Une cliente un peu particulière

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Chaque métier comporte des risques, on l’oublie trop souvent. Parce que travailler, c’est entrer en contact avec d’autres individus : collègues, clients, patients, administrés, fournisseurs, partenaires… Et ces individus, au début du deuxième quart du XXIe siècle, sont le plus souvent susceptibles, égoïstes, excessifs, déstructurés, amoraux… Ils peuvent donc exiger de vous des actes hors des limites de la relation de travail et même hors des limites de ce qui vous parait acceptable.

Mon boulot, comptable, n’est, a priori, pas un des plus dangereux. Il s’agit de traduire des activités économiques en corrélant des chiffres dans des cases et des colonnes, ces corrélations devant être présentées selon la forme attendue par les autorités : comptes annuels, bilans d’activités, déclarations fiscales, j’en passe. Certains comptables travaillent pour une seule entreprise ou institution ; d’autres assurent des missions pour différentes personnes, morales ou physiques, c’est mon cas. 

Cela a toujours été mon cas, même si ça l’est davantage encore aujourd’hui : je veux dire qu’après deux décennies passées dans une agence du groupe Fiducial, j’ai pris mon indépendance et ouvert mon propre cabinet, qui ne compte qu’une personne : moi-même. Je n’ai même pas de secrétaire, n’ayant jamais compris l’utilité de ces charmantes femmes à l’heure du numérique, indispensables dès qu’elles sont là, mais dont on se passe fort bien quand on ne les recrute pas. Je n’ai aucune sécurité de revenus, je ne gagne que ce que je fais, et ça me convient. Je n’ai pas à me demander pourquoi je dois me lever le matin, la réponse est évidente : il faut gagner de quoi se nourrir et se loger.

Quand Madame Allirois m’appela pour la première fois, elle m’expliqua que jusque-là elle arrivait à peu près à tenir la comptabilité de l’entreprise de métallurgie qu’elle dirigeait avec son mari, comptabilité qu’elle faisait valider une fois l’an par un expert-comptable commissaire aux comptes.

– Mais maintenant, c’est infernal, il y a trop de normes, qui changent tout le temps ! Je ne m’en sors plus ! Rien que les fiches de paye, c’est une horreur !

Elle avait raison, tant mieux pour moi d’une certaine manière : tenir seul.e sa comptabilité si vous aviez une petite entreprise était quasi impossible. Même un libéral  au régime des bénéfices non commerciaux devait être bon en maths et très rigoureux pour rester dans les clous. Il n’y avait guère que les auto-entrepreneurs qui pouvaient se débrouiller sans professionnels à leurs côtés ; heureusement, vu ce qu’ils gagnaient.

Je débarquai donc un jeudi matin dans la petite ville d’Issoire, au sud du Puy-de-Dôme – basé à Roanne, je couvrais la région Auvergne-Rhône-Alpes – et découvris un couple soudé à la tête d’une boîte qui produisait des tubes en acier sans soudure. Monsieur Allirois, 63 ans, représentait la deuxième génération de cette entreprise familiale, la troisième étant déjà en place, puisque le fils, 39 ans, avait le titre de directeur technique et commercial. Une petite-fille, donc une arrière des fondateurs, 17 ans, allait entrer à son tour dans la danse, du moins quand elle aurait passé son bac et obtenu son diplôme de la Clermont, Toulouse ou Montpellier Business School.

– On n’est plus tout jeunes… soupira Mme Allirois. Mon mari a 63 ans, moi 59. Il faut penser à la relève.

J’eus droit à un rapide historique de la maison, des premiers pas dans la métallurgie jusqu’à la découpe de tubes au laser, en passant par l’usinage et le profilage, des premiers clients régionaux aux premières exportations hors des frontières… C’était une belle réussite, dans un marché où les gros groupes avaient tendance à rafler toutes les mises. Il fallait à la fois conserver ce qu’on avait laborieusement acquis et sans cesse se renouveler, techniquement et commercialement. J’étais toujours impressionné par les gens qui faisaient vivre une boîte, et des salariés et leurs familles, dans des secteurs ultra-concurrentiels et sans aucune garantie du lendemain

Après quelques présentations et amabilités autour d’un café, je suivis la patronne dans son bureau, le mari nous laissant, tout en assurant qu’il se tenait à disposition si besoin était. Elle avait sorti les registres et livres de comptes, que j’examinai rapidement. Elle m’invita aussi à regarder son écran où elle avait ouvert son logiciel de gestion. C’était bien tenu. Je la questionnai sur quelques points et vis qu’elle avait l’habitude. Cela manquait de précisions ici ou là, quelques affectations seraient à revoir, mais il n’y avait rien d’alarmant. Alors qu’il m’arrivait de débarquer dans des endroits où des tas d’opérations, d’achats ou de ventes, n’étaient même pas répertoriées !

Je la félicitai.

– Le problème, c’est que je perds beaucoup de temps. Voyez, tout ce que je note là – elle me montra un bout de tableau sur son écran – il faut que je le reporte là – autre tableau – et encore là – livre de comptes.

– Ce n’est pas très rationnel, en effet. On peut améliorer. Il y a de nouveaux outils informatiques, maintenant. 

– Tant mieux. Est-ce que vous pourriez me remettre tout au propre avec les bons outils, disons depuis le début de cette année, et puis m’apprendre pour que je puisse ensuite remplir au fur et à mesure, mais qu’une seule fois ?

– C’est faisable.

– Bon. Et les fiches de paye. Là aussi, il faut que vous m’aidiez.  

Nous passâmes un moment sur les fiches de paye de cette P.M.I. qui comptait 29 salariés, plus le patron et son épouse, et les déclarations conséquentes aux caisses de retraite, à l’URSSAF, à l’assurance chômage, etc.

Elle fut plusieurs fois interrompue par le téléphone, ce qui me permit de consigner quelques notes dans mon MacBook. Un moment, la porte s’ouvrit brusquement et un type entra sans frapper. 

– Firmin Allirois, bonjour ! C’est vous le comptable ?

– C’est mon métier, répondis-je prudemment.

– Vous avez du mérite ! Quel merdier, ces paperasses ! Pour une boîte familiale comme nous, c’est l’enfer ! Ma mère s’en sort plus. Si vous pouviez simplifier tout ça…

C’était le fils, bien sûr, et je me dis tout de suite que, avec sa volonté manifeste d’occuper l’espace, il n’allait pas le rester longtemps. Si le patron ne se retirait pas assez vite, le rejeton ne tarderait pas à passer à l’offensive. Je ne m’occupe que des chiffres, mais je pénètre dans les directions de sociétés. Avec l’expérience, je me rends assez vite compte des rapports de force entre les humains.   

La mère raccrocha, et son fils la questionna à propos d’une livraison. Elle regarda, vérifia, appela, ils discutèrent et Firmin sortit enfin. Nous reprîmes nos examens comptables et administratifs.

Au bout d’1 heure, elle me demanda si j’avais cerné les problèmes. 

– Il me semble. Je vais récapituler, et je vous enverrai un devis, en temps et en coût.

– Vous viendrez travailler ici ?

– Ce sera plus simple. Ça vous dérange ?

– Non, au contraire.

Elle insista pour que son mari vienne me dire au revoir. Il était certes plus poussif que son fils – il avait 24 ans de plus –, ce qui ne voulait pas dire qu’il était moins compétent, au contraire. Ils me raccompagnèrent tous les deux presque jusqu’à ma voiture ; je me dis que l’affaire était pas mal engagée.

Les premières séances avec Mme Allirois se passèrent bien, je veux dire par là qu’elle me donna les éléments dont j’avais besoin pour travailler, même si elle était un peu trop présente et avait tendance à confondre transmission d’informations financières et récit autobiographique ; mais rares sont celles et ceux qui ne profitent pas de la moindre occasion pour raconter tout ou partie de leur histoire. Sur des demi-journées de 3 heures et demie, 50 minutes environ étaient donc perdues en récit de vie, non indispensable à l’écriture comptable, mais sans doute nécessaire à l’équilibre psychologique de Mme Allirois. 

Au fur et à mesure de nos séances – j’en avais prévu 8 de 3 h 30 + 12 heures de travail personnel à mon cabinet, soit une mission de 40 heures –, je découvris une femme qui avait beaucoup travaillé depuis 40 ans, qui ne le regrettait pas, au contraire, mais qui souffrait de n’être plus vue que comme « le Ministre des Finances » – « Mon mari m’appelle comme ça » – de la maison Allirois. 

Le plus souvent, je restai muet pour ne pas m’embarquer dans quelque chose qui me dépassait, mais par moments j’étais obligé de répondre, ne serait-ce que pour des raisons de bienséance. Ainsi, après ce regret avoué de ne plus être considérée comme autre chose que l’argentière ou l’intendante de la famille, je tentai le réconfort suivant :

– Vous êtes aussi femme, mère, grand-mère… Sans doute amie, peut-être sœur, et bien d’autres choses encore…

– D’accord, mais c’est automatique, figé. Comme si j’avais une identité une fois pour toutes, des fonctions précises auxquelles je ne peux pas déroger. La vie, c’est aussi de la fantaisie, de l’imprévu !…

Je connaissais cette envie de hasard, de bousculade, d’impromptu… Qui d’entre nous ne rêve pas d’un grand télescopage qui changerait la vie, ou qui au moins lui apporterait une lumière et un relief inattendus ? Nous attendons cela car nous avons eu quelques avant-goûts de ces coups de pétards, de ces esquisses de moments grandioses, et nous nous rendons compte que c’est aux concours de circonstances que nous devons les plus belles choses de notre vie. Nous aurions été bien incapables de définir et de programmer ce qui, finalement, a constitué l’essentiel de notre existence.

Mme Allirois s’éloignait parfois beaucoup de notre sujet de base – la gestion administrative et comptable de son entreprise – pour me confier le caractère difficile de son mari – « le revers de ses qualités de chef d’entreprise » – les relations quasi rompues entre les parents et la fille, dans lesquelles le fils avait sa part – « ça m’a empêché de dormir des années, maintenant j’accepte mieux » –, la lourde charge qu’était la fin de vie de sa mère – « je culpabilise de ne pas pouvoir lui consacrer plus de temps » –, et bien d’autres choses encore.

Quand elle s’épanchait ainsi, elle enlevait ses lunettes, comme si elle voulait tomber le masque et montrer la femme qu’elle était en vérité. Toujours élégante et tirée à quatre épingles, elle semblait soudain plus fragile, et c’est ce qu’elle voulait : que l’on reconnaisse sa fragilité.

Il faut dire que le contexte était, paradoxalement, propice aux confidences : nous nous trouvions au cœur d’une entreprise, sur une longue mezzanine au-dessus de deux lignes de production plutôt bruyantes, avec d’incessants va-et-vient et appels téléphoniques ; à l’heure d’internet, le temps gâché en conversations inutiles au téléphone était sidérant. Cependant, le bureau de la patronne était fermé. Une large fenêtre ouvrait sur la mezzanine et surplombait l’atelier en dessous, mais elle pouvait actionner des stores à lames verticales pour couper la vue et s’isoler un peu, ce dont elle ne se privait pas. Ce fragile bocal créait, entre ceux qui nageaient ensemble à l’intérieur, une proximité obligée. J’aurais aimé disposer d’un bureau pour moi seul, mais je n’avais pu l’exiger, puisque il y avait dans celui de la patronne un deuxième poste de travail, que j’utilisais quand je venais.

Le plus pénible à mes yeux était les entrées intempestives de MM. Allirois père et fils, qui, à la différence des autres membres du personnel de la boîte, ne frappaient jamais.

– Je le leur ai demandé mille fois, me dit l’épouse et mère un jour qu’elle constata combien cette pratique me heurtait, mais ils n’ont jamais respecté mes désirs.

Ce non-respect des désirs me sembla recouvrir un domaine plus large que le toc-toc contre la porte.

Une connivence supplémentaire entre nous se créa en raison d’un vice commun : la cigarette. Le comble est qu’une pause café cigarette au bout de deux heures de travail me suffisait, mais que sous pression de la patronne, qui elle sortait en fumer une toutes les heures, quitte à téléphoner en même temps quand il y avait urgence, je me sentais obligé d’accepter ses injonctions quand soudain elle s’exclamait :

– Allez, on va souffler 5 minutes !

Deux fois, j’avais osé refuser en prétextant que j’allais perdre le fil si je ne finissais pas de remplir mon tableur. Mais ayant constaté son air contrarié, même déçu, après ces refus, je ne réitérai pas et la suivais chaque fois qu’elle m’y invitait.

Là, à l’arrière de l’usine, d’où la vue était belle jusqu’aux monts du Livradois derrière l’Allier qui coulait là – selon moi une des plus belles rivières françaises, avec la Dordogne et la Vienne –, nous mélangions tabac et oxygène dans un silence relatif. Ces pauses cigarette nous rapprochaient d’autant plus qu’elles nous distinguaient des autres membres de l’entreprise. Quand le patron, mari de la dame, s’aperçut que je fumais aussi, il dit, en plaisantant à moitié :

– Monsieur Girardin, si j’avais su que vous alliez encourager mon épouse dans son addiction, j’aurais refusé de contracter avec vous !

– Ne l’écoutez pas, rétorqua la fumeuse. Il a lui aussi longtemps avalé de la nicotine, encore plus que moi. 

Rien de plus intransigeants que les convertis, pensai-je en me remémorant une réflexion de Cioran.

Un palier fut franchi après notre cinquième séance de travail, quand elle m’appela un jour à mon cabinet, en début de soirée :

– Je ne vous dérange pas ?

– Je vous en prie.

– J’aimerais que ça reste entre nous.

– Bien sûr.

– Voilà. J’ai un peu d’argent liquide, personnel je veux dire.

Et elle me demanda en gros de l’aider à blanchir cet argent. Ce n’était pas une somme colossale – 90 000 € tout de même –, mais c’était délicat, fiscalement bien sûr, mais plus encore familialement pour elle et professionnellement pour moi. Car cela créait une complicité, par laquelle elle pouvait ensuite « me tenir » si d’aventure elle se retournait contre moi ou si son mari l’apprenait. J’eus la présence d’esprit de réaliser cela et le courage de refuser.

– Écoutez, je ne peux pas faire ça. Vous pouvez me trouver lâche, et je le comprendrais. Mais si on ne respecte pas certains principes que l’on s’est fixés, on risque vite ensuite de ne plus pouvoir se regarder en face.

Elle argumenta, à coup de 10 000 et même 12 000 € en espèces pour moi, de « solution pour la paix du ménage », de « petit service pour une pauvre femme ». Je me retins de lui répondre que le terme « pauvre femme » n’était guère adapté à son cas et que j’aurais pu sortir légèrement de la légalité pour aider quelqu’un dans le besoin, mais pas pour la commodité d’une personne à l’aise financièrement.

Je m’attendais à ce qu’elle me batte froid lors de notre sixième séance de travail à son bureau, mais il n’en fut rien.

– Excusez-moi pour l’autre soir, ce n’était pas une bonne idée, vous avez raison. N’en parlons plus, voulez-vous ?

C’était mieux ainsi, sauf que ce n’était pas un renoncement, mais un changement de tactique. Pas pour blanchir ses 90 000 € dont elle n’avait rien à fiche, mais pour pimenter son existence, ce que je réalisai en constatant les modifications apportées ce jour-là, trois notamment : les talons étaient plus hauts, la jupe plus courte, et le chemisier plus échancré que d’habitude. Je rappelle que la dame avait 59 ans, âge qui par la force des choses réduit les capacités de séduction, pour une femme comme pour un homme. Mais enfin elle possédait ce qu’on appelle « des arguments », et elle savait les mettre en valeur. Se disait-elle que c’était la dernière fois qu’elle pourrait en user hors-les-murs ? Était-ce un baroud d’honneur ?

Je compris que le hasard qu’elle attendait, elle était prête à me l’attribuer ! C’est sur moi qu’elle avait jeté son dévolu : j’étais celui qui allait bousculer son train-train, faire de nouveau battre son cœur, lui redonner goût à la vie ! Le comptable qui exerçait une mission ponctuelle dans son entreprise arrivait au moment voulu, il ferait l’affaire. Comme elle avait tendance à me prendre pour le thérapeute qu’elle n’irait jamais consulter, j’étais à la fois le psy et l’amant potentiel. Situation rare, mais périlleuse, un tel « transfert » n’étant jamais anodin, ni pour l’une ni pour l’autre.

J’eus envie de lui demander si elle m’avait bien vu, bien considéré : insignifiant physiquement et socialement, je n’avais pas le moindre atout pour lui apporter les frissons qu’elle escomptait. Inversement, le physique de Mme Allirois ne m’avait jamais frappé. Son corps, malgré ses derniers efforts vestimentaires, n’avait pour moi rien de sexuel, il n’était que le support de sa voix et de ses habits, je ne pouvais pas la voir autrement. Qu’elle semble vouloir dire qu’elle était aussi une femme avec des désirs, voilà qui était difficilement concevable pour moi. Et même si la différence d’âge n’est pas toujours un critère, elle n’allait pas dans son sens : j’avais 48 ans, elle 59. 

Son attrait réel ou supposé n’avait donc ni fondement ni réciprocité. Mais la raison n’a jamais arrêté la folie.

Je me rends compte seulement maintenant qu’un autre basculement s’était produit : elle ne me parlait plus du passé, mais du présent et même de l’avenir. Ça donnait des phrases du genre :

– Vous pensez qu’on va s’en sortir ?

– Vous resterez à mes côtés, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce que je ferais sans vous…

– Il faudra que je vous remercie, d’une manière ou d’une autre.

Malgré mes réponses ou absences de réponses le plus neutres possibles, elle redoublait d’ambiguïtés, sans parler des œillades et des frôlements qu’elle multipliait, venant notamment se coller contre moi et se pencher sur mon écran, m’imposant au gré des changements de position son postérieur, ses hanches, sa poitrine ou son visage. J’aurais pu justifier une plainte pour harcèlement.
Au matin de la 7e séance, ayant sans doute préparé son effet, elle me reçut assise sur son fauteuil de bureau qu’elle avait placé au centre de la pièce. Quand j’entrai, elle ne bougea pas mais remonta sa jupe pour dévoiler bas et cuisses en disant :

– Alors, quel programme proposez-vous aujourd’hui ?

Euh…

– Eh bien, je crois que nous sommes prêts désormais pour un examen complet de comptabilité, afin de parer à toute éventualité en cas de contrôle fiscal.

Elle me fixa 3 secondes avec un sourire enjôleur, puis se leva en soupirant, feignant le mécontentement. C’était l’avant-dernière séance et il me tardait d’en terminer. Mais il se produisit un événement inattendu. 

Le surlendemain de cette 7e journée à son bureau, elle m’appela :

– Mon mari est mort.

– Oh ?

– Infarctus. On n’a rien pu faire.

– Quel choc !

– Je vais avoir besoin de vous.

– Si je peux aider…

– Vous viendrez à l’enterrement ?

– … Bien sûr… 

J’y fus. Je restai à l’église, mais ne suivis pas au cimetière, car je ne voyais pas ce que je faisais là. Elle m’appela le surlendemain.

– Je suis au bureau. Firmin va prendre les choses en mains, mais il a encore besoin de moi. Et il va falloir tout modifier, les statuts, le capital, les en-tête… Nous allons devoir prolonger votre mission.

Ce n’était pas une question. Pouvais-je me priver d’une cliente qui me payait bien et m’estimait ? Je n’aurais pas fait faillite en refusant de continuer cette collaboration, mais il est déraisonnable pour un professionnel libéral de ne pas cueillir les fruits de son travail. J’acceptai donc et, après avoir fini de remettre en ordre les procédures comptables, je m’attaquai aux modifications légales conséquentes au décès du patron. 

Fabienne – elle m’avait demandé de l’appeler ainsi quand elle s’était mise à me donner du Pascal – sembla s’imposer une attitude de femme endeuillée pendant un mois. Les trois fois où je me rendis à son bureau pendant cette période, elle montra une retenue qui contrastait avec nos précédentes rencontres : pas de sourires, pas de confidences, pas d’effleurements. C’était préférable.

Je crus donc que j’allais pouvoir m’extirper de cette entreprise que le fils prétentieux et paresseux ne tarderait pas à couler quand, une fin de matinée, Fabienne me dit :

– Je vous invite à déjeuner. Ne dites pas non, j’ai réservé !

Je fus obligé de la suivre, m’asseyant même à ses côtés sur le siège passager de son cabriolet Mercedes, dans un restaurant bien trop chic pour un déjeuner de travail, qui prit donc une autre dimension.

– Vous m’avez révélée à moi-même, me dit-elle tout-à-trac après sa première gorgée de Martini blanc. 

– Moi ?… Je suis votre comptable.

– Vous êtes beaucoup plus. Vous savez écouter, poser des questions…

– Sur des chiffres.

– Pas que.

Le maquillage avait été renforcé avant de quitter l’entreprise, l’échancrure avait été augmentée d’un bouton, le parfum était surdosé. La table me parut minuscule. Elle allait me sauter dessus, elle était en train de me sauter dessus.

– Avez-vous des nouvelles du brevet pour le découpage des tubes au plasma ?

C’était faible, mais j’essayai de ramener la conversation sur quelque chose de professionnel. Elle répondait, sans montrer d’impatience, comme si elle était sure de son fait, comme si elle avait le temps. Ensuite, elle remettait la conversation sur un chemin plus personnel. Cela donnait des échanges comme :

– Parlez-moi de vous. Je ne sais rien !

– Parce qu’il n’y a rien.

– Comment ça, rien ?

– Rien d’intéressant, je veux dire.

– Mais si. Moi, vous m’intéressez.

Que répondre ? Elle était touchante, sincère, courageuse. J’hésitai à lui dire que j’avais quelqu’un, mais ce n’était pas vrai, à lui dire que j’étais homosexuel, mais ce n’était pas vrai non plus. Le mensonge est souvent bien utile, mais je répugnais à mentir. Alors je parlai et jouai le jeu qu’elle voulait que je joue. Après tout…

Quand nous sortîmes, elle me prit le bras jusqu’à sa voiture. Quand nous fûmes devant la Mercedes, elle la déverrouilla mais se plaça du côté passager. 

– Prenez le volant.

– Mais non !

– Mais si. 

À peine étions-nous assis, qu’elle m’attrapa par le cou et m’embrassa.

– Mais non ! 

– Mais si.

Je démarrai pour échapper à l’emprise. Déboussolé, j’eus cette question fatale :

– Où va-t-on ?

– Chez moi.

Je ne me voyais pas de toute façon la ramener à l’usine, moi au volant, elle dans cet état d’ivresse plus liée à l’amour qu’à l’alcool. Nous allâmes chez elle. Et nous fîmes ce qu’elle voulait que nous fissions. Elle fut parfaite et sut me mettre en confiance.

Notre idylle dura 9 mois. Il y eut des repas et des après-midi chez elle, mais aussi des soirées chez moi, un séjour en Suisse un autre à Hammamet. Tout cela en secret. Dans le même temps, nous avons mis fin à mon travail à l’entreprise, car elle avait du mal à paraître naturelle quand j’étais dans son bureau. Et le fils qui n’était plus le fils m’insupportait.

Je découvris avec Fabienne ce que je ne connaissais pas : l’amour qui grandit. Jusque-là, pour moi, l’amour allait toujours en diminuant. Avec elle, c’était l’inverse : plus je la découvrais, plus je la trouvais intéressante. Jusqu’à ce que je me rende compte que je l’aimais pour de bon. Elle m’avait fait un beau cadeau. Et heureusement qu’elle avait insisté, car je n’avais pas voulu le voir au début.

Notre idylle dura 9 mois car les résultats d’un scanner furent sans appel : cancer des poumons. Des, oui, les deux étaient atteints, et bien atteints, ce qui n’était pas illogique. Elle reconnut cette logique, ne s’effondra pas, ne se révolta pas.

– Je n’aurais pas tenu sans la cigarette, ni physiquement ni moralement. La cigarette ponctuait mes journées de travail. Elle m’a permis de faire du bon travail.

Elle fut hospitalisée. J’allais la voir presque tous les jours, si possible quand les autres visiteurs étaient partis, ou pas encore arrivés. Elle m’envoyait un sms pour me prévenir quand la voie était libre.

Je prenais sa main. Quand elle avait la force, elle me parlait. Quand elle était trop faible, elle murmurait :

– Parle-moi. J’aime tant ta voix.

Je parlais, même quand elle s’endormait. Car si j’arrêtais, je sentais une légère pression dans ma main qui m’intimait l’ordre de continuer.

– Tu finiras de dépenser les 90 000 € en ma mémoire, dit-elle un jour.

– Je vais t’attendre. Et nous les dépenserons ensemble. 

– Ne dis pas de bêtises.

Elle était lucide. Trois jours avant sa mort, elle me dit encore :

– Je ne regrette rien. J’ai eu 60 années bien remplies. Et après 40 ans de labeur, tu m’as offert 9 mois de magnifique récompense. C’est bien que ça s’arrête maintenant. Je vais mourir en plein bonheur.  

Malgré les larmes, je répondis :

– C’est toi qui nous as offert ce bonheur, que je ne voyais pas. Tu as su le percevoir et m’y conduire. Je te dois tout. 

– Tu es un homme, maintenant. Mon petit comptable…

Miracle de l’amour. Elle avait fait d’un moins que rien un être capable d’aimer et de comprendre. 

C’est grâce à son amour que je fus capable d’une dernière chose pour elle. Je retrouvai sa fille, l’appelai et la convainquis de venir voir sa mère ; les deux femmes purent se réconcilier à temps. Et avec moi, Cécile fut celle qui fut le plus présente lors des derniers jours.

L’imprévu qu’elle attendait, le hasard qui change le cours des choses, était-ce mon irruption dans son bureau, la mort de son mari, le cancer, le retour de sa fille ? Les quatre peut-être. Mais les faits sont incontestables : la vie a plus d’un tour dans son sac.

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