Les enfants de feu la comtesse (Le polar de l’été, chapitres 1 et 2)

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1 – Madame

La vie est un miracle. Du moins celle de l’homme. Comment expliquer qu’une machine si fragile et si complexe puisse fonctionner 40, 50, 60, 70, 80 ans alors qu’elle est allumée 24 heures sur 24, mal entretenue et malmenée ? Comment des capacités si exceptionnelles et si nombreuses peuvent-elles durer aussi longtemps dans un environnement aussi hostile ? Ce n’est pas quand une telle machine casse que l’on devrait s’étonner, mais quand elle marche. On devrait être sidéré de vivre. Et trouver normal de tomber malade ou de mourir. Quel prodige que l’être humain !

C’est au-dessus d’un cadavre que le commissaire Chautard accueillait cette pensée. Comme si l’on pouvait empêcher les pensées de surgir… Les contrôler tout au plus… Le cadavre était celui de Marie-Claire Pradeleau, 74 ans, dame qu’on ne pouvait qualifier de vieille, tant son élégance et son maintien lui conféraient une stature que l’âge n’altérait pas, mais renforçait. Tailleur mauve, chemisier blanc, souliers à talons, bas de soie, camé, diamant, signaient un style. Style qui venait d’une éducation et de l’appartenance à un milieu, ce qu’indiquait également le visage. Sous un front arrondi, émergeaient un nez et un menton saillants, des lèvres fines, un cou long, des oreilles ourlées, des cils et des sourcils entretenus. La peau, que le maquillage avait colorée de belle manière, conservait une bonne tension.

Le problème venait de la bouche qui s’ouvrait et du corps qui n’était pas droit sur le lit. Bizarre apparaissait la position des jambes : assez écartées, l’une d’elles fléchie, dévoilant les cuisses plus qu’il ne semblait convenir à une femme de cet âge et de ce rang. Dans un premier temps, le commissaire ne toucha pas le corps, mais il referma la bouche, après avoir jeté un œil à l’intérieur. Les lèvres pincées accentuaient l’austérité de la figure.

Avait-elle été belle, cette femme à l’air pas commode ? Probable. Jambes, taille et poitrine le laissaient penser. Cependant, on l’imaginait mal profiter de cette beauté, qui peut-être la gênait plus qu’autre chose. Le mécontentement qui se lisait sur son visage semblait antérieur à la mort. « Certaines personnes vivent en colère, se dit Chautard. Comment les blâmer ?… ».

La mort pouvait certes avoir désobligé Mme Pradeleau. Car elle avait été violente, et peut-être pas si soudaine que ça. Il y avait dû avoir quelques secondes très désagréables quand la septuagénaire s’était retrouvée face à celui – ou celle – qui avait serré ses pouces sur les cervicales et ses autres doigts sur la trachée. Chautard penchait pour un étranglement. L’étranglée connaissait-elle son agresseur ? Savait-elle pourquoi il mettait fin à ses jours ? Avait-elle eu peur ? Ressenti des regrets ?

Cela s’était passé dans sa chambre, au premier étage. Louise, la bonne, était sortie. Et il n’y avait personne d’autre dans la grande maison. L’agresseur avait pu entrer sans difficulté, tant les portes et les accès étaient nombreux dans cette demeure que, dans le village du Mas, on appelait « le château », en raison de ses tourelles, de son portail, de son perron, de sa terrasse de gravier donnant sur le parc et les arbres. D’habitude, le château restait ouvert jusqu’à la Toussaint, après quoi il fermait jusqu’à la Pentecôte, puisque la maîtresse de maison passait la mauvaise saison dans ses appartements parisiens : Monsieur y était, lui, déjà retourné depuis la mi-septembre.

––––––––––

À 9 heures, ce jeudi 18 novembre 2010, Marie-Claire Pradeleau avait eu un dernier échange avec sa bonne, à l’office :

– Louise, pour le repas de dimanche avec les François, si vous demandiez un lièvre à Gastet ? Avec la chasse, il doit bien avoir quelque chose à nous proposer.

– Pour sûr. Madame se souvient qu’il nous a déjà offert de la volaille, et que Madame l’a trouvée goûteuse.

– Ah oui ? Peut-être… Demandez-lui donc un gibier. 

– On pourrait le mettre avec des champignons ? Et des pommes de terre sarladaises.
– Si vous voulez. Ça, c’est votre travail.
– Madame veut-elle faire sa charlotte aux prunes ?

– Non. Je l’ai assez faite. Vous prendrez deux tartes chez Pimont. Au cas où Françoise n’apporterait pas le dessert ; elle a un côté pingre, c’est assez pénible…

Madame avait ensuite arrosé et nettoyé ses plantes, dans le grand salon, le petit salon, le hall, la salle à manger, tâche qu’elle n’aurait jamais déléguée à son employée. Après ces ablutions et toilettes botaniques, qui lui prenaient chaque jeudi matin plus d’une heure, Madame était montée à sa chambre pour s’habiller.

Louise avait fini son ménage, vérifié qu’elle avait ce qu’il fallait pour le repas de midi. À 9 h 45, elle était partie chez Gastet, qui habitait la première ferme après la propriété. Odette Gastet lui dit qu’elle ne savait pas où se trouvait son mari, mais qu’il n’était sans doute pas loin vu qu’il n’avait pris ni le tracteur ni la voiture.

– L’est pas à l’étable, j’en viens. Peut-être dans la réserve, à réparer un outil…

Louise trouva Jean Gastet au bord d’un des prés qui servaient aux bêtes, en train de réparer une clôture.

– Té, la Louise !

– Eh, bonjour. Qu’est-ce c’est t’y qu’arrive à votre barrière ?

– Ces saloupiauds de sangliers… Boufferont pas mes vaches, mais cassent les piquets !

– Ils viennent jusque-là ?
– Ben tiens ! Malgré qu’on les chasse, on est envahi ! 

– Eh bé. Dites, en parlant de chasse, z’auriez pas un lièvre ou deux pour dimanche ? Madame voudrait du gibier.

– Tiens, se réveille la comtesse ? Veut enfin goûter les bonnes choses de par chez nous ?

– Dites pas de mal. Madame aime son pays.

– L’a une bien drôle façon de l’aimer, son pays. Mais si vous le dîtes… Enfin pour le civet, sera meilleur si je le tue de la veille. C’est bon, j’irai samedi à la tombée.

– Et si vous en trouvez pas ?
– Eh, la Louise, je suis pas un perdreau de l’année ! 

La Louise était satisfaite, d’autant que Gastet lui avait également promis des champignons – « Ça, je peux pas prévoir si y’en aura, mais j’ai des bocaux » – et lui avait même donné ses dernières tomates, des navets et des poireaux. Tout cela avait un prix bien sûr, mais il était correct et compatible avec la bourse que lui donnait sa patronne pour les achats, qu’elle vérifiait tous les lundis.

– Et puis té, prenez ce pâté. Mais ça c’est pour vous, la Louise, cadeau !

– M. Gastet, je peux pas…

– Mais si, vous pouvez ! Et appelez-moi Jean, bon Dieu !…

– M. Gastet…

Jean Gastet ne perdait jamais une occasion de distinguer Louise de « la comtesse », parce qu’il aimait bien la première et pas la seconde. Il se demandait pourquoi Louise restait au service d’une patronne qu’il n’aurait pas supportée une journée, mais il se fixait des limites à ne pas dépasser en paroles. Car il fallait ménager la comtesse, qui lui achetait des produits et lui laissait utiliser une bonne partie des terres de la propriété en échange d’un entretien qui prenait peu de temps. Ils avaient parlé quelques minutes encore, des gelées qui allaient venir, de la route qu’on refaisait, du père Vialard qui avait été hospitalisé, de sa pauvre femme…

Louise était ensuite allée jusqu’à la ferme de Crochet, où elle acheta une douzaine de cabécous, ces petits fromages de chèvre secs que Madame affectionnait, une motte de beurre et un pot de crème fraîche, comme chaque jeudi. Comme chaque jeudi encore, elle revint en passant par chez les Grimaud, chez qui elle se fournissait en fruits, qui variaient selon les saisons. Elle prit ce jour deux kilos de pommes et deux kilos de noix. Le vieux Grimaud lui donna deux poignées de noisettes.

– Pour vous. Pas pour la patronne. Pour vous.
À son retour à la maison, vers 11 h 10, Louise avait regagné sa cuisine. Comme il n’y avait que Madame ce jour, elle avait le temps de se mettre aux rideaux, dont il fallait reprendre les ourlets. On avait entrepris de les laver, pièce par pièce, et de rafistoler ce qui devait l’être. C’était ceux du bureau qu’elle avait en cours. Elle s’installa sur sa chaise, près de la fenêtre. Elle hésita à mettre la radio, mais elle n’aimait pas les programmes de cette tranche horaire. Elle laissa aller ses pensées, qui se dirigèrent vers son fils, qui habitait Lille et qu’elle avait hâte de revoir, après la Toussaint. Elle ne le voyait pas de tout l’été, car Madame lui avait fait comprendre qu’il y avait un temps pour tout.
« Je n’entends pas Madame, se dit Louise. Pourtant, sa voiture est là. Bizarre qu’elle ne soit pas redescendue ». Louise cousit jusqu’à midi moins dix, heure à laquelle elle alla dresser le couvert dans la salle à manger. Il n’y faisait pas chaud, malgré le chauffage qu’on avait allumé le 15 septembre. Elle sortit la nappe, prit assiettes, verres et couverts dans l’armoire. Elle plaça chaque chose là où Madame voulait qu’on les plaçât, puis s’en retourna à la cuisine préparer le filet de poisson avec des mini-cubes de pommes de terre et de carottes.

À midi dix, Madame n’était toujours pas descendue. Le déjeuner devait être servi à midi et quart, selon un horaire immuable. Était-elle sortie pour une visite ? À pied, cela paraissait étonnant. Quelqu’un était-il venu la prendre en voiture ? Cela n’était pas prévu. Et si elle ne rentrait pas pour le déjeuner, elle aurait prévenu.

12 h 16. Il fallait agir, le poisson était cuit et les légumes allaient brûler. Louise sortit de la cuisine, vérifia que la salle à manger était vide, monta la moitié des marches du grand escalier :

– Madame ?

Elle avait lancé cette question d’une voix timide. Pas assez forte peut-être.

– Madame ?

Pas de réponse. Elle monta quelques marches supplémentaires.

– Madame ?… Le déjeuner est prêt.

Le silence choqua Louise. On n’entendait rien, si ce n’est des craquements dans une tuyauterie, et le grincement du cèdre sur le côté droit de la maison, celui sur lequel donnaient les fenêtres de la chambre de Madame Isabelle, la fille aînée de Madame. Que faire ? Monter. Il fallait monter jusqu’à la chambre de Madame. En temps normal, Louise n’aurait pas été gênée de cela. Elle allait au moins deux fois par jour dans la chambre de sa patronne, le matin pour le ménage, le soir pour ouvrir ou fermer les fenêtres et contrôler que tout était en ordre. Mais là ? Au moment du repas ? En dehors de toute habitude et de toute règle ? Ce n’était pas normal.

C’est quand elle répéta ce mot, normal, pour constater son inadéquation à l’état présent, que Louise ressentit une impression qui lui était assez étrangère : la peur. A posteriori, elle se dit que cela seul montrait qu’il s’était passé quelque chose.

Elle monta jusqu’en haut de l’escalier et arriva sur le palier.

– Madame ?…

Silence. Grincement du cèdre, souffle du vent dans les branches. Pas de bruit de cuisine ou de déjeuner en bas, elle avait arrêté sous le feu. Que c’est triste une maison sans un repas qui chauffe… Les couloirs étaient sombres. Il fallait en prendre un, celui de gauche. Pourquoi hésitait-elle ? Pourquoi avait-elle peur ? Elle accomplit les pas nécessaires et s’arrêta devant la porte de la chambre de sa patronne.

– Madame ?…

Ce n’était pas suffisant. Il fallait frapper. C’était une faute. Madame n’aimerait pas. Mais enfin, midi vingt… Il s’était passé quelque chose. 

Avec le pointu de deux doigts de la main droite, Louise manifesta sa présence. Elle ne fut pas payée de retour. Silence. Elle allait devoir poursuivre son effort, aller davantage encore contre ce qu’elle estimait être la correction. Ouvrir la porte. Sans y avoir été invitée et alors que Madame était peut-être à l’intérieur. « Allons, Louise, se dit-elle. Pense à ce qu’aurait fait ta pauvre mère. Elle aurait dit que soit il n’y avait personne et que dans ce cas ce n’était pas grave, soit il y avait quelqu’un et… dans ce cas… c’était grave ». Louise aurait bien aimé que sa pauvre mère fût là pour tourner à sa place le loquet de porcelaine.

Elle mit la main dessus. Il était froid. « Évidemment, ma pauvre, c’est froid, la porcelaine ». Louise raisonnait mal, ça n’allait pas. Elle tourna et poussa.

– Madame ?…

Madame était habillée. Mais allongée sur son lit. Sur le dos, mais pas droite. Dans une position un peu… euh… indécente, c’est le mot qui vint à l’esprit de Louise. Une jambe avait quitté le matelas et touchait le sol, remontant la robe et découvrant les cuisses. Un bras pendait sur le sol lui aussi, dénotant un relâchement coupable. Et la bouche, mon dieu, la bouche était ouverte. Madame était malade, Madame avait eu un malaise, Madame… Non ? Louise s’avança.

– Madame…

La bonne approcha ses mains, puis les retira. Elle opta pour l’oreille et se pencha sur le cœur. Le parfum de lavande lui entra dans le nez. Le lobe toucha le tailleur. Elle écouta. Silence encore, juste le vent dans les arbres, dehors. Mon Dieu. Elle osa placer trois doigts sur le poignet de sa patronne. Mon Dieu, il semblait bien froid, comme la porcelaine. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu… Était-ce possible ?… Louise approcha ses deux mains des poumons allongés et elle tâcha de se concentrer. Les poumons, c’est plus sûr, le cœur c’est pas net. Elle toucha le torse et s’efforça de sentir ses paumes. Elle compta, jusqu’à 20. Aucune pression ne s’était exercée contre ses mains. « Il n’y a qu’une conclusion possible, ma pauvre Louise : Madame est morte ».

Elle se redressa, détourna son regard. Elle regarda la pièce, qu’elle reconnut mal. Que voulait dire cette chambre, si Madame n’était plus là ? Mais Madame n’était-elle pas là ? Louise regarda le lit. Madame était là. Mais morte. Morte. Après tout, pourquoi pas ? Il faut bien mourir un jour, n’est-ce pas ? Quand même, ça faisait quelque chose. Madame n’était pas une personne qui inspirait de la tendresse, mais… c’était Madame.

« Ma Louise, sois grande fille, bouge-toi. Il faut prévenir Monsieur ». Le numéro de Paris était noté sur le papier près du téléphone, en bas. Elle avait quelque scrupule à laisser Madame seule en l’état, mais il le fallait. 

Louise descendit, traversa le hall et ouvrit la double-porte du bureau. Elle s’approcha de la console qui supportait le téléphone. Le papier était là, sous l’annuaire. Elle eut l’impression de transgresser un interdit en le saisissant. Jamais elle ne se servait du téléphone, sauf deux fois par an pour appeler son fils, après avoir demandé l’autorisation à Madame. Elle ne voulait pas de téléphone portable.

Elle composa le numéro et approcha le combiné de son oreille, sans qu’il la touche. Elle raccrocha soudain. Elle venait de penser qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait dire à Monsieur. Comment lui annoncer la nouvelle ? Quels mots prononcer ? Louise s’assit un instant, pas sur le fauteuil devant le bureau, mais sur une chaise en face. Oh, qu’elle n’aimait pas ça… Que Madame meure, c’était une chose. Mais qu’il lui faille annoncer la nouvelle…

Après cinq minutes d’affres, Louise se mit d’accord avec elle-même pour la phrase suivante : « Monsieur, il est arrivé un grand malheur ».

Mais elle n’eut pas à parler, car elle tomba sur un répondeur. Et Louise détestait parler aux répondeurs. En fait, elle ne savait pas. Ces machines l’effrayaient. Elle raccrocha. Le problème est qu’elle n’avait pas le numéro des enfants. Que faire ? Il fallait prévenir quelqu’un. Elle n’avait pas de voiture et elle ne savait pas conduire. Soudain, elle trouva : Gastet ! Qu’elle avait vu le matin-même et que Madame appelait son régisseur : c’était la personne la plus proche et il saurait. Elle vérifia ses feux à la cuisine, retira sa blouse, enfila un chandail, mit un foulard sur sa tête et sortit, sans avoir fermé la maison.

––––––––––

Il était 12 h 44 quand un homme et une femme étaient entrés au commissariat de Brive. Leurs habits ne laissaient guère de doute sur leur provenance : la campagne. L’homme avait encore de la terre à ses chaussures, la femme une coiffe qu’on ne voyait plus en ville depuis soixante ans et ils avaient tous les deux la peau de ceux qui n’ont jamais utilisé d’après-rasage ou de crème hydratante. Trois personnes patientaient dans la partie attente du hall d’entrée du commissariat. Au comptoir, un type était en train d’expliquer quelque chose à Annie Farme, l’agente chargée de l’accueil et de l’orientation des arrivants.

Louise Archot et Jean Gastet ne savaient que faire. Fallait-il passer devant tout le monde et hurler qu’il y avait un mort au château ? Attendre son tour avec patience ? En fait, ils auraient préféré aller à la gendarmerie. Mais, bien qu’à la campagne, ils étaient domiciliés sur le territoire de la commune de Brive, qui s’étendait loin de la ville vers le Sud, jusqu’à Noailles, Cosnac, Jugeals et Chasteaux.

– Msieur’dame, c’est pourquoi ?

La policière à l’accueil coupa court à leurs interrogations. Pas à leur gêne, qui augmenta. Un type au comptoir et trois personnes assises les regardèrent, avec réprobation leur sembla-t-il. Ils rougirent. Ils auraient donné cher pour être ailleurs, seuls, et dehors.

– Msieur’dame, alors ? s’agaçait la policière.
Ils s’affolèrent, se mirent à trembler.
– Allez, la Louise, lâcha le Jean en la poussant de l’épaule.
La pauvre femme était au supplice. Durant tout le trajet, elle avait retourné le problème dans sa tête, ce qui n’avait fait que l’embrouiller. Là, en plus, il y avait du monde. Elle ne pouvait pas dire ça tout fort. Non, ce n’était pas possible.

Louise fit deux pas pour atteindre le comptoir d’accueil. À la vue de son visage, l’homme qui y était collé s’écarta. Louise mit trois bouts de doigts sur la planche. Ses lèvres tremblaient quand elle prononça :

– Madame est morte.
– Madame est quoi ? demanda la policière.
Louise crispa ses doigts.
– Madame est morte. Il faut venir.
– Qui est mort, Madame ? avait demandé Annie Farme. Calmez-vous et expliquez-vous.
Louise n’avait pas l’impression d’être énervée. Jean Gastet, maintenant que Louise avait essuyé les premières salves, osa monter au front :

– Madame est morte. Mme la Comtesse. Louise l’a trouvée dans sa chambre.

– Une comtesse ? Vous êtes sûrs qu’elle est bien morte ? demanda Annie Farme.

– Elle respire plus, dit Louise. J’ai vérifié. Et puis j’ai l’habitude, avec les lapins.

La fliquette eut un regard soupçonneux.

– Pourquoi est-ce que vous n’avez pas appelé un docteur, ou les pompiers ? C’est ce qu’on fait dans ces cas-là.

– Oui, mais y’a quelque chose de pas normal, dit Jean.

– Comment ça, pas normal ? Elle est morte ou pas, votre comtesse ?

– Elle aurait pas dû mourir, reprit Louise. Madame…

Annie Farme posa son regard sur les visages butés qui lui faisaient face.

– Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de me dire ?

– Il faut venir, c’est pas normal.
Elle comprit qu’ils ne partiraient pas.
– Bon. Vous allez monter voir un inspecteur.
Dix minutes plus tard, deux véhicules de police, sirènes et gyrophares allumés, prenaient l’ancienne route de Toulouse. La première était conduite par le lieutenant Flandin, 35 ans, sec, nerveux, qui avait à ses côtés le dénommé Le Rouque, dont le physique était en rapport avec le surnom. À l’arrière, se tenait La Teigne, cou de taureau et court de cheveux, qui ne souriait pour ainsi dire jamais ; quand par hasard il le faisait, il avait dans les yeux quelque chose qui vous faisait regretter ce sourire. La seconde voiture était conduite par le lieutenant Dru, la grande Duduche pour ses collègues, trop grande, au corps mal foutu, mais au cœur et au cerveau de premier ordre. Louise était à côté d’elle. Jean Gastet remontait au Mas, puisque c’est là qu’on allait, avec sa voiture.

Il était 13 h 05, peut-être l’heure la plus creuse de la journée. Ceux qui rentraient chez eux pour déjeuner étaient devant la télé. Les autres occupaient les brasseries ou les restaurants d’entreprise. Brive, 50 000 habitants, 80 000 avec l’agglomération, avait une taille qui lui donnait aussi bien des habitudes de bourgade que de grande ville. Quoi qu’il en soit, 13 h 05 était l’heure creuse ; on ne bougeait pas, que l’on mange devant un collègue ou que l’on somnole devant un écran de télévision.

Les voitures passèrent devant le monastère de Saint-Antoine et le lycée hôtelier Bahuet. Elles laissèrent la route qui part pour Chèvrecujols à gauche, et grimpèrent les lacets jusqu’à Chanlat. L’auberge était là, comme un poste frontière. Au-delà, l’air était plus doux, la lumière plus forte. Les policiers franchirent la crête et commencèrent à redescendre côté sud. C’était la campagne, même si c’était encore le territoire de Brive. Il n’y avait pas, comme à l’Est et à l’Ouest de la ville, ces enfilades interminables de bâtiments commerciaux. Non : des arbres, des rivières, des prés, des fermes. Ils s’engagèrent dans la petite vallée qui se dessinait jusqu’à Noailles, village dont l’insignifiance n’était guère en rapport avec le nom chargé d’histoire, rempart esseulé avant le Quercy et le Midi.

La radio de la voiture numéro deux crépita. La voix de Flandin en sortit :

– Passe devant, Duduche. La b… La dame nous guidera jusqu’au château, je vois pas où c’est.

– Ok. Garez vos fesses.
– Laisse nos fesses tranquilles, vicieuse !
Le Scénic masculin ralentit, les femmes le doublèrent. 

– Par là, murmura Louise, qui avait encore rougi depuis l’échange radio. Elle n’imaginait pas que des policiers puissent parler de la sorte.

– Là, à droite ? demanda la lieutenant Dru.
– La petite route.
Après ce qui semblait être une ancienne carrière, ils avaient pris une route au début de laquelle un panneau indiquait Le Mas, Siorat, Labrousse, Puyjarrige. Ils avaient laissé le ruisseau pour grimper sur les hauteurs aux pentes douces, sur lesquelles se mélangeaient végétations sèche et humide, chênes rabougris et pins parasols, cailloux blancs et herbes folles. Ce n’était pas tout à fait le causse, mais il n’était pas loin.

Avant le village du Mas, Louise avait plus ou moins levé le bras et montré un chemin, sur la droite de nouveau. Dru freina d’un coup sec, ce qui entraîna jurons et exclamations dans la voiture derrière elle. Les deux Scénic arrivèrent à un haut portail de fer forgé à deux battants. Il était ouvert, ils entrèrent. 

Le château, de type gentilhommière, était tout de suite là, il n’était pas nécessaire de remonter une allée pour y accéder. Des massifs d’hortensias et un alignement de lauriers roses délimitaient une aire au bas du perron, que l’on pouvait considérer comme un parking. Le parc à l’arrière, côté sud, et à l’Ouest, semblait conséquent. Dès qu’on se décalait de la façade, sur la droite ou sur la gauche, on apercevait les bords d’une pelouse de plusieurs centaines de mètres carrés, des cèdres et des feuillus d’une hauteur en rapport avec l’architecture. Deux tours rondes flanquaient la façade et le perron côté nord, celui où s’étaient garées les voitures, tandis qu’on devinait des volumes plus carrés côté sud à l’avant des pièces vitrées donnant sur une immense terrasse de gravier.

– Ça me foutrait le bourdon de crécher là, dit Le Rouque.

– T’inquiète pas, dit La Teigne, avec ton pedigree de bouseux et ton salaire de poulet, tu risques pas.

Ils étaient sortis des voitures et Louise avait entendu ces répliques. Son malaise augmenta. La Duduche s’en rendit compte :

– Ne vous inquiétez pas. Ils sont un peu bruts, mais ce sont de bons policiers.

Au mot « policier », Louise tressaillit. Des policiers ici ? Chez Madame ? À cause de Madame ? Comment était-ce possible ?

Tout avait été assez vite ensuite : le constat par les policiers, leur visite de la maison, l’arrivée du commissaire Chautard, puis d’une drôle de camionnette blanche qui ressemblait à un bloc opératoire, le téléphone aux enfants (dont se chargea la lieutenant Dru), l’interrogatoire, l’ambulance enfin et le départ de Madame. Louise apprécia en ces moments le soutien de Jean Gastet, qui était arrivé cinq minutes après les voitures de police, et de son épouse, Odette, qui semblait égarée dans cette grande maison, mais qui compatissait au malheur de la Louise. Ils finirent par la convaincre de venir chez eux pour manger un peu et se reposer.

––––––––––

– Alors ? demanda vers 16 h 30 le commissaire Chautard au brigadier major Rebil, chef du service local de police technique.

Désormais, chaque circonscription de sécurité de la Corrèze (Tulle, Brive et Ussel) disposait d’un service, plus ou moins doté, de police technique et scientifique. À Brive, ils étaient trois : le major Rebil, et deux agents spécialisés, Tessaud et Falbucio, qui étaient là eux aussi. Auxquels s’ajoutait Serge Pottier, le génie de l’informatique, qui avait été rattaché au service, tout en conservant son rapport de subordination à l’inspecteur Ducamp.

– À mon avis, rupture des cervicales par rotation de la tête à 90 degrés, répondit le brigadier major. Je vois bien l’assassin se pointer derrière la vieille pendant qu’elle se regarde dans la glace. Elle ouvre la bouche, mais n’a pas le temps de hurler. Il plaque ses mains sur chacune de ses oreilles, et tourne d’un coup sec la tête sur le côté gauche. Avec un cou de moineau comme celui-là, c’est imparable.

– Vous avez pu relever des indices ?

– On a cherché des traces de doigts, de graisse ou de peau, qui proviendraient des mains sur le visage. Rien de probant, a priori, mais on va analyser tout ce qu’on a. On va bien sûr passer les vêtements au peigne fin, pour les fibres, les cheveux, etc.

– Est-ce que c’est l’assassin qui a mis la victime sur le lit ? Et pourquoi ?

– Il a dû la retenir pour l’empêcher de tomber et de faire du bruit. Et comme le lit était tout proche, il l’a posée dessus.

– Ce qui expliquerait qu’on l’ait trouvée allongée dans une tenue impeccable… mais dans une position un peu étonnante eut égard à son… heu… milieu ?

Les déductions, c’est votre boulot, pensa le major, qui laissait à son patron cet aspect des choses et voulait se concentrer sur son travail. C’était son premier mort. Pour les crimes précédents à Brive, on avait fait appel à Ramond, chef de la police scientifique de Limoges, et à ses deux acolytes, Patrick Charléty et David Rampot.

– Dans la chambre, vous avez remarqué quelque chose ?

– Pas pour l’instant. Pas de désordres, pas d’empreintes. On va regarder les entrées de la maison, mais je doute qu’on trouve quelque chose.

Le vol serait-il le mobile ? se demanda Chautard. Une femme riche et seule, une demeure isolée, pourquoi pas ? Il avait aperçu les éléments d’un système d’alarme, mais il ne devait être activé que la nuit, et encore. Apparemment, l’agresseur n’avait eu aucun mal à pénétrer dans les lieux. La porte principale était ouverte, de même que celle de la cuisine. Et il y avait six porte-fenêtres au rez-de-chaussée. La bonne était chez le paysan du coin…

Mais si l’objectif était le vol, pourquoi la tuer ? Pourquoi ne pas attendre qu’elle soit dans une autre pièce ? Ou se contenter de l’assommer ? 

Chautard sortit de la chambre et dit aux pompiers qui attendaient dans le hall du premier étage qu’ils pouvaient emmener le corps.

– Lieutenant, dit-il en avisant la Duduche, faites un tour complet de la maison. Essayez de voir s’il manque des choses de valeur. Voyez aussi au bureau, ou ailleurs, s’il y a des papiers et documents qui pourraient nous intéresser. Tâchez de trouver un répertoire téléphonique ou quelque chose dans ce goût-là.

– Tout de suite.
Elle partait sur l’aile droite quand elle se retourna :
– C’est pas un vol, patron ?
Chautard eut un mouvement de bouche pincée, qu’elle aperçut malgré la barbe. En tout cas, c’est un meurtre pensa-t-il. Mais il garda cette pensée pour lui.

Il descendit le grand escalier, non sans avoir frémi en passant sous une lourde tenture et de sombres tableaux. À la cuisine, sans doute devait-on dire l’office, il trouva Le Rouque, La Teigne et Flandin en train de siroter un café.

– Vous en voulez, Commissaire ?
– Vous pourriez me faire un thé ?
– Louise n’est pas là, mais on devrait y arriver, répondit Flandin.
– Rrrgghh… Est-ce que quelqu’un pourrait aller la chercher, cette Louise ? J’aimerais l’interroger.

Le Rouque jeta un œil à La Teigne, les deux avalèrent leur fond de tasse, et sortirent. Une casserole et une poêle contenaient encore un repas qui n’avait pas été mangé. Un plat et une carafe attendaient d’être remplis, du pain était coupé dans une corbeille. Tandis que le lieutenant Flandin s’occupait du thé de son patron, ce dernier alla jusqu’à sa voiture récupérer son ordinateur. Il avait bien son iphone, mais il avait encore du mal avec la manipulation de ce truc : quand par bonheur il arrivait à capter un son ou une image, il n’arrivait pas à la restituer ou à la transférer. Il restait donc fidèle à son ordinateur portable, de marque Apple également, qu’il apporta à la cuisine. Il s’assit autour de la table et commença à s’en servir tandis que son thé infusait.

C’est dans cette position qu’il accueillit Louise, entourée de Le Rouque et La Teigne. Elle aurait été arrêtée pour le crime qu’elle n’aurait pas eu l’air plus misérable. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, ses gros doigts noueux comme des branches d’olivier s’agitant comme s’ils étaient parcourus par un courant électrique. Elle avait toujours son fichu sur la tête et le manteau hors d’âge qu’elle avait enfilé pour se rendre au commissariat. Ses voisins Gastet lui avaient fait promettre de revenir après l’interrogatoire, mais elle se voyait déjà passer la nuit en prison ou dans quelque cellule de l’hôtel de police, au milieu de voyous et de délinquants terrifiants. Son déshonneur était complet, elle ne s’en remettrait jamais.

– Asseyez-vous, Madame. Nous nous sommes permis de faire du café et du thé, mais vous êtes dans votre cuisine. Faites ce que bon vous semble si vous voulez manger ou boire quelque chose.

Les propos et le ton du commissaire étaient trop aimables pour ne pas cacher quelque piège ; elle demeura bouche bée.

– Vous ne voulez rien, vraiment ? Alors asseyez-vous.

Le Rouque et La Teigne appuyèrent sur ses épaules, dont la dureté les frappa. « Une vraie bûche », dirent-ils par la suite.

– Pouvez-vous me donner votre nom, votre date et votre lieu de naissance ? demanda le commissaire.

Pas de réponse. Il se rendit compte que ses dents claquaient et qu’elle aurait du mal à parler. Ses joues et son front trahissaient de la colère, tandis que ses yeux révélaient du chagrin.

– Madame, Rrrrghh…, je comprends votre émotion. Découvrir qu’une personne dont on était proche a été assassinée est, rrgghhhh, une expérience traumatisante. Mais votre aide est indispensable. Vous êtes la dernière personne à l’avoir vue et vous êtes celle qui l’a découverte. Vous comprenez ?

Le commissaire eut l’impression d’un hochement de tête en face de lui, mais ce n’était peut-être qu’un tremblement. Le lieutenant Dru pénétra dans la cuisine et tendit à son patron un livret de famille et une pièce d’identité. À la vue de cette grande femme qui l’avait ramenée à la maison et qui lui adressa de nouveau un sourire, Louise s’autorisa une respiration. « L’importance de ce sourire… pensa le commissaire. Le problème, c’est que moi j’ai du mal à sourire. Merde alors, je souriais plus, avant. Ce sont les malheurs que j’ai vus qui m’ont ôté la faculté de sourire ? ».

– Bon, reprit-il. Je vais essayer de dire comment les faits ont pu se passer et je vous demanderai simplement d’affirmer ou d’infirmer. D’accord ?

Pas de réponse. Le commissaire ouvrit le livret de famille que venait de lui apporter la Duduche.

– La victime est Marie-Claire Pradeleau. Elle est née Marie-Claire Lamotte, le 3 juillet 1936.

En plein Front Populaire, pensa Chautard, qui replaçait souvent les histoires personnelles dans l’histoire sociétale. L’a pourtant pas l’air d’une gauchiste, la comtesse. 

Il reprit, lisant le livret de famille :

– Elle s’est mariée le 4 octobre 1958 (tiens, le jour de l’adoption de la constitution de la Cinquième République), avec Jean Gontran Pradeleau. Ils ont eu… un, deux, trois… quatre, cinq enfants. Cinq enfants, c’est bien ça, Madame ?

Louise hocha la tête. Mme Isabelle, M. le juge, le professeur Patrick, M. François, et Mlle Marion. Elle le savait. Mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Madame avait été… Elle n’en revenait pas du mot que le commissaire avait employé. Assassinée !

– Madame ? Louise. Excusez-moi, je vous appelle par votre prénom puisque vous ne me donnez pas votre nom…

– … rchot.
– Pardon ?
– Archot.
– Archot ? Louise Archot, c’est votre nom ?
Louise Archot hocha la tête. Cette femme n’était sans doute pas si fragile. Mais sous le coup de l’émotion et de son orgueil blessé, elle avait perdu toute son assurance. Il fallait lui redonner ses repères et rétablir sa respectabilité, ce que le commissaire avait commencé à faire en lui parlant de sa cuisine et de son aide indispensable ; alors on pourrait coopérer avec elle.

– Merci Madame. Pouvez-vous répondre à cette question : Est-ce que vous avez vu ou entendu quelque chose de bizarre ce matin ?

Louise tourna la tête de droite à gauche.

– Est-ce que Mme Pradeleau a paru soucieuse ces derniers temps ? A-t-elle eu un comportement différent de celui qu’elle avait d’habitude ?

Louise tourna la tête de droite à gauche.

– Est-ce qu’il y a déjà eu des actes de violence dans la famille Pradeleau ?

Louise tourna la tête de droite à gauche.

Le commissaire commença à noter dans un fichier de son ordinateur. Louise regardait le MacBook comme s’il s’était agi d’une machine infernale.

Un certain chahut se fit entendre. Rebil et un de ses assistants débarquèrent dans la cuisine avec leur attirail. Ils aperçurent leur patron face à la servante ; Chautard leur fit signe d’aller prélever ailleurs.

Il progressa ainsi, par des questions fermées. En citant toutes les pièces les unes après les autres et en guettant la tête de Louise, il apprit que les bijoux de la châtelaine se trouvaient dans la salle de bains ; l’argent, chèques et espèces, dans le bureau. Il appela Flandin, à qui il demanda d’aller inspecter la salle de bains et le bureau. L’inspecteur confirma qu’une grosse boîte contenant plusieurs bijoux, en vrac pour certains, dans des écrins pour d’autres, se trouvait bien dans un placard de la salle de bains, tandis que deux carnets de chèques et une enveloppe contenant 320 euros attendaient dans un tiroir du secrétaire dans le bureau. Rien ne semblait avoir été déplacé.

– Mme Archot, d’autres choses auraient-elles pu être volées ?

Louise ne répondit pas :
– Ça veut dire oui ?
Louise pinça les lèvres et fronça les sourcils.
– Ça veut dire non ?
Tout son visage se plissa et elle eut l’air ennuyée.
– Bon, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. Vous avez un endroit où aller ce soir ?
Louise hocha la tête. Mais les enfants allaient arriver et Louise resterait sur place si un des maîtres des lieux décidait de passer la nuit dans la propriété familiale.

2 – Désordre en mairie et au commissariat

– Pourquoi ça m’arrive à moi ?! Mais pourquoi ça m’arrive à moi, hein ? Je suis pas plus mauvais qu’un autre, quand même ! Pourquoi ce foutu château de mes deux n’est pas sur la commune de Noailles ? Je suis sûr qu’il est à Noailles, d’ailleurs. Faut qu’on regarde le cadastre. Montrez-moi un plan. Un plan, nom de Dieu ! Vite !

C’était chaud, dans le bureau de Roland Rigal, député-maire de Brive de son état. Chistian Spocik, directeur de cabinet, Cathy Purville, première adjointe, Jacky Béneteau, chef de la police municipale, Annie Brulard, secrétaire particulière, et Jacky Filinger, ami et conseiller spécial, supportaient l’angoisse courroucée de leur seigneur et maître. Ils étaient habitués, ils étaient payés pour : 4500 euros sous forme de salaire pour le premier (la voiture n’était pas comprise dans cette somme) ; 2000 euros qu’il fallait multiplier par trois si l’on ajoutait la présidence de l’Office H.L.M. et du Syndicat des Pompiers, sans compter le traitement d’attachée parlementaire, pour la seconde ; 2600 euros pour le troisième, mais il avait sa retraite de gendarme en plus ; 2350 euros de salaire pour la quatrième (sans compter la prime de fin d’année, les tickets-restaurant et les enveloppes de son patron) ; 3200 euros d’indemnités en provenance du Syndicat Intercommunal du Tourisme et de la Communauté d’Agglomération pour le cinquième.

– Et pourquoi justement la mère de mon principal opposant politique ? Pradeleau ! Manquait plus que lui ! Ça va le faire rebondir, cette histoire ! Sa mère claquée, il gagne dix points minimum ! Oh ?! Vous m’entendez ? Je voudrais qu’on étudie la piste politique, bordel ! En admettant que ce ne soit pas le nom de la victime qui ait été visé, on doit se demander si on n’a pas fait ça pour faire douter la population de la sécurité à Brive. Ça peut venir aussi bien du N.P.A. que du F.N. !

– Et Tulle ?

C’était Jacky Filinger qui avait posé la question. Le maire regarda son ami, le visage mauvais, les doigts tremblants.

– Tu veux dire Marbot ? Le Conseil Général ?
– Ben…
Roland Rigal ne répondit pas, mais l’information entra dans sa tête. Ces salopards de Tulle et d’Ussel étaient toujours prompts à emmerder Brive ! Et ouais, on a de la tune, nous, de la population, du soleil ! Au lieu d’admettre la victoire éclatante de leur sœur du Sud-Ouest, ces minables continuaient à rivaliser. Ils voulaient péter plus haut que leurs culs terreux et ils tiraient tout le monde vers le bas…

Le maire de Brive tournait le dos à ses interlocuteurs et regardait par une des fenêtres. Il était à peine plus de 17 heures et la nuit tombait déjà. Quelle tristesse ! Il se recula, car des employés municipaux traînaient devant l’entrée et il ne voulait pas être vu en train de compter les mouches. Il fit demi-tour. Ses collaborateurs le regardaient d’un air désolé. Là, sous les portraits trop lourds de Brivistes trop vieux, les vivants avaient l’air déplacé.

– M. Bourgier monte avec un plan, annonça Annie Brulard. 

– Sers-moi un Cognac, répondit son patron.
La secrétaire s’affaira dans le mini-bar placé derrière le bureau du boss. On frappa à la  deuxième porte, après avoir ouvert la première (toutes les portes du bureau étaient doubles). Le dénommé Bourgier, chef du service de l’urbanisme, entra après qu’on l’y eut invité.

– C’est pas le moment ! lança le maire.
– Mais c’est le plan, Roland ! dit Filinger.
– Le plan ?… Ah oui, merde ! Montrez-moi ça. 

Reprenant son souffle, Patrick Bourgier tendit un épais papier gris clair, d’un assez grand format malgré les pliages.

– Dépliez-le là-bas.

Tous se dirigèrent vers la table ovale devant la bibliothèque, qui servait surtout en trois circonstances : quand le député-maire recevait des fâcheux qu’il ne voulait pas faire asseoir dans les fauteuils côté salon ; quand il avait exigé qu’une réunion eût lieu dans son bureau, pour des raisons de confidentialité ou de rapidité ; quand on venait lui montrer des dossiers pour lesquels on avait besoin de son approbation. Il avait souvent consulté des plans à cette table, d’aménagement de rue ou de quartier, de réfection d’un bâtiment communal, de construction d’un nouvel équipement. Il n’avait encore jamais recherché l’emplacement d’un château.

– Cathy, allume.

– Je vous ai apporté le secteur concerné, dit Bourgier, en lissant son origami sur le plateau de la table.

Tous se penchèrent.

– Voyez, Monsieur le Maire, dit Bourgier en montrant quelques taches noires sur le gris clair.

– Attendez, c’est quoi, ça ? Y’a tout Brive là-dessus ?

– Ah non, ah non, Monsieur le Maire ! J’ai pris juste le secteur concerné. L’extrême sud, en fait. Là, y’a qu’un cinquantième du territoire de la commune.

– Bon. Ok. Alors, c’est où ?
– Là, regardez.
– Putain, Christian, pousse-toi, comment tu veux que je voie !
Le directeur de cabinet était de l’autre côté de la table par rapport au maire, mais il se poussa quand même. Il était payé pour ça : être à portée de voix pour se faire rembarrer.

– Là, c’est le village du Mas. Enfin, on dit le village, mais ça fait partie de Brive, c’est un hameau. Eh bien, la propriété des Pradeleau est là. Ce rectangle. Et les dépendances, ici. Là-bas, ils appellent ça « le château ».

– Le château… On y a été Jacky, pendant la campagne ?

– Qu’est-ce qu’on aurait été y foutre ? Y’a trois pélos qui se courent après…

– Je t’ai toujours dit qu’un électeur était un électeur !… La mère Pradeleau, remarque : je sais pas si elle nous aurait reçus…

Les électeurs, pensa Cathy Purville, première adjointe, si on veut pas qu’ils votent pour la concurrence, vaut mieux pas qu’on aille trop les voir…

– Ouais, ben en tout cas, lâcha Filinger, c’est Pradeleau qu’a perdu un électeur en même temps que sa mère.

– Christian, elle était déjà venue, la châtelaine ?
– À ma connaissance, non.
– Bon Dieu, tu devrais y faire gaffe à ça ! C’est important. Ils ont de la tune ces gens-là, des relations ! On doit leur montrer notre considération. C’est pas parce que c’est la mère du chef de file de l’opposition qu’on doit l’ignorer. Au contraire !

– Je crois qu’elle et son mari vivent les neuf dixièmes de l’année à Paris…

– Ben justement ! Ce sont des ambassadeurs.

Le maire passa tout son avant-bras sur le plan déplié. Il fit un signe à Annie Brulard, qui lui apporta son verre de Cognac.

– Bon, alors, réfléchissons. Qu’est-ce qu’on fait ? La presse va encore nous tomber dessus et la France entière va se moquer de nous.

– Qu’est-ce que tu veux faire ?… lâcha Cathy Purville. Laisse les gens parler et la police faire son boulot. Brive n’est quand même pas la seule ville où il y a des meurtres…

– Autant que ça, si. On avait le C.A.B., la Foire du Livre, le marché, maintenant on a les tueurs en série (voir Instruction civique et Il n’est jamais trop tard pour mourir) ! Tu parles d’une pub…

– On ne sait pas encore si c’est un tueur en série, osa Christian Spocik, qui était aussi payé pour parler, afin de pouvoir se faire engueuler plus facilement. C’est peut-être un crime crapuleux. Un voleur ou un rôdeur…

– Un rôdeur ?… Non mais tu débloques !… Poisse a dit qu’on n’avait rien volé et qu’il n’y avait pas eu effraction.

Jacques Poisse était le sous-préfet de Brive, que le commissaire Chautard avait informé du crime à 16 h 30. Poisse avait appelé le député-maire à 17 heures, alors que ce dernier recevait une délégation de chefs d’entreprise implantées dans le parc d’activités ouest. Il avait été au bout de cet entretien, mais avait demandé à Annie Brulard d’annuler son rendez-vous suivant, avec les dirigeants du club de foot de l’Étoile, ainsi que sa présence à 18 h 30 au vernissage du club des Arts et Lettres à la chapelle Saint-Libéral. « Font chier, tous ces cons… » Sitôt les chefs d’entreprise partis, il avait aussi demandé à sa secrétaire de faire venir les collaborateurs concernés par les questions de sécurité : outre ceux qui l’entouraient déjà, on attendait encore l’adjoint Georges Vandel.

Les téléphones, portables et fixes, avaient beaucoup sonné : il s’agissait d’« amis » pour la plupart, qui voulaient informer le maire de ce qu’ils venaient d’apprendre, ou lui en demander confirmation. Annie Brulard avait transmis des consignes au standard pour qu’on ne lui passe plus aucun appel arrivant sur la ligne de la mairie, en dehors de ceux venant de la sous-préfecture, de la police ou des pompiers, et elle répondait elle-même au portable de son patron.

Il sonna une nouvelle fois alors qu’ils étaient tous autour du plan sur la table, c’est-à-dire que retentit la rengaine bien connue des supporters du C.A.B., Tous ensemble, tous ensemble, enregistrée par un groupe local qui forçait sur les tambours et les accordéons. 

La secrétaire particulière allait s’éloigner pour répondre, quand son patron attrapa son avant-bras :

– Donne.

Roland Rigal leva une main pour qu’on se taise autour de la table, saisit l’appareil, appuya sur la touche verte et, avant d’avoir entendu un mot de l’appelant, prononça d’une voix grave :

– Moi-même.
– …
– Vous êtes qui ?!
– …
– Attendez, attendez ! Vous êtes journaliste ? Et alors ?…

 – …

– Quel crime ?
– …
– Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu crime.
– …
– Chautard est un caractère difficile, au cas où vous ne le sauriez pas. Ce n’est pas une raison pour vous rabattre sur moi.

– …

– Pas du tout. Je vous interdis de dire ça ! Ce n’est pas parce que Pradeleau est un…

– …

– Non. Il n’y a aucune… Oh, et puis merde, de toute façon vous déformerez mes propos et vous direz ce que vous voulez ! Allez vous faire foutre !

Le maire tendit son téléphone à Annie, qui s’empressa de couper la communication.

– Tu vois ? Je le sentais ! Ils sont déjà là, ces hyènes ! 

– C’était qui ? demanda Jacky Filinger.
– Un connard de France Info. J’ai pas retenu son nom. 

Étonnant, se dit Cathy Purville. D’habitude, les journalistes, il les bichonne… Mais peut-être le maire s’était-il dit qu’il n’était pas mauvais par moments de montrer son exaspération devant ses collaborateurs ; ça en imposait, ça montrait la pression à laquelle on était soumis. Et ça n’empêchait pas, une fois seul, d’appeler le journaliste pour s’excuser et se faire plaindre.

Georges Vandel, adjoint chargé de la sécurité, arriva sur ces entrefaites et s’approcha de la table. Le maire lui tendit une main molle sans le regarder.

– Bon, qu’est-ce qu’on fait ?

– Je viens d’avoir Plante, au commissariat, dit aussitôt Vandel. Une équipe est toujours sur place. Et ils bouclent le périmètre pour la nuit, afin de pouvoir reprendre dès la levée du jour la recherche d’indices à l’extérieur. Les enfants devraient arriver dans la soirée. Apparemment, on n’arrive pas à joindre le comte à Paris.

– Le comte ?

– On les appelle souvent comte et comtesse, même s’ils n’en ont pas le titre. Et qu’ils ne l’ont jamais revendiqué.

– Tu les connaissais, les parents Pradeleau ?

– Pas vraiment. À ma connaissance, ils n’avaient plus aucune activité à Brive. Et ils n’y étaient pas souvent. Ils ont dû garder cette propriété parce que c’était plus compliqué de se mettre d’accord pour la vendre que de la conserver. Je crois que même François n’y est pas très attaché. Il préfère sa maison de Migoule.

– C’est incroyable toutes ces maisons de famille qui tombent en ruine parce que les frères, les sœurs et les cousins n’arrivent pas à se mettre d’accord, dit Jacky Filinger.

– Sauf que là, ça tombait pas en ruine. Ils avaient de quoi mettre le chauffage et refaire la toiture.

– Bon. M. Bénetau, dit le maire au chef de la police municipale, vous allez quand même monter là-haut avec trois gars dès maintenant. Vous voyez ce que fait la nationale, vous passez dans le hameau, au Mas, et dans toutes les maisons avant depuis la route de Noailles, et puis peut-être aussi, là, à Siorat, leur demander si tout va bien.

– Tout de suite, Monsieur le Maire.

– Attention, répondit Georges Vandel, faut pas qu’on gêne le travail de Chautard.

– Non, Georges, mais faut pas non plus qu’on soit absent. La com et la psychologie, c’est pas vraiment le truc du gros nounours à barbe. Nous, notre boulot, c’est d’être aux côtés de la population. Oublie pas ce que les Brivistes ont dû subir depuis deux ans…

– Tu as raison.

Le maire se leva, montra que le problème était résolu et que la réunion était close. Chacun se redressa. Cependant, Roland Rigal restait devant la table et parcourait des yeux la carte étalée.

– Tout ça, c’est à nous ?

– Oui, répondit Patrick Bourgier. Enfin disons que ça fait partie du territoire de la commune.

Le maire semblait découvrir des perspectives. Tout ça, c’est à nous… Il a une vision, pensa Jacky Filinger qui le connaissait bien. Qu’est-ce qu’il va encore imaginer ? se demandait Cathy Purville qui le connaissait pas mal également.

– Eh ? Je sais pas si vous voyez. Là. Si on va de là… à là. Et de là… à là. Ça fait une belle superficie, non ? 

– Pas loin de 10 hectares, précisa le chef du service de l’urbanisme.
– Pas loin de 10 hectares… dit le maire qui se dégagea et marcha cambré en direction de la porte-fenêtre qui ouvrait sur le balcon. 10 hectares et pas une baraque, à part une ou deux fermes qu’on pourra exproprier pour peanuts vu que c’est non cultivable.

– Y’a un gars qui vient de replanter une vigne, rétorqua Georges Vandel.

– Excellent, on rachètera la vigne ! Ça sera un plus.

– Mais à quoi tu penses, Roland ? demanda Jacky Filinger.

– Je pense pas, je vois. Un grand parc naturel. Écologique. Des circuits de V.T.T., de marche à pied, des parcours de santé, au milieu d’arbres et de plantes choisis pour leurs vertus médicinales et leur bon rapport à l’environnement…

Il y eut un silence, plus gêné que poli.

– Le parc des Perrières a un peu cette fonction, tenta Cathy Purville, qui voyait déjà la ville endettée pour des dizaines d’années et mise sous tutelle préfectorale.

– Attends : les Perrières, ça va ! C’est gentil cinq minutes, mais on n’a rien fait d’autre depuis 35 ans. À partir de 5 ans, les gosses, ils se sentent à l’étroit là-dedans et ils y vont plus.

– Mon fils a 7 ans et il aime encore beaucoup y aller, dit Christian Spocik qui savait qu’il fallait tendre la joue à ce moment.

– Eh ben, mon pauvre vieux !… Si tu lui ouvres pas des horizons plus grands, à ton fils, tu vas pas beaucoup l’aider dans la vie…

Et pan ! Chope ça, le dircab, sourit Cathy Purville d’un air désolé.

– Bon. Annie, tu vois avec M. Bourgier, et vous m’organisez une réunion la semaine prochaine, quand je reviens de Paris, avec des éléments sur la question et on étudie ça de plus près. Je suis sûr qu’il y a un coup à jouer.

– D’accord.

Le maire s’écarta de la table, alla s’asseoir à son bureau et attrapa le premier parapheur. Georges Vandel et Jacky Béneteau sortirent discrètement, Annie Brulard enleva le verre de Cognac qui n’avait pas été bu, Patrick Bourgier replia ses plans. Christian Spocik hésita, mais il se retira, jugeant qu’il avait été assez humilié pour la soirée, et surtout parce que sa secrétaire l’attendait avant de rentrer chez elle. Cathy Purville et Jacky Filinger restèrent un moment discuter avec le maire. Les tâches étaient partagées de manière implicite : la première adjointe abordait les questions désagréables de finances et de décisions à prendre, le conseiller ami entretenait les rêves et flattait l’ego.

– C’est génial, ton idée de parc naturel, écologique.

––––––––––

– Ça fait un an qu’on n’avait pas eu de mort ! s’exclama l’inspecteur Plante. En dehors des accidents de la route. Enfin un bon crime ! On commençait à s’ennuyer…

– Je suis pas sûr qu’on ait besoin de mort pour s’occuper, rétorqua l’inspecteur Ducamp.

– Ah, ce que t’es rabat-joie ! lâcha le « directeur commercial » à l’attention du « directeur administratif » de l’hôtel de police. 

Il était 8 h 30, ce vendredi 19 novembre, et les deux hommes se croisaient au « bourdon », la grande salle du commissariat, qui servait à la fois de lieu de passage, de salle de réunion, de coin café, de rangement, et de bureaux mobiles pour les interrogatoires d’urgence ou les réceptions de plaintes, quand les bureaux des agents dévolus à ces tâches, plus appropriés, étaient occupés. Ce qui donnait lieu parfois à de savoureux mélanges. Ainsi, ce matin-là, deux octogénaires, mal remis de leur réveil à trois heures du matin par un homme cagoulé qui était entré dans leur chambre muni d’une barre de fer, tremblaient comme des feuilles à la vue d’un voyou encapuchonné qui, avec son langage et ses manières, aurait très bien pu être leur visiteur de la nuit. Gérard Bled essayait de rassurer les anciens – « Il y a eu plus de peur que de mal » – tandis que le lieutenant Flandin trouvait dans le jeune écervelé en face de lui matière à alimenter sa nervosité – « Non, mais qu’est-ce que tu crois, imbécile : que les gars de Beaubreuil (un quartier “difficile” de Limoges) vont te laisser mener ton petit trafic dans ton coin ? ».
– Le jeudi, poursuivait Plante à l’attention de qui voulait l’entendre, c’est le plus mauvais jour pour caner ! Parce que le samedi, c’est un peu tôt pour t’enterrer, on n’a pas le temps de rameuter tout le monde. Le lundi, c’est un peu tard, tu commences à sentir le fromage de chèvre. Et puis au bout de quatre jours on a envie de passer à autre chose, t’existes déjà plus.

– Dis, Germain, tu peux m’aider à déplacer cette armoire ? Y’a un pétard qu’a dû tomber derrière, il m’en manque un.

Leroux, brigadier-chef de son état, était, entre mille autres choses, chargé de la réparation des armes, des torches, des menottes, des étuis… Et des vêtements : il raccommodait beaucoup. Autant qu’il accommodait. C’était l’âme du commissariat. Physiquement, son côté féminin semblait peu développé, pourtant si les policiers avaient eu besoin d’une mère à l’hôtel de police, c’est Leroux qu’ils auraient choisi. Il avait installé une table et une armoire basse dans un coin du bourdon, son atelier disait-il. Même si en principe chaque agent ou officier était chargé de l’entretien de son arme, l’habitude, devenue tradition au fil des années, conduisait les hommes à laisser leur matériel à Leroux dès qu’ils constataient, ou redoutaient, une défaillance. Leroux était si bonne pâte qu’il acceptait tout. Le mot non lui était inconnu.

En arrivant au commissariat, le commissaire leva la main, sans lever le bras. Et il répéta ce geste chaque fois qu’il croisa quelqu’un. On comprit qu’il faudrait se contenter de ça comme bonjour ce matin-là. Le crime de la veille pouvait expliquer cette humeur du boss. En fait, ce n’était pas tant le crime qui assombrissait le commissaire que la manière dont les médias en avaient parlé. Il avait cru lâcher sa tasse de thé en entendant un excité de France Inter commencer son billet matinal par « une nouvelle affaire scabreuse à Brive-la-Gaillarde ». Sous-entendu : on va bien rigoler ! En fait, le chroniqueur rigolait déjà. Ah, cette dérision qui se croyait intelligente, cette cruauté qu’on appelait l’humour : quelle atroce langue avait envahi l’audiovisuel français depuis l’an 2000 ?… Ils allaient se gondoler au Fou du roi à 11 heures. Et, sur Europe1 à 16 h 30, Ruquier et sa bande s’en donneraient à cœur joie. L’apothéose aurait lieu le soir au Grand journal de Canal+.

Chautard avait acheté La Montagne au bas de l’avenue Pasteur, au tabac-presse La Gauloise, devant laquelle il passait chaque matin. Il n’achetait le journal que les lendemains de meurtre, par conscience professionnelle. Il savait que ça lui ferait du mal, il savait qu’il verrait beaucoup d’approximations, de questions insidieuses et de mauvaise foi. Il n’avait pas été déçu, cette fois non plus. En lettres si énormes qu’il fallait trois lignes pour les faire tenir sur la feuille, la une affichait : « Le premier crime de l’année en Corrèze ». Chautard vit tout de suite la sournoiserie de ce titre. Une interprétation journalistique soutiendrait que l’on se contentait de relater un fait, et que si sous-entendu il y avait, il laissait entendre que c’était une bonne chose qu’il n’y ait pas eu de meurtre en 2010 avant le 18 novembre, alors qu’on en avait déploré treize en 2009. Mais une autre interprétation, qui était celle du commissaire et celle de tous les inconscients qui verraient ces mots pensait-il, montrait qu’il y avait dans « le premier » une annonce, et donc une incitation, qui prédisait qu’un deuxième crime allait suivre et qu’une nouvelle série allait commencer. On vous le dit : ça recommence ! Il ne manquait que le sous-titre : « À quand le prochain ? ». Le commissaire vit son appréciation vérifiée à la fin d’un des articles en page intérieure. Le journaliste terminait ainsi : « On ne peut que se demander si une funeste série ne va pas redémarrer dans notre ville, décidément propice aux morts violentes ».

« L’enfoiré… » Peu de choses mettaient plus en rogne le commissaire Chautard que le ton de la presse française. « Ces enfants gâtés à qui on donne des armes atomiques »… Une fois de plus cependant, le quotidien était inattaquable. La formule était composée au millimètre. « Qui trouve ces titres, bon sang ? Ça viendrait de Clermont (le siège social du journal se trouvait dans la capitale auvergnate) ? C’est pas Piloche, quand même (Piloche était le chef de l’agence de Brive) ? Quoique… C’est tellement facile de distiller du venin ».

La colère du commissaire était d’autant plus douloureuse qu’il ne voyait personne avec qui partager son analyse. Il n’avait pas le droit de trop montrer à ses collaborateurs que les médias le touchaient, alors qu’il leur répétait que la presse et la police étaient incompatibles, et qu’il n’était pas question de se laisser influencer par les journalistes. Le préfet Chassignol, une fois de plus, l’enverrait sur les roses s’il émettait la moindre suggestion qui puisse déplaire au quotidien en situation de monopole. La presse quotidienne régionale se partageait le territoire national comme un gâteau d’anniversaire et les édiles n’osaient pas remettre en cause ses prérogatives. À Brive en plus, aucun quotidien gratuit ne venait prendre des lecteurs au quotidien payant. Le procureur Chaffran refuserait le débat et répondrait qu’on n’était pas obligé de lire le journal, tandis que le député-maire Rigal ne comprendrait même pas le problème. Le sous-préfet Poisse avait l’intelligence pour percevoir ce qu’il y avait derrière les mots de La Montagne, mais son cynisme angoissait Chautard, qui sentait qu’il descendait sur la même pente, et évitait son contact autant que possible. Restait Florent, le jeune juge d’instruction, qui, n’eût été la différence d’âge, aurait pu être un ami, avec qui il avait souvent débattu des difficultés de leurs métiers ; mais il n’allait pas l’embêter avec ça. Pas pour l’instant en tout cas. Alors ce serait sa femme, sa très chère Sylviane, que vingt-cinq années de mariage n’avait pas épuisée, d’une disponibilité à toutes épreuves, qui aurait et l’oreille et les mots pour lui permettre d’assimiler ce mauvais coup d’un dangereux irresponsable, qui abusait de son pouvoir. Mais ce réconfort, il ne viendrait que ce soir ; dix heures de travail l’attendaient.

À 9 h 30, deux voitures du commissariat de Brive quittèrent la route de Noailles, l’ancienne route de Toulouse, pour prendre à droite la petite route menant au village du Mas. C’était la deuxième visite des forces de police, après celle de la veille pour les premières constatations et le recueil de témoignage de Louise. Ce matin, on trouvait dans la voiture numéro 1 : le commissaire Chautard, l’inspecteur Plante, la lieutenant Dru. Dans la voiture numéro 2 : le lieutenant Flandin, les agents Le Rouque (Samuel Rouquette) et La Teigne (Grégoire André). Après avoir parcouru quelques centaines de mètres, elles prirent encore à droite avant le hameau. La route était toujours plus étroite et le revêtement était davantage composé de cailloux que de goudron. Une cinquantaine de mètres avant d’arriver au portail, les policiers brivistes découvrirent la grasse silhouette d’un de leurs collègues, l’agent Pascaud, qui se mit au garde-à-vous dès qu’il aperçut les voitures. 

La première s’arrêta à sa hauteur, la vitre s’abaissa :

– Comment ça va, Pascaud ?

– Ça va, Commissaire. Je ne suis là que depuis 6 heures, mais Gibraltar m’a dit que deux enfants de la comtesse, un fils et une fille avec son mari, étaient arrivés hier soir. François Pradeleau lui, vous savez le fils qui est conseiller municipal, il est arrivé à 21 heures, mais il a pas dormi là. Il est revenu ce matin à 8 h 30.

– Des voisins ?

– Oui, des curieux, on les fait repartir. Sauf M. et Mme Gastet, les régisseurs du domaine, si j’ai bien compris. Jean-Claude, Duly, est de l’autre côté, il y a une entrée au sud, par une petite porte. Et Florian est à l’intérieur.

– La bonne ?

– Elle est là. Elle ne voulait pas laisser la maison, parce que les enfants arrivaient. Et elle a dit qu’elle ne voulait pas quitter Madame…

Madame avait pourtant dû être emmenée à la chambre funéraire de l’hôpital dès la veille au soir. On n’avait pu la mettre en bière sur place et permettre à ses proches de la veiller. Un examen plus attentif du corps devait être effectué ce jour-même par les agents de la police technique et scientifique, qui étaient venus la veille analyser la scène de crime.

– Il y a d’autres personnes, Commissaire. Que nous avons empêchées d’entrer dans la propriété, mais qui sont dans le coin. Ça va pas vous faire plaisir… La police municipale. J’ai discuté avec Béneteau. Le maire les envoie là pour tranquilliser les gens des hameaux avoisinants.

– Rrgghh… Et… des journalistes ?

– Euh, oui. J’ai vu France Info et Europe 1, et un gars avec un appareil et un calepin. Et puis… Il y a France 3… Ils sont en train de nous filmer…

Le commissaire redressa la tête, qu’il fit tourner à 180 degrés. En effet, au bord du chemin, mais pas sur le chemin, 20 mètres plus loin, un cameraman filmait les arrivants. La femme à côté de lui leva la main quand elle vit que le commissaire l’avait remarquée.

– Merci Pascaud.

Chautard redémarra. Il vit Géraldine Sanloup, la journaliste de France 3 s’approcher, mais il continua en direction du portail sans lui jeter un regard.

Quatre véhicules étaient stationnés sur le gravier devant la façade du château, de part et d’autre du perron. Le Scénic et la Laguna trouvèrent une place sans problème, car l’espace était large. Cette bâtisse, enfin celle d’origine, devait être un point avancé du château de Noailles, pensa le commissaire, un relais entre le comte de Noailles et ses sujets de Brive. Ou peut-être un poste d’observation sur l’Aquitaine, d’où pouvaient venir des tas de gens désagréables, Anglais, brigands ou protestants. Le sommet du Puy Lenty, d’où l’on avait une vue dégagée, était juste au-dessus ; peut-être faisait-il partie du domaine ? Mais Turenne là- dedans ? Chautard ne savait plus comment s’articulaient Noailles et Turenne, le comté avec la vicomté. À vrai dire, il s’en foutait un peu, mais puisque le hasard l’amenait par là, il se renseignerait sur cette question d’histoire locale.

Les six policiers se rassemblèrent. Le patron prit la parole :

– Rrrgghhh… Dru, vous prenez Louise, la bonne. Il faut la refaire parler des dernières heures et des habitudes de la maîtresse de maison. Flandin, vous vous chargez du voisinage, pour peu qu’il y en ait un. Voyez comment la famille était perçue : est-ce qu’il y a du mépris face aux châtelains, du ressentiment, des contentieux qui traînent?… Plante, vous allez voir les époux Gastet, qui sont apparemment les gardiens, peut-être même les fermiers. Ils sont sur le papier les témoins et les suspects numéro un. Il nous faut l’historique de leurs relations avec la famille et leur emploi du temps détaillé de hier matin. Rouquette, vous regardez toutes les pièces de la maison, papiers y compris, vous notez tout ce qui vous paraît suspect. André, vous faites pareil, dans les extérieurs, le parc, les dépendances, les remises… Et si vous apercevez un journaliste, n’hésitez pas à justifier votre surnom.

La Teigne serra les mâchoires, on pouvait compter sur lui.

– Je me charge des enfants. Et du mari si ce Monsieur daigne se montrer.

Au moment, où les six policiers entraient dans la maison, les pneus d’une voiture firent craquer le gravier. Il s’agissait d’une Renault Mégane, immatriculée 63. Elle s’arrêta à la suite des autres et un homme d’une trentaine d’années en descendit. Il portait un costume cravate impeccable, un sac d’ordinateur. La démarche était souple, le visage avenant. La coiffure était de bonne tenue, sans être stricte.

– Commissaire, Madame, Messieurs, dit le jeune homme en tendant les mains vers les policiers avant même d’avoir fini de monter les marches du perron.

Chacun salua le juge Florent, magistrat chargé de l’instruction au tribunal de grande instance de Brive. 

– Allez-y, dit Chautard à ses collaborateurs, je règle deux ou trois choses avec M. le Juge et je vous rejoins.

Les deux hommes se retrouvèrent seuls au pied de l’impressionnante façade.

– Alors, le procureur Chaffran vous a mandaté ?

– Eh oui ! C’est peut-être notre dernière enquête en commun, Commissaire.

– Rrgghh…

– Il semble qu’avec la réforme envisagée, le juge d’instruction soit cette fois proche de la fin de carrière…

– Oh, on aura toujours besoin de magistrats pour conduire les enquêtes.

– Pour les diligenter peut-être, pour les conduire il y a des commissaires…

– Recyclez-vous… Si vous voulez vous former, je vous embauche, comme adjoint pour un an.

– Ah ah ! La souplesse et l’administration, vous savez que ça ne va pas ensemble. Et puis je ne ferais pas un bon flic.

– Il n’y a pas de bons flics. Je veux dire qu’il y a mille manières d’être flic. Parce que tous les meurtriers sont différents, et que pas une enquête ne ressemble à une autre.

– Les bons sont ceux qui arrivent à s’en sortir quel que soit le type d’enquête.

– Ça n’existe pas.

– Vous êtes trop modeste. Bon, qu’est-ce que je peux faire ?

– C’est moi qui devrais vous poser la question, Monsieur le Juge.

– Débarrassons-nous des archaïsmes. Dites-moi si je peux vous être utile ici ou si je retourne au palais.

– On s’est réparti les tâches. Vous m’aideriez beaucoup si vous vous chargiez de la synthèse. Je vois que vous avez vous aussi votre ordinateur…

– Mme Monbazon a du mal à comprendre que cette machine me permet de me passer de ses compétences de greffière quand je suis sur le terrain… Je le pourrais même au bureau d’ailleurs, mais la réforme de la justice n’envisage pas la suppression du greffe. Et mes collègues perdraient toute mesure si j’évoquais pareille hérésie. Je vois d’ici les banderoles et les tracts du syndicat : « Nous ne sommes pas des dactylos ! ».

– J’imagine. Bon, je vous fais envoyer toutes les infos.

– En attendant, je vais voir ce que je peux glaner par le net. Mais y’a-t-il du réseau, ici ?

(à suivre…)

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