Les enfants de feu la comtesse (chapitres 3 et 4)

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3 – Interrogatoire au château

À l’intérieur, la situation semblait assez confuse. À partir du hall d’entrée, qui à lui seul devait bien mesurer soixante mètres carrés, on allait et venait dans les pièces et l’escalier qu’il distribuait. Outre les policiers qui prenaient leurs marques, on pouvait croiser là :

– Jean et Raymonde Gastet, voisins et gardiens du château, lui en salopette et croquenots, elle déjà en noire ;

– Louise Archot, la domestique, en noir également, mais en partie recouverte d’un tablier gris ;

– un homme et une femme d’une cinquantaine d’années, très « parisiens » dans leur tenue, qui cherchaient quelque chose dans le tiroir d’une commode ; il s’agissait d’Isabelle et Philippe Palsimpe, fille aînée et gendre de feu Marie-Claire Pradeleau ;

– à l’étage, deux hommes assez distincts l’un de l’autre : l’un petit et maigre, lunettes, cravate sous pull en v, costume étriqué, l’autre guère plus grand mais plus rond, plus épanoui, au costume ouvert et à la cravate flottante. Ils avaient la quarantaine tous les deux. Le premier se prénommait Jean-Michel, c’était le deuxième enfant Pradeleau ; le second s’appelait François, c’était le quatrième enfant de la famille Pradeleau, le conseiller municipal d’opposition à Brive, tête de liste aux dernières élections municipales.

– Vous êtes donc cinq enfants ? demanda le commissaire quand il eut réuni les descendants présents de la défunte.

– Oui, répondit Isabelle.

– Vous pouvez me donner les prénoms et professions de chacun ?

– Ne sont pas encore là le troisième, Patrick, qui est chef de service au C.H.U. de Toulouse, et la cinquième, Marion, qui tient une épicerie biologique en Seine-et-Marne. Philippe ici présent est mon mari. Tu es quoi, Philippe ? Ingénieur automobile ?

– Je suis chef de projet au Technocentre de Renault, à Guyancourt, annonça d’une voix ferme le dénommé.

– Jean-Michel est juge à Bordeaux, reprit la sœur aînée, François est assureur à Brive.

Les deux frères ne trouvèrent rien à ajouter, si ce n’est un sourire politique pour le second. Chautard avait sorti son ordinateur et il notait. Il avait demandé à ce qu’on veuille bien éteindre les téléphones portables le temps de l’entretien. Ils s’étaient installés dans la pièce appelée « le petit salon », qui lui avait paru la moins froide de la maison. Il avait pris place derrière un bureau aussi incommode que splendide, qui pouvait bien être un Boule à en juger par la beauté de ses lignes et la richesse de la marqueterie. Ses interlocuteurs étaient assis dans des fauteuils Louis XVI bas, maigres et dépareillés, ce qui ne les mettait pas à leur avantage. Du côté de la cheminée, une liseuse, recouverte d’une couverture et d’un châle sur le dossier, semblait attendre sa propriétaire. Le piano et les partitions ouvertes sur le chevalet donnaient la même impression d’interruption. Au milieu de bibliothèques fermées mais néanmoins débordantes de livres anciens, deux portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse de plain-pied, qu’une balustrade de pierre séparait d’une vaste pelouse entourée d’arbres majestueux.

– Quand et comment êtes-vous arrivés ici ?

– Philippe et moi sommes arrivés un peu avant minuit. Nous avons été prévenus vers 14 h 30, par une de vos collaboratrices je suppose. J’ai appelé mon mari. Il a pu rentrer à la maison vers 18 h 30. Nous sommes partis une heure après. De Versailles, il nous faut quatre bonnes heures pour venir ici. Nous avons encore trois enfants à la maison, mais ils peuvent se débrouiller. La dernière a 12 ans.

Isabelle fit un signe au dénommé Jean-Michel.

– Hum. Eh bien moi, j’étais au palais, à Bordeaux, quand on m’a prévenu. Je n’ai pas pu partir tout de suite. Je suis arrivé ici à 19 heures. Notre mère avait déjà été emmenée. Et je voudrais vous dire, M. le Commissaire, que je n’ai pas trouvé cela correct. J’avais prévenu que j’arriverais en début de soirée, on aurait pu attendre qu’au moins un membre de la famille soit là. Je sais bien qu’en cas de… enfin si l’on soupçonne un acte… criminel – excusez-moi, je n’arrive pas à y croire…

Le commissaire coupa court à l’émotion du fils juge :

– Rrggghh… Je comprends ce que vous pouvez ressentir. Mais nous devions emmener votre mère pour un examen plus approfondi.

– Il ne s’agit quand même pas d’une autopsie ? demanda Isabelle.

– Il ne s’agit pas d’ouvrir le corps, rassurez-vous. Si la police scientifique l’estime nécessaire, nous vous en ferons la demande. À mon avis, il n’y aura pas besoin. Votre mère est examinée en ce moment même à l’institut médico-légal de l’hôpital de Brive. Si les constats effectués hier dans sa chambre sont confirmés, le corps sera ramené ici cette après-midi ou demain. Vous avez pris contact avec les pompes funèbres ?

– C’est fait, murmura Jean-Michel, le juge, ému aux larmes.

– À cette heure, pouvez-vous nous dire de quoi notre mère est décédée, Commissaire ?

C’était François, l’assureur conseiller municipal qui posait la question. Chautard, qui avait arrêté de taper sur son clavier, évalua ses interlocuteurs avant de répondre : cette femme et ses trois hommes étaient trop bas et loin dans leurs fauteuils, mal alignés en plus, comme s’ils ne pouvaient se mettre au niveau de l’énorme bureau devant eux. Chautard était gêné de cette humiliation que les meubles et leur disposition provoquaient.

– On lui a brisé les cervicales, sans doute en forçant sa tête à tourner.

Les enfants savaient cela. Ils avaient appelé plusieurs fois la veille dans l’après-midi, et Dominique Dru avait dû les renseigner, sans oublier de leur dire que l’on n’en était qu’au stade des suppositions et qu’il faudrait un peu de temps pour aboutir à des certitudes.

– Vous confirmez qu’elle n’a pas souffert ? demanda le juge Jean-Michel.

– Je confirme. On l’a trouvée étendue sur son lit, habillée et maquillée, sans aucune marque de violence. Enfin… de violence autre que celle qui lui a été fatale. 

Le commissaire ne mentionna pas la position vulgaire des jambes de Marie-Claire Pradeleau. Ce n’était pas la peine d’ajouter au choc.
– Et vous n’avez aucune idée du mobile ? Rien n’a été volé ? Pas de traces ?… On ne tue pas les gens comme ça, quand même !…

– Une femme de 74 ans…
François s’indignait, Isabelle réprima un sanglot. Philippe, son mari, lui reprit la main qu’il avait lâchée quelques secondes plus tôt.

– Rrgghh… L’honnêteté m’oblige à vous dire que nous ne comprenons pas plus que vous ce qui a pu se passer. On a souvent ce sentiment d’impuissance, et d’incompréhension, juste après… une telle… découverte.

– Est-ce qu’il peut y avoir un lien avec ce qui s’est passé à Brive l’an passé ? Ces deux séries de crimes ?… 

Jean-Michel avait demandé cela sans lever la tête, comme s’il craignait que la question désoblige le commissaire. Celui-ci remarquait bien que l’on s’éloignait du sujet, mais il estimait nécessaire la teneur assez libre de ce premier échange ; c’est ainsi qu’une certaine confiance s’instaurerait et que l’on pourrait, si besoin était, approfondir les choses lors d’entretiens ultérieurs.

– Votre question est légitime. C’est une des choses à laquelle je pense souvent : les meurtres de 2009 dans la région de Brive entraîneront-ils une inflation criminelle ? Rrgghhh… Les dix premiers mois de 2010 étaient plutôt rassurants. Mais voilà qu’on… s’en prend à votre mère. Je ne sais pas. Pour l’instant, je ne sais pas.

Face à des adultes responsables et posés, Chautard pouvait avouer ses faiblesses. C’était une manière de compatir à la leur et de se mettre à leur niveau.

François, qui avait le dynamisme de son ambition, dégagea un pan de sa veste d’un coup de rein et reprit :

– Moi, je suis arrivé hier soir à 21 heures. J’habite à Brive, mais il se trouve que j’étais hier en déplacement à Aire-sur-l’Adour et que je n’ai trouvé le message sur mon portable qu’à 17 h 30. Je suis rentré tout de suite.

– Et votre père ? demanda Chautard, le mari de la victime. Comment réagit-il ?

C’est Isabelle qui s’y colla.

– Comme personne n’arrivait à le joindre hier, je suis allée jusqu’à son club vers cinq heures, dans le quartier de l’Opéra, siège d’une amicale d’anciens banquiers de la place de Paris. Il était là. Il a eu l’air étonné de me voir, je lui ai fait signe de me rejoindre dans le hall d’entrée, il s’est levé et il est venu. Je lui ai dit. Il a… Ça a été bizarre. Il s’est figé. Puis il a eu une sorte de sourire gêné. C’était très étrange… J’ai voulu le prendre contre moi, mais il est resté droit et m’a juste dit : « Viens, on y va ».

– Vous avez été rue Dupin ?
C’est Jean-Michel qui posait la question.
– Oui. Je pensais qu’il allait prendre une valise, venir à la maison et qu’il descendrait avec nous à Brive. Mais non. Dans le taxi, il m’avait juste questionnée : « Qu’est-ce que tu sais ? Qu’est-ce qu’on t’a dit ? ». Je lui ai transmis ce que je savais. Il m’a demandé si vous étiez tous prévenus, j’ai répondu oui. Si les sœurs de Maman étaient prévenues, j’ai répondu non. Alors il m’a dit : « Écoute, je vais rester ici, prévenir tout le monde et faire le relais pour les démarches. Là-bas, je serai un poids, je ne servirai à rien. Et puis tu sais que je n’ai jamais aimé cette fichue baraque. Toi, va à Brive, moi je coordonne à Paris, il y aura sûrement besoin de faire le lien ». J’étais un peu surprise, je l’avoue. Qu’il n’éprouve pas le besoin de voir Maman à ce moment… Sa femme…

Isabelle s’arrêta. C’est l’absence d’affection entre son père et sa mère, plus que la disparition de cette dernière, à cet instant tout du moins, qui semblait la peiner. Le commissaire trouva le moyen de rester sur le sujet sans laisser la part trop belle à l’apitoiement :

– Donc, si je veux interroger votre père, il faut que je me rende à Paris ?

– Oui, concéda la fille aînée.

Elle va se mettre à crier, pensa Chautard. Elle va se révolter contre l’absurde de la situation, et contre son propre abattement. Il posa la question qui allait mettre le feu aux poudres :

– Puis-je vous demander, aux uns et aux autres, ce que vous faisiez hier matin ?

Le commissaire savait qu’il allait choquer, et il le faisait en connaissance de cause. Pour voir les réactions de chacun, et découvrir les personnalités. Pour libérer les paroles et les émotions. Et peut-être faire surgir des éléments ou des révélations permettant d’orienter l’enquête.

François et Philippe, beaux-frères, se regardèrent, le juge Jean-Michel rougit et se tortilla dans son fauteuil, Isabelle craqua comme prévu :

– Enfin, Commissaire, c’est invraisemblable ! cria-t-elle en pleurant. Notre mère vient de mourir dans des circonstances affreuses, nous sommes sous le choc, et votre première pensée est de nous soupçonner ! Enfin !… Vous pourriez faire preuve d’un peu d’humanité, quand même ! Non ?…

Elle s’était tournée, cherchant l’approbation de ses frères. Elle serrait les accoudoirs de son fauteuil, comme si elle devait s’accrocher pour ne pas bondir. C’est Philippe, le mari, qui le premier vint au secours de sa femme :

– Commissaire, comprenez le désarroi de mon épouse… Cette situation… Et nous n’avons quasiment pas dormi. Ne pouvons-nous pas attendre au moins les obsèques ?

Mais Isabelle n’était pas encore soulagée :

– Non Philippe, sûrement qu’il faut agir maintenant, mais pas en accusant les victimes ! Au nom de quoi doit-on nous accabler ? Voir cette maison sens dessus dessous, livrée à la police, c’est déjà intolérable ! Que peut-on espérer trouver ici ? Comme si le… le criminel était resté caché sous le lit ! Non, je ne peux pas supporter cela !

Elle s’était levée et elle tournait en rond dans la pièce. Comme si elle avait voulu reprendre le dessus, ne plus être l’élève pris en faute mais le professeur donneur de leçons.

– Il y a un temps pour tout ! Je… Je monte à la chambre !

Le commissaire chercha les mots aptes à bloquer la fuite de la fille aînée de la défunte :

– Madame… Permettez-moi de vous expliquer ma démarche. Accordez-moi dix minutes.

Isabelle était déjà près de la porte quand le commissaire donna un coup de menton en direction de François, l’élu d’opposition municipale, qu’il avait déjà eu l’occasion de côtoyer lors de cérémonies officielles :

– Isabelle, attends.

À la voix de son frère, la sœur, qui avait la main sur la poignée, se retourna, le visage inondé de larmes. Elle s’appuya dos à la porte, mis les paumes sur sa figure et commença à glisser. Mari et frère se levèrent en même temps pour la soutenir et la ramenèrent à son fauteuil. Le juge ne participa que du regard.

– Bien sûr que cette question ne devrait pas être, reprit le commissaire quand tout le monde fut rassis. Et je suis désolé de devoir vous la poser. Mais… ce crime non plus ne devrait pas être. Or, dans une enquête criminelle, les premières personnes interrogées sont souvent les proches, par définition. Ce n’est pas pour autant qu’elles sont considérées comme suspectes. Rrgghh… Il est du devoir de l’enquêteur de s’en assurer. On progresse en écartant les fausses pistes. Plus vite l’on sait qui n’est pas dans le coup, plus vite on se concentre sur ceux qui peuvent l’être. Je ne vous connais pas, Madame. Donc, si je ne vous soupçonnais pas, au moins en théorie, au moins cinq minutes, cela signifierait que je me fie aux apparences. Vous conviendrez avec moi que se limiter aux apparences peut être source d’erreurs. Si dans un an, nous n’avons pas retrouvé l’assassin de votre mère, vous me reprocherez d’avoir négligé certaines pistes.

Isabelle lâcha entre deux sanglots :
– C’est trop tôt ! Il ne faut pas offenser la mort !

Chautard aurait bien répondu que c’était, en l’occurrence, plutôt la mort qui offensait.

– J’espère de tout cœur ne plus vous embêter dans dix minutes. C’est pourquoi nous ne devons pas perdre de temps. Les premières heures sont souvent décisives. Monsieur le Juge, qu’en pensez-vous ? Vous êtes du métier : je serais heureux d’entendre votre avis sur ces questions.

Par ces mots, le commissaire voulait à la fois mouiller le frère juge qui ne s’était guère montré loquace jusque-là et faire de lui un associé face à la colère d’Isabelle.

– Oh, je ne suis qu’un modeste juge d’application des peines à Bordeaux… Mais je crois que oui, vous avez raison, Commissaire. Faites votre métier. Comprenez simplement notre émotion. Ce qui nous arrive est si… insensé.

– Si vous le souhaitez, Monsieur Pradeleau, vous pourrez rencontrer le juge Florent, chargé de l’instruction. Il est dans les murs, je vous le présenterai.

Le « volontiers » prononcé par le juge Pradeleau fut si retenu que l’on ne pouvait qu’en déduire une indication inverse à celle donnée par le mot.

Le commissaire repositionna ses mains sur son clavier et tapa quelques mots :

– Monsieur le Juge, voulez-vous commencer : pouvez-vous me donner votre emploi du temps de la journée d’hier ?

– Oui. J’ai été dans la matinée rendre visite à trois personnes condamnées et à leurs avocats, pour discuter de leurs peines et de leur évolution.

– Où était-ce ? demanda le commissaire qui tapait comme il pouvait, assis à ce bureau incompatible avec l’informatique.

– À 9 heures et 9 h 30, c’était au centre de détention de Neuvic, en Dordogne. À 11 h 30, c’était dans le bureau d’un avocat, à Bègles. L’après-midi, comme je l’ai dit, j’étais au palais, pour un rendez-vous et des dossiers à traiter, jusqu’à ce que j’arrive ici.

– Où habitez-vous ?
– Dans une maison à Caudéran.
– Quelle est votre situation de famille ?
– Je suis marié et j’ai deux enfants. J’ai 49 ans.
– Merci. Monsieur, vous voulez bien ?
François l’assureur se lança :
– Eh bien, j’ai 45 ans, j’ai trois enfants. Je suis agent d’assurances. J’ai aussi un engagement politique. Je…

– Les assurances, quelle compagnie ?
– M.M.A. Euh… J’étais hier en déplacement à Aire-sur-l’Adour. Je suis parti de la maison à 8 heures pour un premier rendez-vous à 11 heures. J’ai déjeuné avec un client à 13 heures. Puis j’avais une réunion avec des confrères là-bas à 16 heures. J’ai trouvé le message m’annonçant… ce qui était arrivé… à 17 h 30. Est-ce que je peux vous demander, Commissaire : j’ai un rendez- vous très important aujourd’hui à 15 heures, et une réunion en mairie à 19 heures. Pensez-vous que je pourrai y participer ?

Un homme qui se veut occupé, pensa Chautard, et chez qui le besoin d’être important n’est pas dompté. Le commissaire tapait avec ses doigts trop gros pour les touches.

– Ça ne devrait pas poser de problème. Auriez-vous… les noms et les coordonnées de votre rendez-vous de 11 heures et de votre déjeuner de 13 heures, hier à Aire-sur-l’Adour ?

– Bien sûr. À 11 heures, j’étais avec le patron de Canard ailé, une grosse conserverie des Landes, M. Brandin, et son staff. À 13 heures, je déjeunais au restaurant L’oiseau bleu, avec M. Lonturmeau, concessionnaire Audi. Pour les coordonnées, attendez…

François Pradeleau sortit son iphone et tapota. Il n’avait en mémoire que le numéro de M. Lonturmeau, mais dit qu’il allait appeler son assistante au cabinet pour obtenir les coordonnées de M. Brandin. Le commissaire le pria d’attendre la fin de l’entretien et se tourna vers la fille aînée de la défunte.

– Vous Madame, avant d’être prévenue par le lieutenant Dru, qu’avez-vous fait ?

Il avait dit « prévenue ». Il le faisait exprès ou quoi ? Isabelle regarda le commissaire d’un air abattu. 

– Des courses. J’y vais souvent le jeudi matin… Vous voulez les noms et adresses des magasins ?… 

Le commissaire profita de l’insolence pour ajouter de la courtoisie :
– Plutôt le nom de personnes qui pourraient témoigner de votre présence à Paris aux alentours de 10 heures hier matin.

Chautard s’efforça de ne pas ciller. Malgré les larmes dans ses yeux, Isabelle ne cilla pas non plus.

– La femme de ménage. Elle vous dira que j’ai dû quitter l’appartement vers 9 h 30 et y revenir vers 11 heures. Ça laisse assez peu de temps pour étrangler sa mère à 450 km de là…

– Rrgghh… Excusez-moi encore de vous importuner en de pareilles circonstances. Ce que je recherche avant tout, c’est à faire connaissance avec votre famille. Afin de découvrir si, peut-être, votre mère pouvait avoir des ennemis…

– Vous voulez dire…

Philippe Palsimpe, le gendre, que le commissaire n’avait pas encore interrogé sur son emploi du temps, mais qui devait sans doute se trouver dans son labo technique chez Renault à l’heure du crime, manifestait son incrédulité.

– Rrgh… Il faut avoir de bonnes raisons pour… faire ce qu’a fait le meurtrier. Il est difficile de croire à un rôdeur de passage, puisque rien ne semble avoir été volé. Il est donc probable que quelqu’un en voulait à votre mère. À votre belle-mère.

– Oh…

Isabelle mit une main sur sa bouche, comme si elle était sur le point de vomir. C’est peut-être ce qu’elle allait faire puisqu’elle se leva et quitta la pièce, cette fois pour de bon. 

Le commissaire continua à l’attention des trois hommes :

– Il faut du temps pour réaliser ce qui paraissait inconcevable… Verbaliser est une première étape. Difficile. Je me permets de vous poser la question : connaissez-vous quelqu’un qui aurait pu en vouloir à Marie-Claire Pradeleau ? Plus précisément, y a-t-il eu dans son passé, personnel ou familial, des éléments qui auraient pu susciter de la haine ou de la violence ?

C’est François, l’assureur élu local, qui réagit le premier :

– Monsieur le Commissaire, je crois pouvoir affirmer au nom de tous que notre mère, Marie-Claire Pradeleau comme vous dites, était une femme que l’on pourrait qualifier de bourgeoise, du moins si l’on emploie ce terme au sens où il impliquait des valeurs, une éducation, non pas seulement des apparences. Les femmes de ce milieu, de la génération de notre mère, ont pour caractéristique, entre autres, de ne pas avoir d’ennemis. Elles peuvent n’apprécier certaines personnes que modérément, et même considérer que d’autres sont infréquentables, mais il est impensable qu’elles aient des ennemis. Avoir des ennemis nécessite des passions et des émotions qu’elles n’ont pas, puisqu’on leur a appris à les brider dès leur plus tendre enfance.

Chautard apprécia l’analyse, et l’éloquence avec laquelle elle était formulée. Mais il crut nécessaire de préciser :

– On a parfois des ennemis qu’on ignore. Que l’on peut avoir créés… à son corps défendant.

– Monsieur le Commissaire, osa le gendre, qui voulait peut-être prendre le relai de sa femme partie se vider aux toilettes, au risque de vous paraître prétentieux, je tiens à répéter ce que tentait de dire mon épouse. Nous ne sommes pas des gangsters ! Je sais bien que vous fréquentez la violence quotidiennement, mais elle nous est inconnue. Et il me semble encore, Dieu merci, que la plupart des familles de France sont encore non violentes. Peut-être votre métier fausse-t-il un peu votre vision des choses… Sauf votre respect.

Ce n’était pas mal dit non plus. Et ça touchait peut-être juste. Chautard s’interrogeait souvent quant aux conséquences de son métier sur sa vision des choses en ce bas monde. Était-elle déformée ? Voyait-il plus de mal qu’il n’en existait ? Chaque fois qu’il apprenait une nouvelle exaction, il lui semblait au contraire qu’il avait sous-estimé l’étendue des dégâts, donc du problème.

– Vous n’avez peut-être pas tort. Ceci étant, le cadavre de votre belle-mère, ni vous ni moi ne l’avons inventé. Et il nous faut lui trouver une raison d’être.

– Une raison d’être ?! s’exclama le gendre. Y a-t-il des raisons de…

Philippe Palsimpe n’acheva pas sa phrase, sans doute parce qu’il venait de réaliser qu’en effet il pouvait y avoir des raisons de tuer. Des bonnes raisons peut-être pas, mais des raisons.

– Vous voulez sans doute dire, Commissaire, s’interposa François, que ce décès n’est pas naturel, qu’il a une cause…

– Si vous voulez.

– Et si cette raison était la folie ? demanda Jean-Michel, le juge, d’une voix faible.

– C’est une possibilité. Donc, vous ne voyez pas d’ennemis possibles à Madame Pradeleau ? reprit le commissaire qui ne voulait pas perdre le fil. Je le note. Deux dernières questions pour l’instant, si vous voulez bien, après quoi je vous laisse tranquilles. D’abord la bonne ? Madame… Archot. Louise Archot. Depuis quand était-elle au service de votre mère ? Et étaient-elles en bons termes ?

C’est François qui répondit, même s’il n’était que le quatrième membre de la fratrie. Jean-Michel, placé avant lui, était si falot que l’assureur se sentit investi d’une sorte de responsabilité d’aîné. En plus, il était du coin. Et élu local, « chef de l’opposition municipale » :

– Louise est davantage attachée à la maison qu’à Maman. Ça doit bien faire 30 ans qu’elle est là. Je devais avoir une douzaine d’années quand elle est arrivée, à la suite d’une annonce dans un journal. Je me souviens de la première fois que je l’ai vue, parce que je l’avais appelée Denise et que Maman m’avait corrigé. Elle habite Noailles, à trois kilomètres. Elle a sa chambre ici, bien sûr. Mais quand la maison est fermée, elle rentre chez elle.

– Elle n’a plus son mari ?

– Non. Marcel est mort il y a quelques années. Il s’occupait du jardin. Et des petits travaux. C’est Gastet, le voisin, qui l’a plus ou moins remplacé aujourd’hui.

– Il était l’objet de la dernière question que je voulais vous poser. Quel rôle a-t-il, ce Gastet ?

– Nous lui laissons du terrain, en échange de quoi il entretient le parc et fournit quelques produits. Mais il tient à son indépendance, le coco !

– Il n’est pas fiable, ajouta le juge entre ses dents…

Le commissaire leva les yeux de son ordinateur et les laissa aller sur chacun des trois hommes en face de lui.

– Jean Gastet était-il en bons termes avec votre mère et belle-mère ?

– L’un et l’autre faisaient semblant de l’être, reprit François. Parce que ça les arrangeait tous les deux. Mais ils se détestaient cordialement.

– Pourrait-il être considéré comme un ennemi ?

François marqua un temps d’arrêt. Le gendre en profita pour se replacer dans la discussion :

– Le mot est un peu fort. Encore une fois, la notion d’ennemi nous est étrangère.

– Oh, se reprit François, il ne tardera pas à revenir à la charge pour que nous lui cédions les prés de la Fouasse et des Berlinas, qui redescendent vers le ruisseau de Planchetorte. Il va se dire qu’il y a une opportunité à saisir. Mais enfin, ce n’est pas pour ça que je l’accuse de meurtre, hein, certainement pas.

Le commissaire nota que le juge Jean-Michel ne disait rien, peut-être parce qu’il n’excluait pas le voisin Jean Gastet de la liste des suspects.

IV – Le mal de train

Le train roulait depuis déjà deux heures et le commissaire s’était assoupi. La première demi-heure avait été difficile, car il avait été victime d’une affliction apparue à la quarantaine : le mal de train. Lui qui aimait tant le train se retrouvait pris de nausée dès que le convoi atteignait sa vitesse de croisière et commençait à dodeliner sur les rails. Cela passait au bout d’un moment, mais ces envies de vomir étaient pénibles, et aucun remède, chimique, naturel ou psychique, n’avait pu le débarrasser du problème.

Il avait constaté que depuis ses 40 ans – il en avait 50 – un emmerdement avait surgi chaque année. Outre le mal de train, étaient apparus :

– les démangeaisons, chaque fois que la température chutait au-dessous de 0. Il devait faire un effort considérable pour se retenir de se gratter au sang. Il n’empêche, par moments il ne pouvait se contenir et il se lacérait, les membres surtout. À regarder ses jambes, on aurait pu croire qu’il courait chaque jour une heure en short dans les ronces. Au printemps, le phénomène se dissipait, mais ces garces de démangeaisons semblaient chaque année se satisfaire d’un degré supplémentaire pour s’épanouir ;

– le torticolis, plus ou moins prononcé, mais désormais permanent. Ni l’oreiller à 80 euros, ni les exercices de décontraction ne résolvaient le problème. Seuls les doigts de Sylviane et une posture de yoga qu’elle lui avait apprise l’apaisaient. Mais il ne pouvait quand même pas s’allonger toutes les deux heures ;

– les gerçures aux mains. Tout l’hiver, le bout de ses doigts s’ouvrait comme des raisins trop mûrs, ce qui provoquait des coupures douloureuses qui rendaient toute saisie d’objet compliquée. L’eau était un supplice. Il fallait pourtant se laver les mains et se doucher ;

– les problèmes dentaires. À 45 ans, voilà que ses dents de sagesse s’étaient éveillées. La « radio panoramique » révéla le problème : ces connes poussaient à l’horizontale. Elles bousculaient donc toutes les dents devant elles. On avait eu beau les enlever – la tête du commissaire avait ressemblé à un bolet Satan pendant plus de dix jours –, le mal était fait : canines et incisives lui sortaient de la bouche et il avait fallu lui rectifier le portrait. Deux ans de souffrance et 12 000 euros plus tard, il avait toujours des douleurs récurrentes, et il devait souvent retourner s’allonger sur le siège de torture ;

– à 46 ans, son fémur gauche s’était mis à lui faire mal : quand il marchait, il avait parfois l’impression que le haut de l’os de la cuisse allait lui perforer le rein. La radio qu’il avait fini par passer n’avait rien révélé, si ce n’est qu’il avait une jambe plus courte que l’autre. « Il est un peu tard pour mettre une talonnette sous le pied droit. Votre colonne s’est adaptée et, à votre âge, il serait dangereux de la déséquilibrer. De toute façon, cela ne résoudrait pas votre problème » ;

– les reins justement : à 47 ans, le mal de reins s’était annoncé, en fait le mal aux lombaires. Les crises arrivaient sans prévenir et elles duraient plusieurs jours. En phase aiguë, il se déplaçait comme un petit vieux. On lui avait conseillé du repos et des séances de kiné ;

– à 48 ans, après avoir été obligé d’interrompre quelques repas pour filer aux toilettes, il s’était aperçu qu’il ne supportait plus l’huile : dès qu’il sentait de l’huile dans un plat, il ne pouvait plus le manger. Ce qui posait de nombreux problèmes pour la vie en société ;

– à 49 ans, le moment critique était arrivé où sa myopie devenue si forte exigeait une correction telle qu’il ne pouvait plus voir de près. Malgré toutes les performances des verres progressifs et double foyer, il ne pouvait pas lire l’écran de son ordinateur et bien voir la personne à deux mètres de lui avec les mêmes lunettes. A fortiori avec les mêmes lentilles. Du coup, il alternait quand il pouvait ; et quand il ne pouvait pas, il prenait en début de journée la correction a priori la mieux adaptée à son programme ;

– et maintenant qu’il avait atteint la cinquantaine, ses quatrième et cinquième doigts de la main droite se bloquaient de temps en temps, à l’improviste bien sûr. Problème d’articulation, de cartilages, de nerfs ? Les radios et les médecins n’étaient pas parvenus à la savoir. En apparence, il n’avait rien.

Fataliste quant aux lois de la nature et conscient de la prééminence du physique sur le mental, Chautard acceptait ses maux sans se plaindre. Souvent même, il se réjouissait d’être parvenu au demi-siècle sans grands malheurs, d’être heureux en famille et de pouvoir exercer le métier qu’il avait choisi. Tant qu’il n’était pas aveugle et sourd, qu’il pouvait se lever le matin et qu’il ne se pissait pas dessus, il n’avait pas le droit de se plaindre, quand bien même ses misères s’amplifiaient.

Il se trouvait entre Châteauroux et Orléans. Peut-être le train s’arrêterait-il à Vierzon ? Il ne se souvenait plus si c’était prévu. Il faut dire qu’il était parti sur un coup de tête. C’est en quittant le château du Mas, « La Masière » disaient les Pradeleau, qu’il avait souhaité interroger sans tarder le mari de la défunte qui, s’il restait à Paris, avait peut-être bien des choses à cacher. On aurait pu l’interpeller et l’amener à Brive, mais le commissaire voulait éviter le scandale. Du moins un scandale supplémentaire. D’autant que la femme assassinée était la mère du principal opposant politique au maire de Brive. En principe, cela n’avait aucune importance. Mais le commissaire avait pu constater tout au long de sa carrière que les politiques étaient aussi doués que les journalistes pour polluer une affaire, compliquer une enquête et dérouter l’opinion. Ce François Pradeleau n’avait encore aucun mandat électif, mais, vaniteux, il était « l’homme qui monte » et responsable de son parti au niveau régional.

Chautard avait donc décidé de prendre le train pour Paris, celui de 14 h 38. Il arriverait à 18 h 50 à la gare d’Austerlitz. De là, le métro était direct pour la station Sèvres-Babylone, à laquelle il descendrait pour rejoindre la rue Dupin, où il avait fait prévenir M. Pradeleau de l’attendre vers 19 h 30. Il dormirait à l’hôtel ; Annie Farme lui avait réservé une chambre à un prix « abordable pour Paris », 99 € dans un hôtel entre Montparnasse et le jardin du Luxembourg. Le lendemain matin, il irait voir Marion Pradeleau, la cinquième de la fratrie, en Seine-et-Marne. À 14 heures, il reprendrait le train avec deux options : soit il s’arrêterait à Brive si le numéro trois, le professeur Patrick Pradeleau, était arrivé en Corrèze, soit il poursuivrait jusqu’à Toulouse, si l’enfant toubib n’avait pas quitté son hôpital, ou sa ville.

Il avait agi d’instinct, mais c’était un instinct guidé par des années de pratique et une réflexion permanente. Le seul problème est qu’il ne serait pas à Brive pendant un jour et demi pour traiter les dossiers en cours. Mais un jour et demi était une durée d’absence qu’il pouvait se permettre. C’était de plus l’occasion de donner à l’inspecteur principal Ducamp la responsabilité de la boîte pendant ce temps, ce qui était une bonne chose. Car Ducamp, cantonné aux fonctions internes à l’hôtel de police, était moins visible que Plante, que ses fonctions de chef opérationnel mettaient en valeur. Cette après-midi du vendredi 19 novembre, Ducamp allait représenter le commissaire à la table ronde organisée par le préfet sur la violence en milieu scolaire, ce qui lui ferait beaucoup de bien. Et le lendemain, c’est lui qui dirigerait le briefing du matin, plus restreint que celui des jours de semaine cependant, puisqu’on serait samedi. Pour le crime du château, Florent au palais et Plante sur le terrain, aidés de l’équipe déjà mise en place, seraient aptes à rassembler les éléments qu’ils pourraient trouver.

Il était rentré à 13 h 30 déjeuner chez lui et prendre une valise, après quoi Sylviane, son épouse, l’avait conduit à la gare. Il avait refusé qu’elle descende de voiture et pénètre dans le hall. C’est d’ailleurs elle qui avait pris le volant. Ils avaient joint leurs mains.

– Te voilà à courir après un nouveau lièvre, Tardchau. 

– Si ce n’était qu’un lièvre…
– Tu n’aurais aucune chance. Tu es plus doué pour les humains que pour les animaux.
– C’est un compliment ou un reproche ?
– Un constat.
– Tu m’aimes toujours ?
– N’ai-je pas l’air d’une femme bien dans sa peau ?

Jean-Jacques Chautard avait relevé les yeux sur celle qui partageait sa vie depuis 25 ans. Il la voyait mal, à cause de sa vue, de ses lentilles et de l’émotion qui l’envahissait chaque fois qu’il prenait la peine de regarder sa femme.

– Rrghhh…
– Allez, embrasse-moi.
Elle avait tendu ses lèvres et il avait présenté sa barbe. 

À 17 h 40, alors que le train passait en gare d’Orléans-Les Aubrais, il avait été alerté de la réception de mails sur l’ordinateur ouvert devant lui. Le wi-fi fonctionnait. Au milieu des spams, figurait un mail en provenance de « Florent » avec pour objet « Première synthèse ». Le texte du juge de Brive était le suivant : « Première synthèse en pièce jointe. Peut vous être utile pour orienter vos interrogatoires à Paris. Le corps de la comtesse devrait être ramené demain matin au château, par les pompes funèbres, les enfants y tiennent. J’ai reçu trois appels du député-maire qui m’a dit qu’il n’arrivait pas à vous joindre et voulait des infos. J’ai lâché le minimum. De toute façon, nous n’avons pas grand-chose. Mais je vous laisse lire le rapport ci-joint. Je serai au palais demain matin. Je n’ai pas annulé mon week-end à Clermont. Je compte sur vous pour me réquisitionner si vous pensez que les circonstances exigent ma présence. Le procureur nous fait confiance. Il a même ajouté : “Vous êtes rodés, maintenant. Soyez bons. Il ne s’agit pas qu’une nouvelle série recommence !”. Nous prête-t-il plus de pouvoirs que nous n’en avons ? Bonne chance dans la capitale. MF ». Il y avait un « P.S. : Je sais bien que vous n’usez guère du téléphone. Mais je crois que Plante vous a laissé des messages. Essayez de l’appeler en arrivant à Paris. Au moins pour le conforter ».

Ce bon Florent. Efficace et bienveillant. Il ne faudrait pas que la justice française dédaigne une telle perle quand seraient supprimés les juges d’instruction. Le commissaire double-cliqua sur le fichier word et lut le document de 4 pages.

« Meurtre de Marie-Claire Pradeleau, 30 heures après les faits

Sur le crime et le criminel

Il s’agit bien d’un meurtre. L’équipe du major Rebil, qui a poursuivi ce matin à l’institut médico-légal le travail entrepris hier après-midi dans la propriété de la défunte, confirme (par téléphone à 15 heures) que la mort est due à une rupture du rachis cervical, liée à une rotation brusque et violente de la tête (je vous passe ici les détails médicaux). Il est impossible qu’un tel dommage ait été causé autrement que par une action humaine volontaire. Les rigidités et les accumulations de sang dans les parties basses du corps permettent de dater la mort aux environs de 10 h 15 le jeudi 18 novembre. L’examen du corps n’a rien révélé de marquant, que ce soit sur la santé de la victime ou sur l’identité de l’agresseur. Même la coiffure ne semble guère avoir souffert de l’agression.

L’examen du sol de la chambre de Madame Pradeleau montre que la poussière a été déplacée sous le lit. Au même endroit, on a retrouvé des cheveux bruns foncés, une miette de cuir qui pourrait provenir d’un blouson usé, quelques grammes de terre fraîche. On peut donc postuler sur le scénario suivant : l’agresseur entre dans la chambre quand Madame Pradeleau n’y est pas et se glisse sous le lit. Quand elle entre, il la laisse s’habiller. Il attend qu’elle aille devant la glace du lavabo, dissimulé derrière un paravent, pour sortir de sa cachette sans faire de bruit (l’absence de désordre laisse penser que la victime n’a pas vu venir son agresseur). Il la cueille alors qu’elle se dégage du lavabo et revient dans la pièce proprement dite. Il passe à l’acte rapidement et dépose sa victime sur le lit.

La domestique, Louise Archot, confirme que la dernière fois qu’elle a vu sa patronne, à 9 heures, celle-ci était encore en robe de chambre. Et quand Louise est partie chez le voisin, Jean Gastet, lui commander un lièvre pour le déjeuner dominical, vers 9 h 45, “Madame” arrosait ses plantes. L’assassin a-t-il attendu le départ de la bonne pour entrer dans la maison ? Savait-il qu’elle n’était pas là à 10 h 15 quand il a agi ? L’absence de désordre, le fait qu’il ait sans doute patienté sous le lit, puis qu’il ait reposé sa victime sur le lit, laissent penser qu’il aurait agi de toute façon. La maison est vaste, et même si Louise avait été là, il aurait pu tuer sans se faire remarquer.

On peut déduire de ces quelques faits (à 15 heures, après avoir eu les informations médico-légales, je me suis permis de réunir vos collaborateurs autour d’une table) une évidente préméditation et un certain sang-froid. Je cite les propos du lieutenant Flandin, qui me paraissent révélateurs : “Il faut avoir une certaine habitude pour réussir un coup pareil. Ou tout au moins ne pas être trop émotif”.

Vous en déduisez déjà sans doute la même triste indication que nous : on aurait plutôt affaire à un tueur en série qu’à un acte isolé. Attention quand même à ne pas nous laisser influencer par les événements de l’année passée. “Y’a des mecs qui tuent qu’une fois, ce sont quand même des criminels”, a dit Germain Plante.

Sur l’image des Pradeleau dans le pays

Voici ce que je peux vous dire à cette heure :

– en dehors des cheveux, du morceau de cuir et de la terre évoquée plus haut, rien de probant n’a été relevé par les enquêteurs. À l’intérieur, l’agent Rouquette n’a remarqué aucun désordre qui laisserait penser à un problème, interne à la maison ou lié à la venue de l’agresseur ;

– à l’extérieur, La Teigne (excusez-moi je ne sais plus son nom et il est parti), n’a constaté, je cite, “que des foutues racines et des crottes de rats sous ces putains de feuilles”. Il m’a chargé de vous dire qu’il a, je cite encore, “malencontreusement écrasé l’appareil photo d’un journaliste qui se croyait tout permis, le con”. Il m’a dit que vous comprendriez ;

– le lieutenant Flandin a interrogé les voisins. Il y est retourné à cette heure, disant qu’il nous donnerait par la suite un rapport détaillé, mais voici ses premières constatations. La famille Pradeleau ne semblait guère appréciée dans le coin. On lui reproche à la fois son absentéisme – même l’engagement politique local “du François” semble plutôt sujet aux sarcasmes qu’au respect – et son emprise sur les terres. Il paraît qu’“ils veulent pas vendre. Ils font rien de leurs prés et de leurs bois, alors que ça permettrait aux exploitations d’être un peu plus rentables”. Aux yeux de tous, c’est Marie-Claire Pradeleau, “la comtesse”, qui porte la culotte. Son mari, appelé “le com”, est vu comme un homme faible et lointain. Et puis il est “du Périgord”, ce qui semble signifier qu’il ne saurait être admis dans le coin ;

– l’inspecteur Plante a cuisiné les époux Gastet, les voisins qui font office de régisseurs. Ensemble et séparément. Madame a beaucoup pleuré, paraît-il. “Je l’ai secouée pour faire sortir un peu les fantômes”. Il en est découlé quelques révélations scabreuses : le deuxième fils, le juge, à dix mètres de moi à l’heure où j’écris, aurait eu, quand il était plus jeune, un faible pour la bonne. François, numéro 4, le conseiller municipal d’opposition, organiserait de temps en temps au château des soirées assez tapageuses. Et il aurait reçu pendant plusieurs mois une femme pour des rendez-vous qui n’avaient l’air de concerner ni les assurances ni la politique. La dernière fille, Marion, vue comme une “hippie”, monopoliserait le château un ou deux week- ends par an avec “des gens de son espèce” et “des dalaï lama”. “Ça sent la secte à plein nez”. Je n’ai pas le temps de tout vous relater ici, mais vous pouvez peut-être déjà vous faire une idée de la perception des parents et des enfants Pradeleau dans le coin.

Le cas Jean Gastet

Lors de son interrogatoire par l’inspecteur Plante, Jean Gastet a laissé entendre, malgré lui, des arrangements économiques peu catholiques. Cet agriculteur a en fait la main mise sur toute la propriété, qu’il peut utiliser à sa guise pour ses bêtes et ses cultures, en dehors du premier hectare autour du château (pelouse, sous-bois, massifs, piscine, tennis) qu’il doit entretenir en permanence sans pouvoir en user. Il est libre pour le reste. Il a même consigne d’ “éviter les problèmes avec le voisinage”, ce qui passerait semble-t-il par des sous-locations (si l’on peut parler ainsi puisque la location est gratuite), ainsi que des échanges de biens et services sans aucune trace écrite, et qu’il est donc difficile de quantifier.

Les témoignages recueillis par le lieutenant Flandin et résumés plus haut montrent que ces pratiques économiques et foncières douteuses ne suffisent pas à supprimer les rancœurs. Est-ce même le contraire ? Peut-être. De là à imaginer un meurtre… Surtout, me semble-t-il, de cette manière. Si un paysan en avait marre de se faire humilier par la comtesse et qu’il ait eu un coup de sang, il serait monté avec son fusil, sa hache à la rigueur. Mais briser des cervicales à la main et proprement reposer la victime sur le lit, c’est peu vraisemblable.

Autre question : n’est-ce pas plutôt Gastet lui-même qui devrait subir les foudres de ses voisins ? Il n’est jamais facile d’être le lien entre les puissants et les misérables (les plus misérables ne sont sans doute pas ceux que l’on croit). Sa position est ambiguë. On peut l’accuser de trahir sa cause, sa classe, et de se graisser au détriment de ses voisins de toujours. Il faut sans doute creuser ce point, voir s’il y a du ressentiment contre le régisseur et s’il porte sur des faits particuliers.

Inversement, on doit se demander si Gastet n’était pas humilié par la comtesse. Il n’a rien laissé paraître de tel auprès de l’inspecteur Plante, au contraire, il s’est montré respectueux, mais il a pu cacher son jeu. Il pourrait en vouloir à la châtelaine, pour des questions foncières, ou à cause du grand écart qu’elle l’obligeait à faire entre elle et les paysans du coin.

Sur cette relation entre la châtelaine et son régisseur, l’agent Rouquette a trouvé une chemise cartonnée contenant une correspondance entre les deux. Il s’agit de commandes, de factures, de notes techniques, d’explications diverses. Le Rouque a remarqué que la relation avait l’air mauvaise. Cela tient à la fois au laconisme des documents et à des annotations en bordure ou en fin de pages. “À refaire”, “Pas satisfaisant”, “Un mois de retard”…

En tout cas, la disparition de la comtesse peut être une aubaine pour Gastet, si les enfants Pradeleau lui cèdent de droit ce qui lui appartient de fait. Il nous faut donc le considérer comme suspect, d’autant que son alibi est faible. Certes, la bonne l’a trouvé réparant une clôture en bordure d’un pré quand elle est venue le voir pour commander un lapin, mais il a pu aller au château quelques minutes après le passage de sa voisine. Sa femme ne savait pas exactement où il était.

La réponse à une question peut permettre de le disculper : est-ce que les cheveux et les croûtes de cuir trouvés sous le lit lui appartiennent ? Et/ou la terre prélevée au même endroit provient-elle de ses chaussures ? J’aimerais votre feu vert avant de lancer cette vérification et vos conseils sur la manière de procéder.

La bonne, Louise Archot, interrogée par la lieutenant Dru, n’a rien dit que nous ne sachions déjà sur les minutes précédant et suivant le crime. En revanche, elle a contribué à dresser l’histoire et le portrait de la famille, nourri par le témoignage des enfants, que j’ai interrogés avec elle au cours de la journée, et plus encore par celui d’une sœur de la châtelaine, arrivée ici sur le coup de midi (il s’agit de la cadette ; l’aînée, religieuse, vit toujours dans une maison de sœurs, la seconde est morte il y a cinq ans). Voici en quelques lignes.

Sur la victime et sa famille

Marie-Claire Pradeleau est originaire du Nord-Est de la France, de Boulay, en Moselle, où elle est née le 3 juillet 1936. Son père était un gros industriel du textile (Filatures du Nord et Filatures Lamotte). Le drame de son père est de ne pas avoir eu de fils (c’est lui qui le disait, paraît-il). Il a élevé ses quatre filles à la dure, dans l’austérité habituelle des grandes familles à cette époque, austérité accrue par le ressentiment lié à l’absence de descendant mâle. Deux des enfants de la châtelaine, Isabelle et François, ont souligné un point, qui là encore aurait été mis en exergue par leur grand-père : Marie-Claire était la plus jolie des filles, plus exactement la seule qui fût jolie. L’étonnant est que sa beauté, au lieu de favoriser son caractère, l’a rendue sombre et méchante, comme si elle en voulait à ses sœurs d’être moches et de la rabaisser. Il semble aussi qu’elle ait vécu avec des migraines et des douleurs d’estomac, et que ces deux maux n’aient pas peu contribué à gâter son caractère.

Née Lamotte (Rouquette l’a baptisée Latouffe), elle a rencontré Jean Gontran Pradeleau à Paris, lors d’un rallye organisé par une de ses amies, étudiante comme elle à la faculté catholique. Lui était déjà licencié en droit à Assas, et poursuivait un doctorat en droit des affaires. Il est originaire du Périgord, où ses grands-parents avaient réussi à quitter l’ancestral statut de métayers pour devenir fermiers, c’est-à-dire qu’ils n’avaient plus à livrer les trois-quarts de leurs produits et récoltes au propriétaire qui les exploitait. Mieux, après avoir été fermiers locataires, ils étaient devenus fermiers propriétaires. Le père de Jean Pradeleau, qui avait échappé aux guerres, parce qu’il avait 12 ans en 1914 et 37 en 1939, avait agrandi et fait fructifier la propriété, à tel point qu’elle était en 1950 un domaine étendu et prospère, à Saint-Pierre-de-Chiniac, département de la Dordogne. La famille s’est apparemment bien comportée sous l’Occupation, du moins son image ne semble-t-elle pas avoir pâli après la Libération.

Jean, né en 1934, est le deuxième des trois fils de son père, qui n’a pas ménagé sa peine pour leur éducation, c’est-à-dire qu’il les a fait suivre par un précepteur pendant toute leur scolarité. L’aîné a pris les rennes du domaine (à son apogée pendant les années 1980, vendu aux quatre cinquièmes à présent), le second (Jean), monté à Paris, est entré à la banque Paribas après son droit, le troisième est devenu médecin dans la ville la plus proche du domaine familial, c’est-à-dire Périgueux.

Quand Jean Pradeleau a épousé Marie-Claire Lamotte Latouffe, le 4 octobre 1958, le couple s’est installé à Paris. Comme ils ont rapidement eu des enfants, cinq en tout, ils ont déménagé deux fois. Le couple habite toujours dans le dernier des trois appartements parisiens, au 5 rue Dupin, VIearrondissement, une petite rue qui donne sur la rue de Sèvres et le Bon Marché.

Jean possède un pavillon dans la propriété de Dordogne gardée par son frère aîné. Il y emmenait souvent sa famille quand les enfants étaient petits, notamment à Pâques et au mois d’août. Il semble que l’ambiance fût plus détendue du côté paternel que maternel, en raison des parents aussi bien que des grands-parents. Du côté maternel, Marie-Claire pouvait bénéficier de deux lieux de villégiature pour les siens : la maison de Bretagne, à Saint-Quai-Portrieux, qu’elle devait partager avec ses sœurs, et la propriété du Mas, dans la campagne de Brive, domaine que sa mère avait hérité d’un oncle, que Marie-Claire s’était approprié au fil des années parce qu’elle était la seule à s’y intéresser. Elle trouvait là un moyen d’échapper à ses sœurs.

Jean, son mari, ne s’intéressait guère à “La Masière”. Mais Brive n’étant pas très loin de sa terre de Saint-Pierre- de-Chiniac, il pouvait poser armes et bagages en Corrèze et ficher le camp chez lui en Périgord sous un prétexte ou sous un autre. Quand ils furent plus âgés, et jusqu’à récemment, mari et femme descendaient souvent de Paris ensemble, chacun gagnait ensuite son domaine pour quelques jours ou quelques semaines, et ils remontaient à Paris en couple, après un bol d’air solitaire et salutaire. C’était commode.

Depuis quelques années, Monsieur limitait ses venues en province. Il semble qu’il n’aime rien plus que de se retrouver seul dans l’appartement parisien. Ou plutôt seul à Paris, pour aller bridger, cluber, golfer… Il a deux cercles d’amis principaux : celui des anciens collègues de la banque, et celui des Périgourdins de Paris. Il se sent en phase avec l’un et l’autre, et a des occupations et des lieux de prédilection distincts pour l’un et l’autre.

Voilà pour l’instant. Ni les enfants ni la sœur de la défunte ne voient de raisons à ce crime. “Elle a eu somme toute une vie banale”, dit le dénommé François. Je terminerai en vous disant que les enfants ne m’ont pas paru s’entendre entre eux. Je sais bien qu’il est dur de juger si vite, d’autant plus qu’un deuil peut grandement altérer un comportement, mais il m’a semblé percevoir du ressentiment entre les frères et sœurs. Sont-ce des bisbilles comme on en trouve dans toutes les familles ou y a-t-il un lièvre dans un placard ? Il est trop tôt pour le dire ».

Ainsi s’achevait le rapport du juge Florent. Impeccable, pensa Chautard, et il visait là autant la forme que le timing : Florent avait fait preuve d’un remarquable esprit de synthèse et il avait trouvé le moyen de lui faire parvenir cette synthèse au moment le plus approprié pour que le commissaire pût la lire. Ainsi, l’impulsion qu’il avait eue de partir à Paris sur-le-champ ne compromettait pas l’avancement de l’enquête. Il cliqua sur réponse et écrivit : « J’ai lu. Beau travail, et rapide. Merci vivement. Une seule chose pour l’instant : comparez les cheveux trouvés sous le lit de Mme Pradeleau avec ceux de Gastet, le voisin régisseur. Je serai chez le comte dans une heure. Chautard ». Il envoya. Le message eut l’air de passer.

Les clochers d’Étampes se dessinèrent dans la nuit qui était tombée. La banlieue commençait là. Dans une demi-heure, le train arriverait à Paris. Le commissaire baissa l’écran de son ordinateur, appuya sa tête contre le dossier et ferma les yeux. Il devait se relaxer s’il voulait être performant dans son face-à-face avec le comte. Il respira profondément, même si un wagon de voyageurs roulant depuis quatre heures, fût-il de première classe, n’était pas le meilleur endroit pour s’emplir les poumons. Il tâcha de ne penser à rien. Il ne voulait pas analyser trop vite le rapport de Florent. C’était des faits et des informations ; pour l’instant il ne s’agissait que de les rassembler et de les mettre en ordre. Les corrélations et les déductions viendraient en leur temps.

Le commissaire laissa remonter ses yeux, tomber ses mâchoires, descendre ses épaules. Bientôt, les bâillements arrivèrent. Ils étaient le gage de la récupération qui le maintiendrait en forme pour la soirée. Il laissa faire son corps. Des larmes perlèrent à ses yeux, ce qui était bien. Les impuretés s’en allaient. Il parvint autant que faire se pouvait à neutraliser ses pensées. Du moins pendant un petit quart d’heure. Quand il reprit ses esprits, le train traversait la gare de Brétigny. Après quoi les gares se succédèrent jusqu’au terminus, Paris-Austerlitz.

(à suivre)

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