(environ 2 minutes de lecture)
Nous étions couchés chacun dans un lit de la chambre rouge, mon cousin Bébu, 15 ans, et moi, 12 ans. Nous passions la nuit chez notre grand-mère, à Thonon-les-Bains.
Pendant le mois d’août, la famille se réunissait en Haute-Savoie, se partageant entre un chalet restauré dans le village de Champanges, à une quinzaine de kilomètres sur les hauteurs côté français du lac Léman, et le vieil appartement de la doyenne de la famille dans la jolie ville de Thonon, au bord de ce même lac. Le chalet était, grâce à mes oncle et tante qui l’avaient acheté et à leurs nombreux enfants, un endroit de rêve que j’appelais « le meilleur du monde ». Il n’empêche que passer la nuit à Thonon était un privilège, car nous retrouvions là les oncles et tantes célibataires, qui se couchaient tard, nous valorisaient et nous amusaient.
Ce soir-là, Bébu et moi avions été choisis pour descendre à Thonon avec Tonton Guy, Bilou, Chipette, Oncle Henri et Tante Francette, qui étaient venus passer la journée au chalet et qui nous remonteraient le lendemain. La soirée en ville dans le vieux salon-séjour de notre grand-mère avait tenu ses promesses, et il était presque minuit quand nous nous sommes couchés, ivres de bonheur et de fondue, dans les lits de la chambre rouge. Le rouge était celui des rideaux qui pendaient et des édredons qui nous recouvraient, Bébu et moi.
Allongés à plat dos, nous discutions en regardant au plafond les lueurs qui passaient entre les lattes des volets de bois. Dans la rue en dessous, le trafic se raréfiait et le silence s’imposait. C’est alors que, pile entre deux répliques de notre dialogue, nous avons entendu un formidable bris de verre, suivi d’une exclamation non moins formidable :
– Ouh bon Dieu !
Cette concomitance du verre brisé, de l’exclamation, du silence de la nuit et de notre esprit échauffé déclencha un fou rire irrépressible, phénoménal, qui reste, pour Bébu comme pour moi, le plus beau de notre vie.
Il était si magistral que, le lendemain, quand notre grand-mère revenant des courses annonça aux participants au petit-déjeuner qu’un type s’était tué en passant par la fenêtre de son appartement – « là, dans l’immeuble en face, hier à minuit et demi ! » –, nous nous sommes tout de suite remémorés ce que nous avions entendu. Sidérés deux secondes, nous n’avons pu à la troisième réprimer la renaissance du fou rire, énorme, effarant, qui nous secoua tant et si bien que nous fûmes obligés de quitter la cuisine, devant les regards médusés des adultes.
Le comique, pour Bébu et moi, était encore renforcé par le contraste entre la légèreté du « Ouh bon Dieu » et la gravité de ce qui avait suivi ; le type s’était exclamé comme s’il avait renversé un peu de vin sur sa chemise alors qu’il était à une seconde de la mort.
Comment expliquer l’hilarité à l’annonce d’un décès ? Comment avouer que le souvenir de l’exclamation de la veille était plus fort que notre conscience attristée par le terrible accident du voisin ? Nos oncles et tantes avaient beau être bienveillants, nous faisions preuve d’un manque de savoir-vivre indiscutable. Jamais l’adjectif tragi-comique ne fut si bien adapté pour qualifier l’existence.
Nous avons grandi, la vie nous a séparés, et je ne revois Bébu qu’en de trop rares occasions. Mais à chaque retrouvaille, sans que nous ayons besoin de prononcer une parole, nous entendons en nous le bris de verre suivi du magistral « Ouh bon Dieu ! ». Nous savons désormais que ces trois mots furent la dernière parole d’un homme innocent ; pourtant, le même fou rire nous reprend, idiot, indécent et incompréhensible pour les autres, comme tous les fous rires.
(et 173 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Est ce que cela a vraiment eu lieu chez Mamie de Thonon? En tout cas, j’ai bien aimé ce récit me rappelant mes nombreux passages à Thonon et séjours à Champanges.
M.Hélène
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Chouette de partager ce souvenir avec toi, chère Marie-Hélène. Je comprends que ces deux lieux et les personnes qui les occupaient t’aient marquée ; des paradis. Quant à l’histoire, elle est vraie si l’écrivain est arrivé à la rendre crédible et identifiable. Je t’embrasse, Py.
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Simple et lumineux comme l’est parfois la vie, même dans un moment bref et tragique. Étonnant comment pulsion de vie et pulsion de mort peuvent cohabiter. À moins que ce ne soit un accident de… la vie.
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Incroyable cette faculté de refaire vivre une émotion un demi-siècle après comme si on y était ! en tant que principal intéressé, j’atteste de l’hilarité explosive, incontrôlable et perpétuelle née de la simultanéité du verre brisé et du « ouh bon Dieu ! ».
En revanche plusieurs éléments qui suivent m’avait échappé, ma mémoire de senior ayant probablement filtré.
Etrange qu’une fraction de seconde intense perdue dans une vie de plusieurs décennies puisse porter une telle énergie.
Bravo et merci !
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Tu as tout dit, tout compris. Les plus belles choses sont inexplicables.
Je crois que c’est normal que tu ne te souviennes pas de tout ; les écrivains mentent pour mieux faire ressortir la vérité.
À la vie, Py.
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« Les écrivains mentent pour mieux faire ressortir la vérité » !!! Quelle phrase fabuleuse !! je la ressortirai à l’occasion même sans être écrivain.
A la vie et à notre inexplicable complicité.
Bébu
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Elle est vrai cette histoire Pierre-Yves ? Bébu ne m’en a jamais parlé… Je lui ai fait suivre ton mail, pas sûre qu’il soit abonné.
Mes commentaires à tes histoires sont rares, mais je les lis toutes avec grand plaisir, et t’adresse un bravo collectif. Je pense vraiment que tu devrais en faire un recueil à éditer… Chapeau particulièrement bas pour la série de la femme de ménage qui a dû être coton à écrire (à lire aussi d’ailleurs, surtout au début).
J’espère que tout va bien pour toi, et que ta santé te laisse tranquille.
Bises
Bébu’s sister ________________________________
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Cette histoire, chère Isabelle, est vraie jusqu’au petit-déjeuner, et à la fin. Et Bébu la connait. Certaines nouvelles de ce blog incorporent de la réalité à la fiction, quand cette réalité est significative, symbolique et universelle. Je suis heureux de tes lectures, c’est très précieux. Je t’embrasse, Py.
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