Les enfants de feu la comtesse (chapitres 8 et 9)

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8 – Le proc au Shamrock

Le mobile. Trois jours après le meurtre, il n’avait toujours pas le mobile. Il n’était pas content de lui. D’autant qu’il redoutait que le meurtrier récidive. Et comment le trouver, l’empêcher d’agir, si l’on ne savait pas pourquoi il agissait ?

Il avait bien senti, en traversant le hall de la gare à 18 heures, les reproches dans les regards. « Alors, Commissaire ? On vous voit dans les journaux, n’empêche, votre circonscription est la plus criminogène de France ! ». Ce n’était pas dit, mais ces yeux insistants, ces mentons agressifs, c’est cela qu’ils signifiaient. Telle était l’opinion, qui aimait brocarder à la première occasion ceux-là même qu’elle avait portés aux nues. Ah, on pouvait lui accorder cela, il n’avait jamais rien fait pour flatter la presse et obtenir la gloire ! Mais enfin, on était au début du XXIe siècle et il ne pouvait éviter tout à fait les tares et les contraintes de l’époque.

L’inspecteur Plante était venu le chercher. Il savait qu’il faudrait encore deux ou trois heures avant qu’il puisse rentrer chez lui.

– Patron, c’est le boxon. 

– …

– D’abord on a une plainte. Contre La Teigne. Un journaliste, un mec d’une agence qui travaille pour Paris Match, a dit que le collègue lui avait cassé 6000 euros de matériel…

– Ensuite ? coupa Chautard.

– Ensuite, le maire fout la merde. Non seulement la municipale patrouille en permanence au Mas et dans les villages à côté, tout juste s’ils ne bloquent pas la route, mais en plus il multiplie les déclarations à la presse pour inviter la population à garder son calme et à ne pas s’affoler. Alors bien sûr, tout le monde panique.

Une bouffée de colère saisit Chautard à la gorge. Il s’efforça de respirer, tandis que Plante mettait la sacoche et le sac Bon Marché dans la malle, et que les deux hommes prenaient place à l’avant de la voiture. Les abords de la gare, dont la transformation en « nœud multimodal » avait commencé une dizaine d’années plus tôt, ressemblaient à Beyrouth à la fin de la dernière guerre civile. L’ancien centre de tri était un no man’s land inquiétant dans lequel on n’avait pas envie de s’aventurer quand la nuit tombait un soir de novembre ; l’hôtel Terminus, s’il avait été rénové, gardait néanmoins un cachet « QG des Allemands sous l’Occupation » assez prononcé ; en face, Le France pouvait faire tous les efforts qu’il voulait en termes de décor et de gastronomie, il restait un bar de gare, monopolisé par des gens de passage et de breuvage, aussi tristes et solitaires les uns que les autres ; derrière, la ruine qui s’était appelé Hôtel de l’Étoile, dans lesquels s’épanouissaient chats, serpents et drogués, continuait malgré les années à offrir la première image que découvraient ceux qui descendaient du train à Brive-la-Gaillarde.

Une fois que l’on avait passé ces inquiétants stigmates, on pouvait apprécier la perspective de l’avenue Jean Jaurès qui s’inclinait vers le centre-ville, dans laquelle s’engagea le Scénic.

– Là, il faut qu’on aille chez le sous-préfet. Il vous attend.

– Maintenant ?

– Ouais. Il veut faire le point de la situation. Le procureur Chaffran sera là. Boitillon aussi, le dircab du préfet. En fait, je crois que c’est Tulle qui stresse. Notre sous-préfet Poisse est plus cool.

– Et là-haut ? Le lieu du crime ?

– Le corps a été ramené en fin de matinée. Ça a défilé toute l’après-midi. Toute la famille se retrouve demain, avant l’enterrement, qui est lundi à 14 h 30 à Saint- Martin.

– J’ai vu la dernière fille ce matin en Seine-et-Marne, et je vois demain à 11 heures le chirurgien de Toulouse, ici à Brive. Je devais le voir ce soir, mais il m’a appelé pour reporter. Ça m’évite d’aller à Toulouse.

Ils étaient arrivés place Thiers, la sous-préfecture était en vue.

– Garez-vous sur la place. Je crève de soif et il faut que je pisse.

– Euh, Patron… Le sous-pref nous attend. Et le procureur…

– Eh bien s’ils sont pressés, dites-leur de nous rejoindre au Shamrock.

– Au Shamrock ? Le proc ?
– Un bock lui fera du bien.
C’est ainsi que, dix minutes après que Plante et Chautard fussent entrés dans le pub, un sous-préfet goguenard, un procureur contrarié et un directeur de cabinet terrorisé pénétrèrent dans l’établissement. Les costumes cravates et les gueules de représentants de l’État ne passèrent pas inaperçus aux yeux des clients plus ou moins habituels. Par chance, il n’y en avait pas trop à cette heure et les fondements officiels purent se déposer sans trop de mal dans les fauteuils club près de la cheminée.

– Enfin Chautard, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Vous n’y pensez pas !

Le procureur serrait les doigts sur le bout des accoudoirs, pour ne pas se laisser aller à la profondeur et au moelleux du cuir qui l’emportait dans une position qu’il jugeait inconvenante.

– Rrghhh… Je serais venu à la sous-préfecture, Monsieur le Procureur, mais il fallait que je me soulage.

– Tout de même !

– Le décor est magnifique, nota le sous-préfet, qui appréciait les boiseries, les photos sépia, les objets accrochés au mur, les fléchettes et l’immense comptoir garni de tout.

– Le plus beau commerce de Brive ! assura Plante. Avec peut-être le Bogota, rue Gambetta.

– On pourrait demander qu’ils baissent la musique ? se renfrogna le procureur.

Plante se leva et alla toucher un mot à l’oreille du patron.

– Je vous conseille leur pression aux fruits rouges, reprit Chautard en indiquant son verre. Une merveille.

Trois bières pression supplémentaires furent commandées. C’est donc là, enfoncés et engoncés dans les fauteuils club d’un pub de qualité, que se déroula le point d’étape sur l’enquête en cours. Les hommes passèrent en revue ce qu’ils avaient, et ce qu’ils n’avaient pas comme éléments, deux jours et demi après le meurtre. Les indices relevés – la terre, les cheveux, la croûte de cuir trouvés sous le lit de la défunte – ne pouvaient pour l’instant être attribués à un individu. Le seul suspect, Gastet le régisseur, avait été innocenté : les cheveux trouvés n’étaient pas les siens. Et pas ceux de Louise non plus.

– Pourquoi se glisser sous le lit de la comtesse et la tuer, sans lui faire de mal (si l’on peut s’exprimer ainsi), et sans lui voler le moindre bijou… C’est invraisemblable… Vous en déduisez quoi, Commissaire ?

Chautard repensa à la remarque du lieutenant Flandin, qui figurait dans le rapport du juge Florent, dont il regrettait l’absence en ce moment. Flandin avait dit quelque chose du genre : il faut une certaine habitude pour réussir un coup pareil. Ne pas être émotif.

– Rgghh… Les faits semblent montrer que c’est la personne de la comtesse qui était visée, pas ses biens. Et qu’il y avait une préméditation. Une préparation…

– Qui pouvait-lui en vouloir à ce point ? Et pourquoi ?

Chautard pensait aux enfants. Mais ils avaient tous un alibi. Le procureur avait besoin de quelque chose à dire au directeur adjoint du cabinet du Garde de Seaux, qui attendait son coup de fil avant dimanche soir.

– Est-ce qu’on pourrait avoir visé Mme Padeleau pour son titre, pour ce qu’elle représentait ? Je repense aux crimes précédents dans notre ville, quelqu’un qui aurait voulu faire un exemple. S’offrir une comtesse…

Le directeur de cabinet, plus jeune et non Briviste, essayait de se mettre au diapason.

– Mais elle n’a rien d’une aristo, dit Plante. On l’appelle la comtesse, mais elle n’est pas plus comte que vous ou moi !

La dernière partie de la réplique entraîna des sourires et détendit l’atmosphère. On fêta le bon mot en avalant la bière, que chacun s’accorda à trouver remarquable.

Chautard avait dans le train passé le crime au tamis des six motifs qui selon lui pouvaient pousser un individu à commettre un meurtre, mais il tenait à garder pour lui sa réflexion, d’autant qu’elle n’était pas très avancée…

– Je ne sais pas pourquoi, lâcha Plante en reposant son verre, mais à mon avis, on a intérêt à être vigilants lundi à l’enterrement.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda le sous-préfet Poisse.

– Si le criminel connaissait la victime, qu’il lui en voulait pour une raison précise, il y a de fortes chances que ce soit un proche, et qu’il soit à l’enterrement.

– Oui. Votre raisonnement est logique, asséna le procureur Chaffran. Lundi, alors, comment on procède ?

Pendant une dizaine de minutes, il fut question de l’organisation des obsèques, des conditions d’accès et de stationnement, de la surveillance, des hommes en civil qu’on allait disséminer çà et là.

– Ne parlons pas au maire de cette discussion, demanda Chautard. Il a fichu assez de pagaille comme ça.

Était-ce les fauteuils, les reflets de la lumière et des flammes sur les boiseries irlandaises, les propriétés de la pression aux fruits rouges, ou simplement le moment, samedi soir 19 heures ? Toujours est-il que la discussion s’écarta assez vite de son objet premier, pour un échange furtif et non conventionnel sur la tâche du maintien de l’ordre dans notre société contemporaine, avec en guise de prélude :

– Allez, je vous offre une tournée ! lança le procureur en levant le doigt à destination du bar.

– Pas pour moi ! s’exclama doucement le directeur de cabinet de préfecture.

Poisse attrapa le poignet du jeune Boitillon et lui fit baisser la main qu’il avait levée en signe d’opposition :

– Buvez-en une deuxième. On ne vous a pas appris ça à l’E.N.A., il faut donc apprendre ici avec nous. Car quand vous serez calife à votre tour, il ne s’agira pas de refuser les coups de gnôle dans les campagnes. Sinon, vous allez voir les incendies devant la préfecture !…

– Ah ?…

Chautard sourit devant l’inquiétude du directeur de cabinet, mais hocha la tête pour montrer qu’il confirmait la recommandation. Le procureur semblait intéressé par les allées et venues de la serveuse, et l’on ne savait pas s’il s’impatientait de l’arrivée de la tournée ou s’il trouvait soudain des charmes à l’établissement.

Les verres furent changés. Le procureur partagea ses regards entre le mouvement des hanches féminines et le pétillement des bulles sous la mousse. Il y eut un flottement, au cours duquel chacun se dit qu’il n’était pas si mal ici et qu’après tout il fallait savoir savourer le présent.

– Dès qu’un fait divers secoue l’opinion, on vote une loi ! C’est ridicule. On réagit sur le coup, à l’émotion. Alors que la justice, c’est la raison. Le calme.

– Tout à fait d’accord avec vous, M. le Procureur, répliqua le sous-préfet. Il y a une hystérie législative.

– 15 lois sur la police depuis 2002… compléta Chautard. Sans compter le texte fourre-tout du début d’année.

– Et est-ce que la délinquance baisse ? osa Boitillon qui voulait se reprendre.

Mais le jeune énarque fut déstabilisé, car ses interlocuteurs ne semblaient pas pressés de répondre à cette question, qui ne lui paraissait pas si compliquée. Avait-il commis une gaffe ? Il entama sa deuxième bière. « Seigneur, dit-il, pourvu que je me prenne pas un radar en retournant à Tulle… ».

– Tout dépend ce qu’on appelle délinquance, dit Plante.

– Les violences contre les personnes augmentent, remarqua le procureur.

– Le trafic de drogue également, ajouta le sous-préfet.

Le commissaire ne s’était pas exprimé sur le sujet, mais il savait qu’on attendait son avis. Le problème est qu’il pensait que la police n’était pas pour grand-chose dans la baisse, ou la hausse, de la délinquance. D’après lui, pas seulement d’après lui en fait, il avait lu des études sérieuses sur le sujet, d’autres facteurs étaient plus importants que l’action des forces de l’ordre. Mais pouvait-il dire ça, lui, le flic ? Le chef des flics ? Le commissaire le plus regardé de France ? Impossible, bien sûr. Ses collègues se sentiraient lâchés, et le gouvernement considèrerait qu’il crachait dans la soupe. Oh, ce n’est pas la sanction qu’il redoutait — il savait bien que les hasards de la vie étaient plus forts que les volontés des hommes –, mais de donner l’impression de trahir son corps, son camp. Et puis il fallait du temps pour parler d’un tel sujet. Il fallait argumenter, nuancer. Une fois de plus, le livre s’imposait. « Tu t’y mets quand, Tardchau, à ce bouquin ? » « À la retraite », est la réponse qui lui vint à l’esprit. Oui, à la retraite. Question de temps bien sûr, mais aussi de compatibilité. Le service actif lui paraissait incompatible avec la critique publique. Lui qui reprochait à la presse d’allumer et d’alimenter les feux n’allait pas prendre le risque de provoquer un incendie.

Là cependant, entre adultes « du métier », dans la chaleur du salon du Shamrock, il pouvait faire part de ses doutes et interrogations.

– Rrggghhh… Il y a, quoi, 100 000 gendarmes et 140 000 policiers ?

– À peu près.

– Je ne sais pas si nous sommes assez nombreux ou pas. On sait que le nombre de vols diminue, mais c’est souvent parce que la sécurité a été améliorée. Il est quasiment impossible de voler une voiture, aujourd’hui. Alors bien sûr, ça baisse. En revanche, le nombre de violences contre les personnes augmente. Beaucoup. Et la police est démunie contre ça. Pas parce que nous ne sommes pas assez nombreux, mais parce qu’on vient après la famille, après l’école, après le tissu social. Si tout ça se délite, on ne peut pas y arriver… On arrive toujours trop tard.

– Qu’est-ce que vous voulez dire, Chautard ? questionna le proc. Il ne faudrait pas intervenir quand une femme battue vous appelle ?

– Si, bien sûr. Et nous intervenons. Et s’il y a violence, nous embarquons le type. Le problème est que, souvent, la violence est diffuse, permanente, qu’elle s’exerce de plus en plus contre les enfants. Et que la mère est complice du père, ou vice-versa. Que faire, là ? On embarque qui ? Une fois embarqués les parents, on fait quoi des enfants ? C’est un problème énorme. Il y a des millions de parents qui ne savent plus éduquer.

– D’autres qui ne veulent plus, ajouta Plante.
– Et d’autres qui ne peuvent plus, renchérit Poisse.
Il y eut un silence, du moins parmi les cinq. Car le comptoir s’animait et les tables se garnissaient. On était en pleine « happy hour ». Autour de la cheminée, les corps étaient relâchés, les vestes déboutonnées (le procureur, le directeur de cabinet, le commissaire) ou enlevées (l’inspecteur Plante et le sous-préfet), les jambes tendues ; il ne restait rien de la gêne ressentie une heure plus tôt.

– Et les violences urbaines ? questionna le jeune Boitillon. Ne sont-elles pas aussi préoccupantes que les violences domestiques ? Certes, nous semblons à peu près préservés en Corrèze. Quoique, nous savons depuis l’an passé que certains de nos concitoyens peuvent en exaspérer d’autres et les pousser aux dernières extrémités…

– Ça, c’est plus directement notre rôle, coupa Plante. Et là, il y a peut-être bien un problème d’effectifs, du moins dans certains endroits…

– Vous devriez recevoir trois agents supplémentaires en début d’année, rappela Poisse. Tiens Damien, il faudrait voir avec Paris où on en est. Vous pouvez appeler lundi ? Voyez avec M. le Préfet, mais je pense qu’il sera d’accord.

– Bien sûr.

– Le problème, continua le procureur comme s’il restait sur une idée qu’il poursuivait, c’est le mot « résultats ». Ça ne me choque pas qu’on exige des résultats de la police, ça me paraît même normal. Le problème, c’est qu’on mesure les résultats à des statistiques. Donc à des bouts de papier…

– Des tableaux sur informatique.

– C’est pareil. Ça incite à faire de la procédure. Mais c’est pas parce qu’on fait plus de procédures, qu’on multiplie les garde-à-vue et les contraventions, qu’on a plus de résultats en matière de sécurité. Non ?… Chautard ?

– Rrgghh… Je suis d’accord. Plus délicat encore est le mot « quotas » Si on nous demande de remplir des quotas, nous les remplissons. Mais avec des interpellations sans fondements ou presque, au détriment d’investigations de fond, qui demandent du temps et ne permettent donc pas d’atteindre les objectifs.

– Mais est-ce que le taux d’élucidation augmente ? demanda Poisse. Sincèrement ?

– Ce mot me chiffonne aussi. Un des indicateurs de nos performances est en effet le taux d’élucidation des crimes et délits. Le problème, c’est que l’on peut faire monter ce taux en diminuant le nombre de faits constatés. Mathématiquement, le taux monte.

– Vous croyez qu’on constate moins de faits qu’avant ?

– On constate davantage ceux qu’on résout facilement, moins ceux qu’on a du mal à résoudre…

– N’est-ce pas aussi parce qu’il y a une banalisation de certains actes ?

– Sans doute. Ou, du moins, je ne sais pas si ça se dit, une minimisation de la gravité. Certains crimes ont tendance à être déqualifiés en délits, certains délits en contraventions, certaines contraventions en rien du tout…

– Mais il y a des lois !
– Les lois, oui. Tellement de lois…
– On revient à notre premier sujet.
Il était temps de s’arrêter. Cet échange entre partenaires du maintien de l’ordre et cette prise de recul étaient une bonne chose, mais il ne fallait pas pousser trop des remarques non préparées sur des questions difficiles, au risque de se trouver ridicule ensuite et de regretter de s’être laissé aller à un peu de spontanéité.

– Allez, dit le procureur, en s’extirpant de son fauteuil, qu’est-ce que nous devons ?

Chautard se leva à son tour, non sans grimacer, en tenant son rein côté droit.

– M. le Procureur, c’est moi qui vous ai entraînés ici, laissez-moi régler le tout…

– Ah, pas question ! Je paye au moins une tournée, je l’ai dit. Je vous dois d’avoir découvert ce lieu… intéressant… J’y emmènerai mon petit-fils… Il a juste 16 ans, ça lui plaira beaucoup.

– Il doit déjà connaître, sourit le sous-préfet.

– Oui, d’ailleurs ajouta Plante d’un air sérieux, la bagarre samedi dernier, le jeune avec…

– Messieurs, ne me faites pas marcher ! Les embêtements viendront bien assez vite.

Les cinq hommes ne passèrent pas plus inaperçus qu’à leur entrée dans les lieux quand ils se dirigèrent d’abord vers le comptoir, puis vers la sortie. Il y avait une certaine sympathie dans les regards, et il y eut même des applaudissements à une table, comme pour les féliciter d’être venus là.

À la sortie du pub, il pleuvait. C’était parfait pour prolonger le sortilège. Ce soir, Brive était Galway. On se sépara. La sous-préfecture était à deux pas, le palais à trois. Le jeune Boitillon, qui devait regagner Tulle et sa préfecture, récupéra sa voiture sur le parking de la place.

– Ça va aller ? lui demanda Plante.

– Je crois, oui. Mais j’aurais dû aller aux toilettes avant de sortir.

– Vous trouverez bien un coin sur le bord de la nationale. Ne tombez pas dans la Corrèze !

Les deux policiers se retrouvèrent dans le Scénic.
– On va où, Patron ?
– Est-ce que vous avez prévu quelque chose pour le château ?
– Vous voulez dire une surveillance ? Une des trois équipes de nuit tournera aux abords du Mas. Pascaud et Duly sont toujours à l’entrée. Je leur ai dit que je les appelais vers 20 heures. Il est… 19 h 38.

– Bon, dites-leur de tenir encore un peu. Et quand ils partiront, qu’ils signalent à la famille qu’ils s’en vont, que cela se sache. À partir de 20 h 30, envoyez deux équipes de deux hommes en alternance toutes les trois heures, en civil bien sûr et qui ne se montreront pas. Objectif : noter toutes les entrées et sorties de la propriété. Avec les jumelles de nuit. En veillant aussi aux mouvements éventuels près de chez Gastet. Elle est à combien du château, la maison du régisseur ?

– 100 mètres à tout casser.

– L’idéal serait de mettre quelqu’un là-bas aussi. On a les effectifs ?

– On est samedi, donc on est sur les discothèques. Mais on peut rappeler trois gars.

– Vous pouvez mettre ça en place tout de suite ?

– Bien sûr, je m’en occupe. On va à la ruche alors ?

– Oui, je vais voir le rapport de Ducamp sur les dernières 24 heures. Et celui de Rebil sur la scène de crime ; je dois transmettre l’autorisation d’inhumer, si l’autopsie n’a pas lieu d’être.

– D’après ce qu’il m’a dit, je crois pas.

– Je vais aussi appeler Dru, pour lui confier l’étude de la correspondance qu’on a récupérée. Et planifier la journée de demain. Ah, dites aux gars de ne pas hésiter à observer ce qui se passe dans le château. Toute information est bonne à prendre.

9 – Les mobiles d’un crime

Il n’était rentré chez lui qu’à 21 h 30. Il avait prévenu. Adeline était là, sa fille aînée, qui avait commencé sa quatrième année de médecine à Bordeaux. Elle était rentrée pour le week-end, ce qu’elle faisait une fois par mois environ.

– Christelle est à l’anniversaire du fils Dumas, rappela Sylviane, son épouse. Pauline au cinéma avec son amie Camille. Je vais les chercher à 23 heures au kebap de l’avenue de Paris.

Il se laissa servir et dorloter par celles qui justifiaient sa vie. Elles étaient volubiles et enjouées. Comme il était fatigué, il perdait le fil par moments. Les voix le berçaient. Quand les femmes remarquaient le contraste entre leur flot et son silence, elles s’arrêtaient et le regardaient. Alors tous les trois se fixaient et l’émotion s’emparait d’eux. Adeline éclata de rire, Sylviane suivit et les larmes leur montèrent aux yeux. C’était ça, le bonheur ? Ils étaient bien.

Pendant que Sylviane avait été chercher les cadettes, et après qu’Adeline fût montée parce qu’elle était « crevée, bisous Papounet », il avait appelé le surnommé Gibraltar, responsable du dispositif de surveillance mis sur pied par Plante.

– C’est calme. Une voiture est arrivée vers 21 h 30, un couple en est sorti, qui est toujours à l’intérieur. Il y a cinq personnes dans le salon actuellement. La bonne est sortie deux fois, pour aller vers un local poubelle. Et puis un homme est sorti faire une promenade dans le parc, je crois qu’il s’agit du deuxième fils, Jean-Michel, le juge. C’est tout pour l’instant.

– Du côté de chez le régisseur ?

– Il paraît – c’est Franck qui l’a vu – qu’il a bricolé un moment dans sa grange et qu’il est sorti un quart d’heure, avec son chien. Franck n’a pas bien pu voir où. Sa femme regardait la télé. Mais il est rentré. Là, ils ont tout éteint.

Le commissaire remercia son agent et lui souhaita bon courage pour la nuit. Il savait que cette surveillance risquait de n’aboutir à rien. C’est le lendemain dimanche que les proches allaient se regrouper. Mais puisqu’on ne savait ni qui ni pourquoi, il fallait ne rien laisser au hasard et ratisser à la fois large et serré. Une fois de plus, il constatait la déperdition inhérente à toute enquête : on mobilisait des hommes et on consacrait du temps à des investigations qui ne serviraient à rien pour découvrir le coupable. Telle était la dure loi de la police criminelle.

« Trop bien ! » l’anniversaire, « Géant ! » le film. Christelle et Pauline avaient raconté à leur père puis ils étaient tous montés se coucher. L’heureux papa s’était endormi sans même avoir le temps de retirer sa main de celle de Sylviane. Mais à 5 heures, il était réveillé et voilà que la question du mobile ressurgissait. Pourquoi tuer la vieille ? 

Il avait toujours en tête, comme une matrice qui ne le quittait pas et à partir de laquelle il conduisait ses réflexions, les six mobiles possibles d’un assassin, selon lui : l’argent, l’amour, la douleur, l’orgueil, la folie, la conscience.

L’argent. Visiblement, le meurtrier n’avait rien volé, et rien tenté de voler. Il n’avait donc pas agi dans un souci de rentabilité immédiate. Dans un objectif à moyen terme, un enfant aurait-il pu tuer celle qui détenait et donc bloquait une partie de l’héritage ? Le comte avait affirmé qu’il existait un contrat de mariage sur lequel les apports de chacun des époux étaient spécifiés. Ainsi, au premier décès, les biens du défunt acquis avant le mariage revenaient de droit aux descendants, c’est-à-dire aux enfants, non pas au conjoint survivant. Problème : les enfants étaient nombreux. Chacun d’eux ne pouvait espérer récupérer plus d’un cinquième de la fortune personnelle de la comtesse. Remarques : aucun d’eux, à part peut-être Marion l’épicière bio, n’avait l’air dans le besoin. Le besoin aurait-il pu conduire la petite dernière à supprimer sa mère pour obtenir une partie de sa fortune ? La psychologie d’Isabelle, l’aînée très catholique, et de François, l’élu imbu, ne les prédisposait pas à une telle extrémité, quand bien même ils crouleraient sous les dettes, ce qui ne semblait pas le cas. Jean-Michel, le juge taciturne, avait un profil plus adéquat : ces introvertis accumulaient les rancœurs, qui explosaient dans des colères et des violences. Pris à la gorge pour des questions d’argent, ou frustré par un train de vie moindre que celui de ses frères et sœurs, le juge Pradeleau avait-il trouvé une solution aussi originale que radicale ? Pas impossible, se dit le commissaire en changeant de position sur son lit conjugal. Quant à l’enfant qu’il ne connaissait pas encore, Patrick le toubib, il avait rendez-vous avec lui dans… six heures.

Bon Dieu, il n’arrivait pas à se rendormir. Il fixait le plafond, enfin la direction du plafond, les yeux ouverts. Au fait, Gastet : lui aussi pouvait avoir un objectif financier à moyen terme. Comme l’avait écrit Florent dans son rapport, à partir des recherches de Flandin, en liquidant la comtesse, le fermier régisseur se mettait en position très favorable pour récupérer des terres dont les enfants voudraient sans doute se débarrasser au plus vite.

Deuxième mobile possible : l’amour. L’amour contrarié, refusé, trahi. Difficile d’imaginer une pimbêche de 74 ans susciter un crime passionnel. Pourtant, elle avait, ou avait eu, la beauté et la méchanceté qui peuvent conduire un homme, et plus encore une femme, a bien des ressentiments. Une cocufiée avait-elle estourbi sa rivale ? Un humilié aurait-il perdu son sang-froid ? C’était peu vraisemblable, d’autant que le comte avait dit qu’elle était peu portée sur la bagatelle.

Troisième possibilité : la douleur. La comtesse avait-elle fait souffrir quelqu’un au point de pousser celui-ci à éliminer sa tortionnaire ? Ça paraissait crédible pour deux personnes. Son mari d’abord, qui avait, de son propre aveu, vécu avec une « foutue garce ». Mais pourquoi aurait-il agi au moment où elle lui pesait moins, puisqu’ils vivaient désormais séparés le plus clair de leur temps ? Et le comte n’avait-il pas l’air épanoui ? Si. L’autre personne que la comtesse aurait pu martyriser était la bonne, Louise Archot. Le commissaire imaginait sans difficultés les brimades et les vexations quotidiennes auxquelles pouvait être soumise la domestique auprès d’une maîtresse de cet acabit. L’absence de compliments et de reconnaissance pouvait à elle seule entraîner de fortes rancœurs. Louise avait-elle encaissé les coups des années durant jusqu’à un funeste « pétage de plomb », comme disait Christelle ? Possible. Il est certain en tout cas qu’elle était la mieux placée pour commettre le crime. N’avait-elle pas eu toute latitude pour le concevoir et l’accomplir ? Pourtant, le comte, interrogé sur le sujet, n’y croyait pas. Et puis quelque chose n’allait pas : la manière. « Je ne la vois pas attraper sa maîtresse par la tête et lui briser les cervicales ».

Le commissaire se retourna sur le côté, cherchant une position sans réveiller Sylviane. « Et pourtant, si, se dit- il. N’était-ce pas de la sorte que l’on tuait un lapin ou un poulet ? Alors pourquoi pas une dame ? Ce coup du lapin, c’était peut-être bien un coup de paysan ». Louise était paysanne, mais Gastet l’était aussi. Ça constituait une raison supplémentaire de le considérer comme le suspect numéro un. Et Louise était la numéro deux.

D’autant que le quatrième mobile possible, l’orgueil, rejoignait ici la douleur. Ailleurs, l’orgueil pouvait être volonté de puissance ou d’importance. En l’espèce, ça ne collait pas, ce n’était pas un crime spectaculaire, qui pouvait valoriser son auteur. C’est l’orgueil blessé qui pouvait avoir fait du mal à Louise et l’avoir poussée au meurtre. Mais tout de même : cette femme si terrorisée face aux policiers… Elle aurait joué la comédie ?… De manière remarquable, alors. Bon. Qui d’autre pour l’orgueil ? Une sœur, peut-être. Dru avait relevé que Marie-Claire était la seule des quatre sœurs Lamotte à être jolie. Son avantage avait-il suscité des jalousies insupportables ? Non, Tardchau, non : d’abord, Blanche, l’aînée, avait 80 ans et vivait dans une maison de religieuses à pétaouchnok, Blandine, la seconde, était cannée. Restait Hortense, la plus jeune, qui habitait Lyon. Ouais, mais deuxième objection Tôtchau : pourquoi Hortense aurait-elle supprimé sa sœur au moment où la vieillesse réduisait enfin la différence entre elles ? Hein, pourquoi ? Rrggghh… Le commissaire se mit à tousser. Il tenta de contenir ses éructations, mais fut secoué de spasmes.

Une main vint sur son bras :
– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu ne dors pas ?
– Aaarrgghhhh, arrrrghhhh, arrgghhhh…
Puisqu’il avait réveillé sa femme, autant qu’il se soulage un bon coup. La quinte finit par passer.
– Aaarrghhhhhh !… Excuse… arrgh… moi.
– Tu cogites ?
– Ouirrghhh… Au moins, je ne perds pas mon temps.
– Tu as dormi, avant ? 

– Oui.

– Rendors-toi avec moi. Remets-toi sur le dos. Bien à plat. Déplie ta colonne et supprime ta cambrure. Respire lentement.

– Rgggghh… Il faut d’abord que j’aille pisser.

Il se recoucha après un passage aux toilettes et à la salle de bains. Mieux calé, les doigts de sa main gauche croisés dans ceux de Sylviane, il reprit sa réflexion en se disant qu’elle contribuerait peut-être à le rendormir. L’orgueil blessé, donc : celui de Louise. De qui d’autre ? D’un enfant ? Un enfant rabroué ? Isabelle, qui semblait souffrir en partie des aigreurs de sa mère ? Jean-Michel, qui ne semblait guère heureux de vivre et qui regrettait peut-être de n’être qu’un juge d’application des peines en province ? Marion, incapable d’assumer ses origines et qui peinait à trouver un comportement et un environnement en harmonie ? Peut-être. Rrgghh… Il comprima une toux. 

Cinquième mobile possible : la folie. Possible, mais dans ce cas, la réflexion ne pouvait mener à rien. Et seuls les indices matériels pouvaient permettre d’avancer. Les cheveux, la terre, le cuir trouvés sous le lit appartenaient-ils à un fou ? Peu probable. Il repensa à une conversation chez Florent, quand il s’était dit que le risque était que les gens se mettent à tuer « sans raison », et qu’alors il deviendrait très difficile d’identifier les meurtriers. Il constatait une évolution. Avant (il faudrait préciser l’avant, bien sûr), les criminels répondaient plus ou moins à des profils-type. Désormais, des Monsieur et Madame-tout-le-monde se mettaient à tuer. C’était schématique, donc faux en partie, mais il y avait bien une perte de repères, une banalisation de la violence, une multiplication des passages à l’acte… Bon.

Dernier mobile possible selon lui : la conscience. Quelqu’un aurait-il tué la comtesse, conscient qu’elle ne méritait plus de vivre ? On rejoignait là le crime politique, voire éthique, et par là-même la possibilité d’un tueur en série, la comtesse n’étant qu’une cible parmi d’autres. Pourquoi une cible : parce qu’elle était comtesse ? Mais elle ne l’était pas ! Parce qu’elle symbolisait une richesse oppressante ? Elle vivait cachée dans son château ou dans son appartement parisien ! Non, c’était une mauvaise cible, car un mauvais symbole.

Bon, t’es content Tardchau ? T’y vois plus clair ? Rrgghhh… Il n’y voyait pas beaucoup plus clair, mais il était tout à fait réveillé. Il décrocha doucement la main de Sylviane qui s’était rendormie, mit pieds à terre, chercha ses pantoufles, se leva, saisit sa robe de chambre et sortit en retenant la porte.

(à suivre)

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