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Il se souvenait quand c’était arrivé. Quand l’impensable était arrivé. Quand il avait perdu la foi, lui le curé. Oui, lui le curé, il avait perdu la foi.
Après une année de révélations et de réflexions, alors qu’il célébrait la messe de Noël, pour la quarante-troisième année consécutive, il s’était rendu compte qu’il ne croyait plus. En Dieu. Il ne croyait plus en Dieu ! Non, il devait se l’avouer, l’histoire ne tenait pas. Il ne pouvait plus repousser l’évidence. Il lui avait fallu du temps pour l’admettre, beaucoup de temps, mais désormais il était convaincu : personne n’avait créé le monde et personne ne veillait sur les hommes. Personne.
Il avait parfois douté au cours de son sacerdoce. Mais un doute n’était pas une négation. Le doute permettait de progresser. Il était une épreuve dont on sortait renforcé. Du moins le pensait-il, alors. Là, maintenant, plus aucun doute n’était possible. Pourtant, il avait suivi le chemin, il avait été loyal, il avait mené à bien ses missions, il avait travaillé son esprit. C’est pourquoi le résultat auquel il était parvenu était aussi solide qu’inattendu. Dieu n’existait pas. Bon sang, comment était-ce possible ?
Le premier signe avant-coureur datait peut-être du soir d’hiver où il avait osé pour la première fois se poser la question d’une possible erreur, d’une éventuelle fausse route. Question qu’il n’avait pas préméditée, qui était apparue de manière si soudaine qu’il en avait été retourné pendant plusieurs jours.
Ce soir-là, il était rentré chez lui à 23 h 30. Il avait enfoncé la clé dans la porte, et la serrure avait, comme souvent, résisté. Il n’arrivait pas à imprimer le quart de tour qui déclencherait le retrait du pêne. Il savait qu’elle était usée, et qu’il devait la faire réviser, peut-être changer. Mais ça voulait dire appeler quelqu’un, perdre du temps, dépenser de l’argent…
Un jour, il risquait de ne plus pouvoir entrer chez lui, et il devrait passer la nuit… Où ? Où passerait-il la nuit s’il restait coincé dehors ? s’était-il demandé. Oh, les bonnes âmes ne manqueraient pas et elles se manifesteraient si elles l’apercevaient en difficultés. Mais combien l’accueilleraient avec plaisir ? Avec un sourire qui ne soit pas une politesse, mais une spontanéité venue du cœur ? Et lui, vers quelle personne ou famille se tournerait-il, si ce n’était avec joie, du moins sans gêne ? Le problème est que ceux qu’il choisirait ne seraient pas ceux qui le choisiraient. Le problème dans la vie était la réciprocité, réciprocité de l’amour, de l’amitié, de l’envie… Souvent, l’on n’était guère attiré par ceux qui nous aimaient. Et ceux que l’on aspirait à voir davantage ne nous considéraient pas plus qu’un brave type, qui faisait son job et qu’il n’était pas désagréable de croiser à l’occasion. Alors, débarquer à l’improviste à 23 h 45 parce que la serrure était bloquée…
Les dents de la clé avaient fini par trouver les creux de la serrure. La porte s’ouvrit, de quelques centimètres d’abord, puis davantage après une nouvelle poussée. Ouf. Ses vêtements étaient humides et il faisait froid. L’atmosphère dans la maison n’était guère plus engageante que celle de dehors. Le chauffage au fuel aurait pu diffuser une chaleur homogène. Encore fallait-il que le bouton soit dans une position en rapport avec la température de février. Mais l’évêque avait donné des consignes. On devait surveiller les dépenses. Il était conseillé de limiter la température à 19° quand on était présent, 15 pendant les absences. De fait, on dépassait rarement 17 dans la maisonnette. Même 19, ce n’était pas chaud.
Il avait refermé la porte. Puis l’avait rouverte. Car il avait oublié le jeu de clés dans la serrure. Et s’il n’arrivait pas à le retirer ? Il l’ôta, referma, puis tourna le verrou intérieur. Les clés tombèrent, il les ramassa et les posa… Où ? Il n’y avait pas la place pour un guéridon dans ce couloir. Il les fourra dans la poche de son pardessus. Il était maladroit, depuis toujours. Ses doigts se raidissaient, ça c’était plus récent. Souvent, quand il se réveillait le matin, ses phalanges étaient bloquées.
Allez, il ne fallait pas s’arrêter à ces choses-là. Le Seigneur n’aimait pas qu’on s’apitoie sur son sort. Le corps était une machine formidable créée de la main de Dieu, il était bien normal qu’elle fatigue un peu au bout de longues années de service. Il n’avait pas à se plaindre.
Il était passé dans la cuisine. Il allait sortir un plat tout fait de son placard, lorsqu’il avait réalisé qu’il avait déjà dîné. Certains soirs, il ne dînait pas et il ne s’en rendait pas compte, tandis que d’autres la faim le reprenait deux heures à peine après qu’il avait fini son repas. Il mit une casserole d’eau à chauffer pour l’infusion. Il était fatigué, mais il savait qu’il ne trouverait pas le sommeil s’il se couchait tout de suite. Il avait trop de choses en tête. Comment se faisait-il que par moments il se sentît si vide ?
Il gratta l’allumette. Manqua se brûler. Ou se brûla sans y prêter attention. Le courrier qu’il avait relevé à 13 heures était encore sur la table. Il s’assit. Ouvrit la lettre sur laquelle son adresse était écrite à la main. « Mon père, je prends la plume pour vous faire part du souci qui m’occupe. Je connais votre bonté et je sais que vous saurez m’écouter. Je viendrai vous parler de vive voix, mais je commence par écrit car ce n’est pas facile. Voilà. J’ai des doutes sur la fidélité de mon mari. Si ce n’était que ça, je ne vous en parlerais pas. Mais… »
De quel droit, ces intrusions ? Pouvait-on donc le mobiliser, venir chez lui, pour tout et n’importe quoi ? Cela faisait-il partie des charges de son ministère ? Il cessa de lire pour aller à la signature, car il n’y avait aucune coordonnée sur l’en-tête. Françoise Laurentin. Elle participait aux activités de la paroisse, elle l’avait invité à dîner une fois en famille et il l’avait vue lors d’un déjeuner chez des tiers. De là à devenir son confident… Il ne voulait pas en lire davantage pour l’instant, il avait la tête assez pleine.
Il s’était levé, avait pris le bocal de verveine citronnée offert par sa bonne Angèle. Il saisit une poignée de feuilles sèches entre ses doigts et les jeta dans l’eau qui bouillait. Il éteignit sous la casserole. Pendant que les feuilles infusaient, il regarda par la fenêtre qui donnait sur le jardinet. Il ne le voyait pas, mais il était là. Précieux et fragile. Un carré de paix au milieu des chaos. Il n’y allait pas souvent – manque de temps, mal de dos – et il était un piètre jardinier. Mais les quelques minutes qu’il passait à se pencher sur la terre lui apparaissaient comme une respiration vitale dans une vie où l’air était rare.
Il s’était assis avec son infusion. La réunion avait été pénible. Il s’agissait de la préparation des cérémonies de Noël. Ce devait être une fête, un moment de partage et de rassemblement, pourtant les questions humaines et matérielles avaient monopolisé les débats et gâché l’ambiance. Les inimitiés personnelles étaient ressorties, alors qu’elles n’avaient pas lieu d’être. Il s’en était fallu de peu que Solange fonde en larmes, parce que Nathalie avait insisté pour prendre en charge la procession des enfants avec les bougies ! Et Gérard, qui avait passé une demi-heure à détailler les problèmes d’électricité… Jacques, qui animait la réunion, possédait autant de vitalité que de patience, et c’était des qualités bien sûr. Mais en l’espèce, cela nuisait à l’efficacité, et plus encore à la rapidité.
Bah… Il ne s’aimait pas quand il critiquait autrui. C’était une faiblesse, qu’il combattait sans relâche. Le Seigneur avait doté chaque homme de qualités propres, il fallait les voir et les respecter. Ces gens du Conseil de fabrique étaient braves, heureusement qu’ils étaient là. Il n’allait pas commencer à médire, ni même à « mépenser ». Force était de constater qu’aujourd’hui c’était plutôt les équipes paroissiales qui soutenaient les prêtres que l’inverse. En France, les laïcs tenaient le clergé. Quelle évolution tout de même…
Un peu de miel n’aurait pas fait de mal à son infusion, et à sa gorge, mais il le réservait au dimanche. Il avait bien un paquet de sucre, mais il s’était habitué à ne plus en mettre dans ses boissons chaudes. Son taux de cholestérol était trop élevé, avait dit le médecin, lors de la dernière visite qu’il lui avait rendue. Boire son infusion le ramenait à l’enfance. Le mot utilisé était tisane. Sa mère en préparait chaque soir, elle en prenait même une tasse dans sa chambre pour l’avoir à côté de son lit en cas de réveil dans la nuit. Peu importait qu’elle fût froide. Sa pauvre mère… Elle n’avait eu qu’un fils, et ce fils c’était lui. Avait-il été à la hauteur de ses espoirs ? Elle avait eu l’air heureuse quand il lui avait annoncé sa décision d’entrer au séminaire. Mais est-ce que cela n’était pas juste une marque de son amour ? Était-elle satisfaite au fond d’elle-même ? Elle n’avait pas manifesté d’enthousiasme. Et si jamais son choix lui avait plu, n’avait-elle pas été déçue après ? Il était resté curé de paroisse, il n’avait pas fait carrière. Elle avait sans doute remarqué son manque d’envergure intellectuelle. Il était limité, il en était conscient. Le Bon Dieu n’avait pas donné à tous les hommes les mêmes talents. Les cerveaux comme les corps n’avaient ni la même taille ni la même forme. Il était fasciné quand il se trouvait face à des puissances intellectuelles. Dans ces cas-là, il buvait les paroles de ses interlocuteurs. Et il aurait donné cher pour dîner avec quelques grands esprits qu’il avait entendus à la radio, ou dont il avait lu les propos lumineux.
Il avait attrapé son agenda dans sa veste pour évaluer son emploi du temps du lendemain. Mais juste avant de l’ouvrir, il renonça. Non, chaque jour suffit sa peine. Il ne devait pas gâcher ses moments de répit. Sa tête était déjà lourde. S’il ne parvenait pas à la vider, au moins ne devait-il pas la charger de ce qui n’était pas encore advenu. L’existant suffisait. Il y avait déjà tant de choses. Quel dommage, se disait-il parfois, qu’on ne puisse effacer la mémoire humaine. On le pouvait bien pour les ordinateurs… Ah, chaque soir se délester du poids de la journée, se coucher léger !… Et chaque matin se réveiller avec l’innocence de l’enfant ! Se lever en s’émerveillant de chaque vision comme si c’était la première fois…
Il se remit debout, en grimaçant. Même se redresser devenait difficile. Il posa la tasse dans l’évier. Angèle venait trois matins par semaine. Demain était un de ses jours. Angèle n’aimait pas quand il n’y avait « rien à faire ». Aux yeux de l’abbé, le nettoyage qu’elle effectuait n’était pas le plus important. C’est pour la cuisine qu’il la trouvait indispensable. Elle achetait et préparait de quoi composer des repas équilibrés. Sans elle, il n’aurait rien mangé d’autre que des tranches de jambon et des bouts de fromage. Elle confectionnait des plats complets qui pouvaient se réchauffer et duraient plusieurs jours. Elle lui avait montré l’utilité du micro-ondes, qu’il avait longtemps tenu pour une invention du diable. On pense que les prêtres sont souvent invités à déjeuner et à dîner, ce n’est pas si vrai. Les week-ends oui, et encore. Le dimanche midi dans la foulée de la messe. Le samedi soir, lorsqu’on n’avait rien de mieux à faire et qu’on était un habitué de la messe, on invitait le curé. Mais sinon…
Ceci étant, il ne craignait pas de se retrouver seul à table. Une femme aurait pu être un bonheur bien sûr, mais il ne souffrait plus de ce manque. Il avait fait sa vie sans, c’est tout. Un ami lui manquait davantage. Ah, ça oui. Il n’avait jamais retrouvé des amitiés aussi fortes que celles de l’enfance et il en avait la nostalgie. La seule personne chez qui il irait volontiers s’il était bloqué dehors était un ami du collège qu’il avait gardé. Mais il habitait à 500 km. On lui avait dit, et il se disait, qu’un prêtre devait se situer au-dessus de l’amitié. Puisqu’il devait aimer tous les hommes sans distinction, il ne pouvait privilégier tel ou tel par le sentiment et la relation. Il avait retenu la distinction des Grecs anciens, qui distinguaient trois niveaux de l’amour. L’éros d’abord, sur lequel il avait fait une croix. La philia ensuite, qui était cet amour amitié qui lui manquait. L’agapé enfin, autrement dit l’amour des hommes en général, quelles que soient leurs différences et leurs insuffisances. Celui de Dieu, de Jésus, que devaient viser leurs serviteurs.
Et lui, l’aimait-on pour lui-même ou parce qu’il était un curé, et parce qu’on aime un curé comme un oiseau fragile, une espèce en voie de disparition ?…
C’est quand il s’était couché ce soir-là que la question était venue. Il se revoyait allongé sur le dos, son ventre arrondissant les couvertures malgré le creux du matelas, une lueur venant de la fenêtre dont il ne fermait jamais les volets. Sa respiration, sifflante et forte, le gênait lui-même. C’est peut-être à cause d’elle qu’il n’était pas arrivé à trouver le sommeil. Il était las pourtant, si las. Lassitude moins du corps que de l’esprit sans doute, puisque la question était arrivée : et s’il avait fait fausse route ? S’il s’était trompé sur… la base… la base de tout ? Pas tant dans sa manière de vivre que dans son regard sur la vie. L’hypothèse qu’il avait toujours refusé d’émettre – car même au titre d’hypothèse jamais on ne l’aurait acceptée autour de lui – méritait d’être examinée. Au moins examinée. Qu’y avait-il de mal, après tout, puisqu’on était si sûr ? Pensez, deux mille ans que ça dure. Pourtant, pourtant… Oui, pourtant. Et si… et si Dieu… et si Dieu n’existait pas ?
Sainte mère !… Ses yeux s’agrandirent tellement qu’il eut l’impression que le plafond descendait sur lui. Il eut un hoquet. Mais il ne refusa pas le combat. Qu’est-ce que c’était qu’un monde sans Dieu ? Imaginons l’impensable, allez ! Commençons par la souffrance, se dit-il, parce que la souffrance est peut-être la chose la mieux répartie sur la terre, et avec laquelle on passe le plus de temps lors de son existence. S’il n’y a pas de Dieu, alors pourquoi souffre-t-on ? Non, non, ce n’est pas ça. Mon hypothèse, pure hypothèse, est qu’il n’y a pas de Dieu. Donc si l’on souffre, c’est parce que Dieu n’existe pas. Est-ce que c’est logique ? Oui, si Dieu n’est pas, alors on souffre. C’était parfaitement logique, et même, il fallait le reconnaître, beaucoup plus logique sans Dieu qu’avec Dieu. Cette trouvaille l’excita tant qu’il arracha le bas des draps et de la couverture avec les pieds. Tant pis, il avait chaud désormais. Réfléchir donnait chaud.
Bon, et la vie, les enfants, la famille, est-ce que c’est possible si Dieu n’existe pas ? Il n’y connaissait pas grand-chose en enfants, mais enfin il était incontestable que se reproduire et protéger sa progéniture était naturel. Les animaux n’ont pas d’âme et ils se reproduisent. Les hommes avaient des enfants même quand ils ne croyaient qu’à des dieux folkloriques et païens. Donc… Donc, la vie pouvait fonctionner sans que l’on croie en Dieu. Oui, mais la question n’était pas celle-là : la question était de savoir si la nature pouvait être ce qu’elle était si elle n’avait pas été créée par Dieu. C’était son hypothèse, son incroyable hypothèse, mais comment démontrer sa validité ? Comment aller plus loin ? Ah, s’il était plus intelligent… S’il avait plus de connaissances… Il retint le mot qu’il avait prononcé : naturel. Si la nature était indépendante de Dieu – misère, comment serait-ce possible ! – alors la chaîne de la vie s’expliquait aussi. Aussi bien.
Il se tourna et les couvertures tombèrent. Flute. Tant pis. Bon, et le travail ? Le travail était-il lié à l’existence de Dieu ? Pouvait-on travailler sans que cela soit, d’une manière ou d’une autre, pour faire avancer le royaume de Dieu ? Eh bien, en dehors des prêtres, peut-être ? Un maçon, un professeur, un boulanger, un médecin… pouvaient agir sans intervention, et même sans présence, divine. Non ? Ça n’enlevait rien à l’utilité de leur métier. Si ?
Il mélangeait les questions de sens et de faisabilité. « Je n’arrive pas à poser les bonnes questions. Parce que je suis bête. Mais je perçois que les choses peuvent aussi s’expliquer sans Dieu. Oui… » Ce n’était pas une mince surprise. Il joignit les mains et se mit aussitôt à prier. « Seigneur, pardonne-moi. Remets-moi sur ton chemin si je m’égare ». Il eut un éclair : « Et la création ? La création, hein ? Le monde ne s’est pas créé tout seul, quand même. Bing, bang, il a bien fallu quelqu’un ! Ah ah ! » Il eut un moment d’extase et sourit au plafond de toutes ses dents. « Ah ah ! La création ! »
Mais le soufflé retomba. « Ton hypothèse, mécréant, reste sur ton hypothèse ». Il tourna encore le problème dans sa tête pendant une heure, tâchant d’imaginer une construction crédible et un sens à cette construction. Il finit par s’endormir, mais des relents de sa journée vinrent se mêler à son mauvais sommeil : la réunion pénible, la lettre de Françoise Laurentin, la serrure qui coinçait. Mal dormir, ça signifiait qu’il y avait un Dieu ou pas ?
Le deuxième signe avant-coureur de la dégringolade avait eu lieu trois mois plus tard. La terre avait tremblé en Haïti, un des pays les plus pauvres du monde, tuant 230 000 personnes, blessant 300 000 autres, jetant 1,2 million d’habitants à la rue (sur un total de 10 millions), détruisant des quartiers entiers ainsi que la plupart des édifices publics de la capitale, dont le palais national et la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince, empêchant tout approvisionnement en eau et en alimentation, provoquant de gigantesques problèmes de soins et de circulation, créant des souffrances durables et incalculables, anéantissant toute force publique et livrant la ville à la violence. Certes, ce n’était pas la première catastrophe majeure qui s’abattait sur des populations (le tsunami dans l’Océan indien avait causé à peu près le même nombre de victimes cinq ans plus tôt), mais jamais on n’avait vu un pays si touché. La preuve était qu’un an après, les observateurs s’accordaient à reconnaître que la situation était toujours épouvantable.
À la vue des images et des témoignages qu’il avait reçus hébété devant les informations, il avait eu un mouvement de révolte. Il se souvenait de sa colère à la vue d’une fille de 8 ou 9 ans qui venait d’être amputée d’une jambe et d’un bras. « Seigneur, s’était-il exclamé sans autre bruit qu’un gémissement, non ! C’est trop ! Tu ne peux pas permettre ça. Tu laisses commettre l’innommable ! C’est indigne. Tu n’as pas le droit ! » Ses doigts avaient agrippé les rebords du fauteuil et ses ongles avaient enfoncé le tissu élimé. Quand le reportage s’était achevé, il avait éteint la télévision et avait été s’agenouiller sous le crucifix du séjour, sur un vieux tapis prévu à cet effet. Il avait joint les mains, avait penché la tête, était resté près de cinq minutes sans rien dire, puis il avait levé la tête vers l’homme en croix orné de buis, et avait parlé ainsi :
– Et si tu n’existais pas ? Et si ce n’était pas de ta faute, parce que tu n’es pas ? Hein, qu’en dis-tu ? Je ne peux pas croire que tu permettrais toutes ces horreurs si tu étais. Et ne m’embête pas avec la liberté que tu laisses aux hommes, s’il te plaît. Elle a bon dos, la liberté… Si tu as laissé l’homme libre et que la liberté conduit à la violence et à la souffrance, alors tu es un salaud. Mais je ne le crois pas. Tu n’es pas un salaud. Et pourtant violence et souffrance il y a. Oh oui ! Alors ?
Alors c’était la deuxième fois qu’une remise en cause lui venait à l’esprit. Remise en cause qui n’était pas un simple doute.
La troisième manifestation de la crise eut lieu fin septembre, à l’issue d’une soirée avec des jeunes cadres qui s’étaient rencontrés dans la paroisse. Ils étaient quatre couples à vouloir « faire quelque chose ». Deux d’entre eux étaient venus le voir un dimanche à la sortie de la messe et lui avaient demandé si lui le prêtre voulait bien partager un dîner avec eux pour les aider à « structurer leur projet » et peut-être les renseigner sur ce qui existait comme groupes de ce type.
– On s’est rencontrés à la dernière kermesse et on s’est déjà réunis deux fois, lui dit une petite brune autour de laquelle deux enfants qui devaient être les siens jouaient à cache-cache. On dîne et on discute autour d’un thème. Le prochain, c’est « comment être chrétien ici et aujourd’hui ? ». Si vous pouvez venir, ce serait formidable !
Il avait accepté bien sûr, les bonnes volontés n’étaient pas si nombreuses. Il s’était dit qu’il les orienterait sans doute vers le Mouvement des Cadres Chrétiens, puisqu’ils étaient ingénieurs, banquiers et informaticiens, d’après ce qu’il avait retenu.
Il s’était présenté à 20 h 20 à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Il s’agissait d’une maison dans le centre ancien de la commune, où il pouvait donc aller à pied depuis chez lui. Souvent dans ces banlieues, les cadres habitaient des zones résidentielles excentrées. Ce n’était pas le cas ce soir, et il en était content. Il avait une voiture, une vieille Peugeot donnée par un paroissien, mais il la prenait le moins possible. Il n’aimait pas conduire, et il conduisait mal.
Il s’était retrouvé à dîner avec les quatre couples, en débattant du thème de la soirée. Mais il avait trouvé les discussions terriblement intellectuelles, hors de la réalité. Et il n’avait pas pu apporter sa pierre, alors qu’on l’avait invité pour cela, parce que ces trentenaires de haut niveau possédaient une culture et une intelligence qu’il ne possédait pas.
À un moment, on lui avait demandé :
– Et vous, mon père, comment définiriez-vous un chrétien ?
Il n’y avait pas de malice dans la question, juste une volonté de faire participer l’invité, d’autant plus qu’il était bien placé pour émettre un avis sur la question. Pourtant, il s’était senti gêné. Il se racla la gorge.
– Un chrétien… c’est tout cela à la fois, tout ce que vous avez dit. Et beaucoup de choses encore. Je crois qu’il ne faut pas chercher la perfection, elle n’existe pas. Pas plus chez le chrétien qu’ailleurs. Le chrétien vit avec ses moyens, ses qualités, ses défauts. Je pense parfois… comment dire… qu’il y a du chrétien en chaque être humain. Et qu’il faut rechercher, stimuler cette chrétienté.
Pourquoi ai-je dit cela ? s’était-il demandé. Est-ce que je pense ce que je dis ?
Une jeune femme avait relancé :
– Mais celui qui s’affirme chrétien, qui se définit comme tel. Est-ce qu’il a quelque chose de spécifique ?
Bon sang, ils étaient charmants ces trentenaires, mais ce qu’ils pouvaient se torturer l’esprit… Il devait répondre à nouveau.
– Il a… Le chrétien a… conscience d’appartenir à un tout. D’avoir une origine et un avenir. Un salut. C’est important, le salut. La notion de salut. Sa vie, au chrétien, découle de cette conscience.
Le salut… Pourquoi pas. Il ne savait pas d’où lui était venue cette réponse.
Il avait eu quelque difficulté à éviter qu’on le ramène en voiture, mais il y était parvenu. L’air de la nuit lui avait fait du bien. Même si, levant les yeux vers les immeubles, il avait ressenti un manque qu’il connaissait bien. Celui d’un foyer, d’une chaleur, d’une présence. Et, autant nommer les choses, d’une femme. Il devait être agréable de dormir à côté d’une Séverine ou d’une Patricia. « Bon sang, être passé à côté de cette douceur, de ce qui rend la vie un peu moins dure, n’était-ce pas une folie ? ». Mais il était trop tard maintenant, il avait choisi.
Quand il s’était couché, le doute était revenu. Encore. Terrible. Cela avait été sa troisième crise. Et si les critiques, dites ou non-dites, qui s’étaient manifestées ce soir-là, étaient justifiées ? Ou plutôt, et si c’était la base, le fondement, qui n’était pas le bon ? Si tout l’échafaudage s’écroulait parce que le sol était mouvant, et qu’aucun câble ne le retenait par en haut ? Bon sang, comment de telles pensées pouvaient-elles lui venir ?
Ces jeunes qui l’avaient accueilli étaient intelligents et de bonne volonté, mais il n’avait pas su répondre à leur attente. Parce qu’il n’avait plus l’énergie. Mais ce n’était pas qu’une question d’énergie, il le savait. L’énergie, il l’avait encore quand il fallait. Non, c’était plus grave, comme si, comme s’il… comme s’il n’y croyait plus. Oh Seigneur… Pourquoi m’as-tu abandonné ? Il sourit à cette phrase, mais son sourire était triste.
Enfin il y eut l’article. Des mots imprimés, ceux-là. Comment cet article était-il entré dans sa vie ? Par la radio. Un matin, il l’avait allumée alors qu’il prenait son petit déjeuner. Il s’était levé comme d’habitude à 7 heures moins le quart. Avec le réveil, ce qui n’était pas bon. Pendant quarante ans il s’était réveillé de lui-même, avec le soleil, même quand il n’y en avait pas. Mais depuis quelques années, il était obligé de mettre son réveil à sonner, sans quoi il pouvait encore se trouver au lit à 8 heures.
Dans la cuisine, il ne faisait pas chaud. À 7 heures, il avait allumé la radio. Tandis que le bulletin d’informations se déroulait, il avait tiré le voilage et jeté un œil à la fenêtre. Il aperçut la mère Dalban qui balayait déjà, ainsi qu’un père de famille et ses enfants. « C’est bien tôt pour ces petits », pensa-t-il.
Il avait mis de l’eau à bouillir, avait sorti le beurre et la confiture. Il attrapait la miche quand les mots suivants frappèrent ses oreilles : « Et Dieu dans tout ça ? Eh bien Dieu ne sert à rien. Du moins selon Stephen Hawking, le célèbre physicien. Dieu n’est pas utile pour expliquer la formation de l’univers. Rien d’extraordinaire, me direz-vous, à ce qu’un scientifique ne soit pas croyant. Mais si les propos du génial Anglais sonnent comme un coup de tonnerre, c’est parce que son nouveau livre peut être vu comme une démonstration rigoureuse de la non existence de Dieu ».
Le journaliste avait ensuite interrogé un académicien, qui avait publié à ce sujet un article dans le Figaro. Le dénommé Jean d’Ormesson, « catholique et néanmoins grand admirateur d’Hawking », racontait que le plus grand physicien vivant, tétraplégique, cloué dans un fauteuil, avait écrit que Dieu n’était pas nécessaire à la création de l’univers. Le célèbre homme de lettres ne cachait pas le trouble dans lequel le jetait cette affirmation, étayée sur des dizaines de pages.
Tremblant, il avait dû reposer le pain. Même s’il n’était pas doué avec les réflexions, il connaissait le point principal sur lequel achoppaient les athées, la création. Avec cette fameuse question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Eh bien ce Hawking répondait, preuves scientifiques à l’appui : l’univers s’explique très bien sans Dieu. Aucun Dieu n’a créé l’univers. Sans cela il ne l’aurait pas créé ainsi. C’était énorme, bouleversant. Et si quelqu’un d’aussi éminent qu’un académicien voyait sa foi remise en cause par cette démonstration, n’était-il pas légitime que lui aussi, simple curé, puisse être déstabilisé ?
Il vécut les dernières semaines de cette année d’effondrement dans un brouillard jusqu’à la nuit de Noël. Où là, pendant la messe la plus importante de l’année, devant tous ces gens qui ne venaient jamais d’habitude mais qui ce soir-là voulaient croire et attendaient de lui qu’il les stimule, il avait senti qu’il ne croyait plus à ce qu’il disait. Ses constats avaient entraîné ses doutes, qui avaient entraîné ses réflexions, qui avaient entraîné sa conviction qu’il y avait une autre manière d’expliquer le monde, plus convaincante que celle qui avait été la sienne jusque-là.
L’argument des « depuis 2000 ans » lui parut soudain dérisoire. Qu’était-ce que 2000 ans à l’échelle de l’histoire et de l’univers ? Les Égyptiens, les Romains et leurs dieux multiples étaient-ils moins intelligents que les occidentaux du XXIe siècle ? Et même pendant ces 2000 ans, que dire du 1,4 milliard de Chinois qui ne croyaient pas en Dieu et du 1,4 milliard d’Indiens qui croyaient à une autre forme de Dieu ? Étaient-ils dans le faux alors que le 1,4 milliard de chrétiens étaient dans le vrai ? Ça ne tenait pas. Une vérité était universelle, ou elle n’était pas.
Comme chaque soir de Noël, son vieil ami du collège l’appela. Ce vieux camarade n’avait jamais cru, lui, mais n’avait rien d’un anticlérical. Ils avaient toujours abordé la foi de manière détendue, souvent avec humour. Il éprouva le besoin de s’épancher auprès de lui. C’était la seule personne auprès de qui il pouvait se le permettre. Et là, après cette terrible année et sa révélation pendant la messe, son besoin de se confier était urgent.
– C’est tout l’édifice que j’ai bâti qui s’écroule.
– Tu l’as gravi plutôt que bâti, cet édifice.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Que tu as suivi une voie, mais que tu ne l’as pas créée. Comme la quasi-totalité des gens, sois-en sûr. Tu tombes d’un édifice, mais l’édifice ne s’écroule pas. Et ton travail reste ce qu’il a été.
– Comment ça ? J’ai construit ma vie autour de l’existence de Dieu, je n’ai cessé d’en faire la promotion, et Dieu n’existe pas !
– Et alors ? Les écrivains embarquent des lecteurs avec des personnages qui n’existent pas. Les cinéastes inventent des mondes plus vrais que nature, qui ne sont que le fruit de leur imagination. Les avocats racontent une histoire apte à convaincre un jury, sans se soucier de la vérité. Un agent immobilier pare une maison de qualités qu’elle n’a pas, etc.
– Mais je ne suis pas un artiste ! Et pas plus un agent immobilier ! Je suis au service de Dieu. Et si Dieu n’existe pas, j’ai trompé les gens !
– De bonne foi. Et puis, n’as-tu pas donné à tes ouailles ce qu’elles voulaient ? Des cérémonies, une écoute, une présence, un repère…
Ces derniers mots le réconfortèrent. C’était vrai, il avait fait son job, et même un peu plus. Non, le problème c’était lui, le chamboulement dans sa tête, l’absurdité que cela entraînait. Bon sang, avoir prié matin, midi et soir une imposture… Avoir prêché chaque dimanche à partir de textes sans fondements… Avoir béni des milliers de fidèles chaque année au nom d’une illusion…
– Ton travail n’a pas été vain, reprit son ami qui le sentait faiblir.
– Pour les autres peut-être. Mais qu’est-ce que je vais devenir ? Tu te rends compte de ma situation ?
– Oui. Et maintenant tu prends une autre voie. Quarante ans…
– Quarante-trois.
– Quarante-trois ans d’exercice de la foi catholique t’amènent à une prise de conscience radicale. Au dépouillement extrême.
Ces deux derniers mots le marquèrent. Le dépouillement extrême. Oui, il était nu, celui qui n’avait plus sa foi pour se protéger.
– Mais comment accepter l’erreur ? Comment me rendre… compatible avec la vérité ? s’indignait-il.
– La vérité n’est pas facile à affronter, répondit avec calme son ami, qui avait un cerveau supérieur au sien. Mais quelle satisfaction, quelle lumière !
Il maugréa :
– Quelle lumière… Mais la lumière, c’était lui, le Seigneur ! Ça ne pouvait être personne d’autre ! Même le soleil était pâle à côté !
– Eh bien tu découvres que la lumière, c’est le soleil, pas le ciel. Bravo. Tu as réussi à te déconditionner. À te jeter du haut de l’édifice. Bien peu y parviennent…
– Mais enfin à 66 ans, alors que je suis prêtre, c’est d’un ridicule achevé !…
– Non, c’est exceptionnel. Ton exemple va faire réfléchir.
– Tu es fou ? Quelle honte… Pas un mot à quiconque, tu m’as promis.
– Rassure-toi. Mais trouve une solution pour être en accord avec toi-même…
– Je ne peux pas quitter les ordres ! Défroquer à 66 ans, tu réalises !
– Tu as une bonne santé. Tu peux espérer 20 bonnes années devant toi. Une nouvelle vie commence !
– Tais-toi, tu blasphèmes !
Il s’était couché dans un état d’excitation extrême. Il n’avait bien sûr pas trouvé le sommeil. Mais, après deux heures de quasi-transe, il avait trouvé la solution : il allait demander sa retraite. Jamais il n’aurait pensé cela il y a un an, il se voyait aller jusqu’au bout de ses forces. Mais justement, il n’avait plus la force mentale pour accepter ce qu’on lui avait enseigné, qu’il ne comprenait plus aujourd’hui. Après 43 ans de service, il pouvait faire valoir sa demande. Oh, ça grincerait bien sûr, l’évêché ferait des histoires, on le considèrerait mal. Mais c’était ça ou le scandale. Il espérait ne pas avoir à le dire, mais il n’excluait pas d’avouer la véritable raison de son renoncement si besoin était.
Alors, il aurait le temps et une liberté nouvelle. Il allait pouvoir explorer de nouvelles voies, voir le monde sous un nouveau jour. Qui sait si, ce faisant, il ne deviendrait pas meilleur et plus utile à ses semblables ? Une nouvelle vie commençait, et … il ne put s’empêcher… d’aller s’agenouiller sur son prie-Dieu pour rendre grâce.
(et 159 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art
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– De la difficulté de vieillir et de mourir (24 histoires) ;
– De la puissance de l’amour et de la solidarité (26 histoires) ;
– De quelques vies héroïques (18 histoires) ;
– Des comportements dans le monde de demain (10 histoires) ;
– Des paysages et des images (10 histoires) ;
– Des séries (2 polars de10 épisodes chacun, une série en cours) ;
– Des travers du temps présent (48 histoires) ;
– Du miracle de la séduction entre les hommes et les femmes (28 histoires).)
En ce début d’année un tantinet morose, je fais appel à Woody Allen « Je ne sais pas si Dieu existe mais, s’il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse », et à Sacha Guitry « Sur l’existence de Dieu, la moindre apparition sera la bienvenue ».
A bientôt pour de (bonnes) nouvelles de Victoria.
Joëlle
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Que de questionnements…. Comme tu le sais j’ai été élevée dans une famille très croyante du coté de mon père, je me rappelle avec émotion les gouttes d’eau bénites que nous recevions mes cousines et moi dans la nuit lorsque notre grand-mère passait nous bénir après ses prières… Lorsqu’elle a quitté ce monde en 2001, pas un prêtre pas une religieuse n’étaient disponible pour dire la messe, seule une dame qui faisait le catéchisme était présente pour dire un semblant de messe! Mon père était outré et je me rappelle qu’il a dit: « quand je pense qu’elle a été à la messe chq dimanche de sa vie, et mis des pièces pour bruler des cierges à chq fois, c’est une honte! Qu’on ne me dise pas que Dieu est parmi nous! » Ca m’a fait réfléchir, mais j’ai tout de même continué à croire qu’il y avait qq part là haut, quelque chose, un esprit, un ange, qui m’envoient des signes… Aujourd’hui j’aime à penser que c’est mon père qui me les envoie, une image dans un nuage, un coup de chance, une étoile filante… Mais croire en Dieu Bouddha Allah… quand on voit ce que ça apporte dans le monde…. Il y a de quoi douter…
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Oups je n’ai pas signé… tu aura reconnu Pom 😉
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auras*** 😦
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Je suis d’accord avec Frédéric: c’est très fort. Et très profond. Ce texte peut faire réfléchir croyants et non croyants
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Je trouve fort que vous arriviez à tenir l’intrigue juste avec le questionnement moral. Félicitations, on est pris et notre conscience à nous aussi est interrogée.
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