La tarte aux fruits qu’on a trouvés

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(environ 10 minutes de lecture)

C’était la fin de l’été, le premier dimanche de septembre. Il faisait encore chaud sans que cela soit orageux, c’était avant le dérèglement climatique. C’est le dernier dimanche à 4 dont je me souviens, ce qui lui donne tout son prix. Car qu’est-ce qui compte au final, ce que nous avons fait ou ce dont on se souvient ? Pour les autres, ce que nous avons fait. Mais pour nous, ce qui compte, c’est ce dont on se souvient. Et on se souvient de si peu.

Ce dernier dimanche donc, nous étions allés nous promener après le déjeuner autour du lac de Guéry, au cœur des volcans d’Auvergne. 

– On va prendre un ou deux Tupperware, avait suggéré Maman. On trouvera peut-être encore des mûres. Et des myrtilles.

– On fera un crumble ! m’étais-je exclamée du haut de mes 9 ans.

Nous avons roulé 40 minutes dans une saine torpeur – Papa avait fait sa sieste, pas nous – en prenant, après la nationale 89, une petite route qui montait en douceur. Nous nous garâmes au col de Guéry, sur le parking qui offre une vue imprenable sur les pitons basaltiques des roches Tuilière et Sanadoire, vestiges de volcans disparus séparés par une vallée en auge. 

Nous sortîmes de la voiture. Papa mit ses chaussures de marche qui restaient toujours dans le coffre, ajusta le sac à dos dans lequel nous avions fourré gilets, gourdes, biscuits et donc récipients pour mûres et myrtilles (j’ai écrit « fourré », un mot ancien, que même mes parents n’employaient plus, mais qui me semble bien convenir pour ce souvenir, ce monde, qui paraît si loin, si fini). Puis Papa prit son bâton sans lequel il ne pouvait marcher dans la nature. Il disait que ce morceau de bois sculpté terminé par un bout ferré lui servait autant pour se (nous) protéger, des chiens, des serpents, des méchants, que pour s’appuyer dessus. Quand la marche nordique fut à la mode, il refusa toujours de passer à deux bâtons, et plus encore de troquer le noisetier contre le carbone, fût-il extra-léger. 

Nous avons pris un sentier qui descendait vers le lac. Les vacanciers n’étaient plus là, il n’y avait pas grand-monde. 

– On respire mieux, dit Papa.

Nous arrivâmes à une mini-crique. Un jeune couple en occupait un coin, mais nous avions la place de nous avancer. Nous avons touché l’eau et même pénétré dans cette eau, après avoir enlevé nos chaussures, ce qui n’était pas bon pour la marche ensuite, mais nous n’allions pas nous lancer dans une grande randonnée. Je revois aujourd’hui encore mes orteils déformés par l’eau claire qui frémissait à mes chevilles. Nous avons presque regretté de ne pas avoir pris nos maillots, même si, à 1250 mètres d’altitude, elle était sans doute un peu fraiche pour la baignade.

Nous avons contourné le Guéry par l’ouest, côté opposé à la route. On apercevait le Massif du Sancy qui culminait plein sud, Le Mont Dore n’était qu’à une dizaine de kilomètres. Romain parlait avec Maman, moi avec Papa (au fait, je m’appelle Pauline). Je me souviens qu’on leur donnait la main, c’était peut-être une des dernières fois là encore. Mais pourquoi grandit-on ? Et pourquoi nos parents vieillissent-ils ? Et pourquoi on meurt ? Quelqu’un peut-il justifier cette horreur ?

Au sortir d’une hêtraie dans laquelle ombres et lumières dessinaient de superbes motifs, nous avons rencontré nos premières mûres. Maman a attrapé les deux récipients dans le sac, et nous avons parsemé leur fond.

– Beaucoup sont sèches, il faudra faire le tri.

– Ne ramassez pas les trop petites.

Les parents donnaient leurs cools instructions. Comme le vivier était limité, nous avons continué. 300 mètres plus loin, nous sommes tombés sur un prunier, dont les fruits jaunes étaient nettement plus appétissants. 

– Même par terre, elles sont bonnes, dit Romain en en goûtant une.

Nous ramassâmes et cueillîmes celles qui semblaient à point ; les boules dorées recouvrirent les pépites bleu-noir. Nous avons repris notre chemin et, peu avant l’auberge au bout du lac, nous avons bifurqué à droite pour nous élever jusqu’au plateau du Guéry. Là, la végétation était rase, les arbres avaient disparu pour laisser place à la lande. 

– Ça, c’est un coin à myrtilles ! lança Maman.

Elle ne se trompait pas. Nous arrivions un peu tard, les habitués étaient sans doute venus ratisser le coin dès la mi-août, il fallait chercher entre les herbes, mais il restait quelques jeunes pousses fructueuses qui virent nos doigts les entourer sans leur faire de mal. Je me souviens avoir regardé de près une de ces billes bleu-gris et l’avoir trouvée belle. Je vis une similitude entre la cavité qui creusait le sommet de ces petits fruits une fois qu’on avait enlevé leur attache et le cratère d’un volcan quand il était éteint. Papa et Maman étaient plus efficaces pour le ramassage que Romain et moi, qui avions l’impression d’avoir accompli notre tâche une fois que nous avions récolté une dizaine d’unités.  

Nous avons néanmoins eu droit à la pause goûter qui nous paraissait un dû indiscutable. Les fruits c’était bien, mais les muffins c’était mieux. Les adultes savourèrent aussi. Papa nous montra le Puy Gros :

– Si on montait au sommet, on verrait Le Mont Dore et La Bourboule, de l’autre côté.

Nous étions encore peu au fait de la géographie des villes thermales auvergnates, mais sans doute pensait-il qu’il était pas mauvais d’instiller dès le jeune âge des repères dans le temps et dans l’espace. 

– Et puis là, regardez, dit-il en se décalant un peu. On voit le haut de la Banne d’Ordanche. On y montera un jour.

– On dirait une dent, dis-je.

– Une incisive, précisa Romain, qui, à 10 ans, possédait des lettres que je n’avais pas. 

– C’est vrai.

Nous reprîmes le chemin afin de revenir au parking en dessinant une boucle. Papa avait prévu le coup et nous restâmes bouche bée devant une cascade à laquelle nous ne nous attendions pas.

– Elle s’appelle la cascade des Mortes du Guéry.

– Pourquoi mortes ?

– Je ne sais pas. Peut-être en mémoire d’une petite fille qui fit une indigestion de myrtilles…

– Peut-être, répondis-je, mi-figue mi-raisin.

Ce sont des framboises qui nous ravirent après que nous avons franchi une petite échelle au bord d’un parc à moutons.

– Qu’est-ce qu’elles font là, celles-là ? interrogea Romain.

– Des miraculées ! conclut Maman.

Nous les ramassâmes et les petits cônes roses vinrent remplir un peu plus nos deux bocaux de plastique. 

– Y’a de quoi faire un crumble !

– Et une tarte !

Avant de rejoindre la voiture, nous trouvâmes encore quelques fraises des bois et de petites pommes rabougries. Elles complétèrent notre récolte.

C’est avec ces provisions pour le moins disparates que nous redescendîmes jusqu’à notre maison du bord de ville, l’esprit peut-être déjà tourné vers le lendemain, l’école et le collège pour Romain et moi, qui avions repris en début de semaine, le travail pour Papa et Maman, qui s’étaient relancés un peu plus tôt.

Mais à la maison, nous étions de nouveau tout à ce dimanche. Pendant que Papa et Romain réparaient une étagère qui bringuebalait, j’ai aidé Maman à préparer un crumble et une tarte. Pour le crumble, nous avons privilégié mûres et myrtilles, mais nous en avons gardé quelques-unes pour la tarte, qui contenait donc un mélange assez original.

– Ce sera une tarte à quoi ? questionnai-je.

Maman répondit simplement :

– Une tarte aux fruits qu’on a trouvés.

Cette réponse me plut beaucoup, et 40 ans après je m’en souviens encore.

Je me souviens encore plus, et je vais encore pleurer rien qu’en y repensant, de l’émotion qui nous étreignit, tous, quand Maman apporta la tarte juste sortie du four. Elle était si belle, si drôle, si unique, et elle sentait si bon, que nous nous sommes tus aussitôt, tous les quatre. Les larmes vinrent à nos yeux. Qu’était-ce ? S’il fallait résumer d’une phrase, je dirais que c’était la simplicité créative du moment, pourtant si rare, et peut-être le pressentiment qu’il ne se reproduirait pas.

Après quelques secondes de béatitude, pour ne pas que l’émotion nous submerge, Papa se mit à déclamer, sans que l’on sache d’où cela venait :

– Les mûres, ce sont les connaissances que vous avez acquises cet été, dans vos camps respectifs, avec vos cousins, dans vos lectures et observations. Les prunes, ce sont les grandes joies, les fous rires, les moments forts, le feu d’artifice peut-être, ce qui vous a paru le plus éclatant. Les myrtilles, ce sont les bonnes choses que vous avez semées vous, les mots gentils que vous avez eus pour les autres, les aides que vous avez apportées, les efforts que vous avez consentis. Les framboises, ce sont tous les petits signes d’amour que vous avez repérés, en vous et autour de vous, les gestes, les sourires et les paroles qui font que la vie est supportable et que certains êtres sont bons et précieux. Les fraises des bois, c’est la même chose, en moins fort mais tout aussi important, l’amitié, la solidarité, l’attention à l’autre. Et les pommes, ce sont nos activités physiques, c’est votre sport, vos efforts, ce sont les moments où vous vous êtes dépassés, précisément pour vous trouver.

Nous regardions les fruits à qui Papa donnait des pouvoirs, et qui dégageaient de délicieuses saveurs, comme pour prouver la véracité de ce qu’il disait. 

– Et la pâte ? demanda Maman.

– C’est toi qui l’as faite, c’est toi qui sais, répondit Papa.

Maman réfléchit quelques secondes, puis énonça :

– Dans la pâte, il y a de la farine, c’est la base, c’est notre pain quotidien, depuis des millénaires, c’est ce pourquoi nous travaillons, c’est en même temps un produit de la nature après transformation. J’aime bien la formule « fruit de la terre et du travail des hommes ». Le beurre, c’est ce que nous donnent les animaux, nos colocataires sur la terre, que nous ne traitons pas toujours bien, mais qui nous apportent tant. Le sucre, c’est le bonheur, la richesse, la douceur ; on pourrait s’en passer, mais c’est quand même mieux avec. L’eau, c’est la vie, c’est ce dont nous sommes faits et ce dont nous avons besoin, c’est notre alliée indispensable, à vénérer. Et puis j’ai ajouté une demi-cuillère de sel, le sel qui relève nos vies et les rend plus piquantes, qui renforce notre personnalité. Après, tout est question de proportions et de cuisson.

J’ai regardé mes parents ; aucun doute, ce sont eux qui avaient parlé. 

– Bon, on la mange ? dit Romain, et le rire nous a libérés de cette apesanteur qui ne pouvait durer.

Une fois adulte et mère à mon tour, j’ai quelquefois refait des tartes « aux fruits qu’on a trouvés ». Mais quelles que fussent les quantités et les proportions, je n’ai jamais retrouvé la saveur du dessert de ce dimanche de mon enfance. Et il m’a fallu plus de trente ans pour raconter, ou tenter d’expliquer, à mon mari et à mes enfants ce que représentait pour moi la tarte du paradis perdu. Il est des sensations si fortes et si subtiles qu’on ne peut en rendre compte avec les mots.

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