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J’ai envie, avec cette lettre, de prendre un moment pour analyser notre relation. Ça n’a pas d’intérêt opérationnel, puisque tout est terminé depuis longtemps. Mais, tu me connais, j’aime à revenir sur certains moments et à comprendre les enchaînements entre les situations ; c’est un peu comme si je sélectionnais, classais et légendais des photos dans un album. Je me le permets d’autant plus que ce texte n’aura que moi comme lecteur, et encore ce n’est même pas sûr. Peut-être que, une fois écrits les mots, je me sentirai assez au clair et aurai envie de passer à autre chose.
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Je voudrais déjà m’arrêter sur ma formule d’appel, « Ma petite pute chérie ». Je l’ai écrite d’instinct, parce que je l’ai utilisée souvent, mais je m’aperçois que chaque mot a son importance :
– Ma : il y a dans ce possessif une évidente volonté d’appropriation, qui paraît peu compatible avec l’émancipation féminine de ces dernières années. Que les femmes ne soient pas considérées comme la propriété d’un homme paraît un minimum en termes de respect des droits humains, et l’on ne peut que se féliciter des progrès de l’égalité des statuts et/ou des conditions, encore à parfaire dans certains secteurs, et dans certains pays.
Pour autant, j’ai constaté que, dans l’intimité du rapport amoureux, la perception est toute autre : la plupart des femmes ne rechignent pas, et même pour beaucoup aspirent, à être traitée comme appartenant à l’homme qu’elles aiment. Car cette appartenance n’empêche pas la liberté d’être, de faire, de penser ; au contraire, elle déclenche la sécurité affective qui permet cette liberté. La réciproque est également vraie : nombre d’hommes sont incapables de la moindre action s’ils ne sont pas cadrés par leur femme, auprès de qui ils se comportent comme des petits garçons.
Pour la majorité des hommes et des femmes en 2024, l’amour se manifeste encore par une soumission volontaire (au sentiment, pas à l’individu). « Il faut que j’en parle à », « Je ne peux pas, Machin.e ne voudrait pas », « Attends, je demande à » : chaque jour, l’amoureuse ou l’amoureux justifie et même revendique sa dépendance. Et dans le secret de la maison, à l’abri des regards extérieurs, être possédé.e se traduit de manière encore plus concrète par mille mots et actes consentis de sujétion à l’autre.
À cet égard, je réalise quelques erreurs de jeunesse quand je t’offrais la liberté, avant de m’apercevoir, un peu tard, que tu ne souhaitais pas que je te laisse libre, mais au contraire que je te propose, voire que je t’impose, des contraintes qui montreraient notre attachement mutuel. Car il s’agit bien de s’attacher, avec des cordes et des chaînes ; sans doute Sapiens finissant a-t-il encore la nostalgie du temps où il n’était qu’esclave, d’un tyran, des saisons, des microbes. Sortir de « la caverne » est difficile, et il est tentant d’y renoncer quand on a trouvé une douce compagne, soulagée elle aussi de se transformer en prisonnière volontaire ;
– petite : je t’ai toujours préférée petite, instinctivement. En cherchant à comprendre, je découvre que plusieurs raisons peuvent expliquer mon attirance pour une femme mesurant 1 m 65 plutôt que 1 m 75. La première me semble relever de l’esthétique : les rondeurs et la douceur, selon moi, sont plus facilement présentes et visibles chez une petite que chez une grande. Et les chaussures à talons fins, qui mettent si bien la femme en valeur, vont mieux aux petites qu’aux grandes. Je décèle aussi une cause psychologique à ma préférence : associant inconsciemment petite à fragile, je me sens attiré par cette fragilité, car qui dit fragile dit intéressante (et emmerdante, certes). Et puis la protection nous ramène à la domination et à la possession évoquées au-dessus, plus évidentes avec une femme (un objet ?) que l’on peut facilement tenir dans ses bras.
Je t’aime petite en taille, mais aussi en position sociale et en culture. Là encore, on pourrait m’accuser un peu vite de machisme de base. Ce que je veux dire est que les femmes de la haute m’agacent avec leur arrogance. Elles sont blasées, ou jouent les blasées, il faut en faire des tonnes et dépenser des fortunes pour les émouvoir, et encore. En plus, elles sont souvent plus grandes que les ouvrières et les commerçantes, on revient au point précédent.
J’ose même ajouter que – je vais me faire lyncher, mais si l’écriture ménage les convenances elle n’a pas d’intérêt – j’ai apprécié ta petitesse en intelligence. Attends, ne hurle pas, laisse-moi expliquer, tu choisiras ensuite ta position à mon égard. J’apprécie nombre de femmes pour leur intelligence, que je trouve en général supérieure à celle des hommes, je l’ai écrit souvent. Mais, en ce qui me concerne, pour qu’il y ait désir et sentiment, il ne faut pas qu’il y ait intelligence. C’est ou l’un ou l’autre. J’aime les godiches. Ça ne se commande pas : certains aiment les glaces à la vanille, d’autres à la fraise. Puisque j’aligne ces mots pour essayer de comprendre, je dirais que l’absence d’intelligence renforce sans doute le besoin de protection, donc l’envie de domination et de possession, etc. Et puis il y a une forte propension à la découverte et à l’émerveillement chez quelqu’un dont le cerveau a peu fonctionné, qui ne peut que stimuler la relation conjugale et l’apport mutuel ;
– pute : on se calme. Il me semble, quand ce terme est prononcé avec douceur, a fortiori lorsqu’il est précédé par « ma petite » et suivie de « chérie », qu’il est un doux mot d’amour, apte à satisfaire l’ego de la femme (car celle qui fait ou pourrait faire commerce de ses charmes est belle et attirante) comme celui de l’homme, qui se sent fort et heureux d’être en couple avec une femme que les hommes admirent, mais qu’il a privatisée puis domestiquée à son seul profit. Il est à la fois le mac et le client. Une pute ne se laisse pas aller, pense à son aspect, se soucie de l’homme.
Tu aimais d’ailleurs quand je t’appelais ainsi, même si parfois tu feignais de t’offusquer, pour la forme, pour le jeu. Tu n’étais pas toujours en jupe et talons, le plus souvent tu cachais davantage de peau que tu n’en dévoilais, mais tu étais toujours « ma petite pute chérie » ; mon appellation était à la fois une cause et une conséquence de cette si durable séduction que tu exerçais sur moi, et, peut-être, j’ai la faiblesse de le croire, que j’exerçais sur toi.
À partir de la deuxième décennie du XXIe siècle, la parole des femmes s’est libérée, les hommes ont été blâmés pour leurs comportements, inqualifiables pour certains, irrespectueux chez presque tous. Il y eut quelques erreurs médiatiques et judiciaires, mais ces révélations permirent sans conteste de reconnaître nombre de viols ou harcèlements et d’en diminuer le nombre par la suite. Dès lors, continuer à te donner du « Ma petite pute », « chérie », avait un parfum quasi-subversif, qui ne pouvait – c’est idiot mais c’est vrai – qu’accroître notre envie d’appeler et d’être appelée ainsi. Tu te souviens peut-être des regards effarés des amis quand la formule m’échappait lors d’un dîner, et tu m’as raconté la brouille avec ta meilleure amie quand tu lui as appris, lors d’une confidence comme les femmes peuvent en échanger entre elles, les termes de notre communication. Nous en avons souri, sans mépris, et avons réfléchi, comprenant les usages que nous mettions en question, les valeurs que nous promouvions par nos mots et nos attitudes ;
– chérie : bien sûr, tu étais ma chérie, ma chère chérie, ma chérie chérie, et il n’est guère de mot plus doux à entendre et à prononcer que celui-ci. Avec « Ma petite pute chérie », je transformais le nom en adjectif, je l’ajoutais comme la cerise sur le gâteau, et l’une et l’autre renforçaient leur saveur, sans se fondre pour autant, chacun.e ressortant valorisé.e de cette association.
Est-ce parce que l’on pourrait voir a priori un oxymore dans le binôme « pute chérie » ? Comment aimer une pute, en effet ? On ne peut pas, il ne faut pas. Or, pour nous, c’était l’inverse : ma petite pute ne pouvait qu’être chérie, sinon elle n’aurait pas été.
La formule entière, d’ailleurs, était un oxymore, je m’en aperçois maintenant : le qualificatif « petite » contrebalançait le nom « pute », femme qu’on imagine plutôt grande et perchée (sur des talons, un trottoir, une vitrine…), le possessif « ma » semblait incompatible avec cette même « pute », qui n’appartiendrait à personne et dont on ne saurait revendiquer le corps, seulement loué, en partie et pour une durée courte, ni même l’amour, qui n’était qu’une illusion créée par une professionnelle du désir.
Chérie nous ramenait aussi à l’enfance, au souvenir de l’amour maternel, dont en quelque sorte tu prenais la suite. C’était un réconfort, la garantie d’une permanence affective sécurisante. Agréger les différentes sortes d’amour sur une seule personne apte à les prodiguer toutes, qui n’en rêverait pas ? Tu incarnais et la femme et la mère et la fille et la sœur, tu étais et la très proche et la toujours différente et mythique, tu étais rêve et réalité, tu étais plus forte et plus fragile que moi, et c’est pourquoi je te chérissais, chérissais, chérissais.
Moi, étais-je un peu ton père, un peu ton fils, un peu ton frère ? Étais-je l’homme par excellence, je veux dire par essence ? Pendant un temps peut-être. Tu usais du « chéri » aussi, que tu associais parfois avec d’autres mots. Je ne vais pas en parler ici, mais il va de soi que la réciproque était acceptable et acceptée, et même souhaitable et souhaitée : tu avais toi aussi tes formules et tes combinaisons verbales et nominales qui attisaient notre amour.
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M’as-tu quitté quand à tes yeux je n’ai plus réuni toutes les qualités voulues ? Tu t’es en tout cas offerte à plus offrant, abandonnant sans vergogne celui qui venait de perdre ce titre au profit d’un plus complet, plus éclatant, plus enthousiasmant. C’est normal, nous sommes versatiles, nous sommes tous des putes. Je n’ai pas démérité, mais on se lasse de tout. Et tu t’es lassée avant moi.
Tout cela est loin désormais. Je vais terminer ma vie sans ma petite pute chérie. J’ai perdu ma récompense, la chance a tourné. Plus simplement : le temps a passé. Quand la solitude me pèse, je t’en veux. Mais bien vite je me raisonne : ce n’est pas parce que tu me manques que je dois oublier ce que tu m’as apporté. Je n’oublie pas ma ligne de conduite : me satisfaire de ce que j’ai (eu) plutôt que me plaindre de ce que je n’ai pas (ou plus). Autrement dit : tu m’as fait tant de bien que j’aurais mauvaise grâce à te reprocher le mal qui a suivi.
D’autant que j’ai toujours l’impression que l’équilibre est inévitable : dès qu’on a savouré quelques tranches de bonheur, la vie se charge de nous ramener au malheur, tout au moins à l’amertume et aux difficultés. Les emballements sont dangereux, qui nous font croire à la possibilité d’une extase perpétuelle, chimère qui ne peut qu’entraîner souffrances et déceptions. Pourtant, j’ai eu beau lire ou écouter nombre de sages experts ès-bouddhisme, je ne suis jamais arrivé à me débarrasser de mes émotions, je n’arrive même pas à le vouloir.
La vie n’étant pas supportable sans amour, il me faut trouver d’autres formes d’amour, moins nourrissantes, moins enthousiasmantes. Vivre sans « Ma petite pute chérie », c’est vivre au ralenti, vivre sans goût. Mais il est un peu tôt pour que je me couche et cesse de m’alimenter : je peux encore être utile à quelques personnes et donner autant, si ce n’est plus, que je reçois.
Je vais finalement cesser ma lettre ici, ne pas revenir sur les faits, car il faudrait un livre, en plusieurs tomes. Pour l’heure, l’analyse des 4 mots magiques suffit ; ils résument tout.
J’espère que tu vas le mieux possible et que parfois tu penses à nous. Un doux baiser,
Th (Ton homme redevenu Thomas).
(et 184 autres histoires à lire et à relire sur http://www.desvies.art)
Elle est trop belle et trop intense, cette analyse de quatre simples petits mots dont l’alignement fait jaillir une flamme, une déclaration de l’amour immuable.
Bravo PY pour ta fascinante magie des mots, tellement puissante et toujours appréciée !
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A lire on pourrait se méprendre si on ne va pas plus loin que le titre et les premières lignes, c’est un peu dérangeant et puis finalement on réalise que ça tient de la déclaration d’amour. A entendre, selon l’intonation avec laquelle les mots sont dits on sait tout de suite à quoi s’en tenir… ca peut être intéressant en livre audio, y as tu pensé?
Bisous de POM
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c’est pour le moins surprenant, mais c’est finalement une très belle déclaration. Et quel style magnifique..
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hello PY, j’ai adoré texte, tellement vrai ….
cousine Mi Col
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Magnifique texte. Merci.
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Énorme !
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Vous redémarrez fort ! Vos mots n’ont rien perdu de leur puissance. Merci
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