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J’ai rencontré Mme Pélarin dans le cadre de mon travail. Je suis auxiliaire de vie, à destination des personnes âgées. C’est mon métier depuis 11 ans. Mais avant, j’ai travaillé 22 ans dans une grande surface. Mme Pélarin a 88 ans. Elle vit seule dans un appartement de 3 pièces, avec de jolis meubles. Elle a une fille, qui ne vient pas souvent la voir, deux petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Eux non plus, elle ne les voit pas souvent. Ils ne lui rendent jamais visite. Si j’ai bien compris, la famille se réunit deux fois par an. Mais « la vieille », comme elle s’appelle elle-même, on ne lui consacre qu’une journée à Noël, et une semaine en été, où on l’installe dans la maison de campagne d’un de ses petits-fils. Ça ne fait pas beaucoup.
Mme Pélarin a besoin de mes services depuis trois mois, uniquement le matin, alors que la plupart des personnes qui font appel à une auxiliaire reçoivent sa visite en début et en fin de journée. Elle marche encore un peu, mais elle ne peut plus lever les bras. Elle peut encore prendre son pain à la boulangerie en dessous et quelques petites choses à la supérette en face, si ça ne pèse pas plus d’un kilo. Son plus gros souci, c’est sa vue déclinante. Elle ne peut plus lire, et même plus voir la télé, ce qui la chagrine beaucoup. Elle commence à être incontinente, mais elle ne m’en a pas parlé, alors je traite ce problème avec le plus de discrétion possible.
Comme toujours, des liens se créent entre l’auxiliaire et la personne dont elle s’occupe. On a beau nous dire qu’il ne faut pas aller trop loin dans les sentiments et l’intimité, pour ne pas être gênée dans notre professionnalisme, il est impossible d’empêcher un certain attachement, surtout si la personne a tendance à se confier. Heureusement, nos responsables reconnaissent que l’affection, l’écoute, le sourire sont aussi importants que les médicaments pour la prévention et la guérison des maladies, ce dont je suis convaincue.
Avec Mme Pélarin, c’est moi qui ai dû casser la glace au début. Ça aussi, ça fait partie du métier, mettre les gens à l’aise, leur montrer notre bienveillance. Ça peut prendre un peu de temps, mais une fois que la confiance est là, c’est gagné, on sait qu’on va travailler dans de bonnes conditions, que la personne profitera au maximum de notre passage. Car il faut avoir conscience qu’une fois sur deux, peut-être même trois fois sur quatre, nous sommes la seule occasion qu’auront les personnes de parler au cours de la journée. On est donc plus que des aides au ménage, à la toilette et à la cuisine. Rassurez-vous, je ne me prends pas pour Dieu le père.
J’ai remarqué que plus la relation est difficile les premiers jours, plus le lien est solide par la suite. Comme si le fait de devoir vaincre des réticences renforçait la relation créée. Ce fut le cas avec Mme Pélarin. C’est une femme qui a été blessée par les autres. Par ses parents – dans ce cas, on garde une faiblesse pour la vie, il est impossible de s’en remettre – par son mari, par ses collègues de travail, par sa fille, par les membres d’une association où elle était bénévole. Elle est donc méfiante, parce qu’elle a peur d’être déçue et de recevoir de nouveaux coups. Et puis quand votre physique vous lâche, votre confiance diminue. C’est une chose que l’on ne peut sans doute pas ressentir avant d’y être confrontée, mais ma petite expérience auprès des personnes âgées m’a appris cette évidence.
Mme Pélarin ne craint pas de parler politique. Je n’aime pas ça, mais je fais un effort. Il n’y a pas trente-six moyens de gagner la sympathie des gens, il faut s’intéresser à ce qui les intéresse. Ce qui m’embête, c’est qu’elle est raciste. Là, je n’ai pas pu me retenir, je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. Maintenant elle le sait, parfois elle me plaisante avec ça. « Oui, vous, bien sûr, tous ces migrants ne vous gênent pas ». Elle aborde aussi les questions de santé, je préfère, et des questions liées à l’évolution de la technologie et à l’augmentation de l’espérance de vie. Je maîtrise pas trop, j’avoue, mais j’ai l’impression qu’elle s’y connaît pas mal.
Elle parle parfois de sa famille. Là, elle me fait de la peine. Elle a des propos durs, mais je comprends que c’est juste de la souffrance. Elle rêverait de recevoir et de donner de l’amour. Comme ce n’est pas possible, elle cogne. Plus ça va, plus elle évoque son enfance. C’est logique, chez les vieilles personnes, la mémoire marche à l’envers. Elles oublient ce qu’elles ont fait 5 minutes plus tôt, mais elles se souviennent de détails survenus il y a quatre-vingts ans.
Elle me dit des trucs qui me mettent les larmes aux yeux. Elle, j’ai l’impression qu’elle n’a plus de larmes ; elle a tellement intégré la douleur liée à la méchanceté qu’elle ne s’en émeut plus. Par exemple, elle m’a raconté qu’un soir à table, quand elle avait 8 ans, elle avait annoncé toute fière qu’elle avait appris un nouveau mot à l’école, qu’on ne disait pas un « racoin » mais un « recoin ». Sa mère et son frère n’avaient rien dit, et son père avait lâché :
– Mais pour qui elle se prend, celle-là ?
Ça l’avait mortifiée. Après ce soir-là, elle était quasiment devenue muette, elle n’osait plus ouvrir la bouche en famille.
Sa mère était assez horrible aussi, qui lui disait parfois :
– J’aimerais bien te donner. Mais personne voudrait de toi.
Comment est-ce possible ? Et sa grand-mère ajoutait encore à la cruauté. Quand on lui confiait sa petite-fille, elle l’obligeait à rester assise sur un banc derrière la maison. Une fois, la petite Irène avait voulu au moins chanter. Alors la grand-mère l’avait rabrouée en assénant :
– Tais-toi. Tu vas réveiller mon cochon.
Quand vous avez vécu ça… Comment ne pas lui pardonner ? Comment ne pas l’aimer ?
La question de sa fin de vie se mit à revenir de manière récurrente dans les conversations. De légères et subreptices dans les premiers temps, les remarques étaient devenues plus insistantes au fil des semaines. Surtout, la teneur avait évolué. Ou s’était clarifiée. Alors qu’elle déplorait jusqu’à il y a peu la tristesse de se voir diminuée, de rester seule sans ne rien pouvoir faire, elle répétait maintenant une volonté peu courante dans nos sociétés : elle choisirait sa mort et ce moment était pour bientôt.
D’abord gênée par ses propos, auxquels je ne répondais pas, j’ai fini par saisir la perche qu’elle tendait pour l’aider à préciser sa position.
– Mais vous voyez ça comment, concrètement ? Avec des médicaments ?
– Oh non. J’irai là où c’est organisé. En Suisse.
– En Suisse ?
– En Suisse, oui. Là-bas, vous pouvez mourir quand vous l’avez décidé. Ils sont plus évolués que nous.
– Comment ça se passe ?
– Simple. Quand vous sentez le moment venu, vous prenez rendez-vous. Vous remplissez un dossier, vous signez des papiers, vous ou quelqu’un de confiance si vous n’êtes pas en état. C’est sérieux, officiel. La seule chose qu’ils veulent vérifier, c’est que la demande vienne de la personne, qu’elle soit non seulement consentante, mais volontaire.
– Et après ? Si votre dossier est accepté ?
– Vous vous installez dans une chambre, comme à l’hôtel. Là, on vous monte un premier demi-verre à boire, du genre des sachets de poudre vitaminée qu’on dilue dans l’eau pour combattre la grippe. C’est une sorte de somnifère qui ralentit le rythme cardiaque, vous apaise, et qui évite le rejet de la potion ensuite. 15 minutes plus tard, on vous apporte un deuxième demi-verre, vous le buvez et vous vous allongez. Vous avez très envie de dormir et votre cœur s’arrête au bout de quelques minutes. Vous ne souffrez pas.
– Ça paraît simple…
– Mais c’est simple ! Bon, ça coûte 9 000 €, mais qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’on n’a plus besoin d’argent ensuite. Et depuis le temps que j’y pense, j’ai eu le temps d’économiser.
– Pourquoi c’est si cher ?
– Parce que les formalités et les frais d’obsèques sont compris dedans.
– Les gens font ça tout seul ou ils sont accompagnés ?
– D’après ce que j’ai lu, la plupart des gens viennent avec quelqu’un, le conjoint ou un enfant.
– Et vous en avez parlé à votre fille ?
– Oh non ! Elle me traiterait de folle. Et elle m’empêcherait de le faire. Pourtant, c’est elle qui ne vient pas me voir et qui…
Elle ne finit pas sa phrase, désespérée. Ce qu’elle disait était cohérent, et je trouvais courageux d’oser prendre son destin en mains, pour ne pas subir la dépendance et l’absurdité d’une vie sans amour, sans épanouissement, sans utilité.
Elle attendit deux semaines avant de remettre ça sur le tapis. Un matin, alors que je finissais de l’habiller, elle annonça :
– Je suis décidée. Je pars en Suisse dès que je peux.
– Ah bon ? Mais pourquoi ?
– Vous êtes gentille alors vous ne m’avez rien dit, mais vous voyez bien que je ne contrôle plus ma vessie. Et pourtant je prends des médicaments. Et j’ai fait de la kiné pour muscler mon périnée. Mais il n’y a plus rien à faire. Et ça ne va guère mieux à l’arrière, je suis tout le temps aux toilettes.
– Mais il y a des couches ?
– Il y a des couches, oui. Mais passer mes jours et mes nuits avec des couches, qu’il faudra donc changer souvent, ou alors je vivrai dans des couches sales, non merci. Cette fois, il est temps d’en finir.
Au moment où elle disait cela, elle se redressait et son visage n’était pas sans une certaine dignité. Que dire ?
– Vous avez pris rendez-vous ?
– J’ai envoyé mon dossier. Et le chèque. Ils m’ont appelé pour me dire qu’il fallait d’abord qu’on examine mon état médical, mais j’ai bon espoir. J’ai un seul problème.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je ne sais pas comment aller là-bas.
Je restai silencieuse. Je réalisai que j’avais vu venir cette demande et que je la redoutais. Elle poursuivit :
– Je ne suis pas capable de prendre le train, de changer, de porter une valise. J’ai demandé à un taxi, mais il m’a dit que c’était trop loin, il ne pouvait pas sortir du pays. Il faudrait que quelqu’un m’emmène. Je payerai bien sûr.
Nous étions debout dans sa chambre toutes les deux. Elle regardait par la fenêtre, malgré les voilages ; de toute façon elle ne voyait rien. Il fallait que je me décide, vite. Elle eut la correction de me faciliter la tâche :
– Je ne suis pas honnête. Il faut que je vous dise : c’est à vous que j’ai pensé. Vous seriez la personne idéale pour m’accompagner.
Je restai encore silencieuse. Décidément, je n’étais pas douée. Cette femme me parlait de la décision la plus importante de sa vie, et je n’étais pas fichue de trouver quelques mots.
– Moi ?
Je me faisais honte.
– Oui, vous.
– Mais… Je ne suis pas de votre famille.
– Vous êtes plus que ma famille. Vous vous occupez de moi tous les jours. Vous m’écoutez, vous me comprenez.
– Je ne peux pas faire ça, Madame Pélarin.
– M’emmener ? Et pourquoi ?
– Mais c’est trop important ! C’est pas comme si on partait en vacances !
– Vous avez raison. C’est plus important que des vacances. Et c’est pour ça que j’ai besoin de vous.
Mon esprit était confus. Je voulais aider cette femme. Mais j’étais programmée pour aider les gens à vivre, pas à mourir. En même temps, à mon âge, et avec mon expérience auprès des personnes âgées, j’étais consciente de l’absurdité qu’il y a à vouloir se prolonger quand la vie n’est plus que souffrance. Reste qu’il n’était pas facile de passer de la théorie à la pratique, je m’en rendais compte. Et encore, ce n’est pas moi qui étais directement concernée. Qu’est-ce que ce serait quand mon tour viendrait…
L’honnêteté me pousse à dire que le principal obstacle – disons le premier – que je voyais sur la route de mon « oui » était la fille de Madame Pélarin. Je ne la connaissais pas, mais la vieille dame m’avait assez parlé d’elle pour que je comprenne que c’était une personne peu aimable. Si cette femme apprenait que j’avais emmené sa mère quelque part d’où elle n’était pas revenue, j’étais bonne pour un procès et des tas d’embêtements, voire la prison.
– Votre fille, finis-je par dire. Elle m’accusera de vous avoir poussée à la mort.
– Oh, c’est ça qui vous tracasse ? Elle n’en saura rien.
– Elle s’en doutera.
– Elle ne vous connaît même pas !
– Votre auxiliaire de vie est la première personne à qui elle pensera.
– Nous prendrons des précautions. Et quand bien même elle vous identifierait, elle ne peut pas vous accuser de m’avoir emmenée quelque part.
– Peut-être, si.
Je n’étais pas contente de moi. J’apparaissais lâche. Je me focalisais sur ma culpabilité possible, au lieu de discuter de l’essentiel.
– Attendez. Il faut prendre le temps. Ça ne se fait pas comme ça. Vous devez en parler avec un médecin, des personnes spécialisées. Je veux bien vous accompagner dans ce travail préparatoire.
– Ça ne peut être qu’en Belgique ou en Suisse. J’ai fait tout ce que je pouvais à distance.
– Vous êtes entrée en contact avec un établissement précis ?
– Avec l’association Dignitas, en Suisse. Ils sont moins exigeants qu’en Belgique. Il n’y a pas besoin de maladie incurable. Mais il ne suffit pas de demander quand même.
– Ça paraît normal qu’ils vérifient l’état et les motivations de la personne.
– Oui. Encore que. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas choisir sa mort. D’ailleurs, ça sera bientôt possible en France, vous verrez. Dans quelques années, chacun pourra aller en pharmacie pour acheter une pilule qui mette fin à ses jours. Ça sera aussi simple que ça, et ça sera un progrès.
Je croisai son regard. Elle avait l’air déterminée, presque gaie. Elle me fixa.
– Si je continue ce travail préparatoire et que la Suisse donne son accord définitif, vous ne me laisserez pas au milieu du gué ?
J’essayai de ne pas baisser les yeux.
– Promis.
– Vous n’aurez rien à faire. Juste à m’accompagner, à m’emmener. C’est déjà beaucoup et je vous en suis très reconnaissante.
– D’accord. Mais prenez le temps de réfléchir.
– Je ne fais que ça.
Nous en sommes restées là ce jour. Le lendemain, dès mon arrivée, elle me dit, toute excitée :
– J’ai rendez-vous demain après-midi avec un médecin, au téléphone !
– Un médecin suisse ?
– Oui, de l’association Dignitas ! On doit faire un premier point. S’il me demande de venir ensuite, vous m’emmènerez, hein ?
– Ça sera pas simple, mais oui. Comptez sur moi.
Nous avons fait sa toilette, j’ai changé les draps, nettoyé l’alèse, lancé une machine. Visiblement, l’état de sa vessie ne s’arrangeait pas. Fallait-il cependant qu’elle mette fin à ses jours ? Quelle question difficile… J’essayais de me mettre à sa place. Que ferais-je si j’étais incontinente, quasi-aveugle, seule et âgée à 88 ans ?…
Je la quittai à 9 heures et quart alors que je venais de l’asseoir sur son fauteuil. Oh, elle se lèverait, elle était encore à peu près mobile, du moins à l’intérieur de son appartement. Mais pour faire quoi ? Souvent je pensais à elle : avec quoi occupait-elle son esprit ? Et de quelles pensées se remplissait-il au fil des secondes, des minutes, des heures, des journées ? Parfois, je me disais que c’était déjà une belle performance de ne pas devenir folle dans ces circonstances.
Mais il faut croire que la performance avait ses limites et qu’elle avait épuisé ses ressources. Car le lendemain matin, je la trouvai par terre près d’une chaise autour de la table du séjour, un sac poubelle sur la tête. Je n’eus pas besoin de vérifier longtemps. Le corps était déjà froid. Une forte odeur d’urine imprégnait l’air ambiant. Un petit magnétophone était en évidence au milieu de la table ; elle m’avait montré une fois cet appareil, qu’elle avait acheté il y a des années m’avait-elle dit, dans la perspective d’enregistrer ses pensées, ou de raconter sa vie, ce qu’elle n’avait jamais fait. Le corps tombé, et surtout la tête cachée par un sac noir hideux, donnaient un aspect grotesque à la scène.
J’ai ouvert la fenêtre puis je me suis laissée tomber sur une chaise. Tremblante, j’ai appuyé sur la touche « on » du magnétophone. La voix de Madame Pélarin, étendue au sol à côté de moi, retentit au bout de quelques secondes à travers le mini haut-parleur. « Ma chère petite. J’ai parlé avec le médecin suisse cette après-midi. Il a été charmant, mais, après m’avoir écoutée, m’a avoué que ma demande n’était pas recevable. Il veut bien croire que je souffre et se dit convaincu que ma démarche est légitime. Mais en l’état actuel de la législation, le suicide accompagné – ils appellent ça euthanasie passive – est réservé aux cas de personnes à l’agonie, ou ayant épuisé tous les traitements médicaux possibles. J’ai eu beau expliquer ma situation, il m’a dit avec franchise que je n’entrais pas dans les cas jugés prioritaires. Je l’ai remercié, avant de raccrocher. J’ai pleuré un moment sur l’absurdité de mon état, puis j’ai eu un sursaut. Mais si, me suis-je écriée, je peux très bien mettre fin à mes souffrances ! J’ai tout de suite pensé aux sacs poubelle. Parce qu’ils ferment bien. Il suffit de tirer sur les lanières bleues. Les miens sont de petite contenance, en plus. Dans la bassine, sous l’évier, j’ai tâtonné, j’en ai pris un. Je suis retournée au salon et je me suis assise sur le fauteuil. Je suis restée là un moment avec le sac à la main, que je regardais et approchais de mon visage de temps en temps. Vous savez quand est-ce que je me suis décidée ? Quand j’ai constaté que je m’étais oubliée, souillée, une fois de plus. Il fallait en finir. Je me suis approchée de la table, j’ai tiré une chaise et je me suis assise. J’ai posé le sac devant moi. Mais alors j’ai pensé à vous. Oui, à vous, qui avez été si gentille avec moi, qui étiez même prête à m’accompagner jusqu’au bout. Je me suis dit que je vous devais une explication. Alors j’ai été jusqu’au secrétaire, j’ai cherché le tiroir en bas à droite, et de là j’ai sorti le petit magnétophone. Je ne l’avais jamais utilisé, mais le vendeur m’avait montré comment il fonctionnait, en appuyant en même temps sur les deux boutons du milieu pour lancer l’enregistrement. C’est ce que j’ai fait en revenant m’asseoir devant la table et c’est pour ça que vous entendez ce message. Si tout va bien, dans 5 minutes, mes souffrances cesseront et j’aurai terminé cette vie absurde. Et la Sécurité sociale aura une personne à charge en moins, c’est toujours ça. Qu’on mette l’argent pour aider les jeunes à se former plutôt que pour prolonger les vieillards. Ce serait un peu moins bête ».
Il y eut un blanc de plusieurs secondes à ce moment, on entendait sa respiration tout de même, et puis soudain le bruit du sac poubelle qu’elle dépliait et ouvrait. Mon Dieu, qu’allais-je entendre ? « Voilà, ma petite, je vais le faire. J’en ai le courage, il ne faut pas laisser passer le moment. J’espère y arriver, j’ai d’ailleurs préparé un nœud avec les lanières, pas encore serré, pour n’avoir plus qu’à tirer fort quand le sac sera sur ma tête. Je n’y vois plus, mais j’ai encore un petit reste d’habileté avec mes doigts. J’espère que vous me trouverez la tête posée sur la table, comme si je dormais. Même ainsi, ce ne sera pas une vision très agréable. J’aurais aimé finir plus dignement, vous le savez. Mais il aurait fallu attendre, attendre encore, et donc être indigne trop longtemps. Je tiens à vous dire merci. Vous avez embelli mes dernières semaines. Vous êtes quelqu’un de bien, qui fait du bien. Oubliez-moi, ou gardez-moi comme une expérience parmi d’autres, une personne que vous avez aidée à la fin de sa vie. Je vais arrêter là l’enregistrement, pousser le magnétophone au milieu de la table pour que vous le trouviez quand vous entrerez demain matin. Vous l’emporterez bien sûr, ce message ne s’adresse qu’à vous. Je vous embrasse, Irène ».
Juste avant le clac du bouton, j’entendis encore un bruit de plastique. Quel courage il fallait… J’essayai de m’imaginer la chose : passer le sac sur la tête, placer la fermeture au niveau du cou, tirer sur les lanières pour boucher l’ouverture et empêcher l’air de passer. Alors la respiration collait le plastique au visage et l’on étouffait petit à petit. Combien de temps cela prenait-il ? Pouvait-on se passer d’un réflexe de survie ? Avait-elle essayé de revenir en arrière ? De déchirer le plastique ? Quoi qu’il en soit, elle avait atteint son objectif.
Je fis ce qu’il fallait pour prévenir les secours, puis sa fille. Celle-ci n’était pas quelqu’un d’agréable en effet. Culpabilisait-elle maintenant que sa mère avait par son acte montré l’étendue de sa solitude ? Il me sembla entendre la réponse de ma chère patiente : « Oh, elle a toujours été comme ça ».
J’aidai à l’organisation de son enterrement, même si tout était prévu, selon une convention qu’elle avait signée depuis longtemps déjà. Nous n’étions qu’une dizaine de personnes dans l’église. Je demandai à la fille l’autorisation d’accompagner le cercueil jusqu’à la tombe. Elle me toisa : « Si ça peut vous faire plaisir ».
Tandis que je jetais un peu de terre sur le couvercle de bois, je me promis de venir au moins une fois par an me recueillir à cet endroit ; pour compenser par un peu de présence dans la mort trop d’absences dans la vie, et pour réfléchir à la belle leçon que nous donnait Irène. On devait mieux appréhender la mort, on devait permettre aux personnes qui le souhaitaient de mettre fin à leur vie de souffrance.
Un mois après environ, je reçus l’appel d’une étude notariale. On me demandait de passer, en vertu d’une disposition à mon égard figurant dans le testament de Mme Irène Marie Françoise Pélarin, survenue le 2 mars dernier à Nancy. Trois jours plus tard, je me trouvais face à une femme qui me lut et m’expliqua différentes choses que je ne compris pas. Je retins en revanche la phrase suivante, issue du testament : « Je souhaite que les 12 000 et quelques euros de mon Livret de développement durable et solidaire reviennent à mon auxiliaire de vie, Madame Fabienne Sparicka, qui m’a assistée chaque jour avec compétence et compréhension ».
Je sortis de chez le notaire avec le chèque, que j’allai aussitôt déposer à la banque. Je me promis de verser dès le lundi suivant 1000 € à l’ADMD, Association pour le droit de mourir dans la dignité, et de fleurir chaque année à l’anniversaire de sa mort la tombe de Madame Pélarin. Avec le reste, ma foi, je ne savais pas. Assez vite, je penchai pour ne rien m’acheter, juste prendre conscience de la petite sécurité que m’offrait ce cadeau pour tenter de mieux profiter de chaque jour. Par son courage, Irène m’avait révélé une des grandes libertés à la disposition des humains, si mal utilisée : la possibilité de quitter le monde. Bizarrement, mais peut-être n’était-ce pas si bizarre, ma chère vieille dame m’apprenait, et me permettait, de vivre mieux tant que je décidais de rester en vie.
(et 174 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Quelle justesse…excellent…comme toujours.
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Je confirme: poignant. Histoire sans doute rare mais qui nous concerne toutes, tous. C’est dû au talent de l’écrivain, une fois de plus
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Poignant. Problème fondamental. Félicitations à Mme Pélarin, à l’auxiliaire de vie et à l’écrivain, Catherine.
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Terrible et courageuse solution pour nous, inévitable soulagement pour cette brave dame, tant qu’on n’est pas dans cette situation on ne peut pas juger… Léontine te dirait que rien n’est pire que l’attente et la solitude 🤷♀️… que feront nous a 88 ans?
merci pour ce texte sensible. Pom
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Merci ma Pom. Courage à Léontine.
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