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5 – Monsieur
– Ma femme est morte, oui je sais. Assassinée.
– Rrggh… Ça n’a pas l’air de vous causer beaucoup de chagrin.
– Peut-être un peu, si. Mais, puisqu’elle n’a pas souffert, je précise bien puisqu’elle n’a pas souffert, j’avoue qu’il y a un côté dramatique, exceptionnel, qui ne me déplaît pas. Elle nous fait une sacrée surprise, la vieille carne ! Ça la rehausse, il me semble.
– Ah ?… Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– Eh bien, voyez-vous, les familles finissent par s’assoupir au bout d’un moment. Et la nôtre n’échappe pas à la règle.
– Vous voulez dire que… rrrggghhh… un petit meurtre de temps en temps, ça ne fait pas de mal ?
– Y’a de ça. Ça rebat les cartes, ça fait des histoires à raconter ! Ça éclaire la nature humaine.
– Ça ne l’assombrit pas, plutôt ?
– Ça éclaire son côté sombre, si vous voulez. Et puis, écoutez : c’est quand même plus grandiose de mourir d’un bon tour de cou, bien pomponnée dans son château, que dans les draps pisseux d’un hôpital. Non ?
Le commissaire avait entendu beaucoup de propos étonnants après le meurtre d’un proche, mais il se promit de garder ceux du comte en bonne place dans sa mémoire.
– Remarquez, elle se tenait la comtesse, je vous prie de croire ! Je sais pas si vous avez vu le morceau ! À 74 printemps, elle aurait pu en remontrer à bien des jouvencelles ! Vous avez regardé ses jambes ? Elles n’ont pas vieilli ! Fines et lisses comme à 20 ans. Et question loloches, pô pô pô ! J’en avais des sueurs froides…
– Rrrgghhh… Vous aviez de… bonnes relations ?
– Vous voulez dire sexuelles ?
– Oui, enfin… pas seulement.
– Question bagatelle, c’était fini depuis belle lurette. Si ça a jamais commencé un jour… On a du mal à imaginer aujourd’hui combien on pouvait être coincés ! Les ravages du catholicisme et de la paysannerie… On ne savait rien, on n’osait rien. La recherche du plaisir était une honte, le bonheur une incongruité…
– Pourtant… Rrrgghh… Excusez-moi, mais vous avez l’air plutôt épanoui. Votre femme vient de mourir dans des conditions dramatiques, et vous parlez comme si… comme si vous dîniez avec des amis.
– Si vous ne m’embastillez pas, c’est ce soir à 20 h 30 que j’irai dîner avec des amis. Non, ce qu’il y a, c’est que, par bonheur, je n’ai réalisé mes ignorances que sur le tard. Jusqu’en 1985, peut-être même 1990, ces complexes me paraissaient normaux. Et ils l’étaient en effet, ils étaient la norme. Dans notre milieu tout au moins. Ce qui veut dire que jusqu’à 50 ans à peu près – je suis de 34 – je n’ai pas souffert de manques. Le changement s’est opéré au milieu des années 80. La pilule date de 1967, l’I.V.G. de 1974, mais il a fallu du temps pour que les comportements du plus grand nombre évoluent. Et plus encore pour que des bourgeois installés comme nous considèrent que cette évolution était une tendance de fond, et non une mode passagère.
– Lorsque, en 1990, vous réalisez que la société s’est libéralisée et que vous êtes passé à côté de certaines choses, vous faites quoi ?
– Dans mon foyer, rien. La comtesse n’a jamais été une rigolote, et elle avait toujours mal quelque part. Surtout, elle restait enfermée dans ses convictions et son éducation. Nous n’avions plus de rapports depuis longtemps. Le problème, c’est que je me suis réveillé à 50 ans. Car contrairement à ce qu’on dit, le désir ne diminue pas avec l’âge. Retenez bien ça, Commissaire : on perd ses moyens, pas ses envies. Il faut donc trouver des dérivatifs.
Chautard était surpris de la tournure psychanalytique que prenait l’entretien, mais après tout Jean Pradeleau n’était pas un triste, son salon était confortable et son whisky remarquable. Il fallait toutefois montrer au mari de la défunte qu’on était là dans le cadre d’une enquête policière. Qui sait d’ailleurs, s’il ne jouait pas la comédie pour noyer le poisson ?
– Vous dites que votre femme est restée enfermée dans ses préjugés, tandis que vous vous êtes réveillé. Je ne veux pas creuser maintenant vos… rrgghh… dérivatifs, mais est-ce qu’elle vous en voulait de ces dérivatifs ?
– Pas plus que du reste. Elle a fini par me considérer comme un faible, manquant de grandeur et d’ambition. Oh, rien que de bien classique ! À 20 ans, sous le coup de l’amour, on idéalise l’autre, on lui prête plus de forces et de qualités qu’il n’en a. Et puis on se découvre…
Jean Pradeleau avait allumé un cigare, sans demander à son visiteur si la fumée le gênait. Ni même s’il en voulait un. Pas par manque de politesse, mais parce qu’il semblait avoir anticipé un refus.
– Voyez-vous… Pfff… Pfff… Commissaire… Pfff… Pfff… elle s’est aigrie. Pour une bonne raison : je n’ai pas su lui donner du plaisir. Et ça, c’est impardonnable. Nous avons découvert trop tard ce que c’était. Comme je vous disais, nous étions d’une génération et d’un milieu où l’on ne parlait pas du corps. Le corps était un outil, pour le travail, la reproduction, en aucun cas un objet de plaisir et de séduction.
« Il est obsédé, ma parole… »
– … Elle ne s’en est pas rendu compte, bien sûr. Elle a mis son aigreur sur le compte des migraines et de la gastrite. Mais c’est pas là que ça se passait.
– D’après les éléments que nous avons déjà recueillis, il semble que votre épouse ait toujours eu un caractère un peu… difficile…
– Difficile ? Ah ah ah ! Vous avez le sens de l’euphémisme. Une foutue garce, vous voulez dire ! Une teigne, Commissaire. C’est ça qui m’a séduit, figurez-vous ! Avec sa beauté. Bon Dieu, elle pouvait vous fusiller du regard ! Ou d’un rictus. Et avec un mot, elle tranchait une tête. Incroyable !
– Avec un tel caractère, elle a pu se faire des ennemis. Car c’est ça que nous recherchons et c’est pour ça que je vous interroge.
– Ennemis, pfff… pfff… je crois pas. Parce qu’elle n’avait pas de vie sociale suivie. Elle pouvait tout faire pour déplaire aux convives d’un dîner, mais ça n’allait pas plus loin que le dîner.
– Mais où alors exprimait-elle son caractère ?
– Ces femmes n’ont pas trente-six centres d’intérêt. Faute de mieux, elles consacrent toute leur vie aux enfants. Même quand ça ne leur plait pas plus que ça… Marie-Claire a ainsi crucifié des directrices et des instituteurs au cours de réunions de parents d’élèves, poussé à la démission au moins six professeurs de conservatoire et trois moniteurs de judo, fait pleurer les camarades des enfants qui ne s’étaient pas comportés comme elle le souhaitait, obtenu le renvoi de quatre ou cinq concierges… Et elle s’est brouillée avec à peu près toute la famille, toutes les familles, la sienne, la mienne, à toutes les générations. Mais ça restait… pff… domestique.
Domestique. Le commissaire regretta, à cet instant, d’avoir laissé son ordinateur dans sa serviette. Mais en entrant dans ce salon parisien, plein de moulures, de fauteuils Louis XV ou XVI et de tableaux XVIIe ou XVIIIe, il s’était dit que le Mac-book d’Apple aurait juré. Ceci étant, il aurait pu enregistrer la conversation. Il avait vu que le juge Florent travaillait avec un ipod, sur lequel il ajoutait un micro enregistreur pas plus gros qu’une boîte d’allumettes. Cette sono n’émettait pas un bruit, était si petite et si puissante qu’on pouvait très bien le laisser dans la poche de sa veste si on souhaitait le camoufler. Pour l’instant, il n’avait que ses yeux et ses oreilles, il fallait les ouvrir.
– Est-ce qu’on peut revenir un peu sur la famille ? En commençant par les enfants, puisque vous dites qu’ils étaient le centre de sa vie.
– Ils n’étaient pas vraiment le centre, c’est plutôt qu’elle n’avait rien d’autre à se mettre sous la dent. N’imaginez surtout pas qu’elle était comme les mères d’aujourd’hui, qui vantent n’importe quel caca de leur fils comme s’il s’agissait d’un lingot d’or. En fait, maintenant qu’elle est… pfff… morte – j’ai quand même un peu de mal à m’y faire, elle avait tellement d’énergie la bougresse – il faut bien établir un bilan. Eh bien, quand on regarde, on s’aperçoit qu’en dehors de ses enfants, elle n’a pas fait grand-chose.
– Est-ce qu’on n’en est pas tous là ? Que croyez-vous qu’il restera de nous quand nous partirons ?
– Bien sûr, bien sûr, pfff…, pfff… Ce que je veux dire, c’est que vous avez un métier, peut-être des activités associatives, peut-être que vous construisez des maquettes en allumettes, que vous êtes un montagnard chevronné, que vous avez deux ou trois maîtresses… Eh bien Marie-Claire Pradeleau n’a pas eu de travail, pas de passion, pas d’engagement.
– À quoi passait-elle son temps quand elle ne s’occupait pas des enfants ? Et quand ils ont grandi ? Ça fait quand même des années qu’ils n’ont plus besoin d’elle, non ? Vous allez me dire qu’elle s’occupait de ses petits-enfants…
– Eh bien pas tant que ça. Pendant les vacances, bien sûr, nous les recevons. Mais sinon, très peu. Les enfants d’aujourd’hui ont des habitudes de tendresse et de souplesse sans doute incompatibles avec le caractère de Mme Pradeleau. Non, maintenant que vous le dites, je vois une chose : les plantes. Oui, les plantes, et peut-être les arbres au Mas, lui doivent beaucoup.
– Elle ne lisait pas ? Vous la décrivez comme quelqu’un qui n’aurait pas de pensée. Jamais elle ne réfléchissait sur sa vie ?
– Non, très bonne remarque. Pff… Pff… Elle s’interdisait de penser. C’est exactement ça. Chaque fois que j’essayais de parler politique, ou de philosopher, elle me rembarrait. À sa manière, cruelle, blessante. Ça donnait des choses du genre : « Ma chère, nous allons voter dimanche. J’hésite, figurez-vous. – Oh, vous hésitez tout le temps. En ce sens, vous êtes moderne. Et on s’étonne après… – De quoi s’étonne-t-on ? – Oh, ça suffit ! – Vous faites peut-être allusion à… – Je ne fais pas d’allusions, moi. Je fais mon devoir ». Ou alors : « Que voulez-vous ma mie, nous vieillissons. – Cessez de vous apitoyer. Levez-vous et marchez. – Marchez, mais comment ? – Allons bon, vous ne savez plus comment marcher ! Mon pauvre ami, je ne sais pas comment vous allez finir ». C’était ça, tout le temps. Il fallait la voir regarder les informations. Elle s’asseyait là, vous voyez… Généralement, elle ne posait pas la tête sur le dossier, comme si elle ne se le permettait pas. Elle écoutait le commentateur d’un air froid et regardait les reportages sans réagir, si ce n’est de temps en temps par un ricanement ou par un Pfff. Voyez, comme quand je fume mon cigare. Pfff… Mais en moins sympathique, je vous prie de croire. Et si j’avais le malheur de lui dire : « Qu’en pensez-vous ? », elle tournait son regard vers moi, attendait que je la regarde, nous restions face-à-face pendant de longues secondes, mes yeux s’embuaient, et alors elle redirigeait son regard vers l’écran en mettant tout le mépris du monde dans son attitude.
Tout le mépris du monde… Chautard se demanda comment l’amour avec une telle femme était possible. Il l’imaginait capable de dire, pendant que M. le Comte s’escrimait sur elle : « Jean, dépêchez-vous je vous prie. Si vous croyez que c’est amusant, pour moi… ». Une question lui brûla les lèvres. Il savait qu’il sortait là de son rôle de policier, mais l’entretien prenait un tour psychologique et sociologique qui méritait bien qu’on s’attarde sur quelques points.
– Puis-je vous demander… Vous m’arrêtez si je vais trop loin… Pourquoi êtes-vous restés mariés, si les relations étaient si tendues entre vous ?
– Ah ah ! Bonne question. Je vais…
Le téléphone, fixe, sonna.
– Excusez-moi.
Jean Pradeleau se leva, facilement malgré ses rondeurs.
« Allo ? Ah, ma chérie… Oui, il est là. Non, ne t’inquiète pas, c’est un homme délicat. Oui. Promis. Et vous, comment ça va là-bas ?… Ah bon… Bien. Oui. Que veux-tu… Je sais. Bon, il faut que je te laisse… Prends un somnifère. Oui… Allez… Je t’embrasse aussi. »
– C’était Isabelle, ma fille aînée. Vous la connaissez, maintenant. Elle a peur que cet entretien me fasse du mal…
– Je suis désolé de vous déranger, mais il est important…
– Commissaire, rassurez-vous. Cet entretien ne me fait pas du mal, mais du bien, comme vous pouvez le constater. Peut-être que j’aurai un contrecoup, comme on dit. Mais pour l’instant, je répète en toute franchise que la mort de ma femme ne me peine pas et j’ajoute que je suis content de parler avec vous. Mais… vous, vous seriez peut-être plus content si je vous servais un autre whisky.
Chautard rougit sous sa barbe. Car en effet, il ne refuserait pas un deuxième service de ce divin malt. Lui aussi se sentait bien dans ce salon. Prendre du plaisir à son travail, quel qu’il soit, n’était-ce pas là le secret ?
Le comte saisit le verre de son hôte sur la table basse, et se dirigea vers la table à roulettes où se trouvait le breuvage. Il y avait une carafe en cristal remplie d’un liquide couleur d’ambre, mais le comte ne l’utilisait pas. Le commissaire essaya d’apercevoir le nom inscrit sur la bouteille à côté, mais ses yeux n’étaient pas assez bons. Il crut distinguer « leavet » en fin de mot. Quelle merveille en tout cas !
– Bon, où en étions-nous ? reprit M. Pradeleau tendant un verre, en gardant un autre. Ah, oui, pourquoi nous sommes-nous supportés, elle et moi ?… Eh bien, parce que nous y trouvions notre compte. Ma chère et pas tendre se disait en gros que moi ou un autre c’était pareil, peut-être même pensait-elle qu’un autre pouvait être pire. Et moi, eh bien figurez-vous, elle me… comment dire… elle ne me déplaisait pas. Ce n’était pas que sa belle silhouette. Malgré son affreux caractère, je l’admirais, j’aimais l’observer. Elle me subjuguait, je crois. C’était psychologique, sans doute. Je crois que sa domination était nécessaire à mon équilibre. Et puis, comme je vous l’ai dit, il y avait quelques dérivatifs.
Le commissaire essaya de s’imaginer ces rapports. Et force lui fut de constater que nombre de couples fonctionnaient ainsi : un mari faible qui s’accommode d’une femme tyrannique. Au moins le comte avait-il une jolie femme, ce qui n’était pas le cas de la plupart des hommes qui s’humiliaient de leur plein gré.
– D’accord. Et les enfants ? Comment votre épouse se comportait-elle avec eux ?
– En sergent-chef. Quoique… Pff… Pfff… (le comte rallumait son cigare) un sergent-chef crie, tandis qu’elle ne criait pas. Vous savez, la différence entre l’autoritarisme et l’autorité. Elle n’avait pas besoin de faire preuve d’autoritarisme, puisqu’elle avait de l’autorité. Pourtant… pfff… elle abusait de son autorité, me semble-t-il. Oui… Pfff… Elle était peut-être à la fois autoritaire et autoritariste. Quel phénomène !
– Les enfants en ont-ils souffert ?
– Oh, ils ont manqué d’affection certainement. Ils ont été bridés dans certains de leurs élans. Mais ils ont eu la chance de recevoir une éducation, des repères, un équilibre.
– Diriez-vous qu’ils s’entendaient bien avec leur mère ?
– Je dirais… Pfff… qu’Isabelle, l’aînée, et François, le quatrième, l’assureur conseiller municipal de Brive, lui conservaient un peu de sentiment. Que Jean-Michel, le juge, et Patrick, le chirurgien, s’efforçaient de donner le change mais qu’ils n’en pensaient pas moins. Quant à Marion, la petite dernière, elle n’a pas mis les pieds chez nous depuis cinq ans. Je pense que nous sommes, ou que nous représentons, tout ce que déteste cette petite rebelle. Je crois pouvoir dire qu’elle a une préférence pour son père ; mais puisque je cautionne sa mère, je peux aller au diable.
– J’ai vu à Brive Isabelle, Jean-Michel et François. Je vais tâcher de voir Marion et Patrick demain.
– Bien du plaisir…
– Si je m’en réfère au peu que je sais déjà des uns et des autres, ils ne sont pas si mal que ça dans leur vie. Ils ont un métier, une famille, des engagements…
– Oui, comme je vous le disais, ils ont eu des bases. Maintenant, sont-ils heureux ? C’est autre chose… Mais enfin, il ne faut peut-être pas trop attendre de la vie non plus. Mes fils sont tous les trois fonctionnaires ou quasi : le juge est payé directement par le ministère, le chirurgien n’a aucune difficulté à trouver des clients puisque ses opérations sont remboursées par la Sécurité sociale, ce qui ne l’empêche pas de facturer d’exorbitants dépassements d’honoraires, et l’assureur passe son temps à se retourner contre l’État afin de lui faire cracher l’argent qu’il ne veut pas donner à ses clients.
– Les filles ?
– Comme sa mère, Isabelle a longtemps refusé de se poser des questions et a réussi à s’occuper en ne faisant rien. Mais elle est en train de réaliser le non-sens de sa vie. Or, ça, soit on en prend conscience assez vite et on s’en accommode, soit il vaut mieux rester aveugle jusqu’au bout. Je pense que… pfff… la mort de sa mère peut lui redonner un peu de force. Elle va croire que la place est à prendre.
– La cadette ?
– Marion est une révoltée. Anti-tout. Ado, elle nous en a fait voir de toutes les couleurs. Elle avait tellement peur d’être la petite dernière pourrie gâtée qu’elle a tout fait pour qu’on ne puisse plus la supporter. C’est une des seules personnes que j’aie vue tenir tête à la comtesse (vous savez qu’on nous appelle le comte et la comtesse ? Pff…). Marion est une tigresse. À la trentaine, elle s’est à peine assagie. Mais elle est devenue écolo. Il faut dire qu’elle a rencontré Franck. Un motard. Gauchiste. Ça aurait pu être la fin de tout, et bien non ! Miraculeusement, pfff…, ils se sont mis au travail. Ils ont monté ensemble cette épicerie bio, et, ma foi, ils s’en sortent. Il faut dire que quand il y a des enfants à nourrir, hein ? Oh, on a aidé ! Et on aidera, enfin j’aiderai. Et Marion et son motard ne diront pas non. C’est une chose de cracher sur le fric des bourgeois, c’est une autre de s’en passer…
– Vous avez des petits-enfants ?
– Une tripotée. Isabelle a cinq enfants, dont un marié, qui va être père. Jean-Michel en a deux, les autres en ont trois. Et y’a deux arrières qui se préparent.
– Entre eux, est-ce que les enfants s’entendent ?
Jean Pradeleau marqua un temps d’arrêt. Il prit le temps de savourer une gorgée de whisky avant de répondre :
– Je ne saurais pas le dire, en fait. Comme vous l’avez compris, je suis un peu lointain. Un père bourgeois, à l’ancienne. Je pense que les enfants ne sont pas proches les uns des autres. Pas un, d’ailleurs, n’habite dans la même ville. Même les deux filles, qui sont en région parisienne, sont à l’opposé l’une de l’autre, Yvelines, et Seine-et-Marne.
– Vous fêtiez Noël en famille ?
– Bien sûr. Mais Marion ne vient plus depuis cinq ans. Et Patrick s’arrange pour être de garde à Toulouse. La comtesse faisait comme si de rien n’était, moi je prenais ce qui venait et, ma foi, je n’étais pas malheureux… Il faut dire qu’il y a les gendres et les belles-filles, les petits-enfants, qui apportent du sang neuf.
– On ne va pas entrer dans le détail maintenant, mais les gendres et les belles-filles, comment ça se passait avec eux ?
– Moins mal qu’on aurait pu le penser ! Oh, je ne pense pas qu’ils aient porté mon épouse dans leur cœur, ni moi-même d’ailleurs ; mais enfin ils s’abstenaient, peut-être pas de juger, mais de critiquer tout haut ; je crois qu’ils nous respectaient.
Le comte prit quelques secondes avant d’ajouter :
– Je me suis souvent dit que si l’ordre d’apparition des enfants avait été différent, cela aurait changé les rapports : les sœurs auraient été plus proches, elles se soutiendraient au lieu de se mépriser, et si les garçons ne s’étaient pas succédé les uns à la suite des autres, ils ne se seraient pas vus comme des rivaux et auraient pu s’apprécier davantage.
Le téléphone sonna de nouveau.
– Excusez-moi.
Le comte saisit le combiné qui était à sa portée sur la table basse. « Allô ? Oui. Bien sûr. Je vous en prie. Ne quittez pas ».
– C’est pour vous. Le juge d’instruction Michel Florent.
Le commissaire joua du postérieur pour s’extraire du fauteuil et saisir le téléphone. « Chautard. – Florent. Excusez-moi, je n’arrivais pas à vous joindre sur votre portable. – Ah oui, je pense qu’il est éteint. – Quand même, Commissaire, on est au XXIe siècle… – Vous parlez comme mes filles. Vous voyez bien que vous arrivez à me joindre… – Oui… Enfin bon. Je voulais vous dire : les cheveux et le cuir trouvés sous le lit n’appartiennent pas à Jean Gastet, le régisseur. Et pas à la bonne non plus, Louise Archot, nous avons pu vérifier. – Ah. Ça les disculpe pour l’instant. – Vous les considérez encore comme suspects ? – Bien sûr. Je vous laisse Florent, merci. Reposez-vous. – Bonne soirée, Commissaire. À demain ».
Chautard posa le combiné sur la table. Le comte qui avait quitté le salon réapparut.
– Du nouveau ?
– Une vérification qui n’a rien donné. Qui concerne votre voisin, enfin celui qui entretient la propriété.
– Gastet ? Pauvre vieux. Ça a dû le traumatiser. Mais vous ne pensez pas qu’il pourrait être… Si ? Gastet ?
– Il faut bien que cela soit quelqu’un.
– Certes. Mais enfin, ce bon Gastet…
– Il aurait un mobile.
– Vous voulez dire la terre ? Ça les rend fous, c’est vrai. Vous connaissez la campagne corrézienne, Commissaire ? C’est pareil chez moi en Dordogne, remarquez, peut-être même pire. L’esprit obtus, la bêtise, la méchanceté. L’égoïsme. Quand vous voyez certains énergumènes, hommes ou femmes, vous en venez à douter de la différence entre l’homme et la bête ! Certains ne sont jamais allés plus loin que Brive-la-Gaillarde ou Périgueux, et ils en sont fiers, ces crétins ! « Je suis plouc, moi, et j’y reste » ! Ils massacrent le paysage avec leurs tracteurs et leurs silos, ils se complaisent dans la fange, mais c’est leur terre. La terre, la terre ! Ils tueraient père et mère pour défendre quelques mètres carrés de bouillasse ! J’ai vu des types se ruiner en frais de géomètres et d’avocats parce que leurs voisins avaient planté la clôture 30 centimètres trop loin, selon eux. Ils peuvent craquer des milliers d’euros pour prouver leur propriété sur un bout de fossé ou un massif de ronces ! Je ne vous parle pas du temps de Zola ! Ni même de Bernanos. Non, aujourd’hui !
Le commissaire fut un peu surpris par la violence de la charge, mais il n’était pas loin de partager l’analyse. C’était vrai, l’attachement à la terre était source de beaucoup de malheurs : des cow-boys et des indiens jusqu’aux Israéliens et Palestiniens, en passant par toutes les guerres du monde, les conflits de voisinage et les problèmes de succession, les hommes se battaient parce qu’ils ne voulaient pas céder un pouce du terrain sur lequel le hasard les avait placés.
– Rrrggghh… Et la bonne, Louise… Vous pensez qu’elle en voulait à votre épouse ?
– Oh, la pauvre femme subissait chaque jour nombre d’humiliations. Mais il me semble qu’elle s’y était habituée, elle considérait que cela faisait partie du job. Combien de domestiques, d’ailleurs, ou de maris, ou de femmes, ou d’enfants, ont supporté l’insupportable simplement parce qu’ils croyaient que ce qu’ils vivaient était la norme ?
– C’est vrai. Donc, vous ne voyez pas Louise Archot supprimer sa patronne ?
– Pas du tout. Je pense qu’elle n’en avait ni les capacités ni la volonté. Et quel profit tire-t-elle de sa mort ? Si elle en avait marre, elle était libre de partir. Rappelez-vous d’ailleurs qu’elle ne travaillait pour nous qu’à La Masière, et qu’elle était donc libre une bonne moitié de l’année.
– Dans la famille, est-ce que la propriété pouvait susciter des convoitises ?
– Pas vraiment. Et puis de là à refroidir la propriétaire… Le problème, voyez-vous, c’est que ces maisons ne sont pas faites pour la vie en 2010. Les familles ne sont plus assez grandes et plus assez riches pour les occuper. Les rares qui le sont encore, grandes et riches, sont éclatées. Paris, Bruxelles, les États-Unis, le Japon… Les générations ne veulent plus vivre ensemble. Dès qu’ils ont l’autonomie suffisante, les enfants font construire ou achètent leur propre maison. Les parents pensent que les enfants reprendront la propriété, mais ça les emmerde. Les petits-enfants font qu’on maintient un semblant de vernis, et puis dès qu’ils ont 14 ou 15 ans, basta, ils ne veulent plus s’embêter avec Grand-père et Grand-mère. Qu’est-ce que vous voulez !…
Là encore, le commissaire fut forcé de noter la lucidité de Jean Pradeleau, qui ajouta :
– Nous ne sommes plus dans le coup. L’heure est aux publicitaires et aux artistes, aux financiers à la rigueur. Elle est surtout à des gens qui n’ont pas de culture. La culture est devenue une gêne. Tous ces modèles, ces valeurs, ces principes… ça nous bride. Notre éducation surcharge notre conscience et nous empêche d’agir.
Le comte dévissa le capuchon de la bouteille et se servit une nouvelle rasade, qu’il avala cul-sec ! Puis il laissa son verre et se leva. Chautard l’imita. Il n’avait pas posé beaucoup de questions, mais il sentait qu’il valait mieux en rester là pour ce premier entretien. Il tenta de lire la marque de whisky sur la bouteille, mais il n’y parvint pas, il était trop haut. Bon sang, il avait un problème de vue. Il fallait qu’il appelle l’ophtalmo sans tarder. Mais même s’il prenait rendez-vous lundi, il n’aurait pas un rendez-vous avant le mois de juin.
– M. Pradeleau, une dernière question, si vous voulez bien. Pouvez-vous me dire quelles étaient vos occupations jeudi matin ?
– Ah ah !? Vous ne laissez rien au hasard, pas vrai ? Bravo. Je me suis mis à parler et nous avons failli oublier l’objet de notre rencontre. Enfin pas vous. Donc… Jeudi matin, quand ma pauvre femme a été assassinée, j’étais à Saint-Nom. Au Golf. Je joue généralement le lundi et le jeudi matin. Mes partenaires peuvent en témoigner. Ainsi que, sans doute, le personnel du club. Vous pouvez voir la charmante Marie à l’accueil, ou Gérard au matériel.
– Vous êtes parti à quelle heure ?
– Mon ami Paul, un ancien de Paribas, est venu me prendre à 8 h 45. Il m’a ramené vers 15 heures, après que nous avons mangé là-bas une assiette anglaise. Je me suis allongé une demi-heure et je me suis rendu à l’amicale, d’anciens banquiers encore, vers 16 heures.
– Et c’est là que votre fille est venue, vers 17 heures, pour vous apprendre la nouvelle.
– Tout à fait.
Le comte paraissait satisfait de faciliter le travail de son interlocuteur, qui n’était pas mécontent lui non plus, même si le commissaire ne savait pas, d’une part ce qu’il pourrait tirer de cet entretien, d’autre part si le comte était sincère ou s’il jouait la comédie. Dans ce dernier cas, il était très fort. En tout cas, de très bonne compagnie.
– M. Pradeleau, je vais vous laisser. Et vous remercier de m’avoir reçu.
– Vous partez déjà ? Je voulais vous demander comment on devient flic. Bon Dieu, c’est une bénédiction, ce meurtre ! Non seulement ça fait tomber la pression, et en plus ça me permet de rencontrer un commissaire ! Vous savez que j’en ai rêvé moi, du Quai des Orfèvres ? Je ne me suis pas ennuyé dans la banque, mais enfin à mon époque, ce n’était pas très olé olé. Les bonus, les fêtes, les dames, c’était encore très gentillet. Bon, allez, vous reviendrez, hein ?
– Volontiers. Si vous voulez participer à l’enquête, il ne tient qu’à vous de m’appeler ou de venir me voir pour me donner des éléments.
– Je n’y manquerai pas.
Deux minutes plus tard, le commissaire quittait le bel immeuble avec son sac de voyage et se retrouvait dans la petite rue Dupin, qu’il descendit jusqu’au Bon Marché. Il prit la rue de Sèvres à droite et arriva au carrefour du boulevard Raspail. La façade blanche et bombée de l’hôtel Lutetia se dressait devant lui. Même quand il travaillait à Paris, il n’avait jamais eu l’occasion d’entrer dans ce palace. Il savait que c’était là que certains déportés avaient été accueillis en 1945, au retour des camps de la mort. Depuis, c’était devenu un lieu de paix et de plaisir. Il irait une fois, avec Sylviane. Pour voir.
Pour l’heure, il remonta le boulevard Raspail et se mit à marcher en direction de la rue Madame, où se trouvait le Perreyve, l’hôtel qu’Annie Farme lui avait réservé pour la nuit.
(à suivre)
Ce dialogue est un délice !
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