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14 – Deuxième et troisième hommes
Comme il ne parlait pas fort et ne marchait pas vite, on avait l’impression que le commissaire Chautard était lent. C’est l’inverse qui était vrai. Il ne perdait pas de temps, savait se concentrer sur son objectif et mettre en œuvre les moyens nécessaires pour l’atteindre. C’est ainsi que, dès le retour du cimetière, le lundi 22 novembre à 16 h 30 :
– il chargea Dru de prendre contact avec France Télécom pour obtenir la liste détaillée des appels émis et reçus par le comte depuis deux mois. Pour le mobile, on attendrait mardi matin, puisqu’il fallait récupérer l’appareil pour le confier à l’opérateur et le faire parler, en lien si nécessaire avec le laboratoire d’analyse et de traitement du signal de la police, basé à Écully. Chautard avait peur que, si l’on demandait ce soir son téléphone mobile au comte, il ne profite des va-et-vient à La Masière pour s’éclipser. Obtenir ces factures détaillées (qu’on appelait « fadet ») nécessitait une réquisition, et donc un contact avec le juge Florent ;
– il chargea Flandin et l’agent Mathieu de prendre le train de 18 heures pour Paris afin de perquisitionner au domicile du comte, à la recherche de relevés bancaires et de traces de retraits en espèces. Cela nécessitait aussi un mandat du juge, et la présence d’une équipe de serruriers agréés par la police afin de pouvoir pénétrer dans l’appartement. Flandin devait appeler de la part du commissaire son ex-collègue au Quai des Orfèvres, Vincent Galin ;
– il fit à 17 heures avec Plante un premier point sur le déroulement des obsèques. En dehors du mécontentement d’automobilistes privés d’accès au centre-ville ou gênés par la file des voitures, on ne déplorait aucune complication. Trois équipes de surveillance étaient toujours en activité, donc à présent autour de La Masière, deux en uniforme, une anonyme. Le commissaire et son adjoint décidèrent de reconduire pour la nuit le dispositif mis en place la veille et l’avant-veille. On ne pouvait le supprimer alors que beaucoup de monde traînait encore sur le lieu du crime ;
– il envoya Le Rouque et La Teigne chercher Jean Gastet, à condition qu’il soit chez lui et pas « au château ». Même effectuée dans la douceur et la discrétion (La Teigne savait travailler en silence quand il le fallait), l’arrestation du régisseur serait vite connue des Pradeleau (dès qu’Odette Gastet regagnerait son logis après avoir aidé Louise). Autant le commissaire ne voulait pas affoler le comte en venant saisir son téléphone devant tout le monde, autant il ne craignait pas de susciter un peu d’émoi dans le Landerneau. Apeuré, un coupable pouvait se trahir et lui-même contribuer à la découverte de la solution ;
– il prépara l’interrogatoire de Jean Gastet, c’est-à-dire qu’il choisit les personnes qui allaient y participer et le rôle que chacune jouerait ;
– enfin, parce qu’il était commissaire de Brive, et non pas seulement chef d’enquête sur le crime Pradeleau, il discuta du reste des affaires du jour avec Ducamp : un cas de racket aggravé à la sortie d’un collège, une violence sur bébé de la part d’une mère désemparée, un accident de la route avec délit de fuite. Ces faits étaient moins « cotés » qu’un meurtre, ils étaient des délits pas des crimes, pourtant ils lui paraissaient plus graves que l’homicide dont il s’occupait depuis cinq jours. Parce qu’ils avaient tendance à se banaliser, parce qu’ils touchaient de plus en plus de monde, parce qu’ils entraînaient de longues souffrances, non pas une mort rapide. « Il faut suivre ces affaires, Ducamp, il faut suivre ça. J’espère pouvoir revenir vous aider bientôt là-dessus ». Il ne prononça pas la phrase qui suivait dans sa pensée : « C’est notre société qui est en jeu ».
––––––––––
Buté. Dru avait dit « roué », mais c’est « buté » qui s’imposait ce soir-là. Jean Gastet était buté. Ils étaient cinq à l’interroger : Chautard, Florent, Plante, Le Rouque et La Teigne. Ils n’intervenaient pas tous les cinq en même temps. Une montée en puissance avait été prévue.
Le Rouque et La Teigne, qui l’avaient cueilli sans difficulté dans son atelier où il bricolait en attendant sa femme, de service au château, avaient commencé à le cuisiner à 18 heures, dans la salle prévue pour les interrogatoires difficiles, une pièce vide de tout mobilier en dehors d’une table et de deux chaises, sans fenêtres, équipée d’un micro invisible, entourée de trois murs et d’une vitre qui ne laissait passer les regards que de l’extérieur vers l’intérieur.
– Tu nous as pas tout dit, bourricot ! Tu sais des choses sur ce qui s’est passé, et tu les gardes pour toi…
– C’est pas bien, ça.
– Tu sais qu’entrave à enquête criminelle, ça va chercher loin ? Combien, Greg ? Trois ans ?
– Tu rigoles ! Cinq minimum. Y’a eu mort d’homme ! De femme, même. C’est pire.
– Tu l’aimais pas beaucoup la comtesse, hein ? Elle t’emmerdait, à pas vouloir vendre ses prés qui t’auraient bien arrangé…
– Eh, Sam, tu sais que dans le village, on l’accuse de traficoter un max ? Gastet par ci, Gastet par là… Une vraie anguille…
Les deux compères avaient eu beau jouer leur petit numéro, ils n’avaient rien pu décrocher de la souche en face d’eux. Si, une phrase :
– Vous feriez moins les malins si vous seriez face à des Boches. Ou face à un taureau.
À 18 h 30, Plante, qui avait suivi le début de l’interrogatoire par la vitre sans tain, avait rejoint ses gars dans la salle :
– Alors, M. Gastet, vous avez perdu votre langue ? C’est bête, parce qu’on va devoir vous mettre en garde-à-vue, alors qu’en répondant à nos questions, vous seriez chez vous pour le dîner. Qu’est-ce que vous choisissez ?
Il choisissait le silence. Plante tenta un retour en arrière.
– Quand nous nous sommes vus, le lendemain du meurtre, vous m’avez parlé de votre emploi du temps et de vos relations avec la comtesse. Et le soir, quand on est venu couper une mèche de vos cheveux, vous n’avez pas fait de difficultés. Alors pourquoi ne pas continuer ainsi ? Surtout qu’on a votre téléphone portable, maintenant. Si vous me dites rien, lui il me dira quelque chose. On peut les faire parler ces bébêtes, vous savez !
Quand ils étaient arrivés chez le régisseur, Le Rouque et La Teigne avaient demandé à Gastet s’il avait un téléphone portable. À leur surprise, il avait répondu oui. Ils avaient donc embarqué et l’homme et le téléphone.
Ce n’est qu’au bout de plusieurs formulations et reformulations que l’inspecteur Plante obtint cette réponse :
– J’ai déjà tout dit. À vous et au juge. On n’a pas le droit d’ennuyer quelqu’un comme ça.
Le Rouque, debout derrière la chaise où Gastet était assis, et La Teigne, appuyé contre le mur à la droite du prévenu, regardèrent leur supérieur d’un air de dire : « Vous voyez, capitaine, on n’y arrivera pas par la manière douce ».
Mais le commissaire pensait qu’on n’y arriverait encore moins par la manière forte. C’est à 19 heures qu’il entra à son tour dans la salle d’interrogatoire. Ses collaborateurs sortirent sans qu’il ait à les en prier.
– Rrrgghhh… Si je vous ai fait venir, M. Gastet… rrgghh… c’est parce que vous pouvez m’aider à trouver le meurtrier de Madame Pradeleau. Je sais que vous n’êtes pas ce meurtrier. Mais je crois que vous savez qui c’est. Ou que vous êtes en possession d’informations qui pourraient nous conduire jusqu’à lui.
Le commissaire marqua un temps d’arrêt. Il avait pris soin de ne pas poser de questions, du moins dans un premier temps. C’est en réagissant aux affirmations que le régisseur serait amené à dire ce qu’il savait. De l’autre côté de la glace sans tain, Le Rouque, La Teigne, Plante, et le juge Florent qui venait d’arriver, ne perdaient pas une miette de ce duel à fleurets mouchetés.
– Nous pensons… rrghhh… qu’il y a un commanditaire et un exécuteur. Que le crime a été voulu par quelqu’un et commis par quelqu’un d’autre… Il y a au moins deux personnes, si vous voulez. Plusieurs raisons nous conduisent à penser que le commanditaire est M. Pradeleau, le mari de la victime.
À ces mots, Jean Gastet eut un mouvement de recul, des pieds et de la tête, en même temps qu’un son qui ressemblait à un raclement sorti de sa gorge. Il ruait, comme un taureau excité à la vue du chiffon rouge apparu devant lui. Le commissaire savait que s’il avançait le nom d’un commanditaire, il ne pourrait pas relâcher Gastet avant que les vérifications aient été faites sur les listes téléphoniques et les relevés bancaires du comte, qui sinon pourrait être tenté de s’enfuir ou de dissimuler des preuves. En prononçant le nom devant Jean Gastet, comme s’il s’agissait d’une certitude, il espérait pousser le régisseur aux aveux, lui montrer que la police avait compris la machination. La ruade du prévenu, de l’autre côté de la table, dans cette pièce lugubre destinée à faire craquer les coriaces, était de bon augure.
– Rrrgghhh… Nous pensons que le comte, enfin M. Pradeleau, a demandé à la personne qu’il a chargée de sa mission d’agir jeudi dernier à 10 h 15. Ce jour-là, le jeudi, et à cette heure, 10 h 15. Vous savez pourquoi ?… Parce que le comte savait que ce jour-là était le jour d’arrosage des plantes, et que sa femme ne remonterait pas s’habiller dans sa chambre avant 10 heures et quart. Et il savait autre chose, en plus, le comte… Vous devinez ? Il savait que Louise avait pris l’habitude d’aller pendant ce temps, tous les jeudis, acheter du fromage et des fruits dans deux fermes du village. Que vous connaissez sans doute…
Sans attendre de réponse, le commissaire intégrait petit à petit le régisseur à son monologue. Comme le matador qui, pas à pas, pique le taureau pour le pousser à la faute et le dominer.
– M. Gastet, je vais être franc avec vous. Nous nous demandons si le comte… ne vous aurait pas chargé de lui trouver un exécuteur, pour ses basses œuvres…
Il y eut une nouvelle ruade, un détournement de tête, et un début de mouvement de fuite ou de demi-tour, puis le buste et les pieds reprirent leur place. En faisant passer Gastet pour un simple intermédiaire, en minimisant sa responsabilité, en lui offrant une échappatoire, le commissaire espérait l’amener à avouer qui était après lui et qui était avant lui dans la chaîne fatale.
Chautard laissait peser les silences. Il ne se pressait pas. Il pensait que ça irait plus vite ainsi.
– Le comte sait que vous connaissez le coin. Il sait qu’il peut compter sur votre discrétion et sur votre loyauté (le commissaire ne croyait pas à cette loyauté, mais il l’annonçait pour mettre Gastet dans de bonnes dispositions). Alors, c’est à vous qu’il s’adresse. Vous devez lui trouver quelqu’un pour exécuter la comtesse. À moins qu’il ne vous demande de le faire vous-même ? Après tout… Pourquoi pas ? Peut-être aussi que le comte ne vous dit pas exactement pourquoi il a besoin de quelqu’un. Il vous ménage. Ou il ne veut pas prendre le risque d’une fuite.
Face à ces coups répétés, sous ces alternances de chaud et froid, les doigts de Jean Gastet se mirent à trembler. L’homme maîtrisait encore sa voix, mais il perdait le contrôle de ses mains, de son rythme cardiaque. Et de sa respiration, qui devenait forte et saccadée. L’explosion de colère n’était pas loin. Pour qu’elle puisse se produire dans la dignité, le commissaire posa sa première question :
– À ce stade de notre entretien, voulez-vous me dire quelque chose, M. Gastet ?
Il y eut une nouvelle ruade, accompagnée d’un coup de reins et de croupe, puisque la chaise racla le sol vers l’arrière et que le centaure se leva. Il s’en alla vers le fond de la pièce, mais il l’atteignit vite et n’eut pas d’autre choix que de revenir vers le centre. Près de la table, il plia les coudes et serra les poings devant lui, menaçant de ses bras et de ses yeux celui qui le passait à la question. Dans cette position, il fixa Chautard pendant une ou deux secondes. Puis, comme s’il réalisait soudain à qui il avait affaire et où il se trouvait, il se rassit et cacha son visage dans le creux de son coude droit, replié sur la table.
Il resta ainsi pendant trois minutes, comme un écolier avachi, pendant lesquelles le commissaire demeura impassible. Il finit par se redresser et à porter son regard droit devant lui, un regard qui ne voyait rien.
– Demain matin, reprit Chautard, nous aurons la liste de tous les appels passés et reçus par M. Pradeleau depuis deux mois. Si votre numéro revient à plusieurs reprises, celui de votre téléphone fixe ou celui de votre téléphone portable, alors nous aurons la preuve qu’il existait entre vous une relation que vous nous avez cachée. Que vous nous avez cachée, alors que vous êtes interrogé dans le cadre d’une enquête criminelle… Et que vous êtes la personne qui était la plus proche de Mme Pradeleau au moment où elle a été assassinée.
Le commissaire avait épuisé ses banderilles. Soit elles suffisaient pour amener le taureau à présenter sa nuque, que Chautard ne voulait pas trancher mais soumettre, soit elles n’auraient contribué qu’à l’agacer, il repartirait plus fort et tout serait à reprendre. Derrière la vitre sans tain, les quatre hommes, qui voyaient et entendaient l’intérieur de la pièce, retenaient leur souffle. Gastet allait-il sortir de son mutisme ? Ce mutisme en lui-même l’accusait. Et montrait qu’il agissait davantage à l’émotion qu’à la raison. Il n’avait pas été capable de feindre la légèreté ou l’indifférence, et d’inventer une histoire qui lui permette de se défendre mieux.
Comme il n’arrivait pas à parler, et qu’il avait retrouvé une certaine immobilité, le commissaire tenta un dernier coup. À l’épée, cette fois :
– Vous êtes le seul à ne pas avoir d’alibi. Vous avez discuté cinq minutes avec Louise près de votre clôture, mais vous avez très bien pu aller au château ensuite. Ce n’est pas vous qui l’avez tuée, quand même ? Si ? M. Gastet ?… Jean Gastet… Vous êtes un assassin ?
Ce ne fut pas l’estocade, puisque ce n’est pas la mort qui vint après ce coup mais la vie. Pourtant le sang jaillit. Gastet poussa la table devant lui. Le commissaire, en vertu de son expérience, se tenait assez loin pour avoir le temps de mettre ses mains entre le plateau et son thorax. Il ne put cependant empêcher la force de la poussée de le faire tomber à la renverse.
Déjà, Plante avait ouvert la porte, Le Rouque et La Teigne se précipitaient sur l’animal. Celui-ci se réfugia derrière sa chaise. Avant qu’il ait eu le temps de la saisir et de la brandir au-dessus de lui pour l’abattre sur les policiers, ceux-ci le plaquèrent, l’un par la gauche, l’autre par la droite, au niveau du bassin. Les trois hommes plus la chaise tombèrent dans le bruit et la confusion. Plante laissa le commissaire qu’il relevait et rejoignit ses hommes pour qui un secours n’était pas malvenu. Gastet donna des pieds, des poings et de la tête, chacun se cogna aux murs à plusieurs reprises, nombre de boutons et de coutures craquèrent, les jurons se mêlaient aux injonctions. « Calme-toi ! Prends-lui, le bras, le bras ! Aaargggh !… Eurhhrrrrkkk !… L’enfant de pute !… Ses pieds ! Ses pieds ! Brrrrhhgggfff !… Culé !… ». Enfin, le régisseur fut plaqué au sol face contre terre, et les menottes lui furent passées, mains dans le dos. Là encore, il éructait et crachait avec ce qui lui restait de bouche ouverte.
Il fallut une dizaine de minutes pour que l’ordre et le calme reviennent. Chacun des protagonistes de la bataille avait été se laver, se rajuster, s’examiner, à tour de rôle. Le Rouque craignait une côte cassée, La Teigne trouvait son petit doigt gauche raide et gonflé. Beau joueur, Chautard dit à Plante :
– Je crois que vous aviez raison. Il faudra fixer au sol cette table et cette chaise…
Il était 19 h 50. Cela faisait près de deux heures que l’on cuisinait Gastet et l’on n’avait toujours rien. Le commissaire persistait à penser que sa méthode était la bonne et que la parole allait se libérer. Il décida d’inviter sur scène le cinquième acteur de son dispositif : le juge Florent, qui allait quitter à regret son rôle de spectateur, tant la pièce qu’il avait vue jusque-là l’intéressait.
Chautard dit au régisseur, maintenu tel un sac de patates sur la chaise par les deux brigadiers, qui se retenaient pour ne pas lui écraser la tête :
– M. Gastet. Nous vous emmenons vous nettoyer, vous soigner s’il le faut, nous vous offrons un café si vous voulez, et après on parle. Monsieur le Juge va nous rejoindre et nous vous écouterons. Si vous dites tout ce que vous avez à nous dire, nous ne vous embêterons même pas avec nos questions. Que décidez-vous ?
L’homme soufflait, son nez coulait, sa main saignait, il était sale, suant et débraillé, mais il ne disait rien. Alors le commissaire utilisa un argument qui fut, aussi étonnant que cela puisse paraître, décisif :
– Après, je vous promets un repas… consistant.
On commanderait à un des restaurants du boulevard, puisqu’à cette heure les sandwicheries étaient fermées. C’est la faim qui le tenaillait, le sentiment que l’heure de son dîner était passée et qu’il ne pouvait rester sans manger, qui poussa Jean Gastet, 63 ans, agriculteur au Mas de Brive, à lâcher entre ses dents une formule qui traduisait son besoin :
– C’est bon. Je me mets à table.
Ils étaient cinq pour l’écouter, cette fois dans le bureau que Plante partageait avec Darmon. Malgré le froid, on avait entrouvert la fenêtre pour retrouver un peu d’air, et on avait fait passer Jean Gastet par les lavabos. En guise d’apéritif, le brigadier Leroux, intendant de l’hôtel de police, qui était resté quand il avait vu à 18 heures que la journée risquait de se prolonger pour ses collègues, apporta un plateau avec deux cafés (Le Rouque et La Teigne), une bière (Plante), un coca (Florent), un whisky (Chautard), un verre de vin (Gastet), et une assiette de cacahuètes. Le plateau n’était pas sitôt posé sur le bureau de Darmon que Gastet se pencha pour saisir son verre. La Teigne le coupa dans son élan en l’attrapant par les cheveux :
– Doucement, Pépère ! Tu boiras quand on te le dira.
Le commissaire hocha la tête, La Teigne lâcha les cheveux et Leroux tendit son verre au prévenu, qui le vida d’un trait.
– Z’en auriez pas un autre ? Après je me mets à table, sûr.
Chautard hocha de nouveau la tête et Leroux partit chercher du rouge. Plus amusés que contrariés, les policiers saisirent leurs verres à leur tour.
– À la vérité ! lança Plante. Monsieur le Juge…
Le magistrat, distingué dans le toast du capitaine, leva son verre avec respect pour ces flics qui, pensait-il, exerçaient un métier plus intéressant que le sien. Certes, dans quelques coins des banlieues parisienne ou lyonnaise, le boulot était sans doute assez désagréable. Mais sinon, il lui semblait que chaque jour devait être une aventure, avec de l’action et des rencontres. Quand la police intervenait, il y avait toujours de l’émotion. Quand venait le tour de la justice, c’est à la raison qu’on en appelait.
Leroux revint avec un second verre de rouge. Il regarda le commissaire et le tendit au prévenu, qui le but en une fois, comme si sa vie en dépendait. Leroux poussa la bonté jusqu’à récupérer le verre avant de s’éclipser.
– M. Gastet, nous vous écoutons, reprit le commissaire. Aidez-nous à trouver le meurtrier de Mme Pradeleau.
L’homme roula des yeux, comme s’il se demandait où il était. Comme il demeurait silencieux, Le Rouque, qui se ressentait du pugilat dans la salle d’interrogatoire, serra l’oreille du régisseur entre son pouce et trois doigts, puis la tordit en enfonçant ses ongles dans la peau et le cartilage.
La piqûre fut efficace ;
– Bon Diou de Bon Diou !… dit Jean Gastet en tapant du poing sur son genou, faute de table à portée. J’avais rien demandé, moi ! C’est M. le comte qui m’a demandé. Mais je l’ai pas fait. Je jure que je l’ai pas fait !
C’était un aveu de non-culpabilité pour le meurtre, qu’il fallait prouver, une indication de plus sur l’identité du commanditaire, mais il manquait encore le nom du meurtrier. Le commissaire tenta ces phrases :
– Si vous voulez qu’on vous croie, M. Gastet, il faut que vous nous disiez qui l’a fait. À qui est-ce que vous avez demandé de le faire ? Dites-le nous et après nous vous laissons tranquille, vous pourrez manger.
Vin et faim jouèrent leur rôle.
– J’y ai pas dit au comte ! Il croit que c’est moi, mais c’est pas moi !
Le commissaire leva la tête. « J’y ai pas dit au comte ! Il croit que c’est moi, mais c’est pas moi ! » Oh ? Gastet aurait lui-même délégué, de sa propre initiative ? Le scénario paraissait plus alambiqué que prévu.
– Il vous a demandé de tuer sa femme. Vous avez dit oui, mais en fait vous n’avez pas eu le courage de le faire. Et vous avez confié la tâche à quelqu’un d’autre…
– C’est pas que j’ai pas de courage ! C’est que je suis pas un assassin. Je l’aimais pas, mais je voulais pas la tuer ! C’est lui qui voulait !
– Alors comment vous avez procédé ? À qui avez-vous demandé de faire le travail ?
Le juge Florent avait branché son micro Mikey Blue sur son ipod, qu’il avait posé sur le bureau de Darmon. Le commissaire savait qu’un homme ne donne pas facilement le nom d’un complice, quand bien même ce nom le soulage de la plus grosse partie de sa responsabilité. Il fit un signe à Plante, qui, déjà debout, enchaîna :
– Bon, M. Gastet. Soit vous nous racontez tout, et vous n’aurez même pas besoin de le redire devant le juge puisqu’il est là, et on va manger. Soit je vous emmène en cellule pour la nuit, et on voit demain avec le tribunal où est-ce qu’on vous transfère.
L’homme assis rua et La Teigne appuya sur son épaule droite, en plantant ses doigts dans le gras du muscle, pour faire mal.
– Huurrggghhhh ! Mais je sais pas parler, Bon Diou de Bon Diou ! Je sais pas dire !
– Alors nous allons vous poser des questions, M. Gastet, et vous n’aurez qu’à répondre. D’accord ?
Pas de réponse.
– Réponds au commissaire, dit Le Rouque en secouant le buté.
– Arrrhhhouuuui.
– Rrgghh… M. Gastet, qu’avez-vous fait quand M. Pradeleau vous a demandé d’éliminer son épouse ? Vous avez dit oui ou non ?
– D’abord j’ai dit non. Je suis pas un assassin.
– Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? Il a insisté ?
– Il a dit qu’il me récompenserait. Une terre. Le pré, les Berlinas, en bas.
– Et là, vous avez dit oui ?
– Non.
– Vous avez dit quoi ?
– Que non.
– Qu’est-ce qu’il a fait, le comte, alors ?
– Il m’a dit de l’argent, qu’il m’en donnerait.
– Et là, vous avez dit oui ?
– Oui. Mais j’ai pas fait.
– À qui vous avez demandé ?
Blocage de nouveau. Gastet regardait devant lui, mais en bas, direction le sol.
– Réponds au commissaire, dit Le Rouque en secouant le buté derechef.
– Faut pas qu’y sache que c’est moi qui y ait dit… Sinon y me tue.
– Y saura pas, dit La Teigne. Allonge, sinon c’est nous qu’on te tue, patate !
– Et tu mourras sans avoir mangé, ajouta Le Rouque. C’est con.
Le juge se régalait. Il se promettait de réécouter la conversation dès qu’il l’aurait chargée sur son PC, rien que pour le plaisir de suivre l’interrogatoire.
Le commissaire leva la main de quelques centimètres devant lui, pour signifier que ça suffisait comme secousses. D’ailleurs le secoué enchaîna :
– Y’a des gitans, dans le coin…
– Vous avez demandé à un gitan de tuer la comtesse, M. Gastet ?
– C’est lui qui m’avait proposé ses services. Je le jure !
– Vous voulez dire que vous aviez déjà été en affaire avec lui, et qu’il vous devait un service ? Et que ce service, vous lui avez demandé de vous le rendre jeudi dernier ?
– J’ai pas été en affaire. Un jour, je l’ai trouvé caché dans un abri, pour mes moutons. Il s’était endormi. Quand j’ai menacé avec ma fourche, il m’a dit que si les policiers le trouvaient il était foutu. Ils ratissaient depuis deux jours parce que y’avait eu des vols, une grange avait brûlé, après Noailles, y’avait un blessé. Grave.
Chautard et ses collègues se souvenaient très bien de ce drame survenu deux ans plus tôt. C’était donc derrière le même homme qu’ils couraient à présent.
– C’est pas ça qui vous a attendri, M. Gastet ? interrogea Plante. Un dur comme vous ?
– J’y ai dit que j’avais pas besoin de le dénoncer aux flics, que j’allais le crever avec ma fourche, comme un petit salaud de sa race !
– Eh, M. Gastet, y’a des salauds dans toutes les races ! précisa Le Rouque
– Continuez.
– Il s’est mis à genoux, ce fi de putain, et il m’a dit qu’il ferait ce que je voulais. Que si j’avais besoin d’un service, j’avais qu’à y appeler. Que c’était valable tout le temps…
Le régisseur s’arrêta. Il transpirait.
– Donnez-moi un coup de rouge…
Le commissaire hésita quelques secondes. Puis décida de continuer. Après tout, il ne manquait que deux informations.
– Vous nous dites le nom de cette personne et où on peut la trouver, après vous aurez votre coup de rouge et un repas.
– Je sais pas où on peut le trouver, je le jure !
– Arrête de jurer et réponds au commissaire, lâcha La Teigne en tapant des phalanges sur le crâne devant lui.
– Kourat ! Kourat je sais pas. C’est au camp qu’il faut le demander. En bas. Après le golf. C’est comme ça que j’ai fait et il est passé me voir. Je lui ai dit ce qu’il y avait à faire.
– Vous lui avez dit de quoi il s’agissait et il a accepté ?
Le régisseur s’arrêta de nouveau. Il semblait épuisé. Le commissaire porta le pouce vers sa bouche en regardant La Teigne, qui s’éclipsa et revint deux minutes plus tard avec un verre de vin qu’avait servi Leroux. Gastet le but d’un trait.
– Maintenant, réponds au commissaire, dit Le Rouque en secouant le buté une nouvelle fois.
Gastet rota, puis roula des yeux pendant quelques secondes. Il faisait des efforts pour ne pas perdre le fil. Chautard l’aida :
– Ce Kourat, quand il est venu vous voir, vous lui demandez de tuer la comtesse. Il n’a pas accepté simplement parce que vous ne l’aviez pas livré à la police quelque temps auparavant ?
– Il a dit que si c’était pour tuer quelqu’un il lui fallait de l’argent… J’ai dit d’accord. Il m’a demandé 30 000 euros. J’ai dit 20 000. On s’est entendu à 25 000. Moitié avant, moitié après.
– C’est l’argent qui venait du comte ?
– Oui.
– Pas tout j’imagine. La moitié ? Le comte vous a donné 50 000 euros ?
– Oui.
Ça y était, le commissaire avait le scénario et les acteurs, même si le principal n’était pas localisé.
– Le comte pense que c’est vous qui avez tué sa femme ?
– Oui.
– Et Kourat ne sait pas que c’est le comte qui vous l’avait demandé ?
– Non.
Ces aveux étonnèrent les policiers. Le régisseur avait bien manœuvré, mais il s’était placé de lui-même dans une position difficile, devenant le seul interlocuteur pour deux hommes dangereux à chaque bout d’une chaîne dont il était le seul maillon.
Le Rouque et La Teigne emmenèrent Jean Gastet en cellule. C’est à l’intérieur de celle-ci qu’on lui apporta un repas et une bouteille de vin. Il mangea, il but, et s’endormit comme une masse.
––––––––––
Le lendemain matin, les confirmations arrivèrent. Le régisseur avoua que le jour et l’heure n’avaient pas été choisis par hasard, mais imposés par le comte en fonction de l’arrosage des plantes et des courses de Louise. Il précisa que le comte avait dit que si la mort paraissait naturelle, ce serait encore mieux. Il confirma que c’était bien 25 000 euros, la deuxième moitié de la somme convenue, que le comte lui avait apportés en mains propres la veille à 7 h 30.
La liste des appels téléphoniques du comte confirma neuf communications avec Jean Gastet dans les 45 jours précédents le meurtre de son épouse, dont quatre au cours de la semaine où fut commis le meurtre. On pourrait avoir le contenu de ces conversations dans les 48 heures. Les relevés de comptes bancaires révélèrent une sortie inhabituelle de 20 000 euros en liquide. Cela ne faisait pas 50 000, mais les vidéos prises par la caméra de la banque indiquèrent que M. Pradeleau était descendu deux fois dans la salle des coffres, une fois le mercredi 10 novembre à 10 h 45, une autre fois le vendredi 19 novembre à 11 h 27, soit huit jours avant le crime et un jour après.
Les éléments étaient suffisamment concordants pour qu’à 12 h 30 ce mardi 23 novembre, le capitaine Germain Plante accompagné des brigadiers Samuel Rouquette et Grégoire André débarquent à La Masière. Une autre voiture de trois hommes suivait, au cas où ; une équipe de trois autres était toujours en surveillance discrète aux abords de la propriété.
C’est Louise qui ouvrit la porte.
– Bonjour, Madame. Monsieur Pradeleau est-il là ?
Cette seule question suffit à terroriser la pauvre femme.
– Monsieur déjeune. Avec sa famille…
– Pouvez-vous lui dire de nous rejoindre, s’il vous plaît ?
– Je vais voir.
La porte de la salle à manger s’ouvrit et Isabelle la fille aînée déboula dans le hall.
– Qu’est-ce que c’est, Louise ? Oh !… Messieurs de la police. Bonjour. Euh… Ça ne pourrait pas attendre ? Nous déjeunons.
– Bonjour Madame, reprit Plante. Nous souhaiterions voir votre père, s’il vous plaît.
– Papa ? Mais pourquoi ?
– Je suis là ! s’exclama le comte qui surgit à son tour.
– Bonjour Monsieur. Nous vous serions reconnaissants de nous accompagner au commissariat. M. le Commissaire et le juge Florent souhaitent vous interroger. Voici la commission qui…
– Inutile de me montrer votre papier. Je vous crois. Et je vous suis. J’ai bien senti hier à l’enterrement de ma pauvre femme que votre commissaire ne me lâcherait pas. Allons-y !
– Mais, Papa, prenez au moins un bout de fromage ! s’exclama Isabelle.
– Je m’en passerai, ma chérie. Le docteur Grabeu sera content. Allez mes enfants, il faut être responsable. Et digne. À tout à l’heure. Si du moins on me relâche…
Et c’est sous les yeux atterrés d’Isabelle et de Louise, de ceux stupéfaits de l’oncle Juste, de la tante Hortense, du cousin Maxime, de François et de son épouse, qui avaient eux aussi quitté la table pour le vestibule, que Jean Pradeleau, chef de famille jusque-là honorablement inconnu, fut amené à s’asseoir à l’arrière d’un véhicule de police, encadré de trois hommes en uniforme et en arme.
Une heure et demie plus tôt, Jean Gastet avait avoué dans son interrogatoire du matin qu’il avait placé la moitié des deuxièmes 25 000 euros que lui avait remis le comte lundi matin dans l’abri à moutons où il avait rencontré Kourat le gitan. Kourat ou Kurat. Qui devait plutôt être un rom, vu la consonance du nom. L’argent avait été dissimulé sous une botte de paille dont ils avaient convenu. Le rom devait passer les chercher à partir de ce mardi.
Mardi seulement, car au moment du « contrat », Gastet ne savait pas s’il toucherait l’argent avant ou après l’enterrement, ni même quand aurait lieu la cérémonie. « À partir de mardi midi, ça y sera. – Toi intérêt, sinon toi mort, avait répondu Kourat en montrant sa gorge et en oubliant que le régisseur l’avait sorti d’un mauvais pas deux ans plus tôt ». Gastet savait de quoi cet homme était capable, et il n’avait pas l’intention de le doubler. Moins d’une heure après que le comte l’avait quitté le lundi en début de matinée, il avait été cacher l’argent qui revenait au tueur. Il avait bien repéré les flics qui rôdaient dans le coin, mais après tout, même s’ils le voyaient, il ne se compromettait pas en allant dans une de ses granges avec une charretée de paille. Il avait caché l’enveloppe dans la paille.
Quand le commissaire apprit cette information, il était 11 h 05. Le commissaire appela Plante :
– Le tueur n’est peut-être pas encore passé chercher son dû. Il faut trois gars invisibles, qui eux voient l’abri à moutons. Surveillance permanente jusqu’au passage du Kourat. Et interception. Avec armes et protection, l’homme est dangereux. Vous me tenez au courant dès qu’il y a du mouvement.
Après consultation de cartes et de Gastet, pour localiser l’abri, Plante avait appelé chez eux les agents Florian, Franck et Gibraltar, qui se reposaient après leur surveillance de nuit autour de La Masière. Tant pis, ils n’auraient dormi que trois ou quatre heures, mais on n’avait pas tant d’hommes que ça sous la main. En plus, ils connaissaient le coin, désormais.
– Vous vous habillez en chasseur ou en promeneur avec les fringues que vous avez sous la main. Armes et gilets dissimulés. Pensez au casse-croûte. Vous prenez une de vos voitures perso. Pas le temps de passer ici. Quand vous arrivez là-haut, vous m’appelez, je vous guide.
À 12 h 10, les trois hommes étaient à l’affût, trois points d’un triangle d’une centaine de mètres de côté autour de la cabane.
À 13 h 23, Florian aperçut et entendit les pas d’un enfant qui arrivait de la direction du village de Siorat. Il prit son talkie walkie et appela Gibraltar :
– Un gamin arrive de l’Est. Il est encore dans le bois mais va atteindre la prairie. Il semble se diriger vers la cabane.
– Un gamin ? Merde, qu’est-ce qu’il fout là ?
– Précision : le gamin a le type gitan.
– Nom de Dieu : il a envoyé un gosse chercher le magot ! On bouge pas. On le laisse entrer et s’il repart avec une enveloppe, on le suit.
– Il a un sac au dos. Il va sûrement mettre l’enveloppe dedans.
– OK, on le suit de toute façon s’il ressort.
Le gamin était maintenant à découvert et les trois hommes le voyaient. Il avançait tout droit vers l’abri à moutons. Tout en suivant des yeux la progression de l’enfant aux cheveux noirs, Gibraltar appela Plante sur son portable et le mit au courant de la situation. À 13 h 26, l’enfant pénétra sous l’auvent. Malgré leurs jumelles, les trois policiers le perdirent de vue en raison des cloisons de bois. Ils ne pouvaient s’avancer sur le pré, sinon l’enfant les verrait lorsqu’il sortirait. À 13 h 27, il ressortait en effet, sac sur l’épaule.
– On le suit, dit Gibraltar dans son micro à ses collègues. À 50 mètres. On prend l’attitude de chasseurs.
Le triangle se resserra et se déplaça, avec non plus la cabane comme centre, mais l’enfant qui repartait et semblait rejoindre le village de Siorat. Il traversa le village, mélange de vieilles fermes et de maisons neuves. Les hommes durent abandonner la figure du triangle, pour celle d’une droite discontinue. Le gosse continua, descendit vers le golf et le ruisseau de Planchetorte.
– Merde, il va au camp de Bouquet !
Gibraltar appela Plante.
– Vous le chopez avant le camp. Avant même qu’il arrive à la route de Chasteaux. Sinon c’est l’émeute.
– Ok. On le chope dès qu’on voit un endroit calme.
– Pas de conneries, hein les gars !
– Ça ira, chef.
Gibraltar dit à Franck, le plus svelte des trois, de presser le pas et de couper par les prés pour pouvoir remonter la route et venir à la rencontre de l’enfant. Il fallait faire vite. Il ne restait guère plus de cinq cents mètres avant la route Roland Meyjonade et le camp qui donnait là.
Gibraltar et Florian pressaient le pas quand le portable du premier vibra.
– Oui.
– Chautard à l’appareil.
– Commissaire ?
– Que deux d’entre vous remontent d’urgence à l’abri à moutons. Il y a des chances que le gosse ait été envoyé là non pas pour récupérer l’argent mais pour servir d’appât, et vous éloigner.
Il ne fallut pas plus de deux secondes à Gibraltar pour comprendre que le ciel lui tombait sur la tête.
– Nom de Dieu ! Oh Putain !…
– Laissez Dieu tranquille et dépêchez-vous. On vous rejoint.
Et c’est ainsi que Gibraltar, en éructant dans son talkie pour que Franck se débrouille seul avec le gosse, piqua le sprint de sa vie, de même que Florian, l’un avec des bottes vertes et un fusil, l’autre avec des chaussures de marche et un sac à dos.
– Où qué vaï ? rigolèrent deux paysannes sur leur passage.
– Ils ont une vipère dans les bottes ? se demanda une femme qui regagnait son travail à Brive après voir déjeuné.
Ils traversèrent le village, le bois, les bois, manquèrent se perdre dans le dédale des arbres et des ronces, mais finalement trouvèrent le pré. Ils ne s’étaient pas arrêtés. Ils voyaient l’abri à moutons, quand ils virent aussi l’homme. L’homme à une trentaine de mètres de l’abri, qui semblait en sortir. Il n’avait rien dans les mains, mais portait une parka dans laquelle on pouvait sans peine placer 12 500 euros. Et il avait le type rom.
– Les mains en l’air ! lança Gibraltar en posant son fusil. Police ! Ne bougez pas.
Peut-être est-ce parce que les deux types qu’il voyait se presser vers lui n’avaient pas l’air de policiers que l’homme, après quelques coups d’œil de droite et de gauche, s’élança dans la direction la plus éloignée des deux flics.
– Arrêtez-vous ! Dernière sommation !
L’homme courait. Les policiers couraient. Deux coups de feu claquèrent. L’homme tomba. Gibraltar et Florian ralentirent leur course. Ils avançaient les bras tendus enserrant le revolver.
– Ne bouge pas ! Police !
L’homme était allongé le ventre contre le sol, la tête rentrée dans la gorge. Un bras était visible, écarté du corps, mais l’autre était caché sous le thorax et l’abdomen. Les deux policiers, qui avançaient en « dix heures dix », étaient à une huitaine de mètres.
– Où êtes-vous touché ? Répondez !
L’homme ne répondit rien. Ils avaient visé les jambes. Ils cherchaient à voir une blessure, mais ne distinguaient rien. Ils se sentaient seuls sur cette lande, sous les nuages de novembre. Ils s’arrêtèrent.
– Écartez votre bras gauche ! Écartez-le !
L’homme ne bougeait toujours pas. Les deux flics se regardèrent, se rapprochèrent et chuchotèrent, sans perdre leur cible des yeux et du canon.
– À tous les coups, il tient un flingue dans sa main !
– J’espère qu’on l’a pas touché au ventre…
– T’inquiète. Il attend qu’on s’approche !
– Bon. Tu me couvres. Je fonce sur lui et je l’immobilise. Dès que c’est fait, tu arrives avec les menottes.
Ce n’est pas sans courage que Gibraltar se jeta sur sa proie. Mais alors qu’il allait l’atteindre, l’homme se retourna et fit feu avec un revolver qu’il avait tiré de sa ceinture. Gibraltar parvint à dévier son plongeon mais sentit son épaule s’arracher. Il cria et tomba. Franck avait couvert son copain et tiré. L’homme prit la balle en plein cœur. Il mourut avant que Chautard, Plante, Le Rouque et La Teigne les rejoignent.
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15 – Et si on n’y allait pas ?
– Je n’ai pas pu être gendarme, j’ai donc fini par être voleur.
– Mieux que ça : criminel.
– Vous y allez fort : je n’ai pas tué moi-même et j’ai éliminé quelqu’un d’âgé, qui n’avait plus envie de vivre.
– C’est subjectif.
– J’espère que le tribunal verra qu’objectivement je n’avais pas tort.
Le commissaire réfléchit :
– En fait, vous avez tué pour être libre ?
– Absolument. Ce n’était peut-être pas la bonne méthode, puisque je risque de perdre ma liberté. Mais tel était mon but.
Le commissaire se dit alors qu’il devait ajouter un septième mot à sa liste de mobiles possibles pour un crime. À l’argent, l’amour, la douleur, l’orgueil, la folie, la conscience, il convenait d’adjoindre la liberté. Le comte avait décidé de supprimer son épouse pour qu’elle ne gâche pas les dernières années de sa vie. Il avait craqué, il ne la supportait plus, il voulait être libre. Il ne voulait plus composer. Il avait une maîtresse – « qui, elle, est plus qu’un dérivatif, vous comprenez ? » – et il voulait vivre cet amour sans entraves. « J’ai découvert l’amour à 70 ans, vous vous rendez compte ? ».
Le commissaire se rendait compte qu’il avait commis beaucoup d’erreurs au cours de cette enquête. Il n’avait pas perçu que la désinvolture du comte à Paris était une posture, que la joie et la légèreté qu’il prônait de belle manière étaient plus une aspiration qu’une réalité. Il avait trop tardé à creuser l’emploi du temps de Louise et de la comtesse afin de voir ce qui était journalier et ce qui ne l’était pas. Il n’avait pas compris assez tôt que le commanditaire et le criminel pouvaient être deux personnes différentes. Et il avait omis une possibilité de mobile pour un criminel. Ça faisait beaucoup.
– Vous plaisantez ! rétorqua Florent quand Chautard entama son autocritique. Vous avez résolu une enquête compliquée, sans indices et avec trois meurtriers, en moins d’une semaine ! Excusez du peu !
– Rrrggghhh… Les magistrats, vous savez voir les choses sous un angle particulier.
– C’est vous, le flic, qui avez su voir toutes les facettes d’un meurtre, et d’une famille, qui en possédaient beaucoup !
Tout était regard, point de vue. Ainsi, son intuition à la fin, quand il avait compris juste à temps que le garçon n’avait pas été envoyé à l’abri des moutons pour prendre l’argent mais pour éloigner les policiers, pouvait être interprétée à la fois comme un succès et comme un échec : succès parce que cette intuition, ou cette intelligence, avait permis l’arrestation du meurtrier ; échec parce que l’homme était mort et que Florian avait pris une balle dans l’épaule, aux conséquences minimes en raison du gilet pare-balles mais dont l’impact aurait été dramatique si le projectile avait atteint le visage.
Le gamin harponné par Franck n’avait rien dans son sac, du moins rien d’autre qu’un téléphone, une pomme et un couteau à cran d’arrêt. Les cheveux trouvés sous le lit de la comtesse étaient bien ceux de l’homme abattu par Florian en état de légitime défense. Cet homme, Kurat Bubaï, était un rom errant de camp en camp, auteur de nombreux méfaits dont l’incendie de la grange de Noailles deux ans plus tôt, qui l’avait amené à se réfugier dans la cabane de Jean Gastet. Le comte avait choisi le régisseur pour exécuter son forfait car il savait que celui-ci n’aimait pas la comtesse et qu’il aurait fait n’importe quoi pour obtenir le pré des Berlinas d’une part, de l’argent frais d’autre part ; joueur et buveur, Gastet avait contracté de nombreuses dettes et ses créanciers perdaient patience, ce qui se savait dans le patelin. Tout s’expliquait.
– Ce crime est bizarre, dit Chautard : une femme assassinée par un mari qui ne l’a pas tuée, un exécuteur qui n’a pas exécuté, un meurtrier qui a été tué. Que va faire le tribunal ? Comment condamner un commanditaire ? Un intermédiaire ?
– C’est là qu’on verra si les magistrats sont aussi forts que les policiers, répliqua Florent. Je n’en suis pas persuadé.
Le juge regarda sa montre.
– Bon, il faut y aller.
– Et si on n’y allait pas ? suggéra Chautard.
– Vous êtes sérieux ? Que vont dire le maire et le sous-préfet ?
– Rigal nous maudira et Poisse sourira. Deux bonnes raisons de ne pas y aller.
La raison principale était qu’il s’agissait d’une conférence de presse. Le commissaire avait du mal à pardonner les titres des journaux, qui semblaient se repaître des crimes et espérer les suivants.
– On va où alors ? reprit le juge
– Au Shamrock, répondit le commissaire. Vous avez manqué une bière formidable samedi dernier. Je pense que le procureur s’en souvient encore.
– Je pense qu’il va surtout se souvenir que je ne vais pas à la conférence de presse, mais au pub.
– Si vous lui dites que vous avez bu à sa santé une pression aux fruits rouges, il passera l’éponge.
– Eh bien, essayons !
Les deux hommes quittèrent le bureau du commissaire à 17 heures. Il y eut des regards admiratifs et des applaudissements au passage du patron. Parce qu’ils n’étaient pas pour lui mais pour un homme qu’il vénérait et qui avait la bonté de le considérer comme un ami, le juge en fut ému aux larmes.
En remontant le boulevard tandis que la nuit approchait, le commissaire se dit qu’il continuerait à faire ce qui était en son pouvoir pour que Brive demeure une ville où l’on puisse vivre sans craindre de se faire assassiner. Les êtres humains plus souvent décevants qu’enthousiasmants ; mais ça valait le coup de les protéger.
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Table des matières
Chapitre 1 – Madame
Chapitre 2 – Désordre en mairie et au commissariat
Chapitre 3 – Interrogatoire au château
Chapitre 4 – Le mal de train
Chapitre 5 – Monsieur
Chapitre 6 – Samedi en deuil
Chapitre 7 – L’épicière bio
Chapitre 8 – Le proc au Shamrock
Chapitre 9 – Les mobiles d’un crime
Chapitre 10 – Le tour du lac
Chapitre 11 – Dru et les mots de la comtesse
Chapitre 12 – Repas de famille
Chapitre 13 – L’arrosage des plantes
Chapitre 14 – Deuxième et troisième hommes
Chapitre 15 – Et si on n’y allait pas ?