Les enfants de feu la comtesse : chapitres 12 et 13

Avatar de Pierre-Yves RoubertPublié par

(environ 40 minutes de lecture)

12 – Repas de famille

– Mes enfants, petits-enfants, et vous sœurs, neveux et cousins de ma tendre épouse, je ne vois pas comment nous pourrions dîner autour de cette table en parlant d’autre chose que de la raison qui nous rassemble. Nous pourrions nous taire, mais quel intérêt ? On ne souffre pas moins en silence, surtout face aux autres. Et ce n’est pas en gardant pour nous nos angoisses que nous respecterons la défunte. Aussi, je propose que chacun dise ce qu’il souhaite sur… ce drame que nous vivons. Que chacun dise la manière dont il voit les choses, les conséquences, les causes peut-être, ou pourquoi pas évoque un souvenir de notre chère… disparue.

Il était 20 heures à La Masière et le comte, autrement dit Jean Pradeleau, veuf depuis trois jours, présidait le dîner du dimanche soir. À sa droite, était assise Hortense, sœur cadette de la défunte, venue de Lyon dans la journée et qui resterait dormir ; à sa gauche Hélène, sa belle-fille, femme de Jean-Michel. Sa fille aînée, Isabelle, était en face de lui, son mari Philippe Palsimpe à sa gauche, son frère Jean-Michel à sa droite. Autour de ces six au centre, avaient pris place : François l’assureur élu local, dont la femme et les deux aînés n’étaient pas restés, Patrick le chirurgien, dont l’humeur s’était un peu améliorée depuis la matinée, Marion, la cadette rebelle, qui paraissait au supplice, et son fils aîné Nicolas, 12 ans, qui, lui, semblait ravi de se trouver à pareille fête. Car plusieurs de ses cousins étaient là : Coline et Adeline, les deux dernières d’Isabelle et Philippe, Gaëlle, 16 ans, fille d’Hélène et Jean-Michel, Gaétan, 15 ans fils de Patrick, qui lui avait donné des rollers et un vélo Bmx « trop top », et surtout Mathieu, 14 ans, fils de François, son cousin vénéré, qui lui envoyait des trucs « génial » de musique et qui l’émerveillait chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il y avait encore Maxime Ponthieu, le cousin de Terrasson, qui avait déjà beaucoup aidé et dont la présence rassurait tout le monde, Gyslain Pradeleau et sa femme Brigitte, fils et belle-fille d’un frère de Jean Pradeleau, et Francine Cortet, fille de l’autre frère de Jean Pradeleau, grande amie d’Isabelle.

Ils étaient donc dix-neuf autour de la table. Pour les servir, Louise était aidée d’Odette Gastet, la femme du régisseur. Isabelle et sa belle-sœur Hélène, ainsi que la femme de François qui n’était pas restée, avaient pris part à la préparation de la table et du repas, car Louise n’était pas en état d’effectuer seule un tel travail.

Deux lustres en cristal éclairaient cette salle à manger, qui devait bien mesurer soixante mètres carrés. Une colossale armoire occupait une moitié du mur du fond, côté salon, tandis qu’un buffet de la même taille, mais horizontal, s’imposait côté bureau. Un vaisselier plus petit, un chariot à roulettes, complétaient le mobilier, avec la table elle-même, large et longue, recouverte d’un molleton et d’une nappe, ainsi que d’un service où dominaient le Gien et l’argent. Deux bûches de chêne brûlaient dans la cheminée. 

Dehors, des policiers se relayaient pour une surveillance discrète, selon le même dispositif que la veille. Le vent soufflait et dominait la pluie. Les feuilles du tilleul de la terrasse, sur laquelle donnait la salle à manger, venaient fouetter les vitres, avant d’être emportées par une autre rafale, plus loin dans le noir du parc. À l’ouest, près du salon, avant le pré qui montait vers la serre et le potager, les cèdres craquaient et grinçaient. Ce sont les âmes qui se fendaient à leurs plaintes, pas les troncs séculaires aguerris par bien des tempêtes et des nuits déchaînées.

– Qui veut se lancer ? Allez, nous sommes tous tristes, choqués, mais réconfortons-nous en parlant et en nous écoutant. Fixons une règle, si vous voulez bien : on ne s’interrompt pas, on laisse finir celui qui parle et on réagit si on le souhaite dans le cadre de sa propre intervention.

Le comte se sentait plutôt bien. La situation l’amusait. Il ne pouvait quand même pas se montrer trop joyeux, et il était bien décidé à prendre la situation en mains. Il fallait jouer la comédie, c’est-à-dire, en l’occurrence, paraître affecté par une tragédie. Il pensait d’ailleurs qu’il y avait peu de chagrin autour de la table. Qui aimait encore la comtesse ? À qui allait-elle manquer ? Peut-être à Hortense, sa sœur. À Isabelle, sa fille aînée ? Possible. À Louise, oui, parce qu’elle perdait une patronne et donc un équilibre.

– Bon-Papa, je veux bien commencer.

C’était Mathieu, 14 ans, fils de François, qui avait osé prendre la parole.

– Bravo Mathieu, nous t’écoutons.

Quelques regards se tournèrent vers lui, d’autres plongèrent dans l’assiette ; certains convives ressentaient de la curiosité, d’autres de l’angoisse.

– Eh bien, c’est par rapport à la manière, on va dire. Je trouve qu’on ne tue pas une vieille dame en lui tordant le cou. C’est dans James Bond qu’on voit ça.

La remarque aurait pu prêter à sourire, n’eut été les circonstances. Le comte fit un effort pour contrôler ses zygomatiques.

– La police scientifique est pourtant formelle, souligna Patrick qui reprenait ce que lui avait dit le commissaire le matin-même. Rupture du rachis cervical.

– En tout cas, nous entendons ta remarque, Mathieu. Tu en déduis quelque chose de particulier ?

– Euh, non. Simplement, c’est bizarre.

– Je vais aller dans le sens de ce que dit Mathieu, poursuivit sa tante Hélène, femme de Jean-Michel. Comment un meurtre peut-il être si propre ? Là, pas une trace, pas de sang, pas une empreinte… Même pas de désordre. Comme si on avait voulu faire croire que Bonne-Maman était morte de sa belle mort.

– Voulez-vous dire, Hélène, demanda le comte en lui touchant le bras, que le meurtrier aurait aimé qu’on ne se rende pas compte du crime ? Que l’on croie qu’il s’agissait d’une mort naturelle et qu’il n’y ait pas d’examen de la police ?

– Oui. C’est ce que je pense. C’est bien cela.

L’intérêt des plus sceptiques des convives – Patrick, Marion, les cousins adultes de Dordogne : Gyslain, Brigitte et Francine – avait été renforcé par ces deux premières interventions. L’angoisse des plus inquiets – Isabelle, Philippe son mari, Hortense la sœur de la défunte – n’avait pas diminué, au contraire.

– Moi, dit Coline, 18 ans, fille d’Isabelle et Philippe, je retiendrai cette dignité de Bonne-Maman dans la mort. Je ne l’ai pas vue, mais Papa et Maman m’ont dit ce qu’ils ont vu sur les photos de la police. C’est comme si elle était morte sans vouloir déranger. Même dans une mort tragique comme ça, elle… elle…

Les mots que voulait prononcer Coline restèrent coincés dans sa gorge. Elle mit les mains sur son visage et comprima son sanglot. Isabelle, sa mère, se leva aussitôt et vint entourer sa fille, l’incitant à se lever et à quitter la salle.

– Non, non… dit-elle dans une plainte. Excusez-moi.

– Tu es toute pardonnée, Coline, reprit le comte. Ce que tu dis aurait fait très plaisir à ta grand-mère.

Cette jeune fille avait en tout cas réussi à créer de l’émotion dans une assemblée qui en manquait, eu égard aux raisons qui avaient conduit à sa formation.

– Eh bien moi, dit Marion, fille rebelle de la défunte, je vais vous dire ce qui me chiffonne. Ça m’emmerde qu’on se fasse mettre à poil par les flics. On se fait tous interroger les uns après les autres, ils viennent sur notre lieu de travail et dans nos familles, comme si on avait des comptes à rendre. Mais on les emmerde ! Je lui pisse au cul, moi, au commissaire Chautard !

– Bravo, dit Patrick, qui n’avait toujours pas digéré son humiliation de la matinée.

– Marion, ponctua le comte, nous constatons que tu n’as pas perdu ta fougue…

– Encore heureux !

– Ta réaction aurait été encore mieux si elle avait été traduite avec moins de vulgarité, mais elle est compréhensible. Et je suis sûr que plusieurs d’entre nous la partagent.

– Oui, dit Hortense, à qui son statut de sœur de la défunte et de femme la plus âgée de l’assemblée conférait une autorité acceptée par tous, nous nous sentons fouillés et donc menacés dans notre intégrité. Mais nous devons comprendre la police, et plutôt travailler avec elle que contre elle. Après tout, si nous n’avons rien à nous reprocher, de quoi avons-nous peur ?

– Ils ont le don de te faire culpabiliser même quand tu n’as rien fait ! marmonna Marion comme pour elle- même, mais à destination de tous.

– Écoutez, il faut bien qu’il y ait un assassin.

À cette phrase de la vénérable Hortense, la mastication s’arrêta. La feuille de chêne et la quiche lorraine (plat traditionnel de la famille en raison des origines des Lamotte), qui constituaient l’entrée, restèrent dans les bouches. On regarda tante Hortense avec angoisse et incrédulité. Le comte, qui ne pouvait la regarder puisqu’il était juste à côté d’elle, se reprit le premier.

– Voulez-vous dire, chère belle-sœur, qu’il faut bien qu’il y ait un assassin… parmi nous ?

– Non, répondit la vieille dame qui restait droit dans ses bottes. Je veux dire qu’il est normal que la police se pose la question.

– Les faits et les circonstances plaident pour cette option, il est vrai, reconnut François qui n’avait pas encore parlé, ce qui était surprenant vu son goût pour les discours et les petites phrases.

– Oui, pas de vol, pas de violence, en pleine journée, donc quelqu’un qui devait connaître les habitudes de Marie-Claire, pas d’effraction. Forcément, les proches sont soupçonnés.

– Dans les proches, il n’y a pas que la famille, dit Patrick, qui ne constata qu’après avoir parlé que Louise et Odette n’étaient pas dans la salle.

À ces mots, la moitié de l’assistance pensa certes aux deux femmes qui servaient, mais aussi à Gastet le régisseur.

– Allons, mes enfants, reprit le comte, ne jetons pas des anathèmes et des accusations trop vite.

– C’était le risque, Papa, dit Isabelle au bord de l’implosion, à partir du moment où vous libérez la parole…

– Eh bien, à toi, ma chérie. Veux-tu nous dire ce que tu as sur le cœur ? Tu as été présente dès le début et tu es sûrement celle qui a eu la plus lourde charge ces jours-ci. Sois-en infiniment remerciée.

– Je n’ai rien à déclarer.
– Allons, ma grande, je suis sûr que si.
– Papa, n’insistez pas s’il vous plait.
– Je me permets d’insister. En te rappelant que tu peux tout à fait évoquer un souvenir de Maman.
Le comte avait employé ce mot de Maman, qu’il n’utilisait jamais, pour toucher le cœur de sa fille. Et cela marcha, puisqu’elle finit par dire :

– Bon. Je m’incline. Je dirai donc que je suis triste. Le crime c’est une chose, moi je vois surtout que ma mère est morte. Elle m’avait donné la vie, éduquée, du mieux qu’elle a pu. Et je crois que c’était une femme respectable. J’étais sa fille, je suis mère, quelque chose s’est brisé. Je… Elle… Elle va me manquer.

Isabelle n’avait pas dit qu’elle aimait sa mère, parce que ce verbe était un gros mot dans la famille, et parce qu’il était peut-être un peu fort pour exprimer ce qu’elle ressentait. Il y eut néanmoins un silence après cette douloureuse sentence, parce que les convives ne partageaient guère les sentiments, même atténués, d’Isabelle pour la défunte, ce dont la fille aînée n’était pas dupe.

Philippe, son mari, vint à son secours :

– Oui, attention à ne pas oublier le facteur humain. Nous ne sommes pas dans une série télé. Un tel événement, si brutal, si invraisemblable, nous déstabilise tous. Nous avons chacun nos personnalités, et nous réagissons en fonction. Mais nous sommes touchés, affectés par ce qui vient de se passer.

C’était plat et sans intérêt, bien dans le style de l’ingénieur. Le comte releva le propos avec habileté :

– Vous avez raison, Philippe, il est probable que nous soyons tous un peu perturbés, donc pas toujours clairs et cohérents dans nos actes et nos propos. 

Isabelle avait sonné. Louise et Odette vinrent retirer l’entrée en apportant le plat principal : deux rôtis de veau braisés avec des pommes de terre et des carottes coupées en dés. Le fumet était exquis, et chacun se surprit à constater qu’il était en appétit. On attendit que les servantes aient regagné l’office, après avoir fermé la double-porte qui donnait sur le vestibule, avant de reprendre la conversation.

Nicolas, 12 ans, leva le doigt. On trouva mignon ce geste, même Marion sa mère, un peu surprise de la politesse de son fils. Le comte donna son assentiment d’un signe de tête :

– Pourquoi Bonne-Maman n’a-t-elle pas eu une autopsie ? C’est ce qu’on fait quand il y a un meurtre. Peut-être que ça aurait montré des choses qu’on n’a pas vues…

– Je veux bien te répondre, mon neveu, dit Jean-Michel en levant le doigt. Il y a eu un examen médical assez poussé, avec des palpations, des prélèvements, des radios. Mais la cause de la mort est apparue assez vite et il n’a pas semblé utile d’aller plus loin, c’est-à-dire, soyons clairs, d’ouvrir le corps. Je peux dire que nous en avons, ta tante Isabelle et moi, discuté avec le major Rebil, le chef du service technique de la police à Brive, et même avec le commissaire Ramond, de Limoges, qui supervise la police scientifique de la région. S’ils l’avaient estimé nécessaire, les policiers ne nous auraient pas demandé notre avis. Là, ils n’étaient pas convaincus de l’utilité et sont venus discuter avec nous. Comme nous n’étions pas chauds, ils se sont rangés à notre avis. Ça répond à ta question ?

– Oui. Merci.

– Eh bien tant que j’y suis, je continue, poursuivit Jean-Michel. Je suis magistrat, vous le savez. J’ai une certaine habitude des criminels. Alors je me pose des questions sur celui-là : qui est-il ? À quoi est-ce qu’il ressemble ? Pourquoi a-t-il fait cela ? Là, je n’arrive pas à faire coïncider les réponses. Je ne vois pas le lien entre le meurtre et le meurtrier.

– Tu peux préciser ? demanda Marion.

– Par exemple, quand tu as un coup de revolver en pleine rue, tu peux penser qu’il s’agit d’un règlement de comptes entre maffieux. Quand tu as des coups ayant entraîné la mort dans une maison, tu peux penser qu’il s’agit d’une affaire conjugale. Un coup de fusil ou de couteau dans un commerce sera plutôt un délinquant ou un drogué. Ici, on a un meurtre très propre, professionnel presque, et aucune raison de recourir à un tel acte, donc à un tel acteur.

– Une raison, il y en a forcément une… dit Marion, agacée.

– Oui, il y en a une. Si quelqu’un a une idée…

Francine Cortet, nièce de Jean Pradeleau, assise à un bout de table (la table était si large que deux personnes étaient installées à chaque bout), bougea sur sa chaise. Le comte s’en aperçut et l’invita à parler d’un geste de la main.

– Je n’ai aucune idée, mais je me demande s’il ne faut pas chercher du côté du voisinage. Une question de vengeance, de terre, de terrain. Votre mère, chers cousins, devait être jalousée. Peut-être y a-t-il eu des cessions ou des remembrements qui ont laissé des aigreurs ? On n’imagine pas comme un paysan peut être rancunier. C’est pareil, chez nous, en Dordogne. Je ne connais pas les affaires et les propriétés de tante Marie-Claire, mais si j’étais l’enquêteur, je me pencherais sur la question.

– Ta remarque est intéressante, Francine, dit le comte, qui vouvoyait ses enfants mais tutoyait sa nièce.

Aussi intéressante fût la remarque, personne d’autre ne la releva. L’atmosphère était pourtant moins lourde qu’au début du repas. Le mystère, et la volonté de le résoudre, avaient pris le dessus sur le choc et l’accablement. Le décor anglais de ce dîner – salle à manger de manoir, domestiques, feu de cheminée, pluie et rafales dans le parc – ajoutait au côté scénique de la conversation initiée par le maître de maison.

En bon politique, François sut briser le silence :

– Je voudrais vous faire part de l’émoi que cause notre malheur dans la population de Brive. Les gens sont sincèrement impressionnés. Compatissants. Vous verriez comment je suis reçu à la mairie depuis trois jours !…

Ah, il ne peut pas s’empêcher de glisser ça, pensa Jean-Michel. Lui, lui, lui ! Il fait le coq, pensa de son côté Isabelle.

– A-t-on une idée, à Brive-la-Gaillarde ? demanda le comte qui trouvait son fils un peu court.

– Oh, vous savez comme sont les peuples soumis au drame…

Ça y est, il nous la joue de Gaule. Seigneur…

– … Chacun réagit en fonction de sa situation personnelle, interprète ou sur-interprète l’événement, les émotions grandissent en se conjuguant, et tout ça donne un état collectif.

– Et alors ? C’est quoi cet état ? On dit que c’est bien fait pour la vieille bourge ?

Marion avait une façon de s’exprimer assez différente de celle des autres convives, mais son interrogation traduisait un agacement partagé autour de la table.

– Notre mère était plutôt vue comme une aristo que comme une bourge. N’oublie pas qu’on l’appelait la comtesse… Quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’il y ait d’animosité, non. Au contraire, je répète : j’ai plutôt senti de l’empathie, de la sympathie même. On compatit.

Ainsi ce con pas petit aura réussi à nous sortir son laïus sans livrer une miette du fond de sa pensée ! bouillonna Jean-Michel. Un vrai politicard…

C’est Maxime, le cousin de Terrasson, si efficace ces derniers jours, qui prit la suite et revint à davantage de sincérité.

– Je n’avais jamais été confronté à un meurtre, qui ne soit pas une création de roman policier ou une information au journal de 20 heures. Là, je suis un peu moins impliqué que vous, car pas descendant direct, mais j’avoue que c’est tout autre chose. Outre le côté affectif, il y a comme une faille qui apparaît, une protection qui est rompue. On se sent soudain vulnérable. On réalise que ce qui paraissait impensable peut en fait très bien arriver. N’importe quand, n’importe comment. Certes, dès qu’on a un peu de bouteille, on a vu tomber des proches pour un accident, un cancer, un arrêt cardiaque… Mais là, plus que la mort, il y a la violence, l’agression, le crime. On s’en croyait préservé, dans notre région, dans notre famille, à notre époque. Eh bien non, ça peut surgir. Ça a surgi.

Les mots de Maxime touchaient juste et il réussit à partager son impression à toute la table. En effet, chacun se sentait fragilisé, atteint, blessé.

C’est peut-être pour cela que Patrick, le médecin de la famille, se lança à son tour :

– Je ne vais pas revenir sur le côté médical, qui est incontestable : rupture du rachis cervical, provoquée par une rotation soudaine et contrainte de la tête par rapport au tronc. Mais sur les causes. La police, et notamment cet inénarrable commissaire Chautard, n’envisage pas autre chose que la préméditation. Et il nous a fourré cette idée dans la tête. Or, nous ne pouvons pas exclure un acte non calculé, qui aurait été commis sous l’effet de la panique.

– Concrètement, tu vois ça comment ? demanda Marion.

– Je vois bien un voleur, qui entre dans la maison. Le type monte au premier, dans la chambre de la maîtresse de maison, parce qu’il se dit que c’est sans doute là que sont l’argent et les bijoux. Or, il tombe sur notre mère, lui met la main sur la bouche pour l’empêcher de crier et la calme définitivement en lui rompant le cou.

– Pourquoi est-ce qu’il serait entré dans la chambre si Maman y était, dit Jean-Michel sans poser de question. C’est peu crédible.

– Elle était peut-être devant la glace du cabinet de toilette, derrière le paravent. Il ne l’avait pas vue. Ou alors elle sort de sa chambre alors qu’il est dans le hall du premier, il se précipite, la met hors d’état de nuire, et va l’allonger sur son lit.

– Et pourquoi est-ce qu’il part sans avoir rien pris ? interrogea Philippe, son beau-frère.

– Parce qu’il panique ! Il prend peur. Il n’est pas venu tuer, mais voler. Et voilà que dans sa peur, il a commis un meurtre. Alors il s’enfuit sans demander son reste.

C’était plausible. Et, d’une certaine manière, rassurant. Car cela excluait toute affaire interne à la famille. Cela dédouanait ses membres. Louise et Odette arrivèrent à propos pour débarrasser assiettes et couverts avant d’apporter fromage et dessert. François remit une bûche dans la cheminée, car le feu avait décliné. Le vent hurlait pour entrer dans le conduit et sous les portes. Il était 20 h 45.

– Qui ne s’est pas encore exprimé ? reprit le comte. Les jeunes. Gaétan, tiens. À toi, après ton père.

– Je sais pas, moi…

– Tu n’es pas forcé, mon garçon, mais tu as comme nous tous le droit de t’exprimer.

Gaétan pensait à son moment de recueillement devant le cercueil de sa grand-mère, le matin quand ils étaient arrivés de Toulouse, et à l’attitude bizarre de son père. Oui, c’est peut-être ça qui le marquait le plus, ça que lui révélait la mort : la fragilité des adultes. Pouvait-on compter sur eux ? Merde alors, ils étaient pénibles souvent et ils faisaient suer un maximum, mais ils étaient nécessaires. Ceci dit, ses potes de lycée attendaient des news du meurtre auquel il était associé. Il lui fallait des trucs un peu croustillants à raconter.

– Je sais pas…
Là, il n’avait rien à dire. Pas comme ça.
– Comme tu voudras, mon garçon, enchaîna le comte. Chacun assume sa peine comme il peut. Ton silence est respectable.

Le petit-fils eut une bouffée d’affection pour son grand-père. C’était un homme, quand même, le vieux, lui on pouvait compter dessus.

– Tant que nous sommes dans les G, est-ce que Gaëlle veut dire quelque chose ?

Fille du juge Jean-Michel et d’Hélène, Gaëlle, 16 ans, était assise dos aux portes-fenêtres, entre ses cousines Coline et Adeline. Elle se sentit rougir et rougit davantage. Elle savait que son tour viendrait et elle cherchait depuis le début du repas ce qu’elle allait pouvoir dire. Sans succès. Le refus de Gaétan la sauva. Elle pouvait refuser à son tour.

– Non, merci Bon-Papa.

– Comme tu voudras, mon enfant. Adeline, souhaites-tu nous faire part de tes impressions ?

Adeline, dernière des cinq enfants d’Isabelle et Philippe Palsimpe, avait encore, à 12 ans, une spontanéité que ses cousins adolescents avaient perdue. Elle ne se fit pas prier pour dire ce qu’elle avait sur le cœur.

– Je me demande qui a pu faire ça à Mamie. C’était une vieille dame, quand même. Est-ce qu’elle est pas morte toute seule ? Papa et Maman m’ont expliqué, mais j’arrive pas à y croire. Pourquoi elle serait pas tombée ? Peut-être qu’on croit qu’il y a un mystère et qu’il y a rien du tout. J’ai lu un livre, dans les Magnard jeunesse, c’est l’histoire d’une dame qui fait croire que son mari a été tué. Et c’est pas vrai.

Philippe, qui était à côté de sa fille, mit sa main sur son bras et répondit :

– Il n’y a, hélas, guère de doute possible. Mais c’est tout à ton honneur de ne pas accepter la mort, quand elle arrive de cette manière.

– Le volontarisme est une grande qualité, renchérit François, qui devait penser à sa carrière politique.

– De toute façon, le résultat est le même, soupira Marion, avec un ton qui signifiait que la cause du décès lui importait moins que les conséquences, à savoir cette soirée à la con dans sa famille de bourges.

Les beaux yeux d’Adeline étaient grand ouverts et elle aurait volontiers poursuivi sur sa lancée. Mais personne ne s’adressa à elle et elle conclut par ces mots :

– Ça fait un drôle d’effet.

Deux personnes n’avaient pas encore parlé : Brigitte et Gyslain, nièce et neveu du comte, qui les introduisit dans le débat de la manière suivante :

– Brigitte, tu es à la fois proche de nous et extérieure à nous, tu es issue d’une grande famille, un peu différente de la nôtre. Quel regard jettes-tu sur ce qui nous arrive ?

Dotée d’une éducation et d’une expérience, Brigitte répondit avec un savant dosage de politesse et de sincérité :

– Un regard attristé, oncle Jean. C’est peut-être ça qui domine. Tristesse pour le mal qui a été fait, la souffrance qu’il cause – et je pense à vous qui étiez ce qu’elle avait de plus cher –, tristesse aussi parce qu’il me semble que celui qui a pu commettre une telle horreur a abîmé quelque chose. Il a abîmé la famille, parce que le meurtre est incompatible avec l’harmonie familiale. Il a aussi abîmé un village, parce que le meurtre est incompatible avec la vie dans nos régions, encore préservées de nombreuses déviances et violences.
– Et tu crois qu’il a volontairement abîmé ces images, familiales ou campagnardes ? Que c’était son mobile ? 

– Je n’en sais rien. Peut-être n’est-ce qu’une conséquence de son acte. Peut-être aussi qu’il voulait salir.
Ces propos entraînèrent la perplexité. Parce qu’ils étaient sensés. Ils ramenaient à un tueur froid, réfléchi, qui verrait dans sa victime plus un symbole qu’un ennemi personnel. Tous les convives avaient entendu parler des meurtres à Brive et Aubazine l’année précédente. Se trouvait-on dans un cas similaire ? Bonne-Maman n’était-elle que la première d’une série qui visait… qui visait qui d’ailleurs : des châtelains ? des aristocrates ? des bourgeois ? Était-ce ces catégories que visait l’assassin ? 

Gyslain rompit le silence et prit la suite de son épouse sans qu’on ait besoin de le lui demander.
– Dans le prolongement de ce qu’a dit Brigitte, je dirai que ce drame nous renvoie à notre statut, ou plutôt à notre image. Comment une famille comme la nôtre – qu’on pourrait qualifier pour faire simple de propriétaire, terrienne, conservatrice et cultivée – est-elle perçue par les gens qui vivent autour d’elle ? Est-ce que nous suscitons la moquerie ? La haine ? L’indifférence ?

– La pitié plutôt, dit Marion. Nous avons tous les stigmates de la fin de race.

– Épargne-nous tes complexes si tu veux bien, rétorqua François. Et ne nous insulte pas.

– Mais je me mets pas au-dessus du lot !
– Ce n’est pas une raison pour nous rabaisser.
Le comte crut bon d’intervenir :
– Allons, mes enfants, gardons notre sang-froid. Gyslain, tu voulais ajouter quelque chose ?
Avant qu’il ait pu répondre, la tante Hortense précisa la question de son beau-frère :
– Vous pensez que nous suscitons la haine ?
– Ça ne me paraît pas fondé, reprit Gyslain. D’autant que nous n’avons pas, je crois, un mode de vie ostentatoire. Mais le climat est tel dans notre pays, où règnent la jalousie, la haine de la tradition, la violence plus ou moins contenue, que je me dis que oui, il n’est pas impossible, malheureusement, que nous déclenchions des passions hostiles et des actes insensés. Simplement parce que nous sommes ce que nous sommes.

– Mais nous ne sommes plus ce que nous étions ! s’indigna Patrick à la place de Marion qui n’en pensait pas moins.

Le dessert s’achevait : un malakof. Une spécialité que Marie-Claire Pradeleau exécutait elle-même du temps de sa splendeur, mais dont elle avait confié les secrets à sa bonne quand elle s’était lassée de jouer à la mère puis à la grand-mère. Isabelle avait demandé à Louise de préparer ce dessert en ce soir de rassemblement. « Ça ferait plaisir à Maman », dit-elle sans trop savoir ce qu’elle entendait par là.

À cette heure, Isabelle voyait arriver avec soulagement la fin du dîner et les risques de dérapage et de déballage qu’avait pris son père en organisant le tour de table. Mais elle déchanta. Le comte n’avait pas fini de la supplicier puisque, alors que Louise et Odette entraient pour proposer café ou infusion, qu’on servirait au salon, le patriarche interpella les domestiques en ces termes :

– Pardonnez-moi, Mesdames. Laissez un peu les assiettes deux minutes, s’il vous plaît.

Les deux dames en tablier se figèrent. Louise demeura tête baissée. Le rapport hiérarchique dont elle avait conscience lui interdisait de regarder son maître dans les yeux. Odette, extérieure à la maison et venue en aide pour une soirée seulement, était moins apeurée ; elle releva la tête.

– Chacun d’entre nous vient de dire ce qu’il souhaitait sur le drame que nous vivons, poursuivit le comte. Vous aussi avez droit à la parole. Voulez-vous dire quelque chose ? Sur ce que vous ressentez. Sur ce qui vous a choqué. Sur la défunte.

Isabelle vieillit de dix ans, ce qui faisait vingt depuis le début du repas. Louise sentit qu’elle se mettait à trembler et dissimula ses mains comme elle le put. Elle ne pouvait pas cependant cacher tout à fait son corps et son visage. Oh, l’atroce moment ! Oh quelle cruauté, Monsieur ! Voilà qu’elle était debout entre la table et le vaisselier, et que toute une tablée la regardait. Et attendait sa réponse ! Mais pourquoi est-ce que Madame qui était morte ? Odette aussi semblait contrariée, mais plus butée qu’ennuyée.

– Louise. Vous connaissiez notre disparue aussi bien que chacun d’entre nous. Peut-être même mieux. Que pouvez-vous nous dire ?

Louise eut un mouvement de pied, une inclination de la tête, mais elle se retint. Elle ne pouvait pas s’enfuir alors que son maître lui demandait quelque chose. Mais parler n’était pas plus envisageable. Devant tout le monde ! Et pour donner un avis personnel ! Mon Dieu, le monde était devenu fou depuis jeudi…

– Enfin Papa, vous voyez bien que vous torturez cette bonne Louise ! s’insurgea Isabelle, qui était à deux doigts de l’explosion et des larmes.

– Pourquoi la mêler à nos problèmes ? renchérit Patrick.

– Mes enfants, je sais que c’est difficile. Mais nous pouvons avoir besoin d’exprimer ce que nous avons sur le cœur. Et Louise a sans doute beaucoup souffert ces derniers jours. N’est-ce pas, Louise ?

Oh oui, elle avait souffert. Mais ce n’était rien à côté de ce qu’elle endurait à présent ! Elle était prisonnière et on l’humiliait. Tous ces gens, tous ces visages… Même des enfants se moquaient d’elle. On la ridiculisait. Elle se tortilla quelque peu, comme si elle tentait de desserrer des liens. Elle gardait la tête baissée, le regard dirigé vers le dessous de la table où elle aurait aimé se cacher.

– Louise, ne vous croyez pas obligée, coupa Marion, qui était à deux doigts de se lever de table et de se précipiter sur la terrasse pour fumer une cigarette.

– Oui, compléta François en bon politique. Vous avez été aux premières loges ces derniers jours et vous avez déjà été rudement sollicitée par la police. Nous savons tous que vous estimiez et respectiez votre patronne. Et c’était réciproque, croyez-moi.

Louise ne bougeait pas. Elle avait entendu, mais elle ne pouvait se détendre. Rien ne prouvait que son supplice fût terminé.

– Je m’incline, trancha le comte. Mais sachez, Louise, que vous pourrez toujours vous adresser à moi si vous souhaitez me dire quelque chose. Je vous écouterai et ferai de mon mieux pour vous aider. Madame Gastet, souhaitez-vous dire quelques mots ?

Odette ne se sentait guère mieux que Louise, mais elle eut la force de lever la main et de la passer devant elle, ce que l’on interpréta comme un refus poli de s’exprimer.

– Soit, s’inclina de nouveau Jean Pradeleau. Eh bien, je crois que nous pouvons nous lever de table. Que l’on serve digestif et café au salon.

Le comte déjà reculait sa chaise quand Jean-Michel fit entendre sa voix monocorde.

– Excusez-moi, Papa. Mais quel est votre sentiment ? Vous avez distribué la parole à chacun, mais vous n’avez pas, je crois, exprimé quelque chose de personnel. Cette discrétion vous honore, mais vous êtes au moins aussi concerné que nous. Et je pense pouvoir dire au nom de tous qu’il nous paraîtrait injuste que vous ne puissiez prendre à votre tour une parole que vous avez si généreusement donnée.

Cette tirade était si adroitement dosée qu’elle entraîna un silence gêné. Car le ton et les mots employés traduisaient aussi bien une politesse qu’une suspicion. « Il n’est pas juge pour rien », pensa Philippe son beau-frère. « L’enfoiré » est le mot qui vint à l’esprit de Patrick. 

Le comte, déstabilisé, resta un moment seul debout, puis, constatant les regards, finit par se rasseoir. « Toujours aussi casse-pieds », pensa-t-il à propos de son premier fils.

– Eh bien, que dire, mes enfants ? La peine que je ressens, tout d’abord. Oh, je ne vais pas vous faire le coup de l’amoureux transi, rassurez-vous ! Votre mère, ou votre grand-mère, ou votre tante, ou votre sœur, chère Hortense, n’était pas une tendre, vous le savez comme moi. J’ai regretté, d’ailleurs, ce manque de tendresse. Et puis le temps passe, on s’habitue, ou on accepte. Si nous sommes restés ensemble, c’est je crois pour deux raisons : vous mes enfants, bien sûr, et puis un respect mutuel. Je crois que nous nous respections. C’est déjà pas mal.

– Peut-être bien que la religion, ou les conventions, y étaient pour quelque chose aussi. Non ? interrogea la rebelle cadette.

– Oui, Marion. Le poids de ces conventions que tu abhorres a joué, c’est certain. Chacun dépend de ses origines et de son milieu. Tu t’en apercevras un jour.

– Je refuse ce déterminisme.

– Je sais. Laissons cette question pour ce soir, s’il te plait.

Les petits-enfants étaient intrigués. Il n’était pas courant que l’on ose contredire Bon-Papa. Or, Tante Isabelle avait désapprouvé le tour de table, Oncle Jean-Mi avait poussé son père à faire part de ses sentiments personnels, et tante Marion mettait en doute la sincérité paternelle en contestant les valeurs familiales.

Peut-être est-ce pour ne pas glisser vers un débat sur l’hérédité que le comte livra une seconde réaction à la mort de son épouse :

– Pour finir, je dirais que je suis, comme vous, démuni face à ce crime. Peut-être est-ce parce qu’il nous touche de très près, en tout cas je n’arrive pas à le comprendre. Pourquoi ? Qui ? Je reprendrai ta formule, Jean-Michel : je ne comprends pas le lien entre le meurtre et le meurtrier.

––––––––––

13 – L’arrosage des plantes

Le lundi 22 novembre 2010 commençait mal pour Roland Rigal, député-maire de Brive, anxieux à cause des obsèques de la mère de son rival politique, prévues l’après-midi même. Quelle attitude adopter ? Comment se positionner ? C’était important. L’assassinat, qui, il faut bien le dire, braquait les regards et les projecteurs sur le fils de la défunte, pouvait très bien faire passer François Pradeleau devant lui en termes de popularité. C’était inacceptable, et dangereux si cela perdurait jusqu’aux prochaines élections.

Dès son arrivée à 9 heures, le député-maire avait été exécrable avec ses collaborateurs. Avec Annie Brulard qui lui apportait un café :

– Comment t’es fagotée ce matin ? C’est carnaval, aujourd’hui ?

– Ça te plait pas ?
– C’est affreux, tu veux dire ! Allez, va me chercher un café.
La secrétaire particulière avait été chercher un café. Quand elle l’avait apporté, le maire avait bu une gorgée, s’était brûlé et avait jeté le gobelet, plein, contre le mur à gauche de son bureau.

– C’est trop chaud ?

– Mais t’es plus conne que d’habitude, ce matin ! Comment il te supporte, ton mec ?

Annie Brulard – c’était son nom, peut-être, qui avait brûlé le patron – avait appelé la conciergerie pour qu’on envoie une femme de ménage avec balai, éponge et serpillière.

Christian Spocik, le dircab, était entré dans le bureau, après avoir frappé dix minutes sans qu’on lui réponde :

– Bonjour. Je vous dérange pas ?

Pas de réponse. Le maire signait des parapheurs d’un air dégoûté. Il avait même rayé d’un trait de plume plusieurs lettres qu’il trouvait trop longues. Le dircab s’était avancé, attendant les ordres ou l’engueulade. Le premier signe arriva sous forme d’un doigt rigalien qui montrait un dossier sur la table de réunion. Spocik s’empressa et apporta le dossier. Un claquement de doigts lui fit comprendre qu’il fallait qu’il l’ouvre avant de le poser sur le bureau du boss. Il s’exécuta.

Dix minutes passèrent. Enfin une parole tomba.
– C’est prêt pour cette après-midi ?
Malgré le laconisme de la question, Spocik comprit de quoi il s’agissait.
– Oui. On a réunion dans une demi-heure avec Cathy, Prot, Vandel, Solis, Béneteau, Plante. Et Poisse. Vous venez ?

– Pfff… c’est quand même incroyable que vous soyez pas capables d’organiser sans moi un enterrement. Un enterrement, merde ! Un putain de foutu enterrement !

Spocik aurait préféré de beaucoup que son patron ne se fût pas invité à la réunion préparatoire.

– Si vous êtes pris par ailleurs, on tachera de se débrouiller…

– Ouais, c’est ça ! Et s’il y a un problème, sur qui ça va retomber, hein ?

Bien sûr. Quelques minutes passèrent encore, puis le directeur de cabinet, qui sentait qu’il devait se sacrifier une nouvelle fois pour que la cocotte n’explose pas au mauvais moment, osa dire tout haut ce que le maire pensait tout bas. Souvent c’était l’inverse : le directeur de cabinet soufflait en privé, lorsqu’ils étaient tous les deux, ce que le maire clamerait haut et fort lors de ses interventions publiques.

– En fait, M. le Maire, la mort Mme Pradeleau mère vous dessert ; tandis que la mort du conseiller général Sémala l’an dernier vous a arrangé. Ça se…

– Comment oses-tu dire ça ? Tu sous-entends que je suis prêt à tout pour me maintenir ? Que je souhaite la mort de mes adversaires ?!

– Mais pas du tout ! Je constatais juste que…

– Tais-toi ! Abruti ! Ah, et puis sors de là ! Tu vois pas que tu me gaves, là ? Allez, fiche le camp !…

Conscient du devoir accompli, le directeur de cabinet se dirigea vers la double-porte qui rejoignait son bureau.

– Attends ! Reviens ! Tiens, emmène ça chez Cathy. Dis-lui de regarder ce courrier et de venir m’en parler. Je vois pas pourquoi on se met à genoux devant les Domaines, une fois de plus, bordel !

Sur ces entrefaites, arriva un employé des espaces verts, qu’Annie introduisit pour qu’il dépose une composition sur le bureau du maître.

– Excusez-moi, Monsieur le Maire. Je vous apporte ça de la part de M. Bresbourian. Il a pensé que cet ensemble de…

– Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? J’ai demandé ça, moi ?

– Non, mais, nous avons pensé que…

– Vous avez pensé qu’on avait du pognon à perdre pour que vous puissiez exercer vos talents de gonzesse, c’est ça ? Que les Brivistes payeraient de bon cœur vos petites manies de fleuristes ?

– Mais, Monsieur le Maire, on change le bouquet chaque début de semaine…

– Qu’est-ce que ça peut me foutre ? Qui c’est le patron ?

– Mais on pensait…
– Je répète : qui c’est le patron ?!
– C’est vous.
– C’est vous qui, bordel ?!!
– C’est vous M. le Maire.
– Ah ! Nom de Dieu ! C’est un monde, ça !

Ce lundi commençait mal également pour le commissaire Chautard, que le lieutenant Darmon, qui n’était pas mobilisé sur l’enquête concernant la comtesse, appela à 1 heure, c’est-à-dire en pleine nuit.

– Je suis désolé, Commissaire, mais on est intervenus suite à l’appel d’un voisin d’une bande de fêtards dans une maison, près de la Roseraie, trois jeunes, un dimanche soir c’est rare. Rien de bien extraordinaire, alcool, fumette, tapage, sauf qu’un des jeunes s’appelle Frédéric Pradeleau. C’est le fils du conseiller municipal, celui dont la mère…

– Rrrgghh…

Une enquête, c’est rien, se dit le commissaire. Le problème, ce sont les emmerdements concomitants, qui vous tombent dessus comme une averse qui frappe sans prévenir.

– Ils sont où, là ?
– Dans la voiture.
– Bon. Vous prenez les identités, vous sermonnez et vous relâchez.
– Il y a usage de stupéfiants…
– Je sais, Darmon, je sais. Mais vous n’ignorez pas que la famille Pradeleau se trouve au cœur d’une enquête compliquée pour un fait autrement plus grave. Faites peur aux gamins en leur disant que s’ils se vantent de cette interpellation ils seront fichés, tandis que s’ils sont discrets on oubliera cette soirée. Et dites à vos hommes que cette interpellation n’a jamais existé. Pas un mot, même aux collègues. Qui était au standard quand l’appel est arrivé ?

– Le nouvel ADS, je sais plus son nom.
– Bon, ben vous le briefez lui aussi.
– Entendu, Commissaire.
– Souhaitez-moi de me rendormir, Darmon.
– Oui. Euh… Bonne nuit, Commissaire.
Le petit-fils Pradeleau, fils du politicien bien-pensant, bourré au hasch et fichant la pagaille dans un quartier ! La comtesse devait se retourner dans son cercueil.

– Un problème ? demanda Sylviane.
– Ohrrghhh…
– Je vois. Donne-moi ta main.
Et la femme avait tenu la main de l’homme, caressé paumes, poignets et phalanges, et ils s’étaient rendormis tous les deux.

À 8 h 30, le commissaire fut stoppé dans sa marche vers l’hôtel de police par la une de La Montagne, reproduite sur le panneau prévu à cet effet dans la devanture de la maison de la presse du bas de l’avenue Pasteur. « Brive : la ville attend ». Sous-entendu : quelque chose va se passer. Un autre meurtre, peut-être ? Encore une fois, la presse orientait et incitait plus qu’elle ne rapportait et commentait.

C’est d’un sourire un peu triste qu’il paya son journal. La patronne le remarqua :

– Elle est difficile, cette enquête ?

– Rrghh… Ce n’est pas tellement l’enquête, c’est ce qu’il y a autour.

– Je vous souhaite bon courage.

Elle était bien, cette femme, elle n’en disait pas trop et elle semblait avoir un regard juste. En tout cas, elle lui fit du bien. Et il traversa la Corrèze, moins lourd qu’il ne le craignait. Les voitures étaient nombreuses au carrefour Carriven et sur le pont Cardinal, mais il put voir le soleil se lever à l’Est, par-delà l’avenue Maillard et la route de Tulle. Il contourna le Chambord pour éviter l’avenue de Paris, traversa les jardins de la Guierle et arriva au commissariat par la rue Brisson et l’avenue Foch.

La ruche commençait à bourdonner. Annie Farme accueillait un couple au trente-sixième dessous. Dans la salle dite « Centre d’information et de commandement », Sylvie Bastia répondait au téléphone tandis que le gardien Stéphane Laurenty supervisait devant ses cartes et ses écrans la géolocalisation des véhicules sur le terrain. C’est par ce C.I.C. que passaient toutes les transmissions, via le réseau « Acropol », qui permettait un trafic sécurisé et un relais performant avec les unités sur le terrain. Le commissaire aimait passer dans cette salle à différentes heures de la journée, pour avoir une vue d’ensemble de l’activité de ses hommes et de leur présence sur le territoire dont ils avaient la charge.

Là, il ne s’attarda pas et monta au premier. La grande salle, qu’il appelait « le bourdon », était déjà bien occupée. Par des agents, mais aussi par quelques personnes extérieures : deux chauffards interpelés, un homme et une femme venus porter plainte. Sur le seuil, il fit un signe de la main à ceux qui le voyaient et se dirigea vers son bureau. Il croisa des tenues civiles et des uniformes. On le saluait, il répondait d’un sourire.

Il alluma son ordinateur dans son bureau et consulta ses mails. L’inspecteur Ducamp arriva avant qu’il ait fini. Ils regardèrent ensemble la M.C.I. (main courante informatisée), firent le point du week-end et établirent le programme de la journée. Le patron délégua encore beaucoup à son adjoint ce jour-là, car l’enquête sur le meurtre Pradeleau allait le mobiliser toute la journée. Le commissaire tenait quand même à présider le briefing matinal, mais il serait décalé à 10 h 30. Car à 9 heures, il recevait le juge d’instruction Florent. Et à 9 h 30, Plante était à la mairie pour les mesures à prendre concernant les obsèques de l’après-midi à Saint-Martin, où l’on attendait nombre de curieux, Brivistes et journalistes.

– Alors, Commissaire, demanda le juge, ce week-end vous a-t-il permis d’avancer dans votre enquête ? Je culpabilisais un peu d’être reparti à Clermont, pendant que vous alliez jusqu’à Paris pour interroger les membres de la famille Pradeleau.

– Drôle de famille… Plutôt triste en fait. Et… votre handballeuse ?

– En pleine forme ! Si ce n’est qu’elle a perdu son match avec son club et qu’elle n’était pas contente de cette contre-performance. Mais elle a toujours son charme et son énergie !

Chautard sentait le juge amoureux et il en était content. Peut-être parce que lui aussi était amoureux ? Il était de ceux qui croient à l’amour. Il pensait même que l’amour était le sentiment le plus répandu parmi les humains, mais il n’était pas contre quelques preuves, quelques manifestations bien concrètes, alors qu’il enquêtait sur une famille qui en manquait cruellement.

– Chaque enfant pourrait être coupable, dit le commissaire comme à regret. La comtesse n’était pas dupe d’ailleurs, du sentiment de ses enfants à son égard. Dru a trouvé un brouillon de testament qui fait froid dans le dos. Isabelle, l’aînée, souffre de la ressemblance avec sa mère. Elle aurait pu la tuer pour se libérer d’elle…

– Pour exister enfin ?…

– C’est ça. Et puis, une de ses phrases m’a troublé. Lors du premier interrogatoire, vendredi au château, elle a dit : « Comme si le criminel était resté caché sous le lit ». Or, nous ne savions pas encore que de cheveux avaient été trouvés sous le lit.

– Cette phrase la trahirait ?

– Ça ne prouve rien. Mais ça jette un doute. Jean-Michel, votre confrère…

– Qui n’a pas paru enchanté de me voir…

– Sans doute. Un caractère difficile. Selon sa sœur Marion, c’est un frustré. Selon son frère Patrick, il aurait déçu ses parents, surtout en tant que premier fils. De plus, selon Mme Gastet, la femme du régisseur, il aurait été plus ou moins amoureux de Louise…

– La bonne ?

– Oui. Tout au moins, il aurait été attiré par elle, quand il était jeune. S’est-il passé quelque chose ? Avait-il peur que sa mère ne l’apprenne ? C’est une possibilité. Je note aussi qu’il a été le premier enfant sur les lieux du crime, qu’il a suivi de près notre travail et qu’il a vite pris en mains les questions administratives liées aux obsèques.

– Et il est magistrat. Il connaît les forces et les faiblesses de la justice.

– Bonne remarque. Patrick, le troisième, a, selon moi, moins de raisons de tuer sa mère, sauf que la lieutenant Dru a relevé hier une phrase dans la correspondance de la comtesse que j’ai rapportée de Paris. Écoutez, j’ai noté ça là.

Chautard lut tout haut, sur son portable posé sur le bureau. « Le 22 février 1991 : Enfin, tu t’en sors bien. Et peut-être même ta faute va-t-elle te servir. Je te rassure : cette histoire restera entre toi et moi. À condition que tu tiennes tes engagements à mon égard, bien sûr ». Or, dans le testament, la mère dit que Patrick n’a pas tenu ses engagements et révèle donc qu’il a commis une faute, sans dire laquelle. Quel est ce secret entre la mère et le fils ? Le fils aurait-il eu peur que sa mère ne l’évente ? Quels sont cette « faute » et ces « engagements » ?

– Ça date de près de 20 ans quand même, 1991…

– Oui. Mais c’est peut-être important pour Patrick Pradelau. Qui est un homme très imbu de lui-même. Malpoli. Égoïste. Enfin, ça n’en fait pas un criminel pour autant. 

François le conseiller municipal pourrait être coupable lui aussi, soit parce qu’il guigne la propriété (il en use déjà pour diverses sauteries), soit parce qu’au contraire cette propriété, ce « château », fait de l’ombre à son image d’« homme de progrès », ainsi qu’il aime à se qualifier. Dans l’un ou l’autre cas, la disparition de sa mère le sert. D’autant que la lumière braquée sur sa famille le valorise, politiquement parlant.

– Vous êtes sûr ? s’étonna le juge.

– Je ne suis pas sûr que cela ne se retourne pas contre lui. Mais il est certain que, pour l’instant, le meurtre de sa mère entraîne une certaine compassion à son égard et le fait gagner en notoriété.

– De là à ce qu’il ait lui-même assassiné sa mère…

– Rrrgghh… C’est très improbable, bien sûr. Mais puisque aucune piste ne se dégage, nous sommes conduits à n’en négliger aucune. Ceux qui font de la politique sont prêts à des choses inouïes. Plus rien ne m’étonne de la part de ces gens-là.

Le juge était dubitatif. Il trouvait que son interlocuteur y allait un peu fort.

– Marion, la dernière, m’a dit elle-même qu’elle aurait eu toutes les raisons de tuer sa mère. À cause des souffrances qu’elle lui a infligées pendant son enfance. Sans doute aussi par haine de classe. Peut-être comme un défi vis-à-vis d’un groupuscule d’extrême gauche, ou d’un fanatique religieux, qui aurait pu la pousser à supprimer celle qui l’oppressait…

– C’est elle qui vous a dit ça ?

– Non. Elle a reconnu avoir des sympathies pour l’extrême gauche et connaître les membres d’une communauté religieuse, mais elle m’a assuré qu’il s’agissait de personnes pacifistes. Cependant, on peut se demander si elle n’a pas introduit le loup dans la bergerie et provoqué quelques rencontres ou collisions fatales, en organisant une ou deux fois l’an des rassemblements au château.

– Ainsi, vous avez trop de suspects, ponctua le juge.
– Non, je n’en ai aucun.
– Mais vous venez de dire…
– … que les enfants pouvaient avoir des raisons de tuer. Le problème est qu’ils ont tous un alibi. Que Flandin a vérifié. Aucun ne pouvait être à La Masière jeudi matin.

– Et le comte ? dit Florent.

– Son attitude est troublante. Je l’ai vu deux fois, à Paris. Il ne cachait pas une certaine gaieté, et même une vraie joie, à l’idée de la mort de son épouse. C’était trop. Il pourrait surjouer la franchise pour cacher quelque chose. Et il était sans doute celui à qui la comtesse pesait le plus. Le problème est qu’il était à Paris au moment du crime. Les témoignages sont indiscutables, comme pour les enfants.

– Reste la bonne et le régisseur ?

– Oui, on en revient à eux. Ils étaient à La Masière jeudi matin et ils auraient pu agir sans être vu. Mais j’ai interrogé et observé Louise, je n’y crois pas. Elle me semble incapable de jouer la comédie. Et plus encore d’étrangler sa patronne.

– Et le régisseur ?

– Lui pourrait nous blouser. C’est un fuyant et un moqueur. Il avait de mauvaises relations avec sa patronne, il convoitait ses terres, même s’il ne l’a jamais avoué. Et puis il subissait le ressentiment des paysans alentour. Mais les cheveux trouvés sous le lit l’innocentent…

– Ce ne sont pas forcément ceux du meurtrier.

– Pas forcément, non. Mais je ne le vois pas tuer sans laisser de trace. Quand sa femme et Louise l’ont vu ce jeudi, il était en tenue de travail et avait beaucoup travaillé dehors. Il a notamment refait une clôture. La terre était boueuse, nous sommes à la campagne. Et il n’y aurait eu aucune trace sur les habits ou dans la chambre de la comtesse ?

– Et s’ils avaient agi ensemble ? Louise et Gastet…

– Nous y avons pensé. Mais Plante et Dru les ont interrogés longuement, séparément puis ensemble. Leurs déclarations concordent, sans qu’elles paraissent téléphonées pour autant.

– Et si c’était un tiers ?

À ces mots, Chautard arrêta son regard sur Florent. Un tiers ?…

– Vous voulez dire qu’il y aurait un commanditaire et un meurtrier ? Deux personnes différentes ?

– Oui, pourquoi pas. On voit plutôt ça dans le grand banditisme, mais chaque criminel invente sa manière de procéder, surtout les amateurs.

Le commissaire demeurait immobile sur son siège, il ne regardait plus l’écran de son ordinateur, il s’en était reculé, comme si la machine l’avait empêché de trouver la solution.

– Vous avez raison. Rrggh… Si on ne trouve pas le lien entre le meurtre et le meurtrier, si tous les suspects ne peuvent pas avoir tué, c’est peut-être qu’ils ont fait appel à un tiers. Ça expliquerait beaucoup de choses…

– Et ça invaliderait tous les alibis.
– En effet.
Nouveau silence. Alors qu’ils percevaient l’activité croissante du bourdon, les deux hommes réfléchissaient dans le bureau du commissaire, dont la porte n’était pas complètement fermée, comme toujours.

– Quel peut être ce tiers ? reprit le juge. Un ami ? Un inconnu ? Un professionnel ? Et comment l’a-t-on recruté ? Ça se trouve quand même pas en grande surface, ce genre d’article !

– On en revient au qui. Aux qui. Avec un x. Nous avons deux qui à trouver. Qui a commandité le meurtre de la comtesse et qui l’a commis. Tiens, à la lumière de ce tiers, je repense à une phrase de Flandin, consignée dans votre premier rapport : « Il faut avoir une certaine habitude pour réussir un coup pareil. Ou tout au moins ne pas être trop émotif ». Or, un enfant ou un membre de la famille, ou la bonne, n’ont pas l’habitude. Ils n’auraient pas pu tuer si proprement, ils auraient été submergés par l’émotion. Ce n’est donc pas eux qui ont commis.

– Mais ils peuvent avoir commandité.

« Réfléchis Tardchau, réfléchis », se disait l’intéressé. La présence du juge, si elle lui avait permis de trouver un nouvel angle qui s’avèrerait peut-être décisif, l’empêchait aussi de jouir d’un silence prolongé et des mille manies auxquelles chaque individu se livre, consciemment ou non, lorsqu’il tente d’en appeler à son cerveau et à lui seul ? 

Toutefois il se leva et regarda par la fenêtre. En contemplant les quelques toits qu’il avait devant lui, il questionna :

– Qu’est-ce qu’il nous manque, Florent ?

– Beaucoup de choses, répondit le juge qui restait assis mais se tournait vers le profil de son ami le policier. Nous n’avons pas le mobile, nous n’avons pas d’indices. Nous connaissons l’arme, des mains, mais nous ne l’avons pas retrouvée. Et pourtant – est-ce cela à quoi vous pensez ? –, nous ne sommes pas loin. Enfin, vous n’êtes pas loin. Je n’ai rien fait.

– Ne recommencez pas vos bêtises, vous êtes infiniment utile. Votre synthèse était remarquable et votre suggestion d’un tiers me fait entrevoir une explication que je ne trouvais pas. Et me fait penser à autre chose. La position du cadavre, allongé sur le lit, ainsi que l’absence de toute trace de violence : est-ce qu’en fait le meurtrier n’a pas voulu que l’on croie à une mort naturelle ?

– Mais dans ce cas, il aurait été plus crédible de mettre le cadavre par terre, dans une position moins arrangée. Non ?

– Je pense comme vous. Mais peut-être que le criminel a voulu simuler un malaise qui a mal tourné. La comtesse a fini de s’habiller, soudain la tête lui tourne, elle s’allonge et ne se réveille pas. Il y a quand même, rappelez-vous, cette jambe gauche un peu écartée, qui relève la robe et dévoile une cuisse, une indécence pour cette femme conservatrice et acariâtre. Le meurtrier s’est dit que ça suffirait à montrer la véracité de l’accident cardiovasculaire.

– Admettons. Donc, en fait, le meurtrier, ou le commanditaire, si l’on admet qu’ils sont distincts, a voulu supprimer la comtesse, en évitant le crime et ses conséquences ? Dans ce cas, pourquoi n’a-t-il pas fait disparaître le corps, ou simulé un accident plus spectaculaire, comme, je sais pas, une chute d’arbre sur la maîtresse des lieux, une noyade dans l’étang…

– C’était plus compliqué. Là, il se dit qu’il y a un risque que l’on découvre qu’il s’agit d’un meurtre. Il préférerait pas, mais il est prêt à le prendre. Ce qui l’intéresse, c’est que la comtesse passe de vie à trépas et que cela fasse le moins de vagues possibles.

– Cela exclut définitivement la piste d’un meurtre pour l’exemple, comme nous en avons connu.

– Oui, et ça nous ramène aux proches.

Le juge s’était levé à son tour. Comme il n’était pas très grand, il avait, sans s’asseoir, aussitôt appuyé ses fesses sur le bureau, qu’il tenait des deux mains.

– Une question. Une de plus. Qui, parmi les proches, connaissait les habitudes de la comtesse, et notamment le fait qu’elle irait s’habiller vers 10 h 15 dans sa chambre ?

Chautard, qui avait l’élocution plus lente que Florent mais l’esprit aussi vif que lui, perçut tout de suite la pertinence de la question.

– Louise, qui était dans la maison depuis des années et qui était totalement dévouée à sa patronne. Et le comte, bien sûr, qui n’était pas là, mais qui avait souvent séjourné au Mas au fil des années et qui vivait avec son épouse à Paris. En tant que mari, il connaissait forcément les habitudes de sa femme.

– Et les enfants ?

– Rrrghh… Isabelle, peut-être, la fille aînée, qui se voulait proche de sa mère et lui téléphonait régulièrement. Jean-Michel, votre confrère, aurait pu se soucier des habitudes de sa mère, sans paraître y prêter attention. Patrick le chirurgien sûrement pas. François, qui habitait Brive, pouvait lui aussi connaître les manies de sa mère. Quant à Marion, moins elle entendait parler de sa mère mieux elle se portait ; elle ne l’avait pas vue depuis des années.

– Louise, le comte, Isabelle, Jean-Michel, François. Cela fait donc cinq personnes qui auraient pu commanditer le meurtre en indiquant au meurtrier le moment et le lieu où agir…

Les deux hommes se turent. Avaient-ils avancé ou pas ? Sur le moment, ils n’auraient su le dire.

– Vos questions sont de véritables suggestions sur la voie de la lumière, dit le commissaire.

– Du tout. C’est que vous êtes très fort pour les déductions, renchérit le juge.

– Oh, je ne crois pas. Je vois mieux les corrélations. J’ai un champ de vision plus horizontal que vertical. Mais attendez. Si on reprend votre suggestion… le commanditaire indique un moment et un lieu, en l’occurrence 10 h 15 dans la chambre, parce qu’il sait qu’à ce moment la comtesse s’y trouvera automatiquement. D’accord ?

– D’accord.

– Mais est-ce qu’il donne un jour ? Est-ce qu’il dit : « Cher Monsieur, vous devez tuer ma patronne, ou ma femme, ou ma mère, dans sa chambre à 10 h 15, le jeudi 18 novembre » Est-ce qu’il a précisé jeudi 18 novembre ? 

– Vous voulez dire, poursuivit le juge, qui s’était décollé du bureau et marchait dans la pièce, qu’elle aurait pu avoir ce jour-là un emploi du temps différent des autres jours ?
– Oui, et le commanditaire l’aurait su. Et lui seul. 

Le téléphone sonna. Le commissaire ne répondit pas. 

– Oh là là ! Calmons-nous, dit le magistrat, nous allons nous emmêler les pinceaux.
– Non, Florent. Ne nous calmons pas. Quand on tient le fil de l’écheveau et qu’enfin on arrive à le tirer sans faire trop de nœuds, il ne faut pas s’arrêter. La comtesse a-t-elle fait jeudi dernier 18 novembre 2010 quelque chose qu’elle n’a pas fait les autres jours ?

– Vous avez mené les interrogatoires et j’ai rédigé les rapports. Or, tout montre qu’elle avait un comportement fidèle à l’habitude ce jour-là.

– Oui, mais il y a des habitudes qui ne sont pas journalières. Plante a une formule…. Bon Dieu ! Plante ! Les plantes. Elle a arrosé ses plantes !

Le juge ne s’exclama pas, mais intégra l’information. 

– Elle n’arrose pas ses plantes tous les jours ?
– Sûrement pas, ça les ferait crever ! Et Louise a bien dit que sa patronne avait fait le tour des plantes, et que c’est quelque chose qu’elle ne déléguait jamais.

– Elle effectuait donc cet arrosage une fois par semaine ? Le jeudi ?

– Voilà. D’ailleurs, rrrghh, j’y pense. Louise a dit que ce jour, elle avait non seulement été chez Gastet commander le lièvre que lui avait demandé sa patronne –  ça, ce n’était pas prévisible –, mais elle a dit aussi qu’elle avait été acheter des fromages et du beurre, dans une ferme du coin. Et des fruits dans une autre. Et ça, c’était peut-être habituel. Elle a tellement de mal à parler cette femme, que je n’ai pas creusé ce point avec elle.

– Le commanditaire aurait donc su que pendant que Madame arrosait ses fleurs, Louise allait acheter du fromage et des fruits ? Chaque jeudi ?

Le commissaire serra le poing.

– C’est probable. Le meurtre a eu lieu le jeudi à 10 h 15 parce qu’on savait que la comtesse serait dans la chambre à cette heure-là ce jour-là, et que la bonne ne serait pas là.

– Tralala.
– Comment ?
– Non, pardon.
– Il faut donc vérifier cette information et savoir, parmi nos cinq suspects, qui savait que la comtesse arrosait ses plantes le jeudi et que la bonne s’absentait pendant ce temps.

– Comment allons-nous faire ?
– Nous allons leur poser la question. Cette après-midi. 

– À l’enterrement ?
– Au cimetière.

––––––––––

La foule des grands jours ne se pressait pas vers Saint-Martin. C’est à pas lents qu’on se rend à un enterrement, quand bien même on a envie de voir et d’être vu. Tout le tour de la place avait été interdit à la circulation. C’est-à- dire que les rues Carnot et Gambetta avaient été barrées depuis le boulevard circulaire. Barrées par des barrières et des agents de la police municipale.

À la réunion du matin relative à la cérémonie, le maire avait imposé sa police. « Comme d’habitude, nous nous chargeons de la circulation des véhicules et de la canalisation de la foule à l’abord de la manifestation ». L’inspecteur Plante, qui connaissait les vues de son patron quant aux interférences municipales, avait concédé de bonne grâce, en indiquant que trois binômes « nationaux » circuleraient dans le périmètre et qu’il se réservait le droit d’envoyer des hommes en civil où bon lui semblait. « Une enquête pour meurtre est en cours », avait-il rappelé. Le sous-préfet Poisse avait approuvé, le maire s’était incliné.

Au briefing de 10 h 30, Plante avait informé son patron et ses collègues de cette répartition. Il avait aussi rapporté les mouvements de la nuit et du matin observés autour de La Masière par l’équipe de surveillance. Il y avait eu du mouvement après le dîner et à partir de 7 h 30. Le commissaire enregistra, mais rien ne lui parut marquant à ce moment.

À 14 h 20, face à l’entrée de la collégiale, le parvis était plein, de même que la portion de chaussée qui allait de la bibliothèque à la place Latreille, le bas des rues de l’Hôtel de ville, de la République, du Lion d’Or et Traversière. Il y avait même du monde derrière l’édifice, qui espérait pouvoir entrer par la porte latérale sur le flanc ouest. En revanche, tout le vaste trottoir sur le flanc est, face à la bibliothèque et à la rue Toulzac, avait été réservé pour le corbillard et les véhicules de la famille, qui devaient arriver en convoi par la rue Gambetta, que l’on ouvrirait pour eux. Là encore, barrières et uniformes municipaux jouaient leur rôle (le maire avait même habillé quelques agents habituellement chargés de la surveillance du stationnement en policiers ; après tout, les compétences étaient à peu près les mêmes. Et s’il y avait un problème, Poisse écraserait le coup). La seule bonne nouvelle de la journée, selon le maire, était que ces obsèques pas comme les autres tombaient un lundi, jour de fermeture des boutiques ; empêcher l’accès des voitures au centre-ville ne lui causerait pas trop de problèmes avec les commerçants.

Cette foule, de quoi était-elle composée ? De personnes prévenues ou invitées par le mari et les enfants de la défunte, qui n’étaient pas assez intimes avec la famille ou qui n’avaient pas eu assez de temps pour passer par La Masière : une ribambelle de cousins, d’oncles et de tantes en tous genres, quelques « amis de la famille » dont « l’amitié » remontait à deux ou trois générations, des amis et relations du comte, issus pour la plupart de l’amicale des « Anciens cadres de la banque française » et des « Périgourdins de Paris ».

Autre groupe identifiable : les amis et militants politiques du parti dont François Pradeleau était à la tête en Corrèze. Leur nombre impressionnait. C’était comme si le parti avait mobilisé l’ensemble de ses adhérents et sympathisants pour l’occasion. Du colleur d’affiches au vice-président du Conseil Général, en passant par le grouillot de permanence et le chef de section, tous les individus susceptibles d’être présents avaient été convoqués. Et ils étaient venus. Pour soutenir François. Pour faire masse.

Le maire, qui avait pressenti le coup, avait lui aussi exigé une mobilisation exemplaire. Christian Spocik et Annie Brulard avaient été chargés d’appeler – « vous même, c’est vous qui appelez, personne d’autre » – tous les élus et « amis » de la cause rigalienne. L’injonction du maire avait été entendue, puisque la présence municipale était forte. Pas un adjoint, pas un conseiller ne manqueraient ces funérailles. D’autant que nombreux étaient les employés municipaux qui eux aussi avaient tenu à venir : soit parce qu’ils avaient l’occasion de côtoyer François Pradeleau dans l’exercice de son mandat (même dans l’opposition, il était membre de deux commissions permanentes et participait aux groupes de travail ponctuels chaque fois qu’il le pouvait), soit parce qu’ils voyaient là un moyen de défier le maire en place en montrant vers qui allait leur sympathie politique.

Mais le plus gros de la foule était composé de Brivistes, curieux, inquiets ou désœuvrés, qui voulaient ou voir un peu cette famille dont on parlait dans le journal depuis quatre jours, ou se rassembler avec leurs semblables pour conjurer leur angoisse et braver le sort qui semblait s’acharner sur la ville. Certains faisaient mine de passer par hasard tandis que d’autres se présentaient de manière ostensible pour « en être ». Certains hommes venaient seuls, d’autres venaient en couple, des femmes s’étaient fait accompagner d’une amie pour se sentir plus fortes. La plupart étaient habillés pour la circonstance, mais on apercevait aussi des tenues de tous les jours. On se bousculait pour signer, et les deux registres placés par les pompes funèbres de part et d’autre du grand portail allaient vite être remplis. Peu de gens signaient et s’en allaient. Tous ou presque signaient et restaient.

Et puis il y avait les journalistes, sans qui la fête n’aurait pas été complète. On les reconnaissait à leurs jeans et à leurs blousons sans manches, à leur attitude aussi décontractée que blasée, à leurs appareils, à leurs micros et à leurs caméras, à leur présence sur les marches de la collégiale, sur lesquelles le père Bedasse les avait pourtant priés de ne pas monter. Les locaux, les régionaux et les nationaux s’étaient tous mélangés pour l’occasion. Seules quelques têtes brûlées free-lance patrouillaient en solo autour de la collégiale, à la recherche du détail, de l’angle inédit, ou pour avoir la paix et se distinguer de la meute.

Le convoi, qui était descendu du Mas par l’ancienne route de Toulouse, le boulevard Brune et l’avenue Poincaré, arriva devant les barrières de la rue Gambetta à 14 h 20 précises. Deux motards ouvraient la route au camion funèbre, suivi de dix voitures abritant tous les participants au repas de la veille plus les sœurs, neveux, enfants et petits-enfants de la comtesse qui n’avaient rejoint la famille que ce jour. Seuls Régis, sa femme Juliette, Charles et Pierre, fils et belle-fille d’Isabelle et Philippe, étaient venus à pied de la gare, où leur train était arrivé à 13 h 48 (ils auraient dû arriver à 13 h 18, mais la demi-heure de retard les avait décidés à renoncer au passage par La Masière).

Des badauds s’étaient placés sur les trottoirs de la rue Gambetta pour assister à l’arrivée du cortège, et la terrasse chauffée de Moun – bar-tabac-presse Le Gambetta – avait été prise d’assaut. On essayait de distinguer des visages, des larmes peut-être. On les vit, ces visages : ils n’étaient que ceux des membres d’une famille ennuyée de parader ainsi dans une ville qui n’était pas la sienne, pour un motif des plus inconvenants.

Le corbillard et les voitures stationnèrent sur l’emplacement délimité à leur attention. Toutes les têtes, les bustes, et même les pas, convergèrent dans cette direction. Les barrières et la police municipale résistèrent. Pendant que les cloches sonnaient le glas, appareils, micros et caméras s’enclenchèrent, les corps se redressèrent, les pieds se hissèrent. Les voix faiblirent pour devenir murmures et la foule prit un mouvement de houle.

Roland Rigal, député-maire de Brive, s’était posté près des barrières de l’emplacement réservé, du côté du parvis. Quand tous les occupants des voitures furent descendus, il fit un signe à un agent, un agent à lui, d’écarter une barrière. Allant au-devant des arrivants, il put ainsi serrer chaque main Pradeleau avec ces mots : « Roland Rigal, député-maire de Brive. Croyez en nos sincères condoléances et en la sympathie de tous les Brivistes pour votre famille. Je suis à votre disposition ». Pour des questions de temps, il dut mâcher ses mots au bout de quelques poignées, et abréger un peu… « RRigal, dmaire de Brive. Condoléances Brvistes votre famille. Disposition ». L’essentiel était d’être là et de montrer de la compassion.

Il était si bien là qu’il s’improvisa chef des pompes funèbres et donna ses directives aux employés de la maison Soulier, qui connaissaient le bonhomme et ne se formalisèrent pas. Le cortège, à pied cette fois, contourna la collégiale et se présenta devant l’entrée. La foule s’écarta. On respectait encore un mort quand il était dans sa boîte. Le père Bedasse et l’oncle Juste accueillirent la défunte et ses accompagnants en haut des marches : Jean Pradeleau le veuf, Blanche et Hortense les sœurs, Isabelle et Philippe première fille et gendre, François le conseiller municipal bien connu, etc.

La cérémonie se déroula comme elle devait se dérouler. Derrière les proches et les officiels (Spocik avait pris soin de réserver cinq bancs pour la municipalité et les représentants d’institutions), se serrèrent tous ceux qui le pouvaient. Faute de place, beaucoup de personnes restèrent sur le parvis pendant la durée des obsèques, malgré le froid de cette après-midi de novembre. Le père Bedasse et l’oncle Juste donnèrent la rigueur et la chaleur que les participants attendaient. En dehors de quelques pleurs d’Isabelle et de ses filles, on ne sentit guère d’émotion sous les voûtes, mais l’émotion était quelque chose qu’on connaissait mal chez les Pradeleau. Les condoléances furent reçues par le mari, les cinq enfants et les deux sœurs entre les deux doubles-portes de sortie, à l’ancienne. L’opération dura pas moins de quarante minutes.

Le cercueil sortit à la lumière des flashs et des projecteurs. Le cortège se reforma et regagna les véhicules. La foule commença à se disperser. On était en ville : tout le monde n’irait pas jusqu’au cimetière.

Le commissaire Chautard avait réparti les tâches en fonction des interrogatoires effectués auparavant. Le but était que les cinq personnes qui seraient interrogées identifient vite leur interlocuteur et répondent le plus spontanément possible à la question qui leur serait posée.

C’est ainsi que le lieutenant Dru avait, avant la messe, avisé Louise, accompagnée d’Odette et Jean Gastet. Malgré l’insistance du comte, d’Isabelle et de Jean-Michel qui voulaient l’intégrer au convoi funèbre, Louise avait préféré venir par ses propres moyens à l’enterrement de « Madame ». Dominique Dru l’avait cherchée dans la foule et trouvée devant le magasin d’antiquités de la place.

– Louise bonjour. Ça ne doit pas être facile pour vous, et j’imagine que vous ressentez beaucoup de tristesse.

Louise s’était contentée de baisser la tête. Dru s’était alors adressée à M. et Mme Gastet.

– Bonjour Madame, Bonjour Monsieur.

Dru ne s’était pas présentée, pour ne pas que son grade donne un tour inquisiteur à sa présence.

– Louise, savez-vous si les gens chez qui vous prenez des fromages et des fruits sont là ? Comment ils s’appellent, déjà ?

Louise ne répondit pas.
– Avec tout ce monde… dit Odette Gastet.
– Grimaud m’a dit qu’il venait, dit Jean Gastet.
– Ah, merci. Et les autres, reprit Dru, ceux chez qui Louise va tous les mercredis ?
Louise ne répondit pas davantage, mais tourna la tête en signe de dénégation.
– Ils sont pas là ? demanda Dru.
– Elle veut dire que c’est pas le mercredi qu’elle y va, mais le jeudi, renchérit Odette Gastet. La ferme Crochet. Vous le savez bien, d’ailleurs : c’est le jour de la mort de…

Odette Gastet ne finit pas sa phrase et montra la collégiale du menton.

– Oui, excusez-moi dit Dru, le jeudi. Bon, je vais essayer de trouver ces gens. Merci Louise. Merci Messieurs-Dames.

Dru remarqua que Jean Gastet la fixait d’un air méfiant.

––––––––––

C’est après l’inhumation, dans la concession toute neuve du cimetière de La Fournade, quand tout fut fini et qu’apparut un flottement dans l’assistance qui enfin s’autorisait à parler et à s’égayer, que le commissaire choisit d’intervenir. Il était resté en retrait à l’entrée du cimetière, tandis que plusieurs de ses hommes en civil marchaient et surveillaient. Il avisa Jean-Michel, qui remontait une allée avec son épouse, et s’avança, sans cacher sa gêne et sa maladresse. Que Jean-Michel ne sache pas comment interpréter cette rencontre était une bonne chose.

– Monsieur le Juge… Rrgghhh… Bonjour.
– Bonjour, Commissaire.
– Excusez-moi… J’aurais une information à donner et une question à poser, à vous et à vos frères et sœurs, avant que chacun ne reparte. Vous allez me dire que le moment est mal choisi, pourtant il me semble que c’est maintenant que ça gênera le moins.

– C’est une façon de voir les choses.

– Ce n’est pas l’idéal… Rrgghh… C’est certain. Mais j’ai une seule information et une seule question. Que j’aimerais poser à vous-même, à Isabelle et à François. Peut-être pouvez-vous les inviter à nous rejoindre, disons là, au bout de cette allée ? C’est l’affaire d’une minute.

Jean-Michel regarda le commissaire, avec un regard triste.

– Ma foi… Si vous y tenez… Mais je n’aime pas vos méthodes, Commissaire.

– Je m’en doute. Peu de gens apprécient de faire l’objet d’une enquête criminelle.

Saisissant sa femme par le bras, Jean-Michel lui dit alors :

– Tu veux bien appeler François ? Je vais chercher Isabelle.

Et s’adressant au commissaire :
– Marion et Patrick ne vous intéressent pas ?
– Pas pour la question que j’ai à poser.
C’est ainsi que, tandis que le reste de la famille, les proches et les curieux convergeaient vers la sortie, deux frères et une sœur se retrouvèrent au bout d’une allée du cimetière de La Fournade. François piaffait – « Faites vite, Commissaire, j’ai encore du monde à voir ! » – Isabelle avait du rouge dans les yeux et de la colère dans la voix :

– Ce n’est vraiment pas le moment ! Je dois remonter d’urgence à La Masière pour recevoir tous les gens qui vont monter là-haut pour la collation.

– Excusez-moi. Deux petites choses. Je commence par la question.

– Tout de même…

Le lieutenant Flandin se trouvait à côté du commissaire, qui lui avait demandé d’observer les visages et d’écouter les mots des deux frères et de la sœur quand ils auraient entendu la question. Le lieutenant avait glissé et allumé dans une poche intérieure de sa veste un micro Mikey Blue branché sur un iphone.

– Rrgghhh… Voilà. Il s’agit de plantes. Est-ce que l’un de vous saurait si votre mère arrosait ses plantes toujours le même jour ?

François le conseiller marqua une surprise qui semblait sincère et répondit le premier :

– Est-ce que je sais, moi ? Ses plantes ? Elle aimait beaucoup les plantes, mais je sais pas. Ça dépend des espèces, non ?

Jean-Michel le juge, derrière ses lunettes, demeura impassible. Son visage ne bougea pas et il ne prononça pas un mot.

Isabelle la fille aînée, après que sa figure se fût figée dans un rictus, eut une sorte de hoquet, puis quelque chose qui ressemblait à un cri étouffé, puis, et, c’était inattendu, un rire. Un rire nerveux, triste, mais un rire incontestable, long, qu’elle n’arriva pas à contrôler, et qui l’obligea à s’appuyer sur son frère François, qui lui donna le bras comme il put, jusqu’à ce que ce rire se transforme en pleurs et que la malheureuse tourne son visage contre l’épaule de son frère. 

– Rrgghh… Pardon, Madame… Que dois-je déduire de votre réaction ?

Et Isabelle, entre rires et larmes, et tandis que quelques personnes regardaient dans sa direction, répondit :

– Déduisez… humrf… ce que bon vous semble, Commissaire. Nous sommes là… humrf… dans un cimetière, après des obsèques et une inhumation, nous sommes dans le deuil et le recueillement, hurmf…, des centaines de personnes sont venues, je dois recevoir une bonne partie de ces personnes à La Masière dans moins d’une demi-heure, et vous nous demandez… humrf… quel jour notre mère arrosait ses plantes ! Ah ah ! C’est… irréel ! Complètement irréel !

– Je comprends votre étonnement, Madame. Mais ma question est bien réelle. Connaissez-vous la réponse à cette question ?

– Mais enfin, non ! Enfin oui ! Je sais pas ! Mais qu’est-ce que ça peut faire ?

– Ça peut nous mener à l’assassin.

À ce mot, Isabelle se calma. Elle sortit un mouchoir, essuya ses joues et son nez, rajusta ses vêtements et se redressa.

– Je sais que Maman a arrosé ses plantes avant de… avant sa mort. Mais je ne sais pas si elle les arrosait tous les jeudis. Peut-être. Je ne sais pas… Ça vous convient ?

– Très bien. Je vous remercie.
Le commissaire se tourna alors vers Jean-Michel :
– Votre réponse, Monsieur le Juge ?
– La même que celle d’Isabelle.
– Et si Isabelle n’avait pas répondu avant vous ?
– J’aurais répondu la même chose.
– Je ne crois pas.
– Qu’est-ce qui vous permet de…
– Vous n’auriez pas dit « Maman ». Vous n’auriez pas dit « mort ». Vous n’auriez pas dit « je ne sais pas ». 

– Et alors ?

– Alors, je constate que votre réponse n’est pas personnelle.

– Constatez ce que vous voulez. Je n’aime pas vos méthodes. Au revoir.

Et le juge tourna les talons.

– Excusez-le, dit François. C’est un garçon très sensible. Dites, vous nous aviez aussi parlé d’une information…

– Oui. La voici : votre mère n’a pas été assassinée par un membre de sa famille. De sa famille proche.

– C’est ça que vous appelez une information ? s’étrangla François !

– N’est-ce pas important ?

– Mais enfin, c’est une évidence ! ajouta Isabelle. De manière absurde, vous nous avez suspectés dès le début. Mais nous savions tous que vous faisiez erreur.

– Eh bien tant mieux. Pour moi, ce n’était pas si sûr.

– Mais, reprit François, si vous nous innocentez, est-ce que cela veut dire que vous avez trouvé le coupable ? 

– Pas encore. Nous progressons. Vos réponses nous aident. Je vous laisse, en vous renouvelant mes condoléances et en vous remerciant pour votre coopération.
Et le commissaire laissa le frère et la sœur.
– Il nous reste le comte, dit-il à Flandin qui le suivait. À lui, je vais poser la question directement, sans le prévenir. Observez bien sa réaction, c’est capital.

Les deux policiers se rapprochèrent du caveau. Ils croisèrent de petits groupes d’hommes et de femmes qui gagnaient la sortie, en parlant et regardant autour d’eux ; on est toujours en visite dans un cimetière. 

Le comte papotait à quelques pas de la tombe de sa femme. Il avait l’air assez à l’aise, jouant le rôle qu’on attendait de lui, sans feindre un accablement qu’il ne ressentait pas. Il facilita la tâche de Chautard en se tournant vers les policiers et en les interpellant :

– Ah, Commissaire ! C’est gentil d’être venu. Ceci dit, vous êtes peut-être en service commandé ? Voire en mission commando !

Le commissaire décida de jouer à fond l’effet de surprise, et sans préambule aucun demanda :

– Est-ce que votre femme arrosait ses plantes tous les jeudis ?

– Ses plantes ? Tous les jeudis, absolument ! Ce jour s’était imposé au fil des ans, allez savoir pourquoi. C’est si important que ça ?

Quatre personnes se tenaient autour du comte et entendaient l’échange.

– Je crois, oui. J’aurais peut-être d’autres questions à vous poser. Je vous appellerai demain matin et nous tâcherons de convenir d’un rendez-vous.

– C’est donc définitivement râpé pour mon bridge à Paris ? Ah, misère ! J’ai déjà loupé le golf ce matin. Ma pauvre Marie-Claire au moins me laissait ces libertés, d’habitude…

– À demain, M. Pradeleau.

Dans la voiture qui les ramenait au commissariat, Flandin, qui conduisait, Dru, assise à ses côtés, et Chautard, à l’arrière, firent le point :

– François et Isabelle ne sont pas les commanditaires, dit Flandin. Ils ne savaient pas que le jeudi était le jour d’arrosage des plantes.

– Louise le savait bien sûr, enchaîna Dru et elle a confirmé, avec l’aide d’Odette Gastet, qu’elle allait bien chaque jeudi matin acheter des fruits et du fromage, pendant que Madame arrosait ses plantes et s’habillait.

– Elle peut donc avoir été la commanditaire, dit le commissaire. Du moins en théorie. Car en pratique, je ne la crois pas capable d’un tel acte. Et aucun mobile ne tient à son aune. Écartons-la également.

– Jean-Michel a eu une réaction qui ne plaide pas en sa faveur, mais je l’écarterais aussi, Patron. D’abord parce que s’il avait quelque chose à se reprocher, il aurait, au moment où vous apportez un élément qui pourrait le gêner, fait un effort d’amabilité. Ensuite parce que je n’ai pas perçu le moindre signe sur son visage, ou dans sa voix, qui aurait traduit une inquiétude lorsque vous avez évoqué le jour d’arrosage des plantes. Nous écouterons l’enregistrement, mais je suis sûr.

– Nous l’écarterons aussi, reprit le commissaire, parce que le comte, quand j’ai annoncé jeudi, n’a pu que confirmer.

– On voyait en effet qu’il ne trichait pas. La manière dont vous lui avez posé la question ne lui a pas laissé le temps de réfléchir, et de trouver une autre réponse, si jamais il en avait eu le souhait.

– C’est cela. Il est donc notre grand suspect. Lui seul savait que la comtesse arrosait ses fleurs tous les jeudis, et pas un autre jour. Lui seul savait qu’elle ne s’habillerait pas avant 10 h 15. Et il savait certainement que Louise était absente à ce moment-là, puisqu’elle allait chaque jeudi acheter fromages et fruits.

Le commissaire sembla réfléchir tout haut.

– Il aurait donc commandité le meurtre de sa femme ? Après tout, c’est plausible. Il est celui qui en souffrait le plus, puisqu’il vivait avec. L’image d’un homme heureux qu’il a voulu me donner lors de notre entretien à Paris devait être une manière de cacher ses dispositions à l’égard de son épouse. Ou alors elle ne traduisait que sa joie d’être enfin libéré, ce qu’il m’a avoué, d’ailleurs.

– Dans un cas comme dans l’autre, sa femme devait l’exaspérer, dit Flandin. L’empêcher de vivre. N’est-ce pas, Patron ?

Le patron avait hoché la tête. Ils avaient remonté l’avenue de Bordeaux, passé la deuxième ceinture, puis pris le boulevard circulaire de la première. Ils arrivaient à l’hôtel de police. Avant qu’ils ne descendent, Dru dit alors :

– Et Gastet ? Dommage que tu n’aies pas été avec moi, Guy. Parce que je suis sûr qu’il a tiqué quand j’ai titillé Louise sur ses jours de courses. Je le gênais, il aurait pu me faire déguerpir à coups de pompes qu’il l’aurait fait. Il a quelque chose à se reprocher. Ou il sait quelque chose.

Ils étaient arrivés et ils allaient descendre de voiture.
– Attendez, dit Chautard.
Flandin ôta sa main de la clé qu’il allait retirer du contact et Dru interrompit son mouvement de bras vers la portière.

– Rrrrghhh… Plante a dit au briefing de ce matin que le comte s’était rendu chez Gastet à 7 h 30, avec un cartable. Il y est resté vingt minutes. Sur le moment, je n’avais pas réagi. Mais maintenant…

– Ah ! s’exclama Dru.

– Bizarre en effet d’aller si tôt, et le jour de l’enterrement de sa femme, parler des affaires en cours avec son régisseur, abonda Flandin.

– Et s’il allait lui remettre de l’argent ? Pour la mission accomplie ?

– Nous savons que l’assassin a sans doute attendu sa victime sous son lit, reprit Dru, puisqu’on a retrouvé là des cheveux, un morceau de cuir et de la terre qui n’avaient rien à y faire Le problème, c’est que ce ne sont pas les cheveux de Gastet sous le lit.

– Mais rien n’empêche que le comte et Gastet aient été de mèche ? questionna Flandin. C’est ça, Patron ?

– Oui. C’est peut-être bien ça. Le comte charge Gastet de la besogne. Mais celui-ci, de son propre chef ou pas, délègue à son tour. Nous aurions non pas deux, mais trois hommes.

– Le téléphone ! s’exclama Dru. Il faut voir avec les télécoms s’il y a eu des appels entre le comte et le régisseur.

– On pourrait aussi éplucher ses comptes, au comte, et voir si une grosse somme d’argent a été retirée il y a peu. Un tueur, ça se paye.

(les deux derniers chapitres la semaine prochaine)

Laisser un commentaire