter, pour rester jeunes, se distinguer et s’encanailler, pensaient-ils, alors qu’ils suivaient un conformisme affligeant. Quand ils réalisaient, c’était trop tard, le mal était fait, leurs barbouillages débiles étaient indélébiles. Certains poussaient la bêtise jusqu’à se percer, et l’on vit beaucoup, assis derrière les dernières caisses des supermarchés par exemple, de bras recouverts de plâtras délavés, ainsi que des nez, des lèvres et des sourcils incrustés de ferraille.
Ce n’était encore que de la cosmétique, du traitement de surface. Les augmentations mammaires étaient plus sérieuses, et pour le coup, esthétiques. La chirurgie plastique avait d’abord eu un rôle réparateur, notamment auprès des « gueules cassées » de ce qu’on a appelé la Première Guerre mondiale (entre 1914 et 1918), avant de prendre un tournant vers la recherche de beauté dans la deuxième moitié du XXe siècle. Trois grandes demandes pouvaient être plus ou moins satisfaites : les liftings ou ridectomie (décollage puis étirement de la peau pour éviter les plis), la liposuccion (aspiration des amas graisseux pour améliorer une silhouette), et donc les augmentations (ou réductions) mammaires (pose de prothèses remplies de gel de silicone). Au XXIe siècle, ce type de chirurgie, qui eut longtemps mauvaise presse, commençait à être mieux acceptée, même si rares étaient, avant 2030, les personnes qui avouaient y avoir recours (c’était d’ailleurs une industrie essentiellement féminine, les hommes ne l’utilisaient quasiment jamais hors maladie).
À la même époque, fin XXe début XXIe, apparurent puis se multiplièrent les salles de musculation et remise en forme. Seul en soulevant de la fonte sur des appareils, ou avec trente autres personnes en sautant sur des parquets sonorisés, on allait une deux ou trois fois par semaine se muscler, maigrir, se désintoxiquer, retrouver de l’énergie… Le fitness, le gainage, le cardio-training devinrent à la mode dans les villes, où se succédèrent des enseignes comme Gymnase Club, Mooving, Basic Fit, Keeepcool… D’abord fréquentées par un public jeune, ces salles visèrent de plus en plus des adultes aisé.e.s en recherche de forme plus que de performance. Et elles axèrent davantage leur communication sur la santé que sur le sport. La raison était simple : les cinquantenaires sont plus fortunés que les vingtenaires.
Dans la même logique, la lutte contre le vieillissement devint une affaire, à la fois sociétale et commerciale. Avec des crèmes anti-rides, des colorations de chevelure et des réimplantation de cheveux, des vêtements trompeurs, des séances d’abdo-fessiers, des calculs de nombre de pas, des pilules de toutes les couleurs, femmes et hommes du nouveau millénaire tentaient de ralentir le relâchement de la peau, l’affaissement de la silhouette. C’était méritoire, et cela permettait de rester, si ce n’est jeune, au moins présentable et toujours en course sur le marché de la séduction : les seniors n’étaient pas les derniers à utiliser les sites de rencontres, certains leur étant même dédiés. Tout le monde gagnait à cette volonté de ne pas s’effondrer trop vite : l’individu, la société, l’économie.
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Le corps était valorisé, sa beauté exacerbée. Pourtant, ce corps, il posait un problème particulier à certains. Si tout le monde cherchait à le soigner et à l’embellir, quelques individus tentaient de le nier ou de le changer.
L’idéologie s’invita vite dans le débat : les différences naturelles entre les hommes et les femmes, que personne n’avait jamais contestées jusque-là tant elles semblaient évidentes, furent discutées, même si la biologie montrait sans contestation possible qu’une paire de chromosomes détermine le sexe d’un individu – XX pour la femelle, XY pour le mâle – et que ces deux sexes sont nécessaires à la reproduction, donc à l’évolution de l’espèce.
Mais quelques exceptions à cette binarité sexuelle furent utilisées pour remettre en cause une évidence. C’était d’ailleurs une activité très à la mode en ces temps de populisme grandissant : faire passer l’exception pour la règle, et, ce faisant, accorder aux minorités le pouvoir de détruire les règles universelles de respect et d’égalité. Les exceptions étaient de l’ordre de 1 %. 1 % des individus se sentaient « intersexes », c’est-à-dire qu’ils possédaient des caractéristiques sexuelles ne correspondant pas à la définition type d’un corps masculin ou féminin. Si cela était sans doute un progrès social de reconnaître ces exceptions, et donc de comprendre leur volonté de transformation, c’était une régression que de vouloir « déconstruire » une réalité biologique aussi fondamentale.
À l’appui des dynamiteurs de la distinction hommes-femmes, se positionnèrent les théoriciens du genre, pour qui le genre masculin ou féminin était une construction sociale, indépendante du sexe. Selon eux, chacun.e devait pouvoir choisir son genre, quel que soit son sexe. S’il est indéniable que la culture et l’éducation jouent sur les aspirations d’une personne, cette séparation entre genre et sexe n’a jamais été prouvée scientifiquement. On admet toutefois qu’environ 3 % des individus ne sentent pas le lien entre leur sexe et leur genre : ils s’identifient au sexe opposé ou à aucun en particulier. On parle alors de dysphorie de genre. Là encore, ce sont des exceptions.
Or, la médiatisation de la bêtise et de l’outrance fournit aux contempteurs du lien entre sexe et genre les moyens d’instiller le doute dans nombre de cerveaux faibles. Et l’on vit, dans le premier demi-siècle, nombre de lycéen.ne.s et étudiant.e.s mal dans leur peau se mettre à croire soudain que la solution à tous leurs maux était le changement de genre, donc de sexe (contredisant par là-même la théorie de la distinction entre sexe et genre, mais passons). Bien entendu, c’était souvent non fondé, pas assez réfléchi. Or, on n’effectuait pas un changement de sexe – qui ne pouvait pas être total d’ailleurs, la nature était la plus forte – comme on allait chez le dentiste. Et une fois que les choses étaient commencées, il était difficile, voire impossible, de revenir en arrière. Grande fut la responsabilité des adultes bien pensants de laisser croire à leurs enfants que ceux-ci pouvaient choisir le genre qu’ils voulaient, ce qui signifiait concrètement changer de sexe le cas échant.
Si le changement de sexe, qui fut possible et accessible à partir des années 2020, fut un soulagement pour les personnes mal à l’aise dans un corps mal calibré dans la binarité naturelle, il fut trop facilement utilisé comme remède existentiel contre un malaise passager, consubstantiel à l’adolescence. On maîtrise beaucoup mieux ces questions aujourd’hui, qui sont intégrées dans le cadre de la sculpture du corps que tout un chacun opère tout au long de sa vie.
Ces débats sur le sexe et le genre, cette possibilité de choisir et de changer vue comme un Graal, augmentèrent la croyance que les préférences et les comportements humains étaient le fruit de déterminismes culturels et sociaux. Si ceux-ci avaient bien sûr leur part, il fut prouvé – ce qui allait à l’encontre des courants dominant les médias et les réseaux dans les années 2010 et 2020 – qu’il existe bien des différences naturelles entre les hommes et les femmes. Les premiers sont plus calibrés pour l’agressivité et l’orientation, tandis que les secondes sont plus douées pour le langage et l’empathie. On a aussi pu découvrir que les hommes préfèrent les choses, tandis que les femmes préfèrent les personnes. Il y a des exceptions bien sûr, qui n’empêchent pas ces vérités. Et il n’y a aucune inégalité dans ces constats, juste des différences.
D – Toujours plus fort
Il y a un siècle, le sport occupait une place assez considérable dans à peu près tous les pays du monde. C’est-à-dire qu’on n’en finissait pas de s’émerveiller des prouesses du corps, qu’il saute, coure, nage, glisse, pousse ou lance un ballon. On voit bien qu’on se situe là dans le contexte général de découverte des capacités physiques des individus, mal connues et sous-exploitées avant l’an 2000. Accordait-on trop d’importance à ces jeux qui, avec le pain, de tous temps calmaient les peuples ?
Il est vrai que l’engouement pour le foot, et les invraisemblables salaires des professionnels qui s’y adonnaient, peut paraître démesuré, illogique au regard de l’archaïsme de ce jeu et de sa beauté toute relative. Pourtant il fédérait des millions de supporters et des milliards de spectateurs de par le monde. Et il était pratiqué partout, dans la moindre cour d’école et dans le monde terrain vague de quartier. Le foot était le moyen principal de dépenser de l’énergie pour les jeunes garçons, et le club de la ville était la première opportunité de socialisation (si l’on peut dire) pour leurs pères.
Parmi les nombreuses raisons qui expliquaient que les gens aimaient le sport, je commencerais par celle-ci : il représentait une possibilité d’émancipation individuelle qui n’était pas fondée sur l’origine sociale et familiale. Le sportif de haut niveau concrétisait un idéal démocratique : un individu lambda pouvait se hisser au sommet dans son sport de prédilection et même connaître la gloire, seulement grâce à son travail et à son talent. Quoi de plus enthousiasmant ? Il n’existe pas de statistiques sur les origines sociales des sportifs de haut niveau, mais je pense que si l’on compilait les parcours de chacun d’eux on verrait qu’en effet beaucoup étaient issus de milieux modestes (du moins dans les sports collectifs, c’était sans doute moins vrai dans les sports individuels, plus « aristocratiques »). C’est peut-être pour cela d’ailleurs que l’opinion était si tolérante avec des sportifs qui gagnaient des salaires mensuels à 6 chiffres, quand ce n’était pas 7, alors que beaucoup de gens s’insurgeaient contre un petit patron ou un dirigeant qui osait s’en octroyer 5 (avec un nombre commençant par 1). Ce fameux ascenseur social, dont on déplorait la panne, il fonctionnait encore dans la résidence du sport.
On pouvait donc rêver pour soi, mais aussi se stimuler en découvrant le parcours de certains champions. Leurs efforts, leur progression, leurs échecs et leurs réussites, nourrissaient le besoin d’histoires, de personnages, de héros. Il y avait même des intrigues, des drames, des retournements de situation, bref, tous les ingrédients des bonnes fictions, sauf que c’était la réalité, qui accrochait davantage.
Le sport permettait de plus de recréer un sentiment d’appartenance, sentiment malmené par ailleurs. Alors que les liens sociaux étaient distendus, que les familles étaient éclatées, que le voisinage était ou indifférent ou conflictuel, le soutien partagé à une même équipe créait des liens faciles et automatiques entre individus. Il y avait, dans les stades, un brassage social que l’on trouvait rarement en d’autres lieux. Supporter la même équipe, partager des remarques et des informations sur des joueurs et des actions de jeu, évoquer des souvenirs que l’on découvrait communs, c’était une manière de se sentir appartenir à une large communauté humaine, plus étendue que les cercles familial, amical ou professionnel habituels.
J’ai pu constater cependant les excès de cette identification, quand celle-ci se voulait exclusive ou agressive. Quand supporter Paris se conjuguait avec la haine de Marseille, quand soutenir la France allait avec la détestation de l’Allemagne, il y avait un problème. Si quelques sifflets ou huées lors d’une action litigieuse de l’équipe adverse étaient compréhensibles, les insultes et les coups étaient moins admissibles. Le soutien d’une équipe nationale était dévoyé lorsqu’il virait au nationalisme politique. La volonté de puissance existe en chaque personne et des supporters fanatiques pouvaient facilement se laisser emporter par celle-ci. Or, soutenir une équipe doit être une joie qui permet de comprendre que l’autre équipe a elle aussi ses soutiens joyeux, non moins légitimes que le nôtre. Quoi de plus beau que des supporters qui échangent et fraternisent avant ou après une rencontre…
Le sport, c’était aussi deux choses fondamentales pour toute vie en société, que les enseignants avaient de plus en plus de mal à inculquer aux enfants, parce que les parents ne l’avaient pas fait avant eux : le sens de l’effort et le respect des règles. Dans le sport, pas le choix : aucune pratique n’était possible, même un entrainement du mercredi après-midi ou un match avec quelques amis un dimanche matin, sans ces deux ingrédients de base : efforts et règles. Qui, combinés, aboutissaient au mot « discipline », autant dire un gros mot dans la société individualiste et consumériste du début XXIe siècle. Le sport, lui, résistait à la paresse ambiante (sauf le foot, victime de ce que j’appellerai la nababisation).
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Les grands événements sportifs devinrent des spectacles avec une valeur élevée, autour desquels se construisit une économie en conséquence. Le public n’était plus seulement la bande sonore autour du terrain, du plancher, du ring ou de la piste, il était la cible à atteindre, la ressource à valoriser. Qu’il fût spectateur ou téléspectateur, c’est à l’aune de sa présence et de son plaisir que se mesurait la réussite de l’événement. Plus un sport attirait, plus les grands réseaux d’informations étaient prêts à mettre de l’argent pour obtenir les droits de diffusion, synonymes d’audiences records donc de recettes publicitaires élevées.
À la télévision, les chiffres étaient astronomiques. Une finale de Ligue des Champions de football, c’était environ 400 millions de téléspectateurs. La finale de la Coupe du monde 2022 au Qatar entre le France et l’Argentine amena 1,5 milliard de personnes devant leur écran (contre 1,12 pour le France-Croatie de 2018). Seules à la même époque, les funérailles de la reine Elisabeth II firent mieux, avec 4 milliards des spectateurs… Même des sports moins connus pouvaient atteindre des audiences exceptionnelles : la finale de la Coupe du monde de cricket 2019 rassembla 2,6 milliards de téléspectateurs.
En 2021, une enquête avec réponses à choix multiples à la question « Sur quels médias suivez-vous les actualités sportives ? » donnait en France les résultats suivants : presse papier 15 %, radio 25 %, internet 48 %, média sur mobile 48 %, télévision 62 %, réseaux sociaux 73 %. La télévision, avec son grand écran (il est loin le temps où on appelait la TV « le petit écran ») gardait encore une belle place, mais elle était concurrencée, ou plutôt complétée, par les réseaux sociaux. On combinait alors plusieurs supports et plusieurs médias pour à la fois regarder, commenter, partager, revoir…
La FIFA a calculé, avec l’institut de statistiques Nielsen, que la Coupe du monde 2022 au Qatar avait généré 93,6 millions de publications sur les réseaux sociaux. En cumulé, ces contenus sont apparus 262 milliards de fois et ont engendré 5,95 milliards d’interactions (clics, likes, partages, commentaires)…
Si les réseaux sociaux accueillaient tant d’images, de vidéos et de textes liés au sport, c’est non seulement parce qu’ils permettaient de partager informations et émotions, mais aussi parce que tous les acteurs du sport (fédérations, clubs, équipes, joueurs…) les utilisaient pour eux-mêmes, sans plus passer par les médias traditionnels. On constatait ainsi dans le sport la même évolution qu’en politique : on se mit à gérer en direct sa communication, en développant et entretenant sa communauté de fans avec des images et infos que l’on contrôlait entièrement. On contrôlait non seulement le contenu, mais aussi le moment, la fréquence, l’habillage…
Tous les clubs étaient actifs sur les 3 grands réseaux qu’étaient Méta (Facebook et Instagram notamment), X et Tik-Tok, car chacun possédait sa caractéristique en termes d’abonnés. En schématisant un peu, on pourrait dire que X était le réseau des journalistes et des personnalités, Facebook celui des plus de 50 ans, Instagram des trentenaires et quarantenaires, Tik-Tok des moins de 25 ans.
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La médiatisation du sport, et plus particulièrement sa forte présence sur les réseaux sociaux, a contribué au culte du corps et de la performance. Les stars d’une discipline générèrent un nombre de suiveurs considérable, qui rêvaient d’être comme elles. Nombreux étaient les internautes, notamment les plus jeunes, à s’identifier à tel ou tel sportif au point de vouloir leur ressembler à tout prix. Des joueurs de foot comme Cristiano Ronaldo ou Kylian Mbappé, de basket comme LeBron James ou Victor Wembanyama, des tennismen comme Rafael Nadal ou Novak Djokovic, la sprinteuse Allyson Felix, la skieuse Lindsey Vonn, la nageuse Katie Ledecky, furent des modèles pour des millions de garçons et de filles à travers le monde.
Même des sportifs non reconnus dans un sport pouvaient susciter des engouements planétaires, s’ils réalisaient des choses pas banales et s’ils savaient se mettre en valeur. On peut citer comme exemple de ces stars des exploits extrêmes l’Américain David Goggins, seul homme à avoir réussi la formation des Navy Seal de l’US Army, ultra-marathonien, recordman du monde des tractions sur une main (4030 tractions en 17 heures), dont les performances fascinèrent des jeunes sur tous les continents grâce à sa présence sur les réseaux sociaux.
Comme pour la beauté féminine, certains petits malins doués dans l’utilisation des logiciels vidéo se mirent à jouer les intermédiaires pour promouvoir le culte du corps et de la performance (et accessoirement eux-mêmes). Un des influenceurs sportifs les plus suivis était alors le dénommé Tibo Inshape. Ce jeune vidéaste français spécialisé dans le domaine de la musculation, qui comptait 1 milliard de vues sur sa chaîne Youtube et des millions d’abonnés sur tous les réseaux, incitait ses suiveurs à se bouger et à se mettre au sport. Ces influenceurs pouvait être positifs quand ils encourageaient l’épanouissement par la pratique sportive. Mais souvent ils laissaient croire que des objectifs irréalistes étaient à portée de tous ; ils créaient donc complexes, frustrations, et même dangers. Car vouloir être quelqu’un d’autre que soi n’est pas sans poser des problèmes physiques et psychologiques.
Chez les sportifs, le risque était différent, mais bien réel. La surenchère pouvait venir ou de l’athlète lui-même ou du directeur d’équipe, exigeant des performances toujours plus grandes de ses salariés. Il n’est qu’à regarder les compétitions du XXe siècle et celles du XXIe siècle pour voir des différences spectaculaires de morphologie, ne serait-ce que dans la musculature des athlètes. Pour atteindre des niveaux toujours plus élevés, la tentation était grande de recourir à des produits favorisant l’augmentation de la masse musculaire, stimulant certaines glandes et hormones, modifiant la fréquence cardiaque. Mais la frontière était mince entre l’alicament et le médicament, entre ce qui était autorisé et ce qui ne l’était pas. Les fédérations sportives durent être de plus en plus vigilantes pour démasquer les produits dopants interdits, et les contrôles se multiplièrent dans toutes les grandes compétitions. Certains scandales défrayèrent la chronique de l’époque, et la Russie de Poutine, qui n’était plus à un mensonge et une tricherie près, systématisa le dopage mais fut exclue de nombre de grands rassemblements internationaux dans les années 2010 et 2020. Aujourd’hui bien sûr, en 2100, la notion même de dopage serait un non sens, puisque nous nous droguons en permanence.
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Ainsi le corps humain, dont on découvrait la possibilités mais qu’on maitrisait mal, était mis à rude épreuve en ce début de siècle. Il fallait à la fois le pousser et le protéger, vivre pleinement le présent et ménager l’avenir, glorifier la jeunesse tout en augmentant l’espérance de vie, ne pas le dénaturer mais le renforcer. Ces injonctions contradictoires pouvaient faire peur, et nombre d’individus renoncèrent, abandonnant la lutte pour un corps sain, cédant au sucre, à la sédentarité, à l’obésité.
Ces corps contenaient des cerveaux, malmenés on l’a vu par l’invasion numérique. Ce sont ces cerveaux qui devaient aider les hommes à trouver leur place dans la société ; certains même se chargeaient, ou voulaient se charger, d’organiser leur pays, ce qui n’allait pas sans de nombreuses dissensions. Tel est l’objet de notre troisième chapitre.
(vendredi 11 octobre : Histoire du XXIe siècle – Première partie (2000-2024) : Naissance de la post-humanité. Chapitre 3 – Les attaques contre la démocratie)
Nouvelle relecture. J’apprécie l’éclairage sur la question du genre et du sexe ainsi que le panorama sur le monde su sport. Merci.
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Pour une fois, je lis les commentaires avant d’écrire le mien. Et je reconnais et salue moi aussi l’ampleur de la tâche à laquelle s’attaque M. Roubert. D’ailleurs, je trouve que cette entreprise pourrait se faire connaître sous le titre « Post encyclopédie du XXIème siècle ».
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Merci Jean-Claude pour ce sympathique « post-commentaire ».
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La promesse de l’introduction est tenue. Quel travail remarquable ! Vous nous permettez de comprendre le monde, pas moins. Ce texte, comme toutes vos nouvelles, mériterait bien évidemment d’être édité. Je le relirai dès aujourd’hui. MP
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Merci MP. Essayer de comprendre le monde, oui. L’histoire et la littérature sont de bons outils pour cette tâche importante et intéressante. Je suis heureux de vous avoir comme lect.rice.eur, Py.
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Honnêtement vous devriez être dans toutes les librairies. Énorme respect !
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Merci Seb, de vos toujours fidèles encouragements. J’ai entrepris un rude travail, mais vous m’aidez beaucoup. Py.
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