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6 – Samedi en deuil
François Pradeleau, quatrième fils de la défunte, né le 14 juillet 1965, assureur de métier, chef de l’opposition municipale, futur candidat aux élections cantonales de 2011 et législatives de 2012, avait rendez-vous avec Roland Rigal, député-maire de Brive, ce samedi 20 novembre 2010 à 9 heures. C’est le second qui avait appelé le premier la veille, pour lui présenter ses condoléances et l’inviter à venir parler, « en amis ». L’hypocrisie ne gênant ni l’un ni l’autre, François Pradeleau avait accepté. C’était une bonne nature, un homme gai et heureux en ménage, avec sa femme et ses trois enfants. Certes, sa mère venait d’être assassinée.
À 8 h 45, il avait quitté son quartier de Migoule et il avait pris la direction du centre-ville. C’était jour de marché. Enfin du gros marché. La traversée de l’avenue de Paris serait difficile ; mais à Brive les embouteillages ne duraient jamais longtemps. Ceci étant, les choses allaient peut-être changer. Car l’équipe municipale avait lancé un projet de rénovation de la place de la Guierle et de ses alentours, avec mise en sens unique de l’avenue de Paris, ce qui déclenchait la polémique, bien sûr. C’était pain béni pour l’opposition, tant l’immobilisme était facile à mobiliser dans ce pays. François Pradeleau reconnaissait en privé que c’était un projet cohérent, qui pouvait redonner du lustre à ce secteur qui ne ressemblait plus à grand-chose.
Il entra dans le cœur de ville par le bas de la rue Toulzac, sur les dix mètres où elle n’était pas piétonne, puis il prit à gauche la petite rue Charles Teyssier. La 607 était presque aussi large que la chaussée, et il devait veiller aux personnes inconscientes qui descendaient du trottoir sans crier gare. Écraser quelqu’un était sa hantise : s’il bousillait un jeune ou une vieille avec sa bagnole, il pouvait dire adieu à sa carrière politique. « Tiens, se dit-il, pourquoi je pense à ça maintenant ? Est-ce la mort de ma mère qui me travaille ? J’ai bien dormi pourtant. C’est peut-être que je vais à la mairie : mon instinct politique se réveille ».
Il passa devant la C.A.F. « Pas de file de besogneux aujourd’hui, c’est fermé ». Il arriva devant la mairie. Il s’avança devant la bite qui fermait l’accès à la petite rue de la conciergerie, réservée au stationnement du maire. Comme en serrant un peu, on pouvait caser trois voitures à cet endroit, les adjoints étaient tolérés. Ainsi que lui-même, facilité qu’il avait obtenue de haute lutte et que le maire avait fini par concéder, pour donner des gages de tolérance et d’apaisement de la vie locale.
Merde ! Trois voitures occupaient déjà l’espace. Il jeta un œil sur les places de parking publiques, mais elles étaient peu nombreuses et toutes étaient prises. Tant pis, on se serrera. Il avança vers la bite et donna un coup de klaxon. La porte de la conciergerie était ouverte. On allait l’entendre. Deuxième coup. Ce bon Louis, concierge municipal de son état, apparut. Pradeleau ouvrit sa porte, mit un pied par terre et se redressa :
– Bonjour Louis. Vous pouvez m’ouvrir ? Je vais me coller contre la voiture du maire.
– Mais vous allez l’empêcher de sortir…
– Oui, mais comme c’est lui que je viens voir, il ne partira pas avant moi.
– Ah bon. D’accord, M. Pradeleau, je vous ouvre.
La bite s’enfonça dans le sol et la 607 vint bouchonner le faux parking. Elle barrait la route non seulement à la C5 rigalienne, mais également à un 4X4, qui devait être celui de Jean-François Doré, adjoint aux marchés et à l’artisanat, s’il ne se trompait pas.
Louis le salua d’un air gêné et lui présenta de maladroites condoléances. François Pradeleau le remercia et lui mit une main sur l’épaule. Puis il se tourna vers la petite porte de la tour, et tapa 2AB6 sur le clavier, code soi-disant secret pour une entrée réservée, que la moitié de la ville ou presque devait connaître. En passant par là, il évitait l’entrée principale et les guichets d’accueil pour l’état-civil, les cartes d’identité, les renseignements, ouverts le samedi matin. En temps normal, il mettait un point d’honneur à emprunter l’entrée du peuple et à saluer les fonctionnaires qui travaillaient là. Une image, ça se construit à l’avance. Mais ce jour, il se sentait légitime à préférer une certaine discrétion.
Il pénétra dans le couloir du cabinet au premier étage. Les trois personnes qui discutaient là, Lionel Gouilloux, directeur général des services, Annie Brulard, secrétaire particulière, et André Prot, adjoint chargé des transports et de la circulation, sortant apparemment du bureau du Seigneur et Maître, s’avancèrent dès qu’ils l’aperçurent. Ce furent des « sincères condoléances », des « c’est horrible », des « je vous embrasse », des « si tu as besoin de quoi que ce soit », des mots, des regards et des touchers qui ne lui déplurent pas. Il fut surpris cependant de ne pas se sentir plus ému. Mais l’émotion, hein, ça ne se commande pas.
– Vous êtes gentils. Merci. Le maire m’a demandé de passer. Vous savez s’il est disponible ?
– Il vient de prendre M. Perrot (le directeur des affaires culturelles), mais il m’a bien dit de lui signaler votre arrivée. Je vais le prévenir tout de suite, s’empressa Annie Brulard.
François Pradeleau demeura dans la petite pièce à porte ouverte qui faisait office de salle d’attente, avec Gouilloux et Prot qui n’osaient pas le laisser. Ils furent rejoints par Claude Kron, le chauffeur, et Christian Spocik, le directeur de cabinet. Là encore, ce furent forces condoléances et paroles de réconfort.
– M. Pradeleau ? Vous voulez venir ?
Annie Brulard revenait le chercher. Il se leva et suivit la belle qui, quoique quinquagénaire et pas très grande, ne laissait pas les hommes insensibles. Il faut dire qu’elle était toujours impeccablement coiffée, maquillée, habillée.
Elle le fit passer par son bureau, ouvrit la double-porte et s’écarta pour le laisser continuer. Puis elle referma derrière lui.
Roland Rigal, qui signait des parapheurs à son bureau, se leva dès qu’il l’aperçut.
– François, oublie tout ! Je suis avec toi !
Disant cela, il s’avança jusqu’à deux centimètres de son opposant politique, posa les mains sur ses épaules, et le plaqua contre lui. François Pradeleau répondit dans la veste devant sa bouche :
– Je sais, Roland. Merci.
Roland serra encore un peu plus, puis se dégagea, fit demi-tour pour se retrouver dans le même sens que lui et, d’un bras ferme qui contournait la nuque, emmena son invité vers les fauteuils.
– Ah, putain ! C’est affreux. Viens ! Assieds-toi. Annie va nous apporter un café. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Boh… On sait pas.
– Mais c’est vraiment… un… ? Oui ?
– Aucun doute possible.
– Bon Dieu, c’est incroyable ! Ça va recommencer ! Et pourquoi ta mère ? Une femme de ce niveau !
– Tu la connaissais ?
– Pas spécialement. Mais enfin, ta famille… Votre château…
– Château, c’est un bien grand mot.
– Quand même. Au Mas, ça compte.
La secrétaire entra munie d’un plateau. Elle le posa sur la table de réunion, apporta les tasses, proposa du sucre et s’éclipsa dans un parfait mouvement de soie et de pas.
– Est-ce que tu as besoin de quelque chose ?
– Je ne crois pas, non. Peut-être lundi pour l’enterrement. Il faudra canaliser la foule, s’il y a un peu de monde. Je ne veux surtout pas de tapage.
– Bien sûr. Prot va prendre ça en mains, avec Plante. Tes frères et sœurs sont là ?
– Deux sur quatre.
– Et ton père ?
– Il est encore à Paris. On va tous se retrouver demain.
– Comment ça se passe avec les flics ?
– Pfff… Y’a un de ces bazars… Mais c’est normal, j’imagine.
– Tu as vu Nounours ?
– Tu veux dire Chautard ? Il faut avouer qu’il a fait fort lors du premier interrogatoire.
– Oh ?!
– Tout juste s’il nous accusait pas du meurtre.
– Non ? Oh, le con ! Tu peux pas savoir ce qu’il m’en fait voir !
Il y eut un temps mort ensuite, ce qui permit l’absorption des cafés. Le maire tenta de relancer la conversation par la médiatisation, qui ne le laissait pas indifférent
– Et la presse ? Ils te harcèlent pas trop ? Je t’ai vu sur TF1 hier. Et je t’ai trouvé bien dans La Montagne. On m’a dit aussi que France Info t’avait interviewé.
– Il faut bien répondre… Ça les empêche pas de dire des âneries, mais au moins on peut s’exprimer.
– Ouais… Brive en prend un coup à chaque fois.
Comme François Pradeleau ne savait pas trop quoi dire et pourquoi il était là, il enchaîna sur le sujet :
– Je ne sais pas si c’est si mauvais que ça. Pour notre image extérieure, je veux dire, pas pour le climat interne bien sûr. De loin, le crime fascine. Regarde le nombre de lecteurs de romans policiers !
– C’est pas un roman, là !
– Justement. Ça leur plait encore plus. Du moins quand on n’habite pas à Brive, encore une fois.
– T’as peut-être raison.
– Regarde : trois livres ont déjà été publiés sur les affaires de 2008 et 2009.
– Tu as raison.
Roland Rigal était magnanime. Jamais il n’avait parlé ainsi à son interlocuteur. La dernière séance du conseil municipal avait été l’occasion d’échanges autrement violents, dont le clou avait été les deux répliques suivantes : « M. Le Maire, avec vous, Brive n’est pas gaillarde mais pétocharde ! – Eh bien permettez-moi de vous dire, M. Pradeleau, votre salade, c’est une couillonnade ! ». Ça avait été chaud.
Le café étant froid, le fils de la défunte se leva.
– Roland, je te laisse. Merci de ce moment.
– C’est rien. Et si je peux faire quelque chose, n’importe quoi, tu m’appelles, hein ? Hésite pas.
– Merci.
C’est toujours avec un bras autour du cou que le maire dirigea son ami d’un jour vers la sortie, qui n’était pas l’entrée, mais la double-porte donnant sur le couloir (une troisième double-porte donnait sur le bureau du directeur de cabinet). Alors qu’il lui serrait la main, en posant sa gauche sur les droites réunies, Roland Rigal eut cette phrase inattendue :
– En fait, c’est toi qui aurais dû être de droite, et moi de gauche.
– Tu veux dire… sociologiquement parlant ?
– Eh oui.
– Ça veut dire que nous ne nous sommes pas contentés de reproduire ce qu’étaient nos parents. C’est plutôt une bonne chose.
– Tu crois ?
– En ce qui me concerne, j’en suis sûr.
Seul celui qui venait de perdre sa mère pouvait se permettre une telle affirmation.
––––––––––
Isabelle la Catholique, fille aînée de feu la comtesse, mariée à Philippe Palsimpe, mère de cinq enfants, était agacée. Il n’était que 10 heures ce samedi, et « La Masière » était toujours soumise à de nombreuses allées et venues, qui ne cesseraient pas durant tout le week-end, jusqu’au paroxysme de l’enterrement, le lundi.
Isabelle avait pu joindre l’abbé de la collégiale Saint-Martin, à Brive. Coup de chance : la place était libre le lundi 22 novembre après-midi, et elle avait pu l’obtenir. Le père Bedasse avait proposé 15 heures, mais elle avait souhaité 14 heures. « Pardonnez-moi, mon père, mais notre famille n’est pas du coin, beaucoup habitent loin. Comme la nuit tombe dès 17 h 30 en cette saison, il faut qu’ils puissent repartir le plus tôt possible ». 14 heures paraissaient impossible au prêtre – sieste, Feux de l’amour ? – mais elle obtint 14 h 30. À Saint-Martin. Elle avait eu peur qu’on la renvoie vers Saint-Sernin, l’église du bas de l’avenue Jean Jaurès, moins prestigieuse que la collégiale. Déjà, enterrer sa mère à Brive-la-Gaillarde semblait peu glorieux à cette Parisienne de naissance, Versaillaise par le mariage… C’eut été la fin de tout de se retrouver dans une église de seconde zone.
On ne lui avait pas donné de mauvais renseignements sur le prêtre. Elle l’avait prévenu toutefois que son oncle Juste, en fait un cousin de sa mère, viendrait concélébrer. Et elle comptait bien que Juste, qui était tout de même une pointure autre que ce père Bedasse, prendrait les choses en main. Elle allait le rappeler d’ailleurs, pour l’inviter à déjeuner le midi et lui demander s’il pouvait passer dès la fin de matinée voir le Briviste, afin de bien cadrer les choses. Il habitait Orléans et il conduisait encore, c’était faisable.
Si Isabelle avait souhaité un service funèbre en début d’après-midi, c’était parce qu’elle redoutait plus que tout que des gens demandent à coucher le lundi soir à La Masière. Déjà, elle ne pouvait éviter ses deux tantes, les deux sœurs vivantes de sa mère. Blanche, la religieuse, âgée de 80 ans, demeurant à Auxerre dans une maison pour retraités du clergé, viendrait avec un neveu, fils de Blandine, la seconde sœur morte il y a cinq ans. Ce neveu, Gérard, habitait Châlons-en-Champagne. Il prendrait sa tante au passage. Ils partiraient le lundi matin et se rendraient directement à l’église. Après quoi, on ne pouvait décemment pas imposer 450 kilomètres supplémentaires à l’octogénaire. Ils dormiraient donc tous les deux à La Masière.
L’autre sœur vivante, Hortense, la cadette, 72 ans, qui était déjà venue quelques heures dès le vendredi, viendrait de Lyon. Elle conduisait elle-même, mais elle non plus ne repartirait pas le soir-même. « J’y vois trop mal la nuit, ce ne serait pas raisonnable. Et puis je me méfie de mon émotion ». Cela faisait au moins trois personnes à coucher le lundi soir, qui s’ajoutaient à elle-même, son époux et peut-être ses deux filles (ses trois garçons avaient fait savoir qu’ils rentreraient à Paris par le train de 18 heures). Son père, même s’il se signalait pour l’instant par son absence, resterait lui aussi le soir. Ne serait-ce que parce qu’il allait devoir prendre des décisions. Elle ne savait pas encore ce que le tonton Juste déciderait ; une chambre lui serait réservée au cas où.
Il était prévu que, dès ce samedi à 11 heures, elle retrouve ses frères François et Jean-Michel pour établir la liste des personnes à inviter et n’oublier personne. Au cours de son insomnie, elle avait commencé à calculer : pour la famille elle arrivait à 35 personnes du côté de sa mère, 30 du côté de son père, 25 de plus avec ses frères et sœurs, ses enfants et ses neveux. Du côté des relations parisiennes, peut-être qu’une vingtaine feraient le déplacement. Marie-Claire n’avait pas de vraies amies, en dehors d’Annie de Vareilles, sa camarade de classe qu’elle n’avait jamais perdue de vue, et peut-être Françoise Dotmicq, de la paroisse de Saint-Sulpice. Mais Jean et Marie-Claire Pradeleau avaient ce qu’on appelle des relations. Viendraient-elles ? Tout dépendrait de la mobilisation que le veuf entreprendrait, ou pas.
Et puis il y avait les Brivistes. Réagiraient-ils ? Parce que c’était un nouveau meurtre dans leur ville ? Parce que c’était la mère de François, le leader de l’opposition municipale ? Isabelle avait du mal à mesurer la popularité de son frère. Était-il connu, ici ? Avait-il des partisans qui le suivaient partout ? Elle avait vu son efficacité avec les médias. Jeudi, jour du meurtre, il avait perturbé le bouclage de La vie corrézienne pour obtenir une nécrologie dans l’hebdomadaire du vendredi matin. La nature du décès avait aidé, il le reconnaissait. Il avait aussi tenu à ce que le faire-part de décès passe dès ce samedi dans La Montagne, avec reprise dimanche et lundi pour préciser lieu et horaire. Sans compter qu’il avait été interviewé par TF1, France 2, France 3 et France Info !
François n’était pas pour rien dans le choix de Brive pour les obsèques et l’inhumation, mais Isabelle avait admis que ses arguments étaient fondés :
– C’est ici que Maman se sentait le plus chez elle. C’était sa maison. Et puis c’est là qu’elle est morte.
– Ce serait quand même plus simple à Paris, avait rétorqué Isabelle.
– Tu dis ça parce que tu habites Paris. Mais notre famille est disséminée un peu partout, alors Paris ou Brive, ce n’est pas plus loin.
– Les accès sont plus commodes pour Paris…
– Tu oublies qu’on a maintenant le carrefour autoroutier : l’A89 et l’A20 se croisent ici. Et les gens ne se taperont pas une heure d’embouteillages entre l’entrée de ville et l’église.
Elle s’était rangée à l’avis de son frère.
Restait la question du cimetière. Là, c’est Jean-Michel, le juge, qui avait pris les choses en mains, dès le vendredi après-midi. Ils s’étaient répartis les tâches de manière implicite : à Isabelle les questions religieuses, à Jean-Michel les formalités juridiques et administratives, à François les relations publiques.
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10 h 20. Le corbillard qui devait ramener le corps à la maison n’allait pas tarder. Isabelle s’inquiétait. On ne pouvait pas remettre sa mère dans sa chambre. L’inspecteur Plante avait interdit que l’on pénètre sur les lieux du crime jusqu’à nouvel ordre. Il avait même voulu poser des scellés avec ruban et cadenas. Elle l’avait dissuadé. Un tour de clé suffirait. On n’était pas dans une série télé, mais dans un lieu de dignité. Isabelle avait donc préparé la grande chambre du rez-de-chaussée. Elle avait même changé les rideaux la veille au soir avec Louise, cette dernière ayant par ailleurs astiqué les meubles comme jamais, puis étalé des napperons sur lesquels elle avait posé des bouquets. « Madame aimait tant les fleurs… ». On avait retiré une table et une chaise, afin que les tréteaux et ce qu’ils supporteraient pussent être posés là. Le lit à côté, inoccupé, ferait un peu ridicule, mais on ne pouvait tout de même pas poser un cercueil dessus.
Une question tarauda Isabelle. Fallait-il laisser le cercueil ouvert ? Était-ce possible ? Mon Dieu, elle réalisa qu’elle ne savait pas. Elle fouilla dans sa mémoire, s’aperçut qu’elle avait vu aussi bien des morts exposés à l’air libre que cachés dans leur boîte. Y avait-il des règles en la matière ? Elle savait que le verrouillage du cercueil était une opération importante. Il lui semblait que les gens du village, qui tenaient à venir – hypocrisie, respect, voyeurisme ? Certains s’étaient déjà manifestés hier – voudraient voir le visage de la comtesse. L’évidence s’imposa soudain : on ne se recueille pas auprès d’un cercueil fermé. Sauf à l’église. Oh, que ces moments étaient pénibles !…
Elle arpenta le vestibule où Jean-Michel et Philippe semblaient errer eux aussi, retourna au bureau où avait eu lieu la veille cet épouvantable interrogatoire, passa dans la salle à manger, qu’elle trouva lugubre et glaciale, se réfugia dans le grand salon. Elle caressa les plantes que sa mère chérissait, puis s’avança vers les baies et contempla la prairie. Des souvenirs d’enfance lui revinrent en mémoire. Elle se revoyait à vélo, elle Isabelle, la plus grande avec ses frères et sœur, mais la plus jeune par rapport aux cousins Gérard et Dominique. Et quand venaient ceux de l’autre côté, celui de Papa, notamment Gyslain, Paul et France, les enfants d’oncle Louis, et même Francine, fille d’Oncle Daniel, quelles belles parties ils faisaient ! Croquet, cow-boys et indiens, foulard, ballon prisonnier, Mille Bornes, Monopoly, Long Cours… Mon Dieu, c’était si loin. Comment tout cela avait-il pu disparaître aussi vite ? Quelqu’un d’autre qu’elle s’en souvenait-il encore ?
Des larmes coulèrent. C’était bien le moment. Elle n’avait pas pleuré jusque-là, et c’est maintenant qu’elle se relâchait, alors que trois jours énormes s’annonçaient. C’était tellement bizarre tout ça, la vie, la mort… Qu’est-ce qui était le plus bizarre ? La vie ou la mort ? Les deux étaient aussi bizarres l’une que l’autre. C’est le temps qui faussait tout, qui rendait chaque chose éphémère. Comme c’était triste.
Elle entendit Gastet dans le vestibule. Il la demandait. Allez. Il fallait qu’elle y aille. C’était elle maintenant, la chef de famille. Son père ne voudrait jamais endosser ce rôle. Et Philippe, son mari, avait trop le sens des conventions pour prétendre régenter une maison dans laquelle il n’était qu’une pièce rapportée.
Jean-Michel n’avait pas quitté La Masière depuis son arrivée jeudi soir. Il avait appelé sa secrétaire au palais de justice de Bordeaux dès le vendredi à 9 heures et lui avait demandé d’annuler tous ses rendez-vous. Il voulait pouvoir contrôler ce qui se passait ici. Il avait manqué le ballet des policiers le jeudi, en revanche il avait vu le cirque le vendredi : l’invasion par les équipes policières, l’interrogatoire par ce commissaire Chautard qui ne lui disait rien qui vaille, et la présence désagréable du juge d’instruction, ce Michel Florent qui avait monopolisé le bureau et lui avait donné du « Cher confrère ». Confrère, mon cul ! Il le trouvait insolent, ce petit instructeur qui se la jouait convivial et bien dans sa peau. C’est parce qu’il s’adressait à un J.A.P. (juge d’application des peines), poste peu prisé par les magistrats, que ce Jd’I (on prononçait jedi, à l’américaine) se croyait supérieur ? Qu’il attende un peu la réforme, ce trouduc, il allait vite retrouver une ombre plus conforme à sa fonction ! « Si je peux faire quoi que ce soit pour vous être utile, cher confrère, n’hésitez pas à me solliciter ». Ben voyons ! On allait voir s’il allait être capable de trouver l’assassin, ce moderne. C’est bien beau de faire la mariole devant les caméras ; mais quand il s’agit de mener à bien une enquête, y’a plus personne.
À midi, ce juge Florent était allé déjeuner avec les policiers. Jean-Michel avait lui déjeuné là, avec sa sœur et son beau-frère (François s’était éclipsé dès la fin de l’entretien avec le commissaire). Ils avaient surtout parlé de l’enterrement et de questions très matérielles concernant la maison. Gastet était passé au café pour demander ce qu’il convenait de faire au sujet des produits que « Madame » avait commandés et des thuyas en limite de propriété côté Est, dont « Madame » avait constaté les débordements et demandé la taille dès que possible. Jean- Michel et Isabelle s’étaient regardés, et c’est cette dernière qui avait dit au régisseur :
– Pour l’instant, M. Gastet, faites exactement comme Maman le souhaitait.
C’est ce qu’il attendait bien sûr, le grigou ; il allait pouvoir facturer, car il considérait qu’on sortait là de l’entretien courant qu’il effectuait gracieusement en échange de l’usage des terrains autres que le périmètre entourant la maison.
À 14 heures le vendredi, avant le retour de son « confrère » et des policiers, Jean-Michel était parti pour Brive s’occuper de l’inhumation. Lorsque les trois frères et sœur s’étaient répartis les tâches, le cimetière avait été rangé dans le registre civil plus que religieux : il avait donc échu à Jean-Michel, qui, magistrat de métier, était versé dans ce domaine.
La famille Lamotte avait deux concessions : une à Boulay, en Moselle, berceau de la famille, et une à Saint-Quai-Portrieux, lieu de villégiature où les Lamotte possédaient une maison depuis quatre-vingts ans. La famille Pradeleau avait deux concessions elle aussi : une à Paris, où reposaient des cousins et des oncles de Jean, et une à Saint-Pierre-de-Chiniac, village où la famille avait gravi tous les échelons. Marie-Claire Pradeleau née Lamotte aurait été légitime dans chacun de ces quatre trous couverts de marbre.
Mais c’est Brive qui fut choisi, lors d’une discussion le matin-même entre les trois enfants de la défunte présents à La Masière. Le trou, il allait donc falloir le creuser. Et vite. Heureusement, le cimetière de La Fournade, à l’ouest de la ville, avait encore quelques marges de progression. Autrement dit, il y restait un peu de terre non occupée par des boîtes en bois. Jean-Michel avait pu rencontrer la maire adjointe chargée de l’état civil, Michèle Bourlier. Moyennant un premier chèque de 3500 euros, dont il faudrait demander la quote-part à ses frères et sœurs, une concession avait été ouverte. Un employé du service et un agent de la police municipale l’avaient ensuite conduit sur le lieu attribué, qu’il voulait visualiser. Cela lui avait paru correct, même si la proximité du Carrefour local troublait la sérénité du lieu, davantage que les récentes zones d’activités, accueillant des sièges d’entreprises non polluantes, respectueuses de l’environnement.
Il avait donc pu obtenir une place pour sa mère, sans avoir besoin de l’intervention de son frère François, qui n’avait cessé de lui seriner qu’il ne fallait pas hésiter à l’appeler s’il y avait le moindre problème à la mairie. « Ils ne peuvent rien me refuser, tu comprends ». Imbécile…
Jean-Michel s’était ensuite rendu avenue Émile Zola, aux Pompes funèbres Soulier, maison qui lui avait semblé prospère et bien tenue. On l’avait reçu avec professionnalisme et respect. On avait mis au point le retour de la comtesse dans son château : un véhicule irait la prendre samedi matin à la morgue de l’hôpital et la ramènerait chez elle pour qu’elle pût être veillée ce week-end. On avait défini le circuit dûment minuté de son dernier voyage le lundi. Les Pompes funèbres se chargeaient de toutes les formalités concernant le transport de corps et l’inhumation. Pour ce dernier point, elles devaient néanmoins obtenir le feu vert de la police, qu’on attendait ce week-end. Quand elle avait contacté le curé pour la cérémonie prévue le lundi, Isabelle n’avait pas voulu tenir compte de la perspective d’une autopsie et donc d’un report possible de l’enterrement. Elle s’était dit que sa volonté, sous l’égide du Seigneur, convaincrait le commissaire Chautard de ne pas procéder à l’impensable. Le policier avait marmonné qu’il y avait très peu de chances que l’autopsie soit nécessaire, mais qu’il ne pouvait se prononcer définitivement tant qu’il n’avait pas eu les conclusions détaillées du major Rebil, qui dirigeait le petit bureau de la police technique et scientifique.
Jean-Michel avait ensuite choisi le bois du cercueil et la pierre de la tombe. Comme le total se montait à une somme rondelette, il avait demandé que l’on envoie la facture à Jean Pradeleau, 5 rue Dupin, Paris VIe, mari de la défunte ; cet égoïste, qui restait planqué dans son appartement, pouvait au moins prendre ça en charge. Il faut dire que Jean-Michel n’avait pas les moyens d’être plus généreux. Il faudrait d’ailleurs qu’il appelle son banquier dès mardi s’il ne voulait pas que les 3500 euros de la concession lui causent des difficultés. Car avant que ses frères et sœurs le remboursent…
Il s’était accordé un petit tour en ville et une bière dans une brasserie, avant de remonter au Mas à 18 heures, alors que la nuit était tombée. Deux flics étaient toujours en faction au portail et contrôlaient les identités.
À l’intérieur heureusement, policiers et juge étaient partis. François, son épouse et leur fille aînée étaient présents, ainsi que Maxime, un cousin côté Pradeleau, qui habitait Terrasson, à quinze kilomètres du Mas. Isabelle et Philippe étaient toujours là. Jean-Michel salua le cousin, sa belle-sœur, sa nièce, et s’assit avec eux au salon. Il raconta comment il s’était acquitté de sa mission. Isabelle lui annonça que la question des obsèques était réglée. Quant à François, il parla de « l’émotion » que suscitait le meurtre de leur mère, en ville et dans la presse.
– J’ai l’impression que ce qui choque le plus, c’est que ce soit « une vieille dame ».
– C’est pas plutôt le fait que c’est un meurtre ? Et un meurtre inexplicable ?
– Ça joue, bien sûr. Mais le meurtre d’une personne âgée fait peur. Il montre la vulnérabilité des plus faibles.
Jean-Michel demanda :
– Est-ce que ce n’est pas contrebalancé par le fait qu’il s’agit d’une femme vivant dans un château ?
– Moins que tu ne pourrais le croire, répondit son frère. Hein, Françoise ? dit-il à sa femme sans lui laisser le temps de répondre. Tu me diras qu’à Brive on connaît mes idées progressistes, et que ça peut atténuer l’image un peu lointaine et hautaine de la châtelaine.
– Tu fais exprès ?
– De quoi ?
– De faire des rimes ?
– Hein ? Ah non ! L’habitude des discours peut-être…
Jean-Michel exaspéré avait quitté le petit cercle de son frère François et s’était rendu à la cuisine. Il avait faim.
– Louise, vous n’auriez pas un bout de fromage ? J’ai une faim subite.
– Bien sûr, M. le Juge. Je vais vous préparer ça.
– Oh, laissez. Je vois que le plateau est sorti, je vais me servir.
En tablier et dans ses chaussures trop grandes déformées par d’affreux oignons de pied, Louise tournait une cuillère en bois dans une marmite, tandis que, sur un autre feu, elle surveillait avec une spatule des gésiers qui grésillaient dans une sauteuse. Le fumet était étourdissant.
Jean-Michel remarqua les larmes sur les joues de la bonne.
– Vous pleurez encore, Louise ?
– Excusez-moi, M. le Juge, je peux pas m’arrêter. Excusez-moi.
– Vous n’avez pas à vous excuser, Louise. Mais à vous raisonner. Vous ne devriez pas être triste.
– Comment voulez-vous ? Madame est morte… Quelqu’un l’a tuée… Comment c’est possible ?…
Louise pleurait, parlait et remuait sans tourner la tête vers Jean-Michel. Ce dernier s’approcha et posa sa main sur le bras de la bonne, qu’il serra de ses doigts. Les mouvements de cuillère et de spatule s’arrêtèrent.
– Vous croyez en Dieu, Louise ? Au paradis ?
– Oui, M. le Juge.
– Ma mère y croyait, elle aussi ?
– Je crois, M. le Juge.
– Alors elle est au paradis. Elle est heureuse. Et vous devriez l’être aussi.
– Oh, il ne faut pas dire ça, M. le Juge.
– Réfléchissez, Louise. Et vous serez soulagée, dit « M. le Juge » en retirant sa main.
Il était 19 h 10 quand Jean-Michel quitta la cuisine. Les autres avaient allumé la télé pour regarder les informations régionales. Bien sûr. On dînerait à 19 h 30 et on regarderait ensuite le journal de France 2. Ironie de l’histoire, chez Pradeleau, on regardait la 2 « parce qu’il y a moins de crimes et d’horreurs que sur la 1 ».
Jean-Michel avait éprouvé le besoin de monter dans la chambre de sa mère. Il avait un quart d’heure tranquille, il allait en profiter. Sa chambre à lui était juste à côté, il pourrait donc justifier sa présence là-haut si on le découvrait. Et puis n’était-ce pas légitime de vouloir retourner sur le lieu du drame ? Le problème est que l’inspecteur Plante avait interdit l’accès à quiconque. Mais ce n’était pas un problème : on lui pissait à la raie, à celui-là. Certes, la porte était fermée à clé et c’est Isabelle qui l’avait en sa possession. Mais Jean-Michel savait que la porte de la chambre du fond, celle qu’on appelait « de Patrick », ouvrait les deux serrures.
En effet. Il avait poussé la porte qui n’avait même pas grincé, trouvé l’interrupteur à gauche, avancé, refermé derrière lui. Ainsi donc, c’était là. Que ça c’était passé. Il vit le grand miroir au-dessus de la commode, le lit avec son dessus de soie bleue, le paravent. Il fut étonné de ne pas voir de traces du travail de la police. Pas de craie sur le sol ou sur les murs, pas d’objets insolites, pas de désordre. Ils étaient pourtant venus et revenus ! Il réalisa que l’ordre montrait au contraire le passage des enquêteurs. Car la pièce n’était sans doute pas dans cet état quand Louise avait découvert le corps.
Jean-Michel se pencha. Regarda sous le lit. Pas de poussière. Les aspirateurs de la police scientifique étaient passés par là, sûr. Il se redressa et, à genoux, regarda ensuite sur le lit. Il n’osa pas toucher. Il renifla. Pas d’odeur de lavande, qui était souvent celle de sa mère, ni d’alcool ou de produit qu’aurait utilisé la police. Il réalisa là encore : le couvre-lit avait été changé. Celui sur lequel sa mère avait été allongée n’était pas celui-là. La police l’avait emporté et conservé.
Il se releva et se vit dans le miroir. Il se trouva petit. Ce miroir était trop haut. Et trop grand. Il fixa cependant son visage, examina ses traits. Ressemblait-il à sa mère ? Pas tant que ça. Et pourtant ; il l’avait dans la peau, elle était dans son sang.
Il aperçut le paravent, qui cachait le coin lavabo. Il se retourna et s’avança. Les affaires de toilettes n’étaient plus là. Il jeta un œil à la poubelle. Vide. Les policiers avaient tout ratissé. Puis ils avaient dû signaler qu’ils avaient terminé leur travail et donné l’autorisation de nettoyer la chambre. Bizarre, dès lors, que l’inspecteur Plante en ait interdit l’accès. Un excès de zèle, sans doute. Ou peut-être une querelle professionnelle.
Jean-Michel redescendit à la cuisine. Louise lui confirma qu’elle avait nettoyé la chambre à 17 heures, « avec Mme Isabelle, après le départ des policiers blancs ».
Le dîner avait eu lieu, ponctué de coups de téléphone sur les différents portables, qui avaient eu le mérite de réduire un peu la tension accumulée. Puis on avait regardé les infos. « Le nouveau crime de Brive-la-Gaillarde » n’était plus le premier sujet comme la veille au soir, mais le troisième. La Masière apparaissait d’abord vue d’avion. Puis on voyait des images du portail gardé par des policiers en uniforme. « Le château, comme on dit dans la région, était bien gardé aujourd’hui. La police a interdit l’accès de la propriété à toute personne n’étant pas ou de ses services ou de la famille. Cependant, une intense activité a semblé se dérouler à l’intérieur. Sans doute s’agissait-il à la fois de poursuivre l’analyse de la scène de crime et de continuer les interrogatoires commencés hier. Le juge d’instruction Florent, missionné par le procureur Chaffran, a d’ailleurs passé une bonne partie de la journée sur place. Quant au commissaire Chautard, il a interrogé ce matin trois des enfants de la défunte, mais il a quitté Brive en milieu de journée. Il a été aperçu à la gare, montant dans le train de 14 h 38 à destination de Paris. Pour d’autres interrogatoires ? Mme Pradeleau avait cinq enfants, rappelons-le. On est toujours sans nouvelles de son mari. Ce qui pourrait expliquer le voyage du commissaire dans la capitale ».
– C’est toi qui les as renseignés ? demanda Isabelle à François.
– Mais pas du tout !
– Comment ils savent tout ça, alors ?
– Ils ont leurs sources dans la police, penses-tu !
– Et il y a les voisins, dit Jean-Michel.
Le reportage s’interrogeait ensuite sur les mobiles du crime. « On sait qu’à Brive les crimes peuvent être commis pour les raisons les plus inattendues. Il n’empêche que le mystère semble cette fois plus complet que jamais. Pas de vol, pas de violence (hormis le fatal coup du lapin), pas de dégradation. Mme Pradeleau, qui ne séjournait en Corrèze qu’une petite moitié de l’année, n’avait pas d’ennemi connu et apparemment aucune raison d’en avoir. Son fils François, interrogé hier, nous disait combien sa famille était déboussolée par ce meurtre aussi terrible qu’inexplicable…
– Tu as dit qu’on était déboussolé ?
– Attends…
… L’angoisse était perceptible cette après-midi dans les rues de Brive, où l’on ne peut s’empêcher de penser, en référence aux tragiques événements des années précédentes, que ce crime pourrait être suivi de quelques autres ».
– Aarghh… s’étrangla Isabelle, les larmes aux yeux. Ce serait encore pire : un tueur en série !
– Pire que quoi ? demanda Jean-Michel.
– Oh, je sais pas ! C’est affreux.
Comme si ça ne suffisait pas, le reportage s’achevait sur une interview du maire Roland Rigal, qui dit notamment : « J’invite la population de Brive à ne pas céder à la panique et à garder son calme. Que chacun reste tranquille ce week-end et nous laisse travailler. Tout est mis en œuvre pour que Brive reste une des villes de France les plus agréables à vivre ».
– Mais il va affoler tout le monde ! s’insurgea François. Pourquoi il parle de panique, cet imbécile ?
– Les politiques, vous avez le chic pour monter les affaires en mayonnaise… lâcha Jean-Michel.
– Eh ! Ne nous mets pas tous dans le même panier, s’il te plait !
La soirée du vendredi avait été affreuse, et chacun avait été se coucher tôt, sans trouver le sommeil pour autant.
Ce samedi 20 novembre, Jean-Michel avait accueilli et veillé le corps de sa mère. L’après-midi, il avait reçu les nombreux visiteurs, souvent seul car Isabelle rechignait à le faire. François était venu se coller dans ses pattes pour se montrer, mais comme il ne tenait pas en place plus de deux minutes, il s’était assez vite éclipsé.
––––––––––
7 – L’épicière bio
Après une nuit passable et un petit-déjeuner insuffisant, un coup de téléphone à Sylviane et un autre à Plante, le commissaire Chautard avait quitté son hôtel de la rue Madame le samedi à 8 heures. Avec sa serviette gonflée, qui contenait son ordinateur, son pyjama, une chemise et une brosse à dents, il avait pris le métro à la station Saint-Placide, direction Porte de Clignancourt. Il avait changé au Châtelet pour prendre le RER A vers l’Est, jusqu’à Noisiel, où il se rendait pour voir Marion Bock-Pradeleau. Samedi matin, la fréquence des rames était bonne et les travailleurs de la semaine ne les envahissaient pas. Il ne s’était donc pas senti trop oppressé.
Au milieu d’immeubles cubiques et de pavillons trop serrés, il trouva vite Le panier garni, épicerie éthique et biologique. La devanture était une fresque de peinture naïve. Des cagettes étaient posées d’un côté de la porte. À travers la vitrine, on apercevait des étals en bois de fruits et légumes. Chautard n’avait pas annoncé sa venue. À 9 heures, il espérait arriver avant le gros de la clientèle, sans doute nombreuse un samedi matin.
Il poussa la porte. Deux personnes se trouvaient à l’intérieur, quatre si l’on comptait la femme qui servait et un homme qui achevait de garnir les casiers. Il patienta un moment.
Si c’était elle, la fille de Monsieur et Madame Jean Pradeleau, la plus jeune de la fratrie, était une femme de taille moyenne, plutôt mince, brune, mal coiffée et mal habillée. Elle parlait d’une voix mal posée, en ponctuant la plupart de ses phrases d’un rire court qui sonnait faux.
– Oh, l’heure est à la sécurité, mais pas pour l’alimentation ! Ha Ha !
– C’est plutôt la malbouffe qu’on protège.
– Oh, y’a bien des paysans français qui font n’importe quoi aussi, ha ha !
Comme cela durait, le commissaire avisa l’homme :
– Excusez-moi. Êtes-vous M. Bock ?
– Oui.
– Je suis le commissaire Chautard, de Brive. Je voudrais interroger votre épouse.
– Marion. Ne l’affublez pas d’un statut dont nous ne voulons pas.
– … C’est elle qui sert ?
– Oui, elle n’a pas honte.
– Rrgghhh… Je ne vois pas pourquoi… elle aurait honte. Je dois l’interroger. Vous voulez bien… prendre sa place ?
– Eh, Commissaire, sauf votre respect, vous n’avez pas d’ordres à nous donner.
– Rrghhh… J’ai bien peur que si. Vous prenez la place de votre Marion qui n’est pas votre femme et vous lui demandez de me rejoindre dehors. Ce sera mieux comme ça.
Il n’y avait pas d’agressivité dans les propos du commissaire. Pourtant, après quelques secondes pendant lesquelles il ne lâcha pas le regard de l’épicier, Bock laissa tomber une caisse et se redressa.
– Je vois.
– J’attends Marion dehors.
Celle-ci arriva deux minutes après.
– Vous auriez pu prévenir !
– Le meurtrier de votre mère ne nous a pas avertis, je suis désolé.
– Bon, on se gèle, là…
– Allons discuter autour d’un café. La brasserie là-bas…
– Un quart d’heure maxi. Franck n’a pas fini la mise en place…
– Une demi-heure.
– Ça n’aurait pas pu attendre demain soir ou lundi ? Putain, elle est pas morte depuis deux jours qu’elle nous les brise déjà ! Comme si elle nous avait pas déjà assez emmerdés vivante ! Dire qu’il va falloir que je me trimballe à Brive pour la mettre au trou…
– Vous devriez me remercier d’être venu jusqu’à vous plutôt que de vous avoir convoquée en Corrèze.
Cette remarque sembla calmer la passionaria bioéthique, qui précéda plus qu’elle ne suivit le commissaire dans le bar situé à une cinquantaine de mètres de son magasin. Il y avait pas mal de monde à l’intérieur, et ils durent attendre deux minutes qu’une table se libère pour pouvoir s’installer. Plusieurs personnes, dont le patron qui lui fit la bise, saluèrent « Marion ». Deux chaises finirent par être disponibles. Ils étaient si serrés que Chautard eut toutes les peines du monde à sortir son ordinateur. Ils commandèrent chacun un thé.
– Bon. Allez-y franco, Commissaire ! Ne perdons pas de temps. Cette vieille carne nous a assez gâché la vie.
– Rrrghhh… Que faisiez-vous avant-hier, jeudi, à 10 h 30 ?
– Je tenais ma boutique. Une bonne trentaine de personnes doivent pouvoir en témoigner.
– Voyez-vous des gens qui auraient eu intérêt à éliminer votre mère ?
– Moi.
– Vous ?
– Oui, moi, sa fille.
– Pour quelles raisons ?
– Les mêmes que mes frères et sœur, mes beaux-frères et belles-sœurs, et ses petits-enfants sans doute.
– Vous voulez dire qu’elle s’était mis toute sa famille à dos ?
– Elle nous a pourri la vie !
– À… ce point ?
– À ce point. Une emmerdeuse comme on n’en fait plus ! Ne supportant pas le bonheur. Fascinée par la mort et la souffrance ! Dangereuse et malade !
– Mais vous avez, ses enfants ont tous, un métier, un équilibre, une famille… Vous n’avez pas l’air marqués par une enfance malheureuse…
– Nous n’avons pas l’air, non. Parce que nous sommes conditionnés depuis notre naissance à avoir l’air de ce que nous ne sommes pas. Mais si vous grattez… Ou que vous nous tirez les vers du nez…
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– Qu’elle a tout fait pour nous transmettre son mal-être. Oh, je ne vais pas vous raconter notre enfance, Commissaire…
– Rrrghh…. D’après ce que vous dites, ce serait peut-être utile…
– Vous voulez savoir comment elle s’y prenait pour humilier ses filles, pour les dégoûter de leur corps, pour plomber l’atmosphère des repas, pour transformer des vacances en calvaire, pour monter ses fils les uns contre les autres ? Zola a déjà dû écrire des trucs là-dessus, non ? Balzac plutôt, car nous, on avait du pognon. La misère, on ne la voyait pas. Elle était bien planquée sous la richesse. Le maintien… Un de ses mots préférés, le maintien ! Il fallait se maintenir.
– Maintenir son rang ?
– Son rang, sa tête, ses valeurs…
– Ce ressentiment existe dans beaucoup de famille. Ce n’est pas pour ça qu’on s’entretue. Chez vous… c’était plus fort ?
– Vous avez vu mes frères et ma sœur ?
– Pas le médecin. Je le vois ce soir.
– Patrick. Lui, il s’en est sorti en devenant méchant, arrogant. Je n’aimerais pas travailler dans son service. Et je préfèrerais mourir à feu doux plutôt que d’être opérée par lui. Vous verrez.
– François ?
– La vanité du politicien. À un point tel que je me demande s’il n’est pas à moitié timbré ! Et dépravé, malgré ses discours moraux. Et Jean-Michel ? Vous avez vu Jean-Michel ? Le comble du frustré.
– Et votre sœur aînée ?
– Isabelle la catholique. Elle tient en se mentant à elle-même, en refusant de voir le monde, en se réfugiant dans des chimères. Elle assume tout, refuse toute critique, ne parle pas. Étonnant qu’elle n’ait pas déjà déclenché un cancer foudroyant.
Chautard but un peu de son thé, mauvais dans ce cadre et ces circonstances. Il était surpris par la véhémence de la cadette. Était-elle sérieuse quand elle disait qu’elle aurait pu tuer sa mère ?
– Vous pensez vraiment qu’un de vous cinq aurait pu…
– J’ai dit que nous aurions eu de bonnes raisons de le faire. Pas que nous l’avons fait. Je ne pense pas qu’un de nous l’a fait, d’ailleurs.
– Pourquoi, puisque que vous dites qu’il y a un mobile ?
– Parce que, je vous l’ai dit, on a été conditionné pour se maîtriser. Retenir ses coups.
– Oui, mais d’après ce que vous dites, certains ont des caractères qui les poussent plutôt à s’extérioriser ?
– François et Patrick, oui. Un imbécile et un salaud. Bon. Nous avons tous des raisons d’en vouloir à notre mère. Mais si nous avions eu le cran de la tuer, nous l’aurions fait depuis longtemps. Et puis j’imagine que vous avez ou que vous allez vérifier les alibis ?
Chautard se dit que cette trentenaire n’était pas bête. Elle ressemblait à son père. Elle était franche et répondait aux questions. Il fallait en profiter. Il n’avait pas le temps de tout taper car elle parlait vite, mais sa mémoire complèterait quand il mettrait ses notes au propre dans le train.
– En dehors de sa famille, voyez-vous d’autres personnes qui aient pu en vouloir à votre mère ? Au point de vouloir l’éliminer ?
– Elle a humilié quantité de gens au cours de sa vie…
– Votre père m’a dit : des instituteurs, des parents d’élèves, des concierges…
– Et lui ! Vous pouvez l’ajouter dans la cohorte des humiliés.
– Il m’a donné l’image d’un homme plutôt épanoui…
– Sa bêtise l’a sauvé.
Chautard pensa à ce que le comte lui avait dit la veille sur l’attirance sexuelle qu’il éprouvait pour son épouse, qui l’avait incité à rester.
– Donc, en dehors de la famille ?
– Je ne vois pas, non. Il faut vous dire que j’ai coupé toute relation avec cette clique.
Un homme se dirigea vers eux.
– Marion. Franck te fait demander. Il s’en sort pas…
– J’arrive.
Marion se leva. Chautard attrapa son poignet.
– Asseyez-vous deux minutes. Deux minutes.
Elle le fixa dans les yeux, soupira, se dégagea et s’assit.
– Il paraît que vous organisez régulièrement des rassemblements, disons… folkloriques, dans la maison du Mas…
– Ah ça y est ! Les arriérés de Brive ont craché leur venin ! Ou mes frères peut-être ? Deux fois, pas plus de deux fois, j’ai passé un week-end avec quelques amis dans cette bicoque ! Deux fois de trop, vous me le prouvez une fois de plus.
– Y avait-il dans ces rassemblements des personnes qui auraient pu vous inciter à la violence ou à la haine ?
– Certainement pas. Ce sont tous des pacifistes.
– Êtes-vous affiliée à un mouvement religieux ?
– Vous voulez me faire dire que j’ai fricoté avec la communauté bouddhiste Dhagpo, de Saint-Léon-sur-Vézère ? J’ai participé à certains de leurs ateliers oui, et certains membres sont venus à La Masière. Mais aucun ne m’a incitée à tuer ma mère ! Ou n’a voulu la tuer lui-même.
– Appartenez-vous à un mouvement d’extrême-gauche ?
– Pas pour l’instant. Mais dès que j’aurai un peu plus de temps, je rejoindrai le N.P.A.
– Combien avez-vous d’enfants ?
– Ah, maintenant vous pensez que mes enfants ont pu tuer leur grand-mère ?!
Le commissaire ne se laissa pas troubler par l’insolence.
– Combien avez-vous d’enfants ?
– Trois.
– Quand ils vont vous interroger sur la mort de leur grand-mère, qu’est-ce que vous allez leur dire ?
– Qu’on ne sait pas ce qui s’est passé.
– Vous trouvez cela satisfaisant ?
– Non.
– Alors aidez-moi à comprendre ce qui s’est passé. Je compte sur vous.
– J’ai répondu avec franchise à vos questions. Et je me suis libérée…
– Vingt minutes. Et je vous en remercie.
Elle se leva de nouveau ; cette fois, il ne la retint pas.
––––––––––
À Châtelet-Les Halles, la plus grande station de métro du monde, le commissaire eut une soudaine impulsion. Au lieu de prendre la direction de la gare d’Austerlitz, il regarda les correspondances sur l’antique plan de poche qu’il avait pensé à emporter. Il consulta sa montre. 10 h 27. Oui, il allait le faire. Il allait retourner rue Dupin.
Ce n’est pas la voix du comte qui retentit dans l’interphone :
– Qu’est-ce que c’est ?
– M. Pradeleau est-il là, s’il vous plait ?
– Qui êtes-vous ?
– Celui qui pose les questions.
– Mais qu’est-ce que… Ne quittez pas, je vais voir.
La communication fut coupée. Chautard tourna sa tête vers Le Bon Marché. Regarda la foule qui allait et venait rue de Sèvres. À Brive aussi, c’était jour de marché en ce samedi matin. « Le jour du pendu », entendait-on parfois sous la halle, en référence au premier mort d’une longue série, en janvier 2009.
Un grésillement retentit, puis un écho :
– Commissaire Chautard ?
Le susnommé se rapprocha de l’entrée.
– Monsieur Pradeleau, excusez-moi…
– Montez, Commissaire, je vous en prie.
Au clic, le visiteur poussa la porte. Comme il n’allait qu’au deuxième étage, il ne prit pas l’escalier. « De l’exercice, lui avait dit le dernier médecin qu’il avait vu, pas du travail, de l’exercice. Pensez à vos artères ». Il négligea donc l’ascenseur. Ce fut une erreur. Ses genoux et ses reins devinrent douloureux et il arriva essoufflé. La faute aux couloirs du métro et du R.E.R. On parcourt des kilomètres dans ces galeries…
La porte s’ouvrit avant qu’il sonne.
– Commissaire, qu’est-ce qui me vaut l’honneur ? Je pensais que vous étiez dans le train pour Brive. Ou avec ma fille. Vous l’avez vue ?
– J’en viens. Mais j’ai un peu de temps avant le train, j’aimerais en profiter pour voir la chambre et les affaires de votre femme. Pensez-vous que cela soit possible ?
– Euh… Oui ! Entrez.
Ce faux comte était une bonne nature. Le commissaire se retrouva sur le parquet verni et sous un lustre de cristal.
– Mon frère et ma belle-sœur sont là, ainsi qu’un ami de la famille. Ils viennent me soutenir… Venez prendre un verre avec nous.
Des voix chuchotaient dans le grand salon.
– Après, si vous voulez bien. Pouvez-vous m’indiquer la chambre de votre épouse, et peut-être l’endroit où elle avait ses habitudes ?
– Suivez-moi.
Le comte et le commissaire remontèrent un couloir. La deuxième porte à droite ouvrait sur une chambre.
– La pièce qui suit est la salle de piano. Elle ne jouait pratiquement plus, mais, après le départ des enfants, elle l’avait transformée en une sorte de bureau. C’est en tout cas un lieu où elle se tient assez souvent. Enfin se tenait. Et que je lui laissais complètement.
Chautard se dit que ce devait être agréable de vivre à deux dans un espace si grand. L’appartement mesurait au moins deux cents mètres carrés. Le séjour à lui seul devait en faire soixante. Quand les trois filles seraient parties de la maison – Adeline étudiait déjà à Bordeaux –, il ne faudrait pas que Sylviane et lui se replient sur quelque chose de trop petit. Peut-être garderaient-ils la maison de la rue Blanche Selva, après tout ? Maison dont ils n’étaient toujours que locataires. La possession ne l’intéressait pas, le bricolage encore moins.
Quand le comte se fut éclipsé, il commença à examiner la chambre. Un lit deux places, où la comtesse dormait seule, une table avec plateau en porcelaine et miroir, autrement dit une coiffeuse, une vitrine avec des livres et des bibelots, une table de nuit, une armoire en rapport avec le style de l’appartement. Vêtements, objets, produits étaient rangés, ce qui n’était pas étonnant, la comtesse n’ayant pas fréquenté sa demeure parisienne durant les six derniers mois. Le cabinet de toilette qui jouxtait la chambre était d’une propreté parfaite.
Chautard sortit et alla jusqu’à la porte suivante. Il y avait bien un piano, mais il n’était pas droit. C’était un quart de queue, peut-être même un demi. Pauvres déménageurs… Plus intéressant était un secrétaire, une table, une étagère. Il y avait également une liseuse, un canapé et un fauteuil de style.
Il prit une minute pour regarder sous tous les angles, se faire une idée, voir s’il remarquait quelque chose d’anormal. Ce ne fut pas le cas. Alors il s’attaqua aux papiers, c’est-à-dire aux piles, aux tiroirs, aux rayons, aux enveloppes, aux chemises. On avait beau être en 2010, le papier restait important.
Il ouvrit le secrétaire, avec la clé qui était dans la serrure. Des senteurs de bois verni lui chatouillèrent les narines. Il découvrit quelques enveloppes ouvertes devant les tiroirs et les mini-étagères, dans la partie centrale. La première portait une inscription manuscrite : « Votre relevé de compte individuel pour le mois d’octobre ». Le comte avait effectué un premier tri ; il vouvoyait son épouse. Chautard sortit une feuille à l’en-tête du C.I.C. Le solde affichait 27.753, 06 euros. De quoi se voir venir. Il regarda rapidement les crédits et les débits, mais ne repéra rien de particulier.
Les enveloppes en dessous contenaient : une invitation au « bridge de Saint-Sulpice », une lettre de « ta Marguerite dévouée » qui parlait beaucoup de sa famille, une invitation à une conférence au centre Sèvres sur « les autorités religieuses face aux terrorismes », un appel aux dons de la Croix-Rouge, un autre de Médecins sans Frontières, la photocopie d’un article de La vie corrézienne intitulé « Rénovation urbaine de Brive : le point de vue de François Pradeleau » avec un post it dessus qui précisait : « notre fils m’a envoyé cela, sans doute l’avez-vous vu. Je vous le découpe au cas où ».
À côté de ces lettres, se trouvaient un numéro sous film de Modes et travaux, ainsi que deux Figaro Magazine et deux Figaro Madame. Sans doute le comte expédiait-il à Brive le courrier de son épouse une fois par mois, peut-être une fois par quinzaine.
Les petits tiroirs du secrétaire ne contenaient rien qui puisse intéresser la police : crayons, trombones, cartes de visite, timbres… Au-dessus, dans un espace intermédiaire lui aussi couvert par le battant quand il était refermé, se trouvaient encore des relevés bancaires, des attestations de dons ou de cotisations, des cartons d’invitation. Chautard referma et s’intéressa aux quatre gros tiroirs du bas, deux de chaque côté, fichés au-dessus des pieds, qui formaient comme le bouffant d’une culotte de cheval. Il tira sur chacune des poignées, mais toutes résistèrent. Il prit la clé du battant : elle ouvrait tous les tiroirs. À quoi servait-il de fermer des tiroirs si on laissait visible la clé qui les ouvrait ? C’était une question d’ordre plutôt que de discrétion sans doute. À moins que M. le Comte ait mis lui-même la clé sur la serrure, pendant que son épouse n’était pas là ?
Les deux tiroirs de droite contenaient chacun une boîte, métallique, de type ancienne boîte de biscuits, plus rectangulaires que carrées. À l’intérieur, des lettres étaient retenues par des élastiques. Beaucoup de lettres, sur du papier presque transparent, même pas jauni. Mais parcourir cette correspondance familiale ne lui apporta rien.
Les deux tiroirs de gauche contenaient eux aussi de la correspondance, rangée là dans de grandes enveloppes en papier kraft. Chautard vida les enveloppes sur le lit. Des paquets de lettres retenues par des élastiques tombèrent. Il regarda dans quelques coins droits pour voir les dates. Paris, le 13 janvier 1967. Le 20 mars 1959. La Masière, 25 juin 1978. Il regarda les signatures et remarqua que l’écriture de la comtesse était fine et droite. Et même penchée en arrière. Les l étaient cambrés ! Cela traduisait-il une rigidité d’esprit ? Les quelques analyses graphologiques auxquelles avait été confronté le commissaire ne lui avaient jamais paru probantes, et il n’était pas loin de considérer les conclusions de certains « spécialistes » comme de la fumisterie. La recherche de faux en écriture, qui excluait toute déduction psychologique, mais se bornait à chercher des ressemblances et des dissemblances, lui apparaissait plus fiable.
Il allait falloir lire tout cela. Il allait demander au comte s’il pouvait emporter ces boites et ces enveloppes et il commencerait dans le train. Il était sûr toutefois de ne pas arriver à en venir à bout. Il confierait cela à la Duduche.
Il se leva et une vive douleur lui transperça le rein droit. Bon sang, ça ne s’arrangeait pas. Main sur la hanche, il sortit de la pièce, remonta le couloir et se dirigea vers le séjour immense.
Les quatre personnes assises se levèrent ensemble.
– Ah, Commissaire, lança le comte, venez, asseyez-vous. À moins que vous ne vouliez visiter d’autres pièces ?
– Non. Mais est-ce que vous pourriez venir cinq minutes ? Je ne vous prendrai pas longtemps.
– Bien sûr, bien sûr. Je vous suis.
Le comte adressa un signe d’excuse aux trois personnes, bien mises dans des tissus de choix, les deux hommes en costume, un avec un foulard dans la chemise l’autre en cravate, la femme dans un tailleur et sous un chignon impeccables.
– Puis-je emporter ces lettres ? demanda le commissaire quand ils furent à côté des paquets de correspondance.
– Oh, avec joie ! Mettez-les sous scellés et ne me les rendez pas. Ça évitera qu’on se les arrache ! Car le partage, ça va être quelque chose, avec mes cinq écorchés ! Enfin, je suis encore là. Il faudra qu’ils attendent encore un peu pour avoir tout le magot.
– Est-ce que votre épouse avait un coffre, en banque ?
– À ma connaissance, non. Mais nous en avons un, en commun.
– Qu’est-ce qu’il contient ?
– Des titres de propriétés, des bons aux porteurs, quelques espèces. Et des bijoux, qu’elle n’aimait pas, mais dont elle ne voulait pas se débarrasser.
– Avait-elle la clé, qu’on aurait pu lui dérober ?
– Non. C’est moi qui l’ai. Et on ne me l’a pas volée.
– Rrgghh… Et… pouvez-vous me dire sous quel régime matrimonial vous étiez mariés ?
– Celui de la communauté réduite aux acquêts. Nous avons toutefois signé un contrat de mariage, car avant 1965, ce n’était pas le droit commun. Nous avons ainsi distingué les biens propres de chacun des époux de ceux acquis ou hérités dans le cadre du mariage.
– D’accord. Et, excusez-moi de vous demander ça, mais… est-ce qu’il y a eu des drames dans votre famille ? Des morts subites, des disparitions, des accidents ?
Le comte s’était assis sur le tabouret du piano, mais restait tourné vers le commissaire. Il prit un peu plus de temps que d’habitude pour répondre à la question.
– Dans notre famille à nous, celle de nos cinq enfants je veux dire, non. On a été vernis ! Enfin jusqu’à aujourd’hui…
– Mais…
– Eh bien, un oncle de Marie-Claire, jeune frère de son père, a été tué pendant la guerre. Ou plutôt juste après. Enfin après la Libération.
– Il s’était engagé dans la Première armée française ?
– Pas exactement, non. En fait, c’était un foutu collabo. Un salaud de la pire espèce. Et quelques durs du comité de libération, là-haut en Moselle, n’y ont pas été par quatre chemins quand l’heure des comptes fut venue…
– On en parlait dans la famille ?
– Jamais ! C’est comme si le type n’avait pas existé. Quand je suis entré dans ma belle-famille, en 1958, on m’avait simplement parlé d’un oncle Bastien mort dans un accident de cheval. Tu parles… Et vous savez comment je l’ai appris ?
– Sur l’oreiller ?
– Pensez-vous ! Même quand on lui caressait la couenne, la comtesse n’était pas du genre à s’épancher. Non, je l’ai su par mon frère, l’aîné. À la soirée de mariage, il avait trouvé bizarre l’attitude du beau-père quand ils s’étaient mis à parler de la guerre. Il faut dire que c’était pas notre tasse de thé, les Miliciens. Si mon père et mon frère avaient eu le Lamotte sous la main en 44, il n’aurait pas fait de plus vieux os qu’en Moselle. Bref, en rentrant en Périgord, mon frère a activé ses réseaux d’anciens résistants. Et il a vite découvert qui était le Lamotte, et pourquoi il était mort.
– Vous l’avez dit à votre belle-famille ?
– Jamais. Sauf à la comtesse, assez longtemps après, un jour où elle était bien disposée.
– Qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Elle a dit exactement ceci : « Jean, je ne le redirai pas deux fois : ne me parlez plus jamais de cela, ni à moi ni à personne d’autre ». Et, paradoxalement, elle a répété : « Je ne le redirai pas deux fois ».
Chautard se demanda une fois de plus comment ce couple avait pu tenir. Mais il se reprit en se rappelant que la plupart des couples ne survivaient au contraire qu’au milieu de non-dits, et que la plupart des individus avaient des tares que leur conjoint supportait comme par miracle. Il ne se considérait pas comme une exception.
– Est-ce que votre épouse se servait d’un ordinateur ?
– Non. Quand ses enfants ou d’autres lui disaient qu’elle se privait de la moitié du monde, elle répondait que si elle pouvait se priver de l’autre moitié aussi, ce serait parfait.
Chautard, sourit, ce qui n’était pas si courant, en savourant le caractère assez exceptionnel de sa cliente. Ce mot cliente qui vint à son esprit l’amena à penser que les victimes étaient les clients des enquêteurs, du moins tant qu’on n’avait pas d’agresseur à se mettre sous la dent.
Le comte lui donna un sac en papier du Bon Marché dans lequel il posa les lettres, d’abord emballées dans un sac en plastique protecteur. Chautard ne prit pas la peine de passer par le grand salon, mais après avoir tiré le pêne de la porte blindée et avant d’ouvrir celle-ci, le comte s’approcha de son visiteur et lui dit, à voix presque basse :
– Est-ce que vous viendriez faire une conférence, au club ? À Saint-Augustin ? Vous auriez un succès fou !
Chautard se demanda si c’est le succès qui était fou.
– Rrgghh… Je ne suis pas un orateur. Et puis mon travail, c’est de trouver l’assassin de votre femme.
– Certes… Mais enfin, l’un n’empêche pas l’autre. Pensez-y. Il va de soi que vous seriez rétribué à la hauteur de votre renommée.
– Rrrghh… Au revoir M. le Comte. Vous serez à Brive lundi ?
– Je ne suis pas comte, mais il faut bien que je l’enterre, ma châtelaine. Je serai dès demain à La Masière. Sinon Isabelle va piquer une crise.
– Prévoyez de ne pas repartir trop vite, s’il vous plait. J’aurai sans doute besoin de vous voir après les obsèques.
– Ah, la garce ! Elle n’est plus là mais elle va quand même me faire louper mon bridge du mardi soir !
(à suivre)