Dévoilées – 1 : À Karachi, la moto de Hira

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Préambule

Il y a beaucoup plus de gens qu’on l’imagine qui peuvent changer le monde. Car, outre la grande fortune et le pouvoir politique qu’une infime minorité de chanceux possède, les comportements remarquables en termes d’altruisme sont assez nombreux, dans tous les milieux, sous toutes les latitudes. Au quotidien, sans bruit, sans relai ni publicité, des hommes et des femmes osent des actes, des mots, des choix, pour que, au péril de leur vie, d’autres hommes et d’autres femmes puissent vivre mieux, sortir de la misère et de l’oppression. Le problème est qu’on ne les voit pas. La plupart des héros sont inconnus, et cet anonymat ajoute encore à leur héroïsme. 

Moi qui n’ai été capable d’aucun acte exceptionnel, qui n’ai fait preuve d’aucun courage particulier, j’essaye depuis longtemps de mettre en valeur ces personnes exemplaires, non seulement parce qu’elles le méritent, mais aussi parce que le courage d’une personne peut donner du courage à une autre, qui elle-même donnera du courage à une autre, etc. L’histoire nous a appris ce qu’ont permis un Gandhi, une Rosa Parks, un Mandela, une… Mais pour ces héros et héroïnes célèbres, combien demeurent dans l’ombre et ne bénéficient ni de la reconnaissance qu’ils mériteraient ni de l’influence qui serait si utile à l’humanité ? 

Des journalistes, parfois, révèlent certains comportements et permettent à quelques figures d’émerger. C’est important. Dans ces cas-là, les médias servent encore la liberté, l’intelligence, l’émancipation, alors que si souvent maintenant ils nuisent à la démocratie. Si les révélations sur ces humanités enfouies sont ensuite reprises ou relayées, l’opinion peut alors en avoir connaissance, prendre conscience d’un problème, soutenir une cause, voire agir pour une évolution. L’action d’une personne peut ainsi déclencher la vocation de plusieurs. 

L’écrivain qui souhaite lui aussi prendre part à la vérité du monde agit un peu différemment. Pour toucher les consciences, il crée des personnages, fictifs mais incarnants et crédibles, qu’il place dans un contexte. Dès lors, dans ses histoires, des mouvements s’enclenchent, des mots se prononcent, des contacts se nouent. Par les émotions produites, il s’efforce de susciter la prise de conscience et la réflexion, sur un sujet qui lui parait important, sur une réalité qui lui semble devoir être rappelée ou révélée.    

C’est dans cette logique que je livre aujourd’hui la première histoire d’une série qui en comportera plusieurs, que j’ai nommée Dévoilées. Car parmi les courageuses invisibles, les femmes qui refusent la tyrannie des islamistes méritent notre plus grand respect. En refusant l’esclavage et en osant affirmer leur identité, en revendiquant un simple droit à l’éducation et à la liberté, elles font vaciller les autocraties patriarcales, dans leur famille, dans leur région, dans leur société. Et, si leurs combats sont montrés et racontés, elles peuvent faire réfléchir le monde entier, changer les rapports de force. En Iran, au Pakistan, en Afghanistan, au Maroc, en Algérie, les héroïnes sont innombrables. Et elles sont très nombreuses à avoir payé de leur vie ce courage face à des lâches et à des assassins.

Voici un regard sur une première héroïne, qui tente de vivre au Pakistan.

Dévoilées

1 – À Karachi, la moto de Hira

(environ 15 minutes de lecture)

C’était devenu une obsession : il lui fallait une moto. La moto, c’était la liberté. La possibilité d’aller et venir, même loin. Elle avait ses jambes bien sûr, et pour sûr elle marchait, mais ça ne suffisait pas. À pied, elle ne pouvait pas s’échapper, elle était surveillée, suivie. Quand bien même elle aurait trouvé l’argent, jamais elle n’aurait pu monter dans un train sans être repérée, donc arrêtée, à l’arrivée si ce n’était au départ.

Déjà, il avait fallu apprendre à faire du vélo, ça n’avait pas été simple. Il y en avait deux dans l’appentis, mais ils étaient réservés à son père et à ses frères. Sa petite sœur, sa mère et elle n’y avaient pas droit. Elle avait demandé, pourtant, plusieurs fois, mais on lui avait toujours dit non :

– Ma fille, qu’est-ce qui t’arrive ? répondait son père. Tu veux faire honte à la famille ? 

– Je ne veux faire honte à personne. Je veux être moi, juste moi !

– Ta place est auprès de ta mère et de ta sœur, en attendant qu’on te trouve un mari avec qui tu auras des enfants. Tu ne veux pas changer les règles de la société tout de même ?

– Aucune règle n’interdit à une fille de faire du vélo !

– Ah là là ! ma fille. Respecte les commandements. Ne te mets pas en difficultés avec Allah.  

Allah, Allah, toujours Allah ! Quel était le rapport entre Allah et une bicyclette ? Hira n’avait pu dérober la clé des cadenas des vélos de son père, alors elle avait rusé. Elle avait imploré Kumail. C’était un garçon, mais on la laissait jouer avec lui parce qu’ils étaient cousins. Kumail avait un vélo et il pouvait lui apprendre à en faire.

– On va nous voir !

– Pas quand on va au parc. Tu sais, sur le chemin sous les arbres.

– Mais le chemin est tout cabossé !

– C’est pas grave, j’apprendrai.

Elle tanna tant et si bien son cousin qu’il finit par céder, en échange d’un baiser sur la bouche et d’une caresse sur les seins. Outrée, Hira commença par refuser. Il maintint sa demande en retour de ce qu’il lui apprendrait. Ils se battirent froid pendant quelques jours, puis, comme son désir de savoir faire du vélo, puis de la moto, était si fort, Hira accepta.

– Tu es aussi fou que moi ! dit-elle.

– Toi tu veux connaitre d’autres endroits que le tien, moi je veux connaitre d’autres corps que le mien.

Les coups de pédales et les recherches d’équilibres furent aussi maladroits que les caresses et les baisers. Il y eut des chutes, des pleurs, des claques, des insultes, des tentatives de fuites, des placages pour empêcher la fuite, des câlins, des rires et encore des rires. L’un et l’autre progressèrent ainsi, sous les arbres du Tikona Park du secteur 47 de Karachi, ville de 15 millions d’habitants. À l’abri des adultes et de Dieu, Kumail et Hira s’apprirent les prémices du plaisir et de la liberté.

À 16 ans, Hira savait donc enfin faire du vélo. Elle pouvait passer à l’étape suivante. Elle savait où, et comment. C’était un peu loin, 7 km, dans le quartier de Goshan. On le lui avait dit, et elle ne l’avait pas répété. Elle n’avait pas bien compris si c’était autorisé ou pas. 

Avec le téléphone d’une amie – on ne lui avait pas encore donné le droit d’en avoir un – elle avait repéré l’itinéraire et l’avait mémorisé. Elle savait quand elle irait : le jeudi, où, après le lycée qui finissait à 15 heures, elle allait normalement, de 16 h 30 à 18 h 30, prendre des cours de couture et de cuisine. Elle n’irait pas au cours de couture ce jour-là,  en espérant que le centre ne préviendrait pas ses parents, ou pas tout de suite. Elle se rendrait sur le terrain de celles qu’on appelait les « Rowdy riders ». Les « motardes turbulentes », oui ! Rien que ce nom la fascinait. Sa copine lui avait montré une vidéo sur Instagram. On voyait des étudiantes et des jeunes femmes tenter quelques mètres dans un terrain vague sur des petites motos de 50 ou 125 cm3. La première fois qu’elle les avait vues, l’audace de ces filles avait d’abord sidéré Hira. Son père avait emmené sa famille ici, au nord de Karachi, il y a deux ans seulement, quand l’entreprise de camions qui l’employait l’avait rattaché au grand dépôt de la ville. Mais ils avaient gardé les mentalités du village, et cette morale coercitive pesait sur Hira désormais. Elle voulait la ville, elle voulait la vie, elle voulait le lien avec le monde. 

Sa copine qui lui avait montré la vidéo sur Instagram ne pouvait pas l’accompagner. Alors un jeudi de printemps, Hira se rendit seule au terrain vague des Rowdy riders. Déjà, pénétrer sans ses parents ou un frère dans des quartiers inconnus lui donnait l’impression de transgresser les règles. 

Quand elle arriva au lieu indiqué, elle ne décela pas grand-chose. Il y avait bien un terrain vague, terreux et caillouteux, grand, de la taille d’un terrain de foot au moins, au milieu d’immeubles de deux à trois étages en béton nu, ce qui semblait la norme en termes de logements à Karachi. Mais elle ne vit pas de motos dessus. Elle aperçut quelques plots cependant, de ceux qu’on utilise pour dévier une route lors d’un chantier empêchant le passage. L’espace était entouré d’un mur sur la longueur opposée, d’une sorte de grillage, bardé de trous et d’ouvertures, sur les autres côtés.

Hira passa dans une des ouvertures et avisa un hangar à l’opposé de l’endroit où elle se trouvait. Elle n’osa pas traverser en diagonale cet immense rectangle où toutes les personnes des habitations alentour pourraient la voir. Alors elle remonta la longueur du terrain sur le côté. Elle regardait l’immensité de la surface, vide à cet instant. Dans une ville si peuplée, ce n’était pas si courant. Là, par endroits, elle les aperçut : les traces de pneus. Les traces de la liberté, les traces qui seraient bientôt les siennes ! C’était bien là. Hira accéléra le pas. Elle tourna à angle droit pour rejoindre le hangar positionné sur la largeur du terrain vague. 

Elle entendit des bruits qui venaient de sous la tôle, à la fois des bruits de ferraille, des bruits de moteur et des voix. Elle osa avancer jusqu’à l’entrée du hangar. Une fois dessous, d’abord elle fut plongée dans la pénombre. Le contraste était fort entre l’obscurité à l’intérieur et la lumière à l’extérieur. Et puis petit à petit, ses yeux s’habituant, elles apparurent : les motos ! Pas grosses, pas très belles, mais quand même : des gros vélos avec un moteur et une selle comme une banquette. Hira rêvait de faire ronfler ces moteurs et de s’asseoir sur ces chevaux de feu, pour de vrai, pas en amazone derrière un garçon qui conduisait. Les motos étaient soit rangées sur un côté, soit en train d’être essayées ou bricolées par celles qui allaient les conduire. Plein de motos ! Un vrai capharnaüm, un boucan de paradis ! Et il n’y avait que des femmes.

– Est-ce que je peux voir la responsable ? demanda Hira à la première « rowdy » qu’elle aborda.

– Shafaq ? Elle est dans la petite maison, en face. 

Hira hésita, comme si elle ne voulait pas quitter cet endroit où se trouvaient les objets de ses rêves. Comme à regret, elle se dirigea vers la sortie, d’où elle aperçut en effet une petite maison qu’elle n’avait pas vue en arrivant. Là, en lettres peintes sur un panneau en bois, était inscrit : Rowdy riders. Rassurée, elle entra. 

Elle se retrouva dans une sorte de grand hall, sur lequel ouvraient deux bureaux. Des femmes discutaient de vive voix. On ne prêta pas attention à elle. Pour se donner une contenance, Hira regarda les affiches et les photos sur les murs. Les photos semblaient avoir été prises sur place, aucun doute. Hira fut réconfortée par une chose : il n’y avait apparemment pas besoin d’équipement spécial. Même le casque ne semblait pas obligatoire. La plupart des femmes qui chevauchaient une moto portaient le classique salwar kameez, la tunique et le pantalon amples facilitant leurs mouvements de bras et de jambes. Autour du visage, le hijab était majoritaire – il retombait sur le haut du corps et ne risquait pas de s’envoler –, mais on voyait aussi des dupattas, et ces longues écharpes colorées qui couvraient aussi la tête avaient été enroulées pour ne pas risquer de se prendre dans les roues. Hira portait des dupattas.

– Ma sœur, que cherches-tu ?

Hira se retourna. Elle se retrouva face à une femme d’une trentaine d’années, moins grande qu’elle, vêtue d’une longue chemise bleue sur un pantalon noir de style jogging, d’un châle noir, d’une casquette noire et de baskets roses.

– Je suis Shafaq.

– Oh, bonjour ! lança Hira, estomaquée par la casquette et les baskets. Je… je voudrais apprendre.

– Le vélo ?

– Je sais faire du vélo. Je voudrais apprendre la moto.

– Quel âge as-tu ? 

– 16 ans.

Hira n’avait pas besoin de mentir, car au Pakistan les filles accédaient à la majorité à 16 ans, contre 18 pour les garçons, ce qui était un triste paradoxe dans ce pays où les premières étaient si peu libres. Il s’agissait en fait d’une disposition perverse, destinée à faciliter le mariage des filles le plus tôt possible. Dans la région du Pendjab et certaines zones tribales, on pratiquait même encore le Vani, autrement dit le mariage de filles enfants pour résoudre des différends entre clans. 

– Tes parents sont-ils au courant ?

Hira aurait dû s’attendre à cette question et préparer sa réponse, mais elle fut prise au dépourvu. 

– Oui, répondit-elle en se tortillant.

– Ma sœur, ne mens pas, répondit Shafaq en lui mettant une main sur le bras. Je suis passée par là, moi aussi.

Hira sourit timidement et ne répondit pas.

– C’est 20 roupies la séance d’une heure, reprit Shafaq.

L’argent, mince. Shafaq n’y avait pas pensé. Elle en trouverait. Elle irait voir Kumail, il travaillait, il commençait à gagner de l’argent. Il lui en prêterait. Dieu sait ce qu’il allait exiger en échange, mais vu ce à quoi elle avait consenti pour qu’il lui apprenne à tenir sur un vélo, elle pouvait considérer qu’il était son fiancé. 

– Je peux vous apporter 40 roupies la semaine prochaine. 

– D’accord. Il faut aussi que tu remplisses une fiche de renseignements, avec ton adresse, ton téléphone si tu en as un, ton numéro de carte d’identité, etc. Dépêche-toi, le cours commence à 5 heures. Tu as manqué les 3 premiers, mais tu rattraperas. 

– C’est tous les jours ?

– Le premier niveau, c’est le mardi ou le jeudi, au choix. 2e niveau, c’est lundi ou mercredi. Le samedi, c’est le vélo.

– Je viendrai le jeudi.

À 17 h 05, Hira, pour la première fois de sa vie, cramponna le guidon d’une moto et passa une jambe de l’autre côté de la selle. Quelle sensation ! Un événement. Sur certaines motos était marqué Honda et Suzuki, des noms qu’elle connaissait. La sienne était une Benelli.

– C’est chinois, lui avait-on indiqué en réponse à sa question. On a surtout des chinoises ici, Benelli, Vonge, et CF. Tout est d’occasion, bien sûr.

Se retrouver ainsi assise avec deux pieds touchant à peine le sol et la selle moelleuse entre les jambes, c’était enthousiasmant, c’était… ça faisait quelque chose. Comme quand Kumail touchait ses seins. Hira tressaillit. « Contrôle-toi, imbécile, se dit-elle. Tu n’as même pas encore démarré. Tu dois avoir l’air d’une parfaite idiote ». 

Hira respira un grand coup et leva la tête. Voyant les immeubles autour d’elle, elle se demanda comment était possible au vu et au su de tous les barbus de la ville ce rassemblement de femmes sur leurs engins pétaradants, si masculins jusque-là. Mais il était trop tôt pour poser des questions, elle ne perdait pas de vue son objectif : apprendre à faire de la moto pour un jour voyager, partir, et au besoin (si on voulait la marier de force par exemple), fuir. Tout le reste était secondaire.

Tandis que les autres commençaient à aller d’un côté à l’autre du terrain – une quinzaine de motos –, Hira apprit les rudiments de la conduite motorisée avec Zainab, une autre adolescente désignée par Shafaq pour coacher la nouvelle.

Position en ligne droite, équilibre dans les virages, maniement des commandes, de la poignée d’accélérateur et du levier d’embrayage, manières de freiner, Hira intégra rapidement les bases. Elle voulait d’ailleurs apprendre plus, apprendre encore.

– Tu comprends vite, confirma Zainab. Mais chaque chose en son temps.

À la fin de cette première séance, Hira put tout de même faire quelques longueurs. Elle regretta de ne pas pouvoir passer les dernières vitesses et pousser sa petite 50 cm3 un peu plus loin. 

Au retour sous le hangar, où l’on devait nettoyer et ranger les motos, Hira osa quelques questions à la fille la plus proche d’elle, qui devait avoir une vingtaine d’années :

– Pourquoi tu es là ? Je veux dire, pourquoi tu apprends à conduire une moto ?

– C’est un défi que je me suis lancé. Si j’arrive à ça, moralement et physiquement, je serai plus forte ensuite. 

C’est un beau programme, pensa Hira, qui avisa ensuite une femme avec un plâtre sur le poignet. 

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

– Je suis tombée.

– Ici ?

– Oui. 

– Tu… tu l’as dit à ton mari ? 

– J’ai dit que j’étais tombée en descendant du bus.

La femme rit de sa réponse et du coup Hira s’autorisa à rire aussi. Sans doute y avait-il parmi toutes ces apprenties motardes des femmes extrêmement courageuses, qui avaient pris beaucoup de risques et bravé beaucoup d’interdits pour venir apprendre à conduire…

En rentrant chez elle, ce soir-là, elle était heureuse comme jamais. Ses parents ne s’aperçurent de rien, même s’ils trouvaient qu’elle rentrait un peu tard. La responsable du cours de couture n’avait pas téléphoné pour signaler son absence. En se couchant le soir, Hira sentait encore le moteur de la moto qui ronflait entre ses cuisses.

Le surlendemain samedi, elle retrouva Kumail. Elle lui expliqua ce qu’elle avait fait et ce dont elle avait besoin.

– Tu es folle ! Et si tu te fais arrêter ?

– Pourquoi je me ferais arrêter ? Je ne fais rien de mal.

– Si, à ceux qui veulent contrôler les femmes tu fais du mal.

– Ils se font mal tout seuls. Prête-moi 40 roupies.

Il fallut donner un peu plus de son corps pour qu’il prête, et elle consentit à condition qu’il transforme son prêt en don. 

– Je vois pas comment tu aurais pu me rembourser, de toute façon.

– Dis, Kumail, est-ce que tu m’aimes ? lui demanda-t-elle tandis qu’il avançait doucement sa main entre ses jambes. 

– Ça se voit pas ? répondit-il, agacé.

– Ça c’est pas de l’amour, c’est du désir.

– C’est la même chose.

– C’est pas du tout la même chose.

– Tais-toi.

Comment lui en vouloir ? Il fallait bien qu’il apprenne lui aussi. En matière de connaissance des corps et de relations interpersonnelles, les garçons du Pakistan étaient aussi corsetés que les filles. 

Alors qu’ils reprenaient leur souffle après quelques minutes aussi douloureuses que délicieuses, ils restèrent un moment à se tenir la main. Et là, ils pensèrent l’un et l’autre, sans se le dire : « Oui, je l’aime ».

– Imaginons que un jour tu aies une moto à toi, questionna Kumail doucement. Où est-ce que tu iras en premier ?

Hira s’entendit répondre, d’instinct :

– J’irai voir Malala.

– Malala ? Qui c’est ?

– Malala Yousafzai. Tu en as entendu parler, quand même ?

– Non.

– Oh là là… Malala habite à Mingora, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa. Quand elle a eu 12 ans, elle a commencé à écrire un journal où elle racontait que les talibans interdisaient aux filles d’aller à l’école. Et ce journal a été connu dans le monde entier grâce à un journaliste anglais. Ça n’a pas plu aux talibans, qui ont voulu l’assassiner en lui tirant dans la tête un jour où elle attendait le bus. Elle avait 15 ans. Mais elle n’est pas morte. Elle a été opérée plusieurs fois, d’abord à Peshawar, puis à Birmingham en Angleterre. Elle a été sauvée. Depuis, elle est connue dans le monde entier. Elle se bat contre l’oppression des enfants et pour l’accès à l’éducation des filles. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2014, et aujourd’hui elle est une messagère de l’ONU pour la Paix.

– C’est quoi le prix Nobel ? Et l’ONU ?

– Mais qu’est-ce qu’ils t’ont appris à l’école ?! Tu devrais savoir, c’est important !

Hira ne pouvait pas parler de Malala à la maison, où l’on n’était pas loin de la trouver subversive, mais elle pensait souvent à Malala. C’était un peu sa grande sœur. En répondant à Kumail, elle avait pris conscience de cela : elle rejoindrait le combat de Malala.

Le jeudi suivant, en arrivant au terrain des Rowdy riders, Hira était motivée comme jamais. Ce n’est pas sans fierté qu’elle remit les 4 billets de 10 roupies à Shafaq. 

– Ma sœur, répondit celle-ci, je ne te demande pas comment tu as eu cet argent si ce n’est par tes parents. Et je sais bien qu’il faut se débrouiller si nous, femmes, nous voulons vivre un peu correctement. Mais ne fais rien qui te déshonore et te salisse, d’accord ?

Hira réfléchit et dit, sans baisser les yeux :

– Je ne me suis pas déshonorée. Au contraire, je crois que j’ai fait quelque chose de positif, j’ai aidé quelqu’un de bien.

Dès qu’elle fut sur sa moto, la sensation de puissance revint aussitôt. Là, dans ses mains, entre ses jambes, droit devant, c’était la liberté. Hira obtint le droit de suivre le même cours que les autres, même si elle avait trois leçons de retard. Quand elle se retrouva sur la même ligne que les 15 autres jeunes femmes qui étaient là, et que toutes allumèrent et firent ronfler leur moteur en même temps, elle eut l’impression de prendre le départ d’un grand prix. C’était grisant. 

Après quelques slaloms entre les plots pas trop serrés, Shafaq proposa quelques exercices d’accélération et de décélération. Hira ne coordonnait pas encore très bien main gauche et pied gauche, sélecteur de vitesses et levier d’embrayage, mais elle ne calait plus comme au premier jour. Vu les dimensions restreintes de l’espace et la vitesse donc limitée que l’on pouvait atteindre, elle n’avait passé que les 3 premières vitesses, sur les 5 de sa moto, une Benelli encore, mais pas la même que l’autre fois.  

– Pour terminer, lança Shafaq après les avoir rassemblées en rond, je vous propose à chacune dix minutes de conduite libre, à votre guise. Travaillez vos points faibles, ou faites-vous plaisir.

Rien n’aurait pu donner plus de joie à Hira que ces dix minutes de liberté qu’on lui proposait alors qu’elle était assise sur une confortable selle montée sur deux pneus bien gonflés entrainés par un moteur infatigable. Elle essaya une diagonale pour trouver la plus longue ligne droite disponible sur le terrain vague. Bien sûr, il faillait veiller à ne pas percuter les autres concurrentes et copines, et on se klaxonnait et s’apostrophait dans la joie et la bonne humeur. Chacune a son objectif, pensait Hira, mais on est toutes sœurs, on veut toutes le même droit d’aller et venir sans contraintes autres que celles que nous nous imposons nous-mêmes. 

Est-ce que même la diagonale parut trop courte à Hira ? Alors que l’aiguille sur le compteur allait atteindre la marque des 50 km/h, plutôt que de freiner, elle avisa une des nombreuses trouées dans la palissade en grillage, se dirigea là et… franchit la palissade. Elle se retrouva dans la rue, avec de la circulation, mais elle avançait, ralentissant quand il le fallait, accélérant de nouveau. C’était un bon exercice pratique. Conduire pour de vrai, au milieu des voitures, des autres deux-roues, des charrettes et des piétons. Elle franchit plusieurs carrefours, toujours tout droit. Et bientôt elle se retrouva sur la grande Gadap Road.

Qu’avait-elle fait, mon Dieu ? Et le terrain des Rowdy riders ? Et Shafaq ? Et les autres filles ? L’avaient-elles vue franchir la palissade ? L’appelaient-elles ? Tant pis, il était trop tard pour revenir, du moins pour l’instant. Quelque chose la poussait, ou la tirait, vers l’avant, loin.

Pour la première fois, elle enclencha la 4e vitesse. La Benelli tressauta, Hira serra fort le guidon, et la vitesse augmenta. 60, 65 ! Elle allait atteindre 70 km/h ! Waouh, waouh, waouh ! Les immeubles s’espaçaient autour d’elles, et les voitures roulaient plus vite. Mais elle en dépassait certaines ! Elle voyait des garçons qui s’arrêtaient sur le trottoir pour la regarder. Elle se sentait belle, puissante. Elle existait, enfin ! Elle n’était plus la fille de son père, plus la sœur de ses frères, elle était elle, une femme libre dont l’écharpe jaune volait dans le vent créé par la vitesse. 

Elle passa la dernière vitesse. L’aiguille était au-delà des 80 km/h. Jamais Hira n’avait roulé aussi vite ! Elle sentait les vibrations dans tout son corps, le guidon les communiquait aux poignets, elles remontaient jusqu’à ses épaules, puis redescendaient pas ses flans jusqu’aux jambes d’où montaient d’autres vibrations. Même son cœur et son ventre palpitaient comme jamais. Elle se mit à rire, toute seule, tant elle était heureuse.

Elle montait toujours vers le nord sur Gadap Road. Le nord, c’était la direction de Mingora, loin, loin. Et si elle allait dès aujourd’hui chez Malala ? Le terrain des Rowdy riders à Goshan était à plusieurs kilomètres derrière et déjà elle avait dépassé le niveau de sa maison. Pourquoi ne pas aller plus loin encore, rejoindre la plus courageuse de toutes les courageuses ?

Alors que sa moto l’entrainait à 85 km/h, elle sentit d’abord un serrement sur son cou puis une bouffée d’air dans ses cheveux. Au même moment, il y eut une sorte de claquement et Hira comprit qu’elle venait de perdre sa dupatta. Son premier réflexe fut de freiner. Mais elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et comprit qu’il était dangereux voire impossible de chercher à récupérer son écharpe dans une route aussi passante qu’une pénétrante dans la ville depuis les banlieues nord. Alors elle continua et accéléra encore. Elle ne vit plus le tissu jaune dans le rétro. Le vent s’engouffra dans ses cheveux et c’est comme si l’air entrait enfin dans tout son corps. Sa chevelure devint une vague, soyeuse et ondulante, électrique et naturelle. C’était donc ça la liberté ? C’était bon, infiniment bon.

Elle aperçut à droite les minarets de la nouvelle mosquée de Bahria Town. Adieu la mosquée, adieu les obligations, adieu la résignation ! « Je respecte Allah et je n’ai rien contre le prophète. Ce sont ceux qui ont suivi qui n’ont pas su évoluer ; ils ont fait de l’islam un instrument de domination, alors qu’une religion doit permettre la libération. À quoi sert un Dieu s’il asservit les humains au lieu de les aider à progresser ? ».

Partir ? se demandait-elle les mains sur le guidon tremblant. Pas tout de suite. Pas comme une voleuse. Pas sans un projet bien préparé. Ce soir, elle allait revenir. Car elle avait encore du travail ici, auprès des ses sœurs, de ses amies, de sa mère. Et il y avait Kumail, elle devait finir de l’aider à se libérer lui aussi. Mais un jour elle partirait. Pas pour fuir, non, mais pour rejoindre le combat en faveur de l’émancipation des femmes musulmanes, et aussi pour voir le monde, découvrir comment on vivait ailleurs, pour prendre des idées, des images, des voix. En échange de ce qu’on lui apporterait, elle parlerait de son pays, dirait ses misères, ses beautés, et vanterait le courage de toutes ces femmes qui tentaient simplement de vivre.

Pour l’heure, il fallait apprendre aux filles à monter, à oser et à vouloir monter, sur une moto, un vélo à défaut. Il fallait qu’elles soient suffisamment nombreuses pour qu’on ne puisse plus leur interdire de se déplacer. 

Au niveau de Konkar, Hira fit demi-tour, et prit la route du retour. Elle conduisit moins vite. Elle était calmée. Elle s’excuserait auprès de Shafaq, qui comprendrait. Cette escapade lui avait donné la confiance nécessaire. Elle savait, elle pouvait.

(et 167 autres histoires sur http://www.desvies.art)

Un commentaire

  1. J’aime :
    – le titre « Dévoilées », superbe,
    – le mini road movie à moto teinté de folie, d’érotisme et de liberté.
    Je suis bien moins emballé avec :
    – le premier dialogue avec le père, convenu et pétri de lieux communs,
    – l’impression qu’on prête à une adolescente des réflexions d’adultes.

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