N’oublie pas que nous avons été belles

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Lily avait longtemps donné le change, fait moins que son âge, conservé un tempérament facétieux. Elle tenait à garder ses cheveux noirs, que la coiffeuse colorait et coupait dans un carré dégradé très XXIe siècle. Alors que Lily était née en 1937. 

À 80 ans, elle sortait encore avec ses copines, allait au théâtre, participait à des vernissages, déjeunait au restaurant… Elle était mère, grand-mère et arrière-grand-mère, mais ce triple statut ne prenait pas chez elle les proportions qu’il avait d’habitude chez les septua et octogénaires ; elle était femme avant tout et souhaitait le rester jusqu’au bout. 

Et puis, l’année dernière, alors qu’elle atteignait l’âge respectable de 85 ans, les choses avaient commencé à se dérégler. D’abord Jacques était mort. Son Jacques. Certes, il n’était que l’ombre de lui-même ces dernières années. Il ne l’accompagnait plus dans ses sorties, mais il était là quand elle rentrait. Il l’écoutait et même réagissait à ses propos. Jusqu’à ce que son cœur lâche un matin sans crier gare.

Trois semaines après Jacques, c’est Marie-France, sa sœur, qui rendait les armes et abandonnait la partie. 

Ensuite, Lily était tombée. Elle s’était cassé le tibia et deux dents. À son âge, le tibia fracturé l’avait clouée au lit pendant deux mois et elle n’avait jamais retrouvé son assurance, marchant depuis avec une canne. Mais les deux dents cassées l’avaient davantage contrariée que la jambe, car elle avait zozoté pendant six mois, jusqu’à ce qu’elle se mette à porter un dentier. Un dentier, elle !…

Enfin Lily avait déclenché un cancer, qui l’obligeait à de la chimiothérapie. Elle trouvait que ça faisait beaucoup. Elle ne parvenait pas à considérer ces soucis comme normaux à son âge, encore moins la chance que cela représentait de ne pas avoir souffert plus tôt de ces pertes et de ces maux. Elle estimait révoltant de ne plus pouvoir maintenir sa coiffure, ses sorties, ses rires. 

Le plus terrible fut peut-être de découvrir qu’elle n’intéressait plus personne. Certes, une aide à domicile venait tous les jours, les enfants passaient tous les week-ends et l’appelaient trois fois par semaine, mais ce n’était pas la vie, selon elle. Ce qui lui manquait, c’était le contact avec l’extérieur. Certes, plusieurs amies lui rendaient visite, mais ce n’était pas pareil, elles étaient condescendantes, coincées dans les fauteuils, et les voir ainsi l’attristait plus qu’autre chose.

Alors chaque fois qu’elle s’en sentait la force, elle allait faire un tour à pied. Elle avançait à petits pas et s’appuyait sur sa canne. Quelle misère, pensait-elle. Et ma tête, je dois être affreuse. Un jour, elle tomba sur Mélanie, une ancienne responsable d’association culturelle, avec qui elle avait sympathisé ; elles avaient souvent été au théâtre ensemble. Mélanie marchait sans canne, mais elle était d’une maigreur effrayante, et sa peau était diaphane :

– Oh, Lily…

– Mélanie, oh…

Elles restèrent quelques secondes immobiles, sidérées de ce qu’elles voyaient. Les premières larmes coulèrent en même temps sur leur peau de papier. Puis, maladroitement, parce qu’elles n’étaient pas stables sur leurs appuis, elles se serrèrent l’une contre l’autre. Et Lily entendit Mélanie murmurer à son oreille :

– N’oublie pas que nous avons été belles.

J’ai mis ce texte en musique avec Amandine et son accordéon, vous pouvez l’écouter en cliquant ci-dessous (le son n’est pas bon, pardon. C’est enregistré avec un simple téléphone lors d’une de nos répétitions ; nous ferons bientôt mieux).

6 commentaires

  1. Tellement réel, que l’on accepte difficilement, pas le choix c’est la vie.
    Il faut avancer et garder le moral, la forme et me pas s’oublier physiquement, garder la forme, garder le contact avec l’extérieur et une bonne image de soit !! On existe encore ! Profitons-en……….

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  2. C’est vrai il ne faut pas oublier ce que l’on a été. Mais on ne peut pas être et avoir été. Alors il faut se réinventer ! Merci pour ce beau nouveau moment de lecture
    A la prochaine ! Annie

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