Les enfants de feu la comtesse : chapitres 10 et 11

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10 – Le tour du lac

« Chier. Passer mon dimanche dans cet endroit mortel… C’est le cas de le dire… Putain. C’est bien pour Isabelle que je viens. Et ce foutu flic. Un peu plus, il se pointait à Rangueil hier ! Il aurait été foutu de venir m’interroger au bloc, ce fouille-merde… Qu’est-ce que je vais lui dire ? Comme si ça pouvait pas attendre lundi… Qu’est-ce qu’il veut montrer, là ? Qu’il nous soupçonne ? Que c’est lui le boss ? Tu parles ! Les résultats ne plaident pas en sa faveur. Il arrête un criminel tous les dix meurtres ! »

La BMW X3 roulait à 160 sur l’autoroute et Patrick Pradeleau n’était pas content. Il était parti de Toulouse à 8 h 20, avec son dernier fils, Gaétan, âgé de 15 ans, dont la présence, selon Isabelle serait « un bonheur pour ses cousins de Brive et de Seine-et-Marne » et apporterait « un peu de jeunesse dans cette maison qui en a bien besoin ». Gaétan avait accepté, parce qu’il n’avait rien de mieux à faire et que de toute façon il manquerait le lycée le lendemain lundi pour assister à l’enterrement de sa grand-mère. Ça le sciait, d’ailleurs : sa grand-mère avait été assassinée ! Il l’avait dit à ses meilleurs copains le vendredi et l’info s’était répandue comme une traînée de poudre dans le bahut. Personne ne connaissait la morte, et Gaétan, élève de seconde, ne possédait pas une aura particulière jusqu’à ce jour. Mais là, toute la classe n’en avait que pour lui. Et il avait surpris de nombreux regards dans la cour et les couloirs, qui jamais auparavant ne s’étaient arrêtés sur lui une seconde. Alors accompagner son père sur le lieu du crime, c’était mieux sentir le truc, ramener des nouvelles fraîches et pouvoir dire : « J’y étais ». Si en plus ça contentait son père…

Le père pestait et il venait d’avoir une idée. Il allait appeler le commissaire, qui lui avait laissé son numéro, et reporter le rendez-vous de 11 heures à La Masière à midi au lac de Chasteaux, 15 km au sud de Brive. Comme ça, après être passé à la maison se recueillir auprès de sa mère, et avoir salué ses frères et sœurs, il irait retrouver de l’air en faisant son footing hebdomadaire à l’heure habituelle. Il avait emporté son short, un tee-shirt et ses Nike dernier cri. Après tout, merde, il avait 47 ans, il était chef de service dans un des premiers C.H.U. de France, numéro 3 au classement du Point, il n’allait pas se laisser perturber par un poulet de sous-préfecture ! Il sortit son Blackberry. Une voix adolescente arriva de derrière :

– Tu devrais pas téléphoner en voiture.
– De quoi je me mêle ? T’es pas rivé à ton écran, toi ? 

– Oui, mais moi je conduis pas.
Ouais, bon. À circonstances exceptionnelles, moyens exceptionnels.
– Allo, Commissaire ? Professeur Patrick Pradeleau à l’appareil. Vous m’entendez ? 

– Rrrggghh…

– Est-ce que ça vous embête si on se retrouve à midi plutôt qu’à 11 heures ? Et à Chasteaux plutôt qu’au Mas ?

– Rrggh…
– 11 h 30 ? D’accord, 11 h 30. 

– …

– Au bout du parking côté Soulier, près du petit escalier de terre qui rejoint le lac. Je vous reconnaîtrai. À tout à l’heure.

Non mais. Qui c’est le chef, hein ? Ceci dit, 11 h 30, c’était un peu tôt. Peut-être qu’il ne voulait pas manquer son déjeuner, le pépère. Faut se ménager, Commissaire, vous avez raison !

À 10 h 25, la grosse voiture entra dans la cour de La Masière, dans une gerbe de gravillons dérangés. Isabelle descendit les marches du perron à la rencontre de son frère et de son neveu.

– Tu es gentil d’être venu, dit-elle au premier. Tu sais comme ta grand-mère t’aimait, dit-elle au second. Et Frédéric et Mathieu viennent déjeuner puisque tu es là (François Pradeleau avait trois enfants : Karine, Frédéric et Mathieu). Et Gaëlle arrivera cette après-midi, avec sa mère (le juge Jean-Michel Pradeleau avait deux enfants, Christophe, 21 ans, et Gaëlle, 16 ans).

– Salut, dit Patrick en embrassant sa sœur, qui mit une main derrière l’épaule de son frère, mais n’obtint pas l’étreinte qu’elle espérait et dont elle aurait eu besoin.

Personne ne savait donc montrer ses sentiments dans cette famille ? Le toubib s’écarta et demanda :

– Pourquoi y’a des flics devant le portail ?

– Écoute, c’est pas un mal, crois-moi. Ils gênent personne et s’ils n’étaient pas là, on serait envahis par les curieux et les journalistes.

Philippe Palsimpe apparut sur le perron et les beaux-frères échangèrent une accolade sans chaleur.

– Entre.

Philippe avait dit ça sans y penser, mais ce mot qui se voulait de bienvenue fut interprété comme une appropriation malvenue par Patrick. « Eh, gars, tu n’es rien du tout dans l’histoire, n’oublie pas ça. T’es peut-être marié avec ma sœur, mais t’es pas ma sœur. D’accord ? ». Patrick ne prononça pas ses mots, mais il les pensa si fort qu’il « entra » encore plus contrarié qu’il ne l’était déjà.

L’obscurité du hall le saisit.
– On voit rien là-dedans…
– La maison est sombre, ce n’est pas nouveau, rappela Isabelle. Et je te signale qu’il y a un mort parmi nous. Ta mère.

Aussi étonnant que cela pût paraître, à ce moment-là, Patrick l’avait oubliée ! Il en fut stupéfait. Était-ce ses angoisses qui, prenant le dessus, lui avaient fait perdre de vue l’essentiel, tout au moins la raison de sa venue et la dignité qu’on pouvait attendre d’un fils en de telles circonstances ? Il eut honte, ce qui ne fit qu’accroître son malaise.

La porte de la cuisine s’ouvrit et Louise apparut, suivie de Jean-Michel. La pauvre semblait avoir perdu dix centimètres et pris dix ans.

– Bonjour Monsieur le Professeur.
– Bonjour Louise.
Jean-Michel s’avançait à son tour, et Patrick dut l’embrasser. Enfin l’embrasser… Au moins se pencher vers sa joue. Jean-Michel était son aîné de deux ans, mais il mesurait quinze centimètres de moins que lui (1,70 m contre 1,85 m). De plus, le juge avait la peau blanche et portait des lunettes, tandis que le chirurgien était bronzé même en novembre et respirait la santé.

– Salut grand-frère, dit-il, ce qui était un bon moyen de paraître accepter une hiérarchie tout en imposant son évidente supériorité physique et, pensait-il, intellectuelle. C’est sur le jeune Gaétan que se reportèrent les paroles – « Dis donc t’as sacrément grandi », « Tu es le portrait de ta mère » – qui permirent d’atténuer la gêne des personnes présentes dans le vestibule sombre et glacial. 

– Qui d’autre doit venir aujourd’hui ? demanda Patrick en posant son sac.
– Papa arrive à midi. Philippe va le prendre à la gare. Coline et Adeline arrivent au train de 18 heures (Isabelle et Philippe Palsimpe avaient cinq enfants : Régis, qui venait de se marier avec Juliette, Charles, Pierre, Coline et Adeline). Marion arrive ce soir, en voiture. Peut-être avec Nicolas (Marion et Franck Bock avaient trois enfants : Nicolas 12 ans, Manon 9 ans, Thomas 7 ans).

– Franck ne vient pas, j’imagine…

– En effet. Ce midi, nous aurons aussi tante Hortense. Et Maxime Ponthieu ; il nous a déjà bien aidés, on doit finir de discuter de l’organisation avec lui.

– Dis donc, ça va faire du monde à coucher ce soir…

– Le plus problématique, c’est demain. Tante Blanche et Gérard resteront là, de même que Oncle Juste, sûrement. Régis et Juliette aussi, parce qu’elle est enceinte.

– Ah oui…

– Et puis du côté de Papa, je sais pas. Peut-être des amis.

– Attends, on va pas coucher les amis, quand même ! Le jour de l’enterrement, ils peuvent comprendre qu’on a autre chose à faire !

– Écoute, on verra bien. 

– Et la collation sera où ?

– Ici.
– Ici ? Mais vous êtes malades !
À ces mots, Philippe le beau-frère prit son neveu par l’épaule et l’entraîna dans le grand salon. Louise avait déjà regagné sa cuisine. 

Isabelle s’assit sur une chaise à côté d’une énorme bonnetière, Jean-Michel se tint debout près de l’escalier, Patrick posa une fesse sur une commode sous une glace immense, dans laquelle se reflétaient des monnaies du pape dans un vase en cuivre.

– Ça nous a paru mieux que de louer une salle municipale, reprit Jean-Michel au sujet de la collation d’après obsèques.

– M’enfin quand même ! Pourquoi pas chez François ?

– Il l’a proposé, reprit Isabelle. Mais on s’est dit que ça avait plus de sens ici, et que ce n’était pas plus compliqué. Et comme ce n’est pas en centre-ville, ça permettra de faire le tri. Seuls les proches monteront jusque-là.

– Oui mais après ? Pour les faire partir ?…

– Les gens ne sont pas complètement cons, dit Jean-Michel. Surtout vu la nature du décès…

– Ouais… On a un peu plus d’explications ?
– Non. Ça reste incompréhensible.
– Bon Dieu. On a… enfin notre mère a été… Merde, j’arrive pas à le dire.
– Si tu pouvais éviter de jurer, ce serait bien aussi… 

– Pardon, ma sœur. Et les flics ont que dalle ?
– Ils ne disent pas tout, dit Jean-Michel. Tu as rendez-vous avec Chautard ?
– Oui, à 11 h 30 au lac de Chasteaux. 

– Pourquoi là-bas ?

– Parce que je vais faire mon footing, j’en ai besoin. Faut que j’y aille d’ailleurs, je vais me changer. Je prends quelle chambre ?

– Tu veux sûrement voir Maman d’abord ?

Patrick se figea, comme si un nouveau déclic venait de se produire. Malgré le peu de lumière dans ce hall, il vit les quatre yeux de Jean-Michel et Isabelle fixés sur lui. Il se sentit submergé de honte.

– Oui, bien sûr… je… euh… C’est où ?

––––––––––

Il roulait de nouveau et il était toujours d’aussi mauvaise humeur. Il avait envie d’appuyer fort sur la pédale, mais merde, ça tournait méchamment sur ces routes à la con. 11 h 05, putain, il aurait à peine vingt minutes pour courir. À tous les coups, c’était pour faire chier qu’il avait dit 11 h 30, ce con de flic. Profession emmerdeur ! Faut pas que je me loupe pour mon emploi du temps de jeudi matin. Putain, juste ce jour-là…

Il arriva enfin au Soulier de Chasteaux, traversa en trombe le village, tourna pour rejoindre le lac en passant devant la source d’eau potable où des citadins remplissaient bouteilles et bidons. Poussez-vous, bande de glands ! Il pénétra sur le parking et gara la BM du côté du chemin, pas droite, gâchant de la place, mais qu’est-ce qu’on en avait à foutre…

Il enleva son bas de survêtement pour être en short, garda le haut, laça ses chaussures, lissa ses chaussettes et ses manches, se recoiffa des doigts, but une gorgée de la bouteille d’eau citronnée qu’il avait apportée de Toulouse, appuya sur la clé qu’il glissa dans sa poche. Il regarda sa montre. 11 h 12. La circonférence du lac était de 7 kilomètres. Je me fais 10 bornes en 50 minutes, je dois pouvoir me taper ça en 30 minutes. Je terminerai à midi moins vingt, dix minutes de retard, ça ira très bien. Il m’attendra, le commissaire tocard. Il verra tout de suite qui a la maîtrise de l’échange. Non mais, oh ! Qu’est-ce que ça gagne, un commissaire, à Brive-la-Cagade ? 4000 balles ? 4500 s’il est principal ? Maxi. Pfff… Je me fais deux fois et demie son salaire. Et j’en baise sûrement plus que lui. Pauvre type.

Il déclencha son chronomètre et démarra, en petites foulées. Il ne pleuvait pas, mais le ciel était bas, et un vent d’est attaquait le cou, les reins, les mains. Quel bled ! Il longea la plage. Ça allait mieux. Enfin un peu de perspective. C’était pas si moche, cette étendue bleu-vert au creux des collines. Y’avait deux trois bicoques sympas sur les hauteurs et on devait pouvoir tenir une semaine au mois d’août sans se tirer une balle. Mais qu’est-ce que c’était que cette mousse blanche entre l’eau et le sable ? C’est dégueulasse, bordel ! Patrick, respire. Respire, Pat. Prends ta foulée. Tu souffles deux coups toutes les huit. Ou un petit coup toutes les quatre. Tu doses. Régulier. Va pas te niquer dans ce trou. Tiens, regarde ces deux cons, je me les dépasse à l’aise, sans forcer. T’es bien, Pat, t’es bien. Tu gères.

Il contourna la base nautique pour attraper le chemin qui longeait le lac sous les frondaisons. C’était plus sauvage à cet endroit, un peu plus sombre. Il croisait ou doublait des marcheurs et des coureurs. Certains le doublaient, de même que des vélos tout terrain, et il n’aimait pas ça. Il regarda son chrono. Il courait depuis 7 minutes et 41 secondes. Cool, Pat, détends-toi, oublie tout.

Moyennant quoi, il repensa au cercueil, à sa mère. Qu’il avait presque oubliée. Deux fois ! En arrivant dans la baraque, et avant d’aller se changer. Deux fois, Isabelle l’avait repris. La honte… Mais merde aussi, ils savaient ce qu’était la vie d’un chef de service dans un C.H.U. ? Numéro 3 au classement du Point ? Ils avaient idée, eux, des responsabilités ? Des emmerdements ? Aucune.

Enfin il était entré dans la chambre mortuaire, avec son fils Gaétan, et il avait vu sa mère morte. Le chauffage était coupé et la fenêtre entrouverte. Les rideaux étaient tirés. Une bougie était allumée. Un Christ et un bouquet avaient été posés sur une table. Jean-Michel avait indiqué que les pompes funèbres avaient voulu fermer le cercueil la veille. Mais afin que la famille puisse se recueillir, on avait demandé un délai, qui avait été accordé jusqu’à 15 heures ce dimanche ; deux agents viendraient alors pour le verrouillage et l’embarquement.

Père et fils s’étaient postés sur le côté, pas trop près du visage, au niveau des genoux à peu près. Patrick croisa les doigts devant lui. Gaétan, qui ne savait pas quelle attitude adopter, imita son père. Ils restèrent un moment silencieux. Puis :

– C’est le premier mort que tu vois, non ?
– Oui, je crois.
– Ça te fait quel effet ?
– Je sais pas si je vois plutôt Bonne-Maman ou plutôt une morte.

– Bonne remarque. Pareil pour moi.

Quelques secondes de silence, quelques mouvements de pieds, puis le fils remarqua :

– Son maquillage, c’est celui qu’elle avait au moment où… de… où elle est morte, ou alors on lui a fait après ? 

– On l’a sûrement retouchée un peu, même si on n’a pas eu à faire sa toilette ou à l’habiller, puisqu’elle venait de s’habiller.
Patrick, qui avait déjà vu de nombreux cadavres dans l’exercice de ses fonctions, remarqua la lividité de la peau et l’affaissement du visage. Pauvre vieille, pensa-t-il. Il fit un effort pour trouver en lui de l’émotion ou de la tristesse. Il se concentra, ferma les yeux. Comme rien ne venait, il repensa à l’enfance. Il tenta de se souvenir d’un repas, quand la famille était réunie tout entière. Il n’y arriva pas. Merde, comment c’est possible ? On a mangé ensemble trois fois, disons deux fois par jour pendant des années, et je peux pas me souvenir d’un seul repas ! Est-ce cette réflexion qui déclencha l’émotion qu’il recherchait ? Toujours est-il qu’un spasme le surprit, qu’il hoqueta et qu’un sanglot le secoua. Un sanglot sec et unique.

– Viens, dit-il à son fils.
– Tu l’embrasses pas ?
De nouveau la honte, de nouveau il rougit.
– Je pensais venir me recueillir tout à l’heure avant qu’ils ferment le cercueil. Mais tu as raison. Embrassons-la maintenant.

Ils avaient embrassé la morte, le fils après le père, surmontant leur appréhension. Et Patrick n’avait rien ressenti. Et maintenant il courait autour du lac, et il se disait qu’il recherchait la sueur pour être un peu moins sec. Peut-être que c’était son seul moyen de sortir un peu du contrôle, de retrouver de l’émotion, de faire secréter les glandes. Même quand il faisait l’amour, avec une infirmière ou avec Caroline, sa femme, qui a 46 ans était encore sacrément belle, c’était mécanique et, finalement, assez peu satisfaisant. Il était blasé, il le sentait bien. Mais qu’est-ce qu’il y pouvait : il ne pouvait pas devenir bébête et faire comme si tout ça le surprenait ?

Il ne se sentait pas au mieux. De l’air et de l’eau se baladaient dans son ventre. Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Il courait depuis à peine… 13 minutes et 33 secondes. Il arrivait au bout du lac, là où, pendant une centaine de mètres, il fallait passer sur la route qui semblait retenir l’eau. Il aperçut la rosace qui régulait le trop-plein, alors il eut un haut-le-cœur. Bon Dieu, il n’allait pas gerber, tout de même ! Il s’énerva. Il fut tenté de s’arrêter. Il atteignait la route. Il courait sur une sorte de trottoir, dont le revêtement était un surprenant grillage recouvert de pierraille. Allez, encore quelques mètres et il entamerait la seconde moitié, ça irait mieux.

Mais alors qu’il quittait la route pour prendre le chemin entre le lac et les noyers, il vit un homme en imperméable lever la main. C’était pas facile de distinguer derrière sa barbe et ses lunettes, mais visiblement le type s’adressait à lui. Qu’est-ce que c’est que ce machin ? Eh, les gars, y’a un malade qui s’est échappé de l’asile ! Il l’ignora et passa devant lui, comme un coureur qui ne veut pas se laisser distraire par les supporters. Mais alors que le fou était derrière lui, il s’entendit appeler :

– Docteur  Pradeleau ?

Patrick freina des deux genoux et s’arrêta. Il venait de comprendre, de le reconnaître. Le fou, c’était le commissaire ! L’enfoiré. Il se retourna, mains sur les hanches et souffle court. Le fou refit un mouvement du bras et s’avança vers lui.

– Excusez-moi, Docteur. Jean-Jacques Chautard, commissaire de police.

Et il disait ça tout fort, au moment où deux mecs les dépassaient en trottinant, tandis qu’une femme arrivait en sens inverse avec un chien ! Raconte l’histoire à tout le monde, tant que tu y es ! Et puis je suis pas docteur, connard !

– Professeur Pradeleau. Enchanté… Mais, pfff…, on n’avait pas rendez-vous de l’autre côté ? À 11 h 30 ?

– Rrghhh… J’allais m’y rendre. Ma voiture est juste là. J’aurais eu trois minutes de retard, mais vous sûrement un peu plus…

– Oh, à peine…

Patrick Pradeleau avait du mal à regarder son interlocuteur. Quel goujat ! Il lui avait cassé son footing ! Putain ! Et cette dégaine ? On n’a pas idée une tronche pareille ! Cette gueule toute grise, cet imper, cette écharpe qui ressort… Affreux.

– Voulez-vous que nous discutions dans ma voiture ou que l’on continue en marchant ?

– Euh… Je ne peux pas finir mon footing ?
– Vous aurez tout loisir après.
– Ouais… Bon. Je sais pas… Marchons.
Ils s’engagèrent sur le chemin et longèrent la rive sud du lac. Dès lors, Patrick Pradeleau, qui dominait pourtant son interlocuteur de toute sa vigueur, se sentit fragilisé. La nudité de ses jambes le gênait, de même que sa sueur et sa tenue. Au moins, le haut-le-cœur avait disparu. Comme si la vision du commissaire avait bloqué net ses mouvements intérieurs.

Il essaya de reprendre le contrôle de la situation :

– Alors, qu’est-ce que vous attendez de moi ?

Le commissaire ne marchait pas vite et Patrick se rendit compte qu’il devait ralentir le pas s’il voulait rester à sa hauteur.

– Que vous me disiez qui a tué votre mère.
Patrick redressa la tête :
– Vous plaisantez ?
– Rrghh… ce que je veux vous dire, c’est que mon objectif est celui-là, uniquement celui-là. Trouver le meurtrier de votre mère. Et, l’un ne va pas sans l’autre, la raison qui l’a poussée à tuer.

– Je n’en ai aucune idée. Sincèrement.

Le commissaire doutait de la sincérité des gens qui disaient « sincèrement ».

– Mais vous, reprit Patrick, vous avez bien une idée ?

Le commissaire, qui avait anticipé cette rencontre, prononça la phrase qu’il avait préparée :

– Tout ramène aux enfants.
– Aux enfants ?… Vous voulez dire à nous ? À moi ? 

– Oui.

Le commissaire, même s’il ne pouvait regarder en face son interlocuteur puisqu’ils marchaient côté à côte, sentit combien celui-ci était déstabilisé.

Patrick s’indigna :
– Vous voulez dire que nous avons, enfin un de nous, tué notre mère ?!
– Je dis que les indices que nous avons et l’examen des mobiles font des enfants les suspects numéro 1.
Ce n’était pas faux, mais le commissaire oubliait volontairement de citer Louise et Gastet, également bien placés, si ce n’est mieux.

– C’est insensé ! Vous vous rendez compte de que vous dites ?

D’instinct, Patrick avait accéléré. Il était même tenté de prendre ses jambes à son cou et de se remettre à courir. 

– Attendez-moi, demanda le fou, qui peinait à suivre. Je ne suis pas là pour vous arrêter…Rgghhh… Mais pour que vous m’aidiez à trouver le coupable.
– Apparemment, vous l’avez déjà désigné !
– Justement non.
– Vous avez des indices ? Matériels, je veux dire…
– Pas beaucoup. C’est du travail bien fait.
– Rien qui permette de trouver l’ADN ?
– Rien sur les vêtements de votre mère : ni ongles, ni peau, ni salive…
– Et des empreintes ?
– Beaucoup, mais qui correspondent à celles de votre mère et de la bonne. Par endroits, elles semblent même avoir été effacées. On peut penser que l’agresseur a utilisé un gant.

– Vous n’avez rien, alors ?

– On a des cheveux. Trouvés sous le lit. Rien ne dit cependant qu’ils appartiennent à l’agresseur. Ce ne sont, en tout cas, ni ceux de votre mère ni ceux de la bonne ni ceux du régisseur.

– Si vous nous suspectez, vous n’avez qu’à comparer ces cheveux avec les nôtres.

– C’est ce que je ferai.

– Pourquoi est-ce que vous n’avez pas déjà commencé ?

– Je ne veux pas vous importuner plus que nécessaire avant les obsèques.

Patrick ne sut pas comment prendre cette réplique. Le commissaire se moquait-il de lui ? En tout cas, il n’était pas fou. Pas du tout. Il s’agissait de ne pas déconner.

– Mais l’examen du corps ? reprit Patrick, qui se disait qu’il allait essayer de donner un tour informel à l’entretien, une conversation entre deux hommes d’un certain niveau, habitués aux choses de la vie et de la mort. Il n’a pas révélé de traces, d’ecchymoses, de fractures, qui pourraient nous fournir des indications ?

– Malheureusement non. Votre mère est décédée à la suite d’une rupture du rachis cervical, cette rupture ayant entraîné la lésion du bulbe rachidien, qui, vous le savez mieux que moi, se trouve à l’avant du cervelet et prolonge la moelle épinière.

– Oui… Elle a eu de la chance de mourir, si l’on peut dire. Parfois, les lésions du bulbe rachidien entraînent des troubles neurologiques graves et irréversibles, mais pas la mort.

– Rrgh… Le rapport de mon collaborateur insiste sur le fait qu’il y a eu fracture et non entorse. Ce qui veut dire que la torsion du cou a été donnée avec une certaine force.

– Et vous croyez qu’un de nous, un enfant, aurait pu tuer sa mère de ses mains ? Exercer la torsion avec suffisamment de force ?

– Par définition M. Pradeleau, un meurtre est toujours quelque chose que l’on a du mal à imaginer. Et c’est heureux. Cela veut dire qu’on ne considère pas cela comme un moyen normal de résoudre un problème.

Le commissaire avait pris la corde. Il marchait près de l’eau, qu’il avait tendance à regarder en marchant et parlant. Le professeur regardait tantôt le chemin devant lui, tantôt les prés qui montaient à sa droite, comme s’il cherchait une hypothétique ligne de fuite.

– Il faut que je vous pose une question, reprit le premier.

– Allez-y.

Le professeur, que ce flic osait ne pas appeler professeur, avait voulu dire cela d’un ton détaché, mais il n’y était pas parvenu. Et il se rendit compte qu’il avait contracté ses muscles.

– Que faisiez-vous jeudi matin ?

L’enfoiré. Isabelle n’avait pas exagéré. Ce Chautard était d’une impolitesse sans nom.

– Ma sœur m’avait prévenu que vous n’iriez pas par quatre chemins.

– Vous me comprenez, j’espère ?
– Je ne pense pas, non, mais peu importe.
Il était de nouveau agacé. Le ton informel et léger qu’il avait voulu donner à la conversation n’avait pas dépassé le stade des intentions, pendant deux minutes tout au plus. Connard de flic. Comment faire ami-ami avec un tel goujat ? Il commençait à avoir froid, en plus. Il n’avait pas d’imper, lui.

Parce que, grâce à Isabelle, il s’était attendu à la question sur son emploi du temps, donc sur son alibi, la matinée du drame, Patrick Pradeleau avait préparé sa réponse. Là, il ne se souciait plus de son short, du lac, de son footing, des promeneurs.

– Est-ce que ce que je vais vous dire restera entre nous ?

– Ça pourra figurer dans un rapport d’enquête.

– Accessible au public ?
– Non.
–Et à la famille?
– Seulement s’il y a un procès et que la famille se constitue partie civile.
– Hum… Et si je vous demande de n’écrire ce que je vais vous dire dans aucun rapport et de n’en parler à aucun de vos collaborateurs ?

– Rrgghh… Je vous réponds d’accord, sauf si c’est fondamental pour l’arrestation du meurtrier.

Pouvait-on sortir du rapport de forces et arriver à cette « conversation » à laquelle avait aspiré un moment le médecin ? De toute façon, il n’avait pas le choix. Il ne pouvait pas mentir, le risque était trop gros que cela se retourne contre lui. Il tourna son regard vers l’étendue bleu-vert et prit une longue respiration.

– Jeudi… entre 10 heures et 13 heures… j’étais avec ma maîtresse.

– Ah…

Chautard sortit les mains des poches de son imperméable, comme si cette information changeait la donne.

– Et… personne n’est censé le savoir ?
– Naturellement.
– Quelqu’un pourrait-il témoigner de cela ?
– La maîtresse en question.
– C’est un peu court. Personne d’autre ? Le portier d’un hôtel, un chauffeur de taxi ?
– Non. Nous nous retrouvons chez elle. Le jeudi, généralement je n’opère pas. Je peux donc me libérer plus facilement. Et elle n’a pas de cours. Elle est professeur d’université, enfin maître-assistante.

– D’accord. Donc, ce jeudi, en quittant votre domicile toulousain, au lieu d’aller à l’hôpital, vous êtes allé chez votre maîtresse ?

– Pas directement.
– Vous avez fait un crochet jusqu’à Brive ?
Le professeur eut un rictus.
– Ne plaisantez pas, Commissaire.
– Où êtes-vous allé en sortant de chez vous ? Et à quelle heure ?
Ça surprenait le professeur, que le commissaire d’apparence si empruntée, souvent maladroit dans son expression, puisse asséner des remarques et des questions si cinglantes.

– J’ai été prendre un café dans un bar. À 9 heures moins le quart.

– Seul ?
– Non.
– Avec qui ?
– C’est indispensable ?
– Oui.
– Avec une étudiante.
– Je vois.
Oh, non, il ne voyait pas ! Il ne pouvait pas voir Flavie, son corps, son visage, avec ses yeux qui semblaient si pleins de désir à son égard, cette bouche à hurler, ces seins d’enfer, ce cul de 25 ans.

Le commissaire ne voyait peut-être pas, mais ça lui suffisait. Le toubib venait de marquer un point. Non seulement il fournissait un alibi qu’il aurait préféré taire pour d’évidentes raisons de paix familiale, ce qui tendait à le crédibiliser, mais en plus il avançait de bons motifs pour que personne ne puisse confirmer ses dires. Sauf :

– Les deux intéressées pourraient-elles m’appeler pour que je puisse entériner votre alibi ?

Bon Dieu, il le soupçonnait bel et bien, ce salaud de flic :

– Est-ce qu’un mail pourrait suffire ?

– D’accord, un mail. Avec copie de carte d’identité en pièce jointe. Pour que l’on puisse authentifier l’expéditeur, c’est-à-dire la rapprocher d’un nom de personne et d’une adresse géographique.

Le commissaire glissa la main dans une poche intérieure de son imperméable. Il en sortit un portefeuille aussi épais qu’abîmé. Plusieurs cartes et bouts de papier tombèrent à terre. Quel empoté… Le commissaire s’agenouilla en grimaçant. Patrick Pradeleau ne se baissa pas, non il ne le sentait pas. Quand les cartes furent ramassées, le détenteur se redressa, les remit dans une poche extérieure de l’imperméable et chercha dans le portefeuille, avec des doigts mal assurés.

– Je cherche une de mes cartes… Je crois que j’en ai ici…

Il finit par extirper un rectangle corné, plus ou moins blanc, sur lequel apparaissait du bleu et rouge.

– Tenez. Il y a une adresse mail là-dessus.

Le professeur empocha dans son short. Ils traversèrent le village de mobile-homes, son accueil fermé, sa buvette en sommeil, son départ de ski nautique délaissé. Qui irait faire du ski nautique dans ce trou, de toute façon, hein ?

– Vous savez que ce lac est un haut-lieu de l’aviron ? 

Le commissaire avait-il lu dans ses pensées ?
– Mouais…

– Le syndicat intercommunal qui gère le site a misé là-dessus. Le mirador en face, devant lequel vous êtes sûrement passé tout à l’heure, les lignes d’eau, les pontons, c’est pour les compétitions d’aviron. Il y a eu deux championnats du monde ici.

Championnats du monde des ploucs, oui ! Quelques centaines de mètres d’eau vaseuse, tu parles d’un site !

– Hum, hum… C’est intéressant. Mais pourquoi vous me dites ça ?

– Je ne sais pas. Peut-être parce que nous n’avons pas l’air de beaucoup nous aimer. Comme nous sommes obligés de collaborer, la nature, ou la rencontre sportive, et la… rrrghh… comment dire, l’universalisation qu’elles impliquent, la dilution des ego dans quelque chose de plus grand, peuvent nous aider à nous supporter… et à progresser ensemble, vers la vérité.

Le professeur Pradeleau resta dubitatif. Son bout de Nike heurta le sommet d’une roche qui affleurait et il trébucha.

– Vous avez d’autres questions à me poser ?

C’était sorti tout seul, comme un réflexe pour se rattraper. Il voulait en finir, même s’ils n’étaient pas encore au bout du chemin.

– Et puis si on pouvait se dépêcher un peu… je me gèle !

L’église de Chasteaux apparut au-dessus d’eux, avec son clocher rectangle et son toit en chapeau napoléonien. Dans cinq à six minutes, l’un aurait bouclé sa boucle, l’autre sa demi-boucle.

– Aimiez-vous votre mère, Monsieur Pradeleau ?

– Vous devez le savoir, non ? Notre mère n’était pas quelqu’un pour qui l’on pouvait manifester de l’affection. Mais ne comptez pas sur moi pour la dénigrer.

– Est-ce que c’était un souci pour vous et vos frères et sœurs, ce caractère de votre mère ? Ou est-ce que vous en aviez pris votre parti ?

– Moi, oui. François aussi. Les autres ont eu plus de mal à l’accepter.

– En dehors d’un ressentiment lié à un éventuel manque d’affection, est-ce que certains d’entre vous avaient un contentieux avec leur mère ? Lui en voulaient pour une raison précise ?

– Marion a un contentieux idéologique, si vous l’avez vue, ça n’a pas pu vous échapper. Isabelle en veut à sa mère de lui avoir transmis son caractère, de lui ressembler. Jean-Michel, le juge, lui en veut de l’avoir humilié, au physique comme au moral, de l’avoir rendu malheureux. Il pense qu’elle était déçue par ce premier fils, qu’elle avait espéré grand, beau et fort.

– Cette déception a pu se transformer en méchanceté ? 

– je ne sais pas.
Pour la première fois, Patrick baissa la garde et se laissa aller à penser à ses frères et sœurs, quand tous étaient encore jeunes. Mais que restait-il des années d’enfance, de la vie de famille ? Avait-il un seul bon souvenir ? Quelque chose avait cloché. Sa mère ?

– Votre frère François, l’assureur qui fait de la politique, il semble le moins amer de vous cinq…

– Question de caractère. Il faut dire qu’il a rencontré une fille de Brive et s’est installé dans la région. Ça a plu à notre mère qu’un de ses enfants s’ancre dans ce lieu qui lui était cher. Et puis ses ambitions politiques lui plaisaient, à elle. Je ne crois pas qu’il y ait eu de la tendresse entre eux pour autant.

– Et vous ?
– Quoi, moi ?
– Aviez-vous un contentieux avec votre mère ?
Le professeur Patrick Pradeleau n’avait pas un contentieux avec sa mère, mais un secret. Un secret qui datait de ses débuts en chirurgie, à l’hôpital de Pau. Lors d’une néphrectomie somme toute assez banale, autrement dit une ablation du rein, il avait commis une erreur en rétablissant la circulation sanguine après l’extraction de l’organe défaillant. Un « clip » avait été mal posé, du moins est-ce ce qu’il supposa puisque le malade, un homme de 34 ans, décéda le troisième jour d’une hémorragie interne foudroyante, dans sa chambre d’hôpital, sans que les infirmières et médecins alertés puissent sauver le malheureux. La faute du chirurgien ne fit pas de doute aux yeux de ses confrères et des personnels hospitaliers. C’est une amie d’enfance de Marie-Claire Pradeleau, que le hasard de la vie avait fait épouse d’un chef d’entreprise du Béarn, qui apprit à la mère du chirurgien la bronca qui chahutait son fils. Celle-ci aurait pu garder pour elle l’information, mais elle saisit l’occasion pour affirmer sa main-mise sur un fils qui avait tendance à mépriser tout ce qui n’était pas lui. « J’ai appris que tu avais des soucis ». À partir de cette phrase au téléphone, elle lui fit comprendre que ni son père ni ses frères et sœurs ne sauraient jamais rien des raisons de son départ du centre hospitalier de Pau, à condition qu’il se montre un fils correct. « Je ne te demande pas l’impossible, autrement dit de m’aimer, mais d’être là quand j’en aurai besoin ». Il avait promis, oublié sa promesse une fois que ses titres de gloire à Toulouse avaient rendu à ses yeux dérisoire ce désagrément palois ; pourtant, sa mère n’avait jamais ébruité l’affaire.

Il n’allait pas raconter ça au commissaire. Quel intérêt ? Il se contenta de répondre.

– Aucun contentieux. À part de m’avoir obligé à porter des culottes courtes en sixième.

– Rrghhh… Alors une dernière question. D’après vous, selon votre intuition, ou peut-être déjà vos déductions, qui a tué votre mère ?

Le commissaire avait insisté sur le « qui ».
– C’est un piège ?
– Pas du tout. Vous êtes un proche de la victime, et donc une des personnes les mieux informées sur elle. Vous en savez beaucoup plus que moi. Votre avis, et même votre concours si vous le voulez bien, sont de précieux atouts pour l’enquête.

Le professeur n’était pas convaincu de la sincérité de son interlocuteur, mais il lui reconnut une certaine habileté. Il pointa pourtant une contradiction :

– Vous m’avez dit que tout ramenait aux enfants. Le coupable serait un de nous cinq. Vous avez donc la réponse à votre question.

– Non, excusez-moi. J’ai dit que les indices et les réflexions m’obligeaient à vous considérer comme suspects. Ça ne veut pas dire que vous êtes coupables. Et si oui, il me reste à trouver lequel d’entre vous cinq. C’est pourquoi je vous demande votre avis. Vous y voyez peut-être plus clair que moi.

– Non. Je ne comprends pas cette histoire. Qu’on ait pu… assassiner une femme comme elle, comme ma mère, dans ce trou perdu, ça dépasse l’entendement !

Ils franchirent le petit pont de pierre sur le ruisseau qui alimentait le lac, et arrivèrent au parking. Le professeur accéléra, saisit la clé dans sa poche et cliqua. La BMW X3 se déverrouilla. Il se pencha à l’intérieur pour enfiler sa parka d’abord, son bas de survêtement ensuite. Il se frictionna et signifia qu’il avait froid.

– Bon, je ne vais pas m’attarder. Il faut que j’aille me mettre au chaud si je ne veux pas attraper une bronchite.

– Vous voulez bien me déposer à ma voiture ?
– Mais ce n’est pas ma direction !
Le professeur était si nerveux qu’il n’avait pu empêcher cette réaction spontanée. Au bout de quelques secondes, il réalisa son ridicule.

– Oui, bien sûr.

Quel emmerdeur ! Un vrai Colombo, ce type ! En moins sympathique. Le conducteur et son passager s’installèrent. La manœuvre fut effectuée nerveusement.

– Prenez à gauche, on va passer par Lissac.
– Je connais, merci.
Ils passèrent sous la parcelle de vigne biologique Terre de Causse, et le commissaire se dit, ce n’était pas la première fois, qu’il aimerait bien goûter ce vin. Le bourg de Lissac apparut, le château moche en contrebas, le rond-point, le café. Ce sont ces ardoises grises devant le vert des arbres et le bleu du lac qui étaient belles. Ils passèrent le bourg et s’engagèrent sur la route qui surplombait l’étendue d’eau.

– Vous roulez trop vite.
– Vous voulez m’arrêter pour excès de vitesse ?
– Non. Je ne veux pas mourir.
Le silence se fit, la voiture ralentit. Ils parvinrent à l’embranchement de la route de Saint-Cernin-de-Larche. 

– Vous êtes garé où ?
– Là.
La BMW s’approcha d’une vieille Laguna. Le commissaire mit sa main sur la porte, mais demanda avant d’ouvrir :

– Pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt auprès de votre mère ?

Nom de Dieu ! Il l’emmerderait jusqu’au bout ! Il allait réduire ses nerfs en pelote !

– Les vivants passent avant les morts, Commissaire. Ma mère aurait été la première à me dire de ne pas annuler les opérations qui étaient prévues, et sur lesquelles les malades comptaient depuis des mois.

– Humm… Merci de m’avoir ramené.

11 – Dru et les mots de la comtesse

Elle les avait étalées sur la table et, comme ça ne suffisait pas, sur le tapis du salon. 341 lettres au total, issues du sac qu’elle avait récupéré ce dimanche à 9 heures au commissariat, dans lequel patientaient deux boîtes métalliques et deux enveloppes de papier kraft format A4+.

La première boîte contenait 43 lettres de Marie-Claire Pradeleau à sa mère, des doubles sans doute, écrites entre le 1er novembre 1958 et le 15 mars 1977. Et 48 lettres de Mme Gustave Lamotte à Mme Jean Pradeleau, du 21 octobre 1958 au 12 mars 1977. Il s’agissait de la correspondance mère-fille entre le mariage de la seconde et le décès de la première, rédigée sur du papier très fin, petit format.

La seconde boîte contenait 29 lettres ou cartes à destination ou en provenance d’Isabelle d’abord Pradeleau ensuite Mme Philippe Palsimpe, 19 lettres ou cartes à ou de Jean-Michel Pradeleau, 21 lettres ou cartes à ou de Patrick Pradeleau (M. le professeur pour les plus récentes d’entre elles), 26 lettres ou cartes à ou de François Pradeleau, 8 lettres ou cartes à ou de Marion Pradeleau (Mlle). Elles avaient été écrites entre le 14 juillet 1968 et le 30 août 2010.

La première enveloppe contenait 16 lettres, ou doubles de lettres, de Marie-Claire Pradeleau à Sœur Blanche Marie Lamotte, 24 lettres de Blanche M. Lamotte à Mme Jean Pradeleau, du 22 janvier 1959 au 14 juin 2010 ; 15 lettres, ou doubles de lettres, de Marie-Claire Pradeleau à Mme François Brion et 32 lettres de Blandine Brion à Mme Jean Pradeleau, du 1er décembre 1959 au 28 janvier 2005 ; 3 lettres, ou doubles de lettres, de Marie-Claire Pradeleau à Mme Henri Foucq, et 3 lettres de Hortense Foucq à Mme Jean Pradeleau, du 4 septembre 1974 au 6 août 1978. Il s’agissait de la correspondance entre la comtesse et ses sœurs.

La seconde enveloppe contenait des lettres à destination et en provenance de M. Pierre Jigeard, Mme Herbert Cotentin, Mlle Fanny Meurice, M. et Mme Simon Rétourd. Vu les intitulés – Cher cousin, Cousine, Ma bonne Fanny, Mes biens chers cousins – la lieutenant Dru n’eut pas de mal à trouver le lien entre ces patronymes et celui de la comtesse. Là encore, les lettres commençaient à la fin des années 1950, la plus récente datant du 26 mai 2010. Il y en avait 54.

Le classement était effectué grâce aux boîtes et enveloppes, ainsi qu’à des ficelles, des élastiques et des trombones. Il fallut néanmoins une heure et demie à la lieutenant Dru pour arriver à déterminer cette liste d’expéditeurs et de destinataires, et les dates limites des correspondances. Elle s’était ensuite demandé comment elle allait procéder pour examiner tout ça et surtout pour en extraire « tout propos ou échange qui vous paraîtra significatif », selon la formule du commissaire à qui elle devait donner un premier compte rendu à 19 heures.

Le problème est qu’elle ne savait pas ce qu’elle cherchait : un nom, une révélation, un drame, un secret, des contradictions ? Elle essaya de définir son objectif : je recherche des informations qui pourraient nous apprendre pourquoi on a assassiné la comtesse. Bon. Par où commencer ? Il était 11 heures, elle n’aurait pas le temps de lire 341 lettres avant 19 heures.

Elle avait pourtant annulé, enfin reporté, le déjeuner prévu avec son ami Vincent. Vincent était une bonne pâte, il avait compris. Il lui pardonnait tout ou presque. Sans doute était-il amoureux d’elle. Ils se connaissaient depuis six mois (technicien en informatique dans une société de services, c’est lui qui assurait la maintenance à l’hôtel de police). Sans que les collègues ne le sachent, ils avaient été prendre un verre et ils avaient dîné ou déjeuné ensemble quelques fois. Mais Vincent n’avait jamais osé tenter quelque chose. Elle n’aurait su dire si elle le souhaitait. En tout cas, elle était presque sûre qu’elle ne le repousserait pas. Ce n’était pas si souvent qu’on avait envie de se serrer contre son corps mal fichu.

Dru habitait le deuxième étage d’une maison coupée en deux à l’horizontale, dans le quartier du stadium à Brive. La grand-mère qui vivait au rez-de-chaussée était sa propriétaire. La vieille dame avait vite eu tendance à la considérer autant comme sa fille, sa petite-fille même, que comme sa locataire. Cette chaleur n’était pas désagréable, même si elle était parfois lourde. En tout cas, la Duduche se plaisait dans les trois vastes pièces qu’elle occupait, ainsi que sur le long balcon et dans le bout de jardin dont l’octogénaire l’invitait à profiter.

Elle décida de commencer par la correspondance entre la comtesse et sa mère, dans une logique toute chronologique. Elle avait remarqué, en étalant ses paquets sur la table côté salle à manger et sur le tapis côté salon du grand séjour, que toute la correspondance datait de l’après-mariage. L’union entre Jean Pradeleau et Marie-Claire Lamotte avait en effet eu lieu le 4 octobre 1958, ce dont Dru se souvenait, puisque c’est elle qui avait, dès le premier jour d’enquête, fourni les éléments biographiques pour le premier rapport du juge Florent. Pourquoi ne pas avoir conservé ce qui avait été écrit avant le mariage ? Les habitudes épistolaires devaient pourtant remonter aux années de jeunesse ; les premières séparations familiales, pour études, voyages ou autres vocations, avaient dû susciter de nombreux échanges à une époque où le courrier était le principal, si ce n’est l’unique, moyen de communication entre deux personnes éloignées.

Elle rassembla les deux paquets, mère-fille et fille-mère, et s’installa sur le canapé. Elle avait oublié un papier et un crayon. Elle se releva, attrapa un bloc et un stylo. Et elle commença en alternant, en fonction des dates, dans le but de suivre ce dialogue sur papier bible. Mère et fille se vouvoyaient. Elles s’écrivaient de Paris à Paris, de Paris à Versailles, de Saint-Quai à Paris, de Versailles à La Masière, une fois de Gréoux-les-Bains à Paris. Il s’agissait avant tout de nouvelles familiales, parfois de conseils sur la conduite d’une famille ou d’une maison. Cela avait un parfum désuet et Dru fut renvoyée à sa pauvre mère, qui les avait élevés seule elle et son frère, qui aurait été bien incapable d’écrire plus de quelques lignes sur une carte, mais qui avait fait de son mieux pour éduquer ses deux enfants après que son salaud de mari se fût fait la malle. Là, tout était théorisé, et en même temps détaillé. Mais quelle froideur ! se dit la lieutenant. On ne sent pas un sourire, pas une pointe d’humour entre 1958 et 1977, date sans doute à laquelle était décédée la mère ! Ne savaient-elles pas ce qu’était l’amour, ces deux-là ? Ou alors était-ce les convenances qui le masquaient ? Mais quel était ce milieu dans lequel on se croyait obligé d’étouffer ce qui était beau et bon sous un amas de froideurs et de rigidités ?

Dru passa la journée entre les échanges sur la santé des uns et des autres, l’état des maisons, la préparation des cérémonies et événements familiaux, les euphémismes sur l’inconséquence des hommes, ceux de la famille – « plus ça va, moins ton père paraît savoir se servir de ses doigts » – et ceux censés diriger le pays – « mais comment ceux qui nous gouvernent ont-ils pu nous entraîner dans pareille situation ? » –, la perte des valeurs – « Quand je pense qu’aujourd’hui on voit des poitrines nues à la télévision… » –, le rôle de l’Église – « Lors du déjeuner auquel je l’avais convié comme chaque année, Monseigneur Blancot m’a paru bien peu sûr de lui quant au devoir des catholiques dans le monde » –, etc.

Avec ses enfants, la comtesse se plaçait toujours au-dessus, prodiguant avis, sentences, informations, et pourtant jamais de conseils. Comme si elle avait renoncé, comme si elle était sûre que cela ne servirait à rien. Peut-être qu’elle s’en fichait ? En tout cas, l’aigreur et la résignation suintaient dans toutes ces lettres, que Dru n’avala pas sans malaise. Les lettres des enfants à leur mère donnaient elles une impression de détachement, de prudence, qui caractérisaient bien des rapports impossibles. Isabelle était la plus tendre, mais on sentait que cette tendresse était forcée, recherchée, mais pas payée de retour. « Mes enfants sont vos petits-enfants, Maman, et c’est une fierté pour moi de continuer votre œuvre », avait-elle écrit le 29 mars 1989. Et dans sa réponse du 8 avril, la grand-mère rétorquait : « J’espère, ma fille, que vous parviendrez à maintenir chez ces jeunes pousses les valeurs auxquelles nous croyons et dont on ne peut que regretter la disparition progressive, même au sein des meilleurs milieux ».

Les lettres aux sœurs ou des sœurs étaient peut-être les plus glaciales de toutes. « Je sais que tu as toujours pensé que je voulais occuper une place qui te revenait. Détrompe-toi. Si tu savais comme tout cela m’ennuyait… » (de Marie-Claire à Blandine, 4 septembre 1969). « C’est une bizarrerie que le ciel nous ait faites si différentes. Quel péché originel payons-nous ? » (de Hortense à Marie-Claire, 6 août 1978).

Les lettres aux cousins étaient peut-être les moins tristes. Là, enfin, on voyait poindre un demi-sourire, un peu d’enthousiasme, un semblant de gaieté. La géographie y était pour beaucoup, comme si l’on était autorisé à se réjouir d’un site ou d’une météo, alors qu’on devait se garder de tout épanchement pour ce qui concernait les choses du cœur et du corps. « Ces tombées de la nuit à Saint-Quai sont féeriques. Je n’ai jamais pris la mer, mais il me semble qu’on touche, là, marchant sur la plage ou sur les falaises, à des sensations d’infini comme seuls les marins en plein océan doivent en percevoir » (de Marie-Claire à Pierre Jigeard, 24 juillet 1985). Ou encore : « Après quatre journées abominables, le temps s’est rétabli. Les enfants ont pu reprendre leurs parties de ballon et de croquet, et je suis soulagée de les voir enfin s’épanouir au grand air » (de Marie-Claire à Fanny Meurice, Pâques 1979).

Dru s’ébroua. L’après-midi était passée sans qu’elle s’en aperçoive. Elle avait grignoté une salade, un jus de tomate et un bout de fromage, moyennant quoi elle avait faim et crevait d’envie de descendre le pot de Nutella. Mais elle en avait déjà avalé un trois jours plus tôt. Ce n’était pas raisonnable. Non, elle allait appeler le commissaire, et après elle se ferait un bon dîner avec Vincent. Il l’avait bien mérité lui aussi, qui avait dû passer la journée sur ses ordinateurs à l’attendre. Je suis sûr qu’il n’est même pas sorti, pensa-t-elle.

Mais qu’allait-elle dire à son patron ? Il n’y avait rien de probant dans ces lettres qu’elle avait parcourues. Elle avait pris des notes au début de sa lecture, mais elle avait fini par s’arrêter. Car à moins d’écrire la biographie de Marie-Claire Pradeleau, il n’y avait rien à tirer de cette correspondance. Rien qui put mettre sur la piste d’un conflit, d’un contentieux, d’une vengeance. Elle avait cependant noté deux phrases qui peut-être devaient être relevées. À Patrick, la comtesse disait le 22 février 1991 : « Enfin, tu t’en sors bien. Et peut-être même ta faute va-t-elle te servir. Je te rassure : cette histoire restera entre toi et moi. À condition que tu tiennes tes engagements à mon égard, bien sûr » Un secret d’enfance peut-être, une erreur de jeunesse. Était-ce important ? Elle signalerait ça au commissaire. Ainsi que le « J’ai pris mes dispositions », annonce faite par la comtesse à sa sœur Blanche le 22 novembre 2009. S’agissait-il de transmission de patrimoine ? De testament ?

Un testament, Dru en avait découvert un brouillon dans les lettres. Il n’était pas daté, il était raturé, et il n’était pas fini. Selon elle, il n’apportait pas d’éclairage sur le meurtre, mais il valait son « pesant de cacahuètes » par sa violence et son originalité. Et parce que la comtesse annonçait sa mort en des termes troublants eu égard à ce qu’avait été sa fin.

Voici son contenu : « À mes enfants, à mon mari, à mes sœurs. Si vous lisez cette lettre, c’est que je suis morte avant vous. Vous êtes soulagés. Mais si. Nous aurions dû être des joies les uns pour les autres, mais ce sont des poids que nous avons été. Oui, je vous ai pesé, et vous m’avez pesé. Bien fait pour nous. Gavés, nantis, nous n’avons pas su trouver la légèreté qui seule rend la vie acceptable. Sauf toi peut-être, Jean mon époux, un peu tard et très égoïstement.

Pourquoi est-ce que je vous écris si le mal est fait et qu’il n’y a rien à sauver ? Pour que vous vous rendiez compte que j’étais plus lucide et moins mauvaise que vous ne l’avez cru. Cela ne me déplairait pas, je l’avoue, de vous bouleverser un peu. De vous donner des remords et des regrets. De vous ouvrir les yeux et de vous empêcher de dormir.

1) Mes enfants

Si je meurs subitement, vous serez avisés par maître Doubliat des dispositions que j’ai prises en votre faveur.

Vous constaterez que je ne vous ai pas lésés. Certes, je sais que vous mépriserez et ce don et cet argent, disant qu’ils ne remplaceront jamais l’amour que vous n’avez pas eu. Je rectifie : l’amour que vous n’avez pas ressenti. Car je vous ai aimés. Autant que je l’ai pu.

Laissons le matériel, si vous voulez bien C’est d’un testament plutôt moral ou spirituel dont il s’agit ici. Puisque je n’ai pas été capable de vous inspirer de l’amour par ma vie et par ma parole, j’utilise ma mort et l’écriture pour essayer une dernière fois de capter votre attention. Puissiez-vous par ces quelques lignes, si ce n’est accepter, au moins comprendre ce que j’ai voulu pour vous.

Vous croyez, mes enfants, que je ne vous ai pas aimés. Je ne crois pas que cela soit juste. Sans doute n’ai-je pas su montrer mon sentiment, sans doute ce sentiment fut-il souvent étouffé par la fatigue, l’angoisse, la maladresse. Que voulez-vous, il n’était pas dans ma nature d’exprimer mon attachement à ceux que j’aime. Était-ce une raison pour me priver de la maternité, pour priver mon époux de la paternité, pour vous priver de la vie ? S’il fallait être parfaite pour engendrer, combien de femmes seraient autorisées à devenir mère ?

Ce qui m’a le plus gênée, dans l’exercice de mes fonctions de mère, de femme, c’est la conscience du ridicule : l’être humain m’a toujours paru pitoyable. Un animal qui n’ose pas l’être. Je ne me suis jamais sentie à l’aise dans cette forme, et avec ce cerveau. Comme tous ceux que je subissais autour de moi, mes gestes, mes mots, me paraissaient déplacés, grotesques, inconvenants. J’ai toujours eu honte d’être. C’était une maladie, peut-être, et je n’ai jamais su comment en guérir. J’ai fait ce que j’ai pu, mais je n’ai jamais eu de plaisir à faire. Or, si l’on vit, comment ne pas agir ? J’ai donc agi, à contre-cœur. Pas contre vous.

Une seconde chose m’a gênée. Je ne crois pas que vous m’ayez souvent entendue me plaindre, mais vous n’avez pas pu ne pas constater mes maux de tête. Oui, j’ai vécu avec le mal de tête. Croyez-moi, ça joue sur le comportement. On a du mal à se réjouir quand le moindre sourire vous déclenche une douleur. Encore plus si l’on ajoute à ces maux de tête des maux de ventre presque aussi fréquents. Je ne cherche pas à me disculper si je suis coupable d’avoir été une mauvaise mère, mais sachez que j’ai dû composer avec des douleurs permanentes.

Avant quelques lignes consacrées à chacun, je me permettrai une remarque qui vaut pour tous les cinq. Vous avez tous une famille et un métier. Et ce sont peut-être les deux choses principales que j’ai voulues pour vous. Pour votre bonheur. Rassurez-vous : je ne revendique rien. C’est vous et vous seuls qui avez choisi mari, femme et profession. Sachez que vos situations sont une satisfaction et que je vous souhaitais un équilibre de ce type.

Isabelle, tu es l’aînée. Ma première née. S’il y a un moment où je ne me suis pas sentie ridicule dans ma vie, c’est au cours de tes premières semaines. Il me semble que nous étions en harmonie, l’une et l’autre, et toutes les deux avec la nature et l’ordre des choses. Ce fut un moment béni, sans douleur, ce qui a été rare dans ma vie. Malheureusement, tu t’es vite mise à me ressembler. Tu t’identifiais à moi, tu me suivais partout. Cela aurait pu être une joie, c’était une souffrance. Car je savais quelle existence tu te préparais si tu prenais mes handicaps et mes défauts. Dieu merci, tu n’es pas affublée des maux de tête et de ventre qui ont gâché ma vie. Tu t’es mariée, tu as eu cinq enfants et tu n’as pas eu d’activité professionnelle. Comme moi. Tu ne m’as pas l’air bien épanouie. Comme moi. Mais tu ne te plains pas et tu vas de l’avant. Comme moi. Puisses-tu aller jusqu’au bout sans que cette rigidité qui te tient ne faiblisse.

Jean-Michel, mon premier fils. Avec toi aussi, j’ai eu un peu de bonheur au début. Jusqu’à tes 1 an à peu près. Et puis, quelles déceptions ! J’espérais un garçon fort et en bonne santé, tu étais souffreteux. Je te voulais joueur de rugby, tu es devenu philatéliste. Je t’espérais meneur d’une bande et tu n’avais pas d’amis, je te voulais chef d’entreprise et tu es devenu fonctionnaire. Mon pauvre enfant, je suis désolé. Oh, le poids du physique… C’est en te regardant grandir que j’ai compris qu’il n’y avait rien à faire contre une faible constitution de corps et un manque de volonté. On a la hargne ou on ne l’a pas. Tu ne l’as pas. Moyennant quoi, tu t’en sors plutôt bien. Tu es d’une tristesse à pleurer, mais il me semble que tu as su t’organiser une vie conforme à ton caractère et à tes dispositions. Je t’en félicite.

Patrick. Toi, tu as eu toutes les chances. Un physique impeccable et un moral de vainqueur. Et, chance plus grande encore, une intelligence limitée. Tu as été le plus facile à élever, celui qui m’a le moins pesé. Sans doute aussi celui qui m’a le moins aimée. Et le moins détestée, ceci compense cela. Tu t’es émancipé avec un parfait naturel et ton départ à Montpellier dès la deuxième année de médecine n’a fait qu’entériner une séparation qui remontait à ta naissance. Tu as sans forcer utilisé tes capacités naturelles pour t’imposer dans tes études. Tu as commis une faute au début de ta vie professionnelle, qui aurait pu te coûter cher. Je t’ai aidée à la cacher et personne n’en a jamais rien su dans la famille. Mais comme tu n’as pas tenu tes engagements, je la signale aujourd’hui ; tu t’expliqueras avec tes frères et sœurs. Par la suite, tu as su écarter de toi ceux qui pouvaient faire de l’ombre à ta carrière. Tu a la jolie femme et la grosse voiture que tu voulais, les vacances au ski avec les enfants, aux Seychelles avec ta blonde. Je ne doute pas que tu aies des maîtresses. Tu es un ponte, prétentieux et imbécile. Tu n’as pas une once d’humanité, et les malades te respectent parce qu’ils sont impressionnés par ta blouse blanche et le décorum autour de toi. Si tu étais à leur place dans ton service ne serait-ce qu’une journée, tu verrais quel salaud tu fais. Pire : quel mauvais médecin. Car comment établir un bon diagnostic quand on n’écoute pas et qu’on ne sait pas regarder ?

François. Ah, la politique ! Tu t’y vois, hein ? Tu y es, peut-être ? Oh, tu n’es pas plus mauvais qu’un autre. Mais pas meilleur non plus. La démocratie sélectionne les médiocres. Elle se nourrit d’imbéciles. Alors pourquoi pas toi ? Tu es un bon garçon, je n’ai rien à te reprocher. Tu m’as fait plaisir en t’implantant à Brive, tu le sais. Tu l’as fait pour ta femme et ta carrière plus que pour moi, mais enfin c’était une bonne chose. Une question reste en suspens : je n’ai jamais su, vois-tu, si tu aimais La Masière ou pas. Peut-être que tu l’aimais, mais qu’elle gênait ton image. Ah, ton image… Petit coq. Tu es le parfait Français, ton prénom était bien choisi. François, quintessence du Français.

Marion, tu te crois rebelle, écorchée. Certes, tu as tout fait pour anéantir ta famille et tes parents. Tu y es en bonne partie parvenue. Si nous nous entendons tous si mal aujourd’hui, tu n’y es pas pour rien. Mais voici ce que je veux te dire : tu tempêtes et tu te révoltes parce que tu as tous les filets de protection qui t’empêcheront de te retrouver à la rue. Il est de bon ton, en France, de se dire en marge, décalé, différent. Du moins quand on bénéficie des allocations, des subventions et de la sécurité sociale. N’as-tu pas vu de quel conformisme tu faisais preuve en partant vivre dans un squat, en arrêtant tes études, en refusant de te marier, en rompant avec ta famille ? Ma pauvre enfant. Ton itinéraire était écrit d’avance. Avec ton épicerie, ton Franck et tes enfants, tu rejoins à vitesse grand v le troupeau de ceux que tu abhorrais. Dix ans encore et tu seras une vraie bourgeoise. La classe en moins. Attends un peu, tu vas voir.

2) Mon mari.

Alors mon vieux Jean ? Te voilà libéré. As-tu quand même une once de tristesse ? Je n’en suis pas sûre. Pourtant, tu m’as aimée. Au début, et même par la suite. Peut-être même encore aujourd’hui.

En tout état de cause, je dois te remercier. Pas tant de m’avoir épousée : mes formes étaient belles et ma peau était douce à 20 ans, et le hasard nous a fait nous rencontrer au moment où nous devions nous marier. À l’époque, dans notre milieu, il était difficile d’avoir la bagatelle sans passer à l’église. Tu n’as donc pas de mérite pour cela, beaucoup d’hommes auraient fait la même chose à ta place.

En revanche, tu m’as supportée, tu m’as conservée, et tu ne m’as pas trop embêtée. Certes, la réciproque est vraie. Tu as même poussé assez loin la réciproque puisque tu t’es permis des infidélités. Oui, tu sais que je le sais. Tu as eu un peu peur au début, et quand tu as vu que cela passait, tu ne t’es pas privé. Comme tu as su garder et la raison et une certaine discrétion, et rentrer à la maison tous les soirs, j’ai accepté. Je te devais bien ça. J’espère que tu m’en es reconnaissant.

Aurais-je dû agir comme toi ? Séduire en dehors du mariage ? C’est si peu dans ma nature. Les rares fois où l’occasion s’est présentée, je ne l’ai pas saisie. Sauf une fois. Eh oui. Mais tu ne sauras pas. Du moins pas de mon vivant. Après, qui sait ? La bêtise, la vanité, peuvent pousser un homme à bien des confessions.

Vous avez eu envie que je meurs, bien avant que cela n’arrive et donc avant de lire cette lettre. Vous avez peut- être même eu envie de me tuer. Ne niez pas. Il n’est pas facile de supporter ses parents et son conjoint quand on les aime, alors quand on ne les aime pas…

Peut-être vous faciliterai-je la tâche. Car si je deviens impotente, ou si je m’ennuie trop, j’espère avoir la force de mettre fin à mes jours. Rien n’est moins sûr : qui peut savoir de quel courage il fera preuve quand viendra l’heure du grand passage ? Et puis, une question très concrète se pose : comment faire ? J’exclus toute mort violente, exhibitionniste et dégradante. Il ne reste donc que les cachets. Malheureusement, aucun médicament n’a été mis au point et autorisé à la vente pour permettre à ceux qui le veulent de passer calmement de vie à trépas. Nous verrons bien. L’adage est toujours vrai : nous ne savons ni le jour ni l’heure.

Cette phrase m’amène à vous dire un mot sur ma foi. Vous devez me trouver trop catholique et pas assez chrétienne. Autrement dit bigote mais égoïste, sans cohérence entre mes actes et mes pensées. Je ne le nie pas. Sachez tout de même que je n’ai jamais été persuadée de l’existence d’un Dieu, ni même d’un Jésus. Et que je n’ai eu aucune envie de creuser la question. Ce n’est pas ça qui m’a intéressée.

L’important dans le catholicisme est la structure qu’il donne aux sociétés, aux familles, aux individus. Les valeurs qu’il défend sont celles qui sont nécessaires à une vie harmonieuse à tous les niveaux : souci de l’autre, accueil, générosité, rigueur. Et les pratiques – messes, célébrations du baptême, de la communion, du mariage, confession, partage en communauté – sont des étapes et des balises qui permettent à chacun d’avancer sans se perdre. Vous comprenez ? Non seulement je suis née catholique, j’ai été élevée dans cette religion, mais en plus je pense que cette religion, débarrassée de ses outrances inquisitoriales et quand elle est pratiquée sans vulgarités folkloriques, est une chance pour le monde.

Est-ce à cause de ma foi que je n’ai pas mis fin à mes jours ? Peut-être. Peut-être aussi que j’ai su trouver quelques raisons de rester. Au premier rang desquelles je mettrais les arbres. Au second, les oiseaux. Eux ne sont pas ridicules.

Le texte s’arrêtait là. Qu’aurait écrit la comtesse ensuite ? À qui souhaitait-elle donner ce brûlot ? Et dans quelles conditions ?

Quand la Duduche retrouva Chautard à 19 heures au commissariat, c’est ce testament qu’elle mit en exergue. Il lui demanda de le lire à haute voix en raison de ses mauvais yeux. Quand elle eut fini, le commissaire hocha la tête :

– Rare lucidité. Et belle qualité d’écriture.

– Mais qu’est-ce qu’elle veut nous dire ? Vous croyez que ça nous éclaire ?

– Ça confirme que les enfants peuvent être soupçonnés, le mari aussi.

– Je ne vois pas son message. Est-ce qu’elle veut montrer qu’elle aimait ou qu’elle n’aimait pas ses enfants ? Elle veut leur faciliter la vie ou la leur gâcher ?

– Difficile à dire, en effet. N’oublions pas que ce n’est qu’un brouillon.

– Ce texte était caché au milieu des lettres, mais dans un tiroir qui n’était pas fermé, m’avez-vous dit. Quelqu’un aurait pu en avoir connaissance ?

– Le comte. S’il avait pris la peine de lire les lettres et de fouiller. Il n’a pas donné l’impression d’en avoir envie.

– Quelle famille !

– Ils ont une qualité en commun, tous autant qu’ils sont : le franc-parler.

– C’est une qualité qui n’est pas facile à porter. 

– Ils ont pourtant un vrai talent.

(à suivre)

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