La nuit du 12 mars 1953 (Mémoires de Simone Balard)

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Je voudrais raconter une nuit de l’hiver 1953, et dire pourquoi elle a changé ma vie. En fait non, pardon, elle n’a pas changé ma vie, elle l’a illuminée, elle lui a donné un relief inattendu, elle m’a aidée à supporter les difficultés qui n’ont manqué ni avant ni après. J’ai compris depuis ce jour la puissance que peut avoir un souvenir, la force de la mémoire : quelques heures exceptionnelles peuvent vous tenir chaud pendant des années, et vous maintenir debout jusqu’à votre mort. Voici, en ce qui me concerne, comment est venu et ce que fut cet élixir salvateur.

Précision : j’ai repris le journal que j’ai tenu pendant des années pour restituer ce moment, que j’avais omis de raconter à l’époque, par peur d’être lue, et même par peur de me lire. J’ose avouer l’impensable aujourd’hui, peut-être parce que cet événement n’a fait aucun mal, mais a au contraire donné de la joie et de la force à ses protagonistes et donc à leurs proches. Je le raconte donc comme si j’écrivais juste après que les faits se soient déroulés.  

À Lyon, alors que l’hiver n’en finissait pas, je commençais à être à bout de forces (1954, année de l’appel de l’abbé Pierre, et 1956, année de grand froid, sont restées célèbres, mais 1953 était rude aussi). Annie, avec un amour désintéressé, ce qui est rare à 14 ans, avait beaucoup insisté pour que je parte me reposer. Son père le désirait aussi et avait posé des jalons à Gap lors d’un de ses précédents voyages. Je sentais Annie dans un tel état nerveux et moi-même si lasse que j’ai  fini par accepter.

Je suis donc partie mardi 2 mars à 10 h 10 de Perrache. Jacques voulait m’accompagner, je l’en ai dissuadé, car il était rentré d’un déplacement dans la nuit à 2 heures du matin. De plus, cela faisait encore de gros frais, et comme Annie avait obtenu de son père la promesse qu’ils viendraient me voir le dimanche 16, autant garder l’argent pour ce jour-là.

Mon voyage s’est déroulé sans problèmes, grâce à deux comprimés de Nautamine. Jacques avait enregistré une grosse valise à Lyon, je n’avais qu’un petit sac contenant mes lectures et mes sandwichs. À Grenoble, je suis allée au buffet prendre une tasse de café. Il était midi et j’ai mangé un sandwich.

J’étais émue dans cette ville de mon enfance, je croyais voir sur le trottoir la silhouette de mon cher Papa, qui toujours venait me chercher quand je rentrais. Dans la salle du buffet, je me suis aussi remémoré un passage en famille, nous avions déjeuné là avant de rejoindre Saint-Paul-du-Moustier. Nous avions avec nous une vieille demoiselle, Mme Ollier, qui venait pour m’aider à garder les enfants. Un colporteur nous avait vendu des yoyos…

Je suis remontée dans le train. Nous sommes passés au Pont-de-Claix, à Vizille. J’ai revu la chaîne de montagnes si familière avec le col de l’Arc et au-dessus le Pic Saint-François. À Clelles-Mens, j’ai pensé à l’amie de Maman, la baronne de Cotrais, les de Cotrais du Crédit Lyonnais ; nous avions passé une journée chez elle avec mes sœurs et notre mère quand j’étais enfant, et la baronne nous avait donné des colliers pour fillettes, avec de grosses pierres roses et bleues très jolies.

Au col de Lus-la-Croix-Haute, je me suis rappelé le tête-à-queue que nous avions fait Papa et moi en roulant vers le Midi, dans la petite auto à 2 places où l’on était très bien, d’autant plus que le moteur chauffait l’habitacle, ce qui était appréciable par cette neige et ce verglas. Le dérapage fut, lui, fort désagréable, même si nous nous en sommes sortis indemnes. 

Là, en train, je ne risquais rien. La montagne était blanche, la neige étincelait. J’ai pensé à la prière qui demande pour les défunts « la splendeur de la lumière ».

Après avoir changé de train à Veynes et pris la micheline, en veillant à ce que ma valise enregistrée soit bien chargée dans le wagon, je suis arrivée à Gap vers 4 heures. Madame Arnaud, la directrice de l’Hôtel du Relais, m’attendait ; c’est une femme encore jeune d’une quarantaine d’années. Elle a 3 filles, la dernière est née après la mort du mari en déportation. Elle m’a appris qu’elle avait perdu son père deux ans plus tôt dans un accident d’auto.

Assez lasse, j’ai demandé une tasse de verveine, que j’ai prise avec encore un cachet de Nautamine. Puis je me suis allongée sur le lit de la chambre que l’on m’avait attribuée, chambre petite mais agréable, avec un grand lit, un fauteuil, une table de type bureau et deux chaises. Comme j’admirais un bouquet de tulipes jaunes et mauves dans un grand vase, Madame Arnaud m’a répondu :

– C’est Monsieur Balard.

Ainsi mon mari, vraiment incomparable, me témoignait dès mon arrivée son amour et sa protection toujours vigilante.

Ma chambre, orientée sud-est, donne sur un petit jardin encore enneigé. Des contreforts montagneux barrent l’horizon non loin. Deux cloisons séparent la chambre elle-même, d’une part du cabinet de toilette, d’autre part de la penderie. C’est très confortable.

Le soir, le dîner étant servi à 19 h 30, je suis descendue vers 7 h 20. Nous n’étions que cinq, un couple, deux messieurs et moi, dans la salle à manger de l’hôtel, qui du coup paraissait un peu vide, ce qui ne me déplaisait pas, au contraire. Après le dîner, j’ai reçu le coup de téléphone prévu : j’ai pu donner des nouvelles de mon voyage et entendre les chères voix lointaines.

Je me suis couchée, mais j’ai dû me relever pour prendre de l’élixir Bonjean. Le dîner ne m’a pas réussi, j’aurais dû sauter le repas, ce qui m’aurait plus vite rétablie du voyage ; la nuit a été correcte ensuite.

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Le lendemain, j’étais assez courbaturée. J’ai passé la matinée au lit et je suis descendue pour midi et demi. J’ai demandé que l’on fasse ma chambre à cette heure. Je suis remontée après et me suis allongée de nouveau, sur les couvertures mais sous l’édredon. J’ai dormi. Puis j’ai lu un peu. Je suis ensuite allée faire un tour en ville. J’avoue ne pas y avoir accordé grande attention, la fatigue sans doute. Je suis rentrée un peu avant le dîner, me suis couchée après, et j’ai éteint de bonne heure.

Les jours suivants se sont déroulés à peu près de la même manière. C’est vraiment la cure de grand repos. Je dois la mener consciencieusement. Je m’efforce de rester sans rien faire. Bien souvent, plus on est fatiguée, plus on veut agir, et c’est ainsi qu’on surmène ses nerfs.

Ma chambre est en ordre. Sur la table, je laisse seulement mon coffret rouge de couture, ainsi que le ravissant petit album que Jeanne m’a rapporté de son voyage en Italie, qui est en cuir de Florence. Mon stylo est aussi sur la table, mais tout le reste est rangé dans les tiroirs, ou accroché dans la penderie ; aussi la femme de chambre a-t-elle vite fait le ménage. 

L’hôtel n’est pas très chauffé. Pour aller à la salle à manger, je mets toujours la petite veste chaude et chic de ma belle-mère. Embêtant aussi, l’eau chaude… ne l’est pas. Je me lave avec une eau presque froide. Et la lumière de ma chambre n’est pas excellente, avec au plafond son lustre en verre épais ; je compense avec la lampe de chevet.

Les repas sont copieux, mais je n’ai pas faim. Le petit-déjeuner du matin comporte deux croissants et du beurre. Je sonne en général entre 8 h 30 et 9 heures. Peut-être le bon air et l’altitude, 740 mètres, me donneront-ils de l’appétit ? Je le souhaite, car ce n’est pas agréable de manger sans goût.

Samedi à midi, on m’a remis une enveloppe déjà bien garnie avec une lettre de mon mari et une de chacun des enfants encore à la maison : Jeanne, François, Annie. Celle d’Annie était longue, très tendre, avec de bons conseils : « Dormez tant que vous pouvez. Mangez et ne pensez qu’à des choses heureuses ». Elle ajoutait : « Louis est avec nous, donc on ne risque rien ». Cette dernière phrase m’a émue aux larmes, je ne sais pas comment elle a pu l’écrire : Louis est l’enfant que j’ai perdu, j’aurai sans doute l’occasion d’en parler si je continue à replonger dans mes souvenirs. Que ma petite Annie parvienne à considérer que son frère décédé la protège alors qu’il est si cruellement absent, voilà qui est extraordinaire.

Dimanche, j’ai été à la messe le matin. J’ai recommandé à Dieu mes chers enfants plus que moi-même. L’après-midi, après m’être allongée un quart d’heure, je suis allée marcher un peu. Une cousine de Grenoble devait venir me voir, finalement elle n’a pas pu, je le regrette. Je suis donc allée seule jusqu’à une extrémité de la ville, d’où l’on a un beau point de vue, aussi bien sur Gap que sur quelques sommets alentour. Il faisait froid, mais j’étais bien couverte. Le massif des Écrins n’est pas loin. J’ai pu distinguer le Pic de Charance et les Aiguilles de Chabrières, très enneigés bien sûr. Je suis rentrée pour le thé. À 18 heures, j’ai appelé Jacques et les enfants, c’était convenu. Les entendre m’a fait du bien, à eux aussi je pense. Mais la fin de ce dimanche a été un peu longue. J’ai quelques livres, mais j’ai du mal à m’y intéresser.   

En arrivant ici, j’ai constaté que j’avais une figure à faire peur, des yeux creux et cernés, un visage maigre, des cheveux trop longs, etc. Et je me suis aperçu il y a deux mois que le bas de mon visage s’était déformé. À Lyon, j’ai commencé à me masser le cou et à faire des exercices de prononciation : W, Y, répétés plusieurs fois, pour activer les muscles, ce qui faisait rire Annie. Je pratique aussi des exercices d’assouplissements. Je regarde le plafond, baisse la tête de haut en bas, la tourne de gauche à droite, et inversement. 

Lundi, mardi, mercredi… Une nouvelle semaine commence, les jours passent. Je voudrais récupérer, ne pas avoir déjà l’air d’une vieille femme ; mes enfants en souffriraient. Mais j’ai 52 ans et demi, je n’y peux rien. J’ai heureusement une silhouette qui reste jeune. Si je pouvais regrossir et avoir un visage plus reposé, cela irait mieux. En général, depuis ma péritonite guérie, mon teint est assez rosé. Avant de partir, Jeanne m’avait conseillé d’acheter un masque anti-rides ; je m’en suis acquitté hier à Gap, j’ai appliqué le masque ce matin, nous verrons si cela produit un effet. Mais que c’est cher : 800 francs le tube !

Tant que j’étais dans les soins de beauté, j’ai été chez le coiffeur cette après-midi. Comme je n’avais pu y aller à Lyon avant de partir, Jacques m’avait dit : « Vous irez à Gap ». J’ai donc pris rendez-vous et j’y suis allée, de 3 heures à 6 heures environ. J’ai été bien prise en main, la patronne et son assistante ont été charmantes et ce fut plutôt agréable. À la fin, je n’ai pu que constater avec elles, en m’examinant dans les miroirs qu’on me tendait de tous côtés, que j’étais transformée. Le masque anti-rides avait sans doute joué son rôle lui aussi.

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Est-ce à cause de mon visage régénéré que, quand je suis descendue à la salle à manger ce mercredi 12 mars 1953, l’homme qui venait d’y pénétrer s’avança vers moi et me dit :

– Madame, je crois que nous serons peu nombreux ce soir. J’étais là hier, et vous aussi. Alors je me disais que… Accepteriez-vous de dîner avec moi ? 

Je m’étais tellement repliée depuis les débuts de ma villégiature dans cette pension dix jours plus tôt que la parole me manqua. Pour dissiper la gêne causée par mon silence, ou pour pousser son avantage, l’inconnu ajouta :

– Ce n’est pas une invitation, excusez-moi, puisque vous êtes pensionnée ici, simplement le souhait de ne pas dîner seul, et de ne pas vous laisser dîner seule, alors que le hasard nous donne l’occasion de faire connaissance et de parler agréablement. 

S’il n’avait pas préparé sa tirade à l’avance, alors il savait manier les mots. En tout cas, il s’exprimait avec beaucoup d’aisance. Quant à moi, je n’avais toujours pas prononcé une seule syllabe et je devais avoir l’air d’une gourde.

– Euh, Monsieur… Vous me prenez de cours… Vous croyez ? Est-ce bien… correct ?

Ce n’était pas glorieux, j’aurais mieux fait de rester muette. Mais ce beau parleur ne se démonta pas :

– Je crois qu’il serait incorrect de rester chacun dans notre coin et de nous regarder en chiens de faïence, alors que nous sommes des êtres civilisés. 

Ce disant, il tendit un bras incliné en bas à droite, pour m’inviter à me diriger vers sa table. Et au moment même où je sentis ma jambe se mettre en mouvement, ni une seconde avant ni une seconde après, il interpela le serveur :

– Pourriez-vous déplacer les couverts de Madame sur ma table, afin que nous puissions dîner de compagnie ?

– Oui. Tout de suite, Monsieur.

Était-ce cela l’autorité naturelle ? Était-il de ces hommes qui savent se faire obéir d’un claquement de doigt ? Il me semble que Jacques possède cette qualité, lui aussi. À moins qu’on ne possède cette qualité que lorsque les personnes sur qui on l’exerce vous l’accordent. En tant que femme, accordé-je ce pouvoir trop facilement aux hommes ? À certains hommes ?

Perturbée par cette invitation à laquelle je ne m’attendais pas, je ne fus pas capable de réfléchir à ces questions. Déjà, il tirait une chaise et m’invitait à m’asseoir. C’était une de ces chaises assez confortables, rembourrées, tapissées, au dossier haut. Je me calai et tâchai de trouver une contenance. Je portais une assez jolie robe, et j’aurais aimé avoir quelques kilos de plus pour mieux l’occuper. Ma ligne n’était pas vilaine cependant, si je veillais à me tenir droite. Mon visage était acceptable ce jour, sans doute pour la première fois depuis longtemps ; je réalisai alors que je n’avais pas offert à Jacques ces derniers mois la femme qu’il méritait. Il faudrait que je sois plus attentive à mon retour.

Mon galant du soir contourna la table et s’assit à son tour. Il replaça couverts et assiettes, déplia sa serviette, tira sa chaise ; ils s’installait à son aise. Pour la première fois, je le regardai. Il avait des cheveux presque blancs, assez abondants, trop longs à mon goût, la peau cuivrée d’un quinquagénaire en bonne santé, pas trop marquée par les rides. Il était vêtu de gris clair, un costume assez chic : est-ce qu’il « s’habillait » pour dîner ? Un gilet assorti apparaissait sous sa veste, et il avait noué une cravate, de couleur bordeaux, sur sa chemise blanche. Il n’avait pas mis de pochette, mais des boutons de manchette dorés renforçaient son élégance, d’autant que ses mains étaient belles, je ne pus m’empêcher de le noter. Il portait une alliance, ce qui me rassura. 

– Eh bien, voilà ! dit-il en me regardant avec un sourire.

– Voilà, oui… répétai-je comme une automate.

– Et si nous prenions l’apéritif  ? proposa-t-il l’air enjoué.

– Oh non ! rétorquai-je. Je crois que je ne le supporterais pas.

Peut-être se méprit-il sur le sens que je donnais ici au mot « supporter ». Toujours est-il que je regrettai la rapidité de ma réponse. 

 – Alors nous boirons un peu de vin, enchaîna-t-il, beau joueur.

Et il commanda une bouteille de vin blanc sec. Le serveur ne tarda pas à apporter l’eau et le pain, puis le potage. Nous étions quatre dans la salle, un couple et nous, mais je savais qu’un autre couple et un monsieur seul devaient arriver, je les avais vus les jours précédents.

– Permettez-moi de me présenter, dit-il tout en ajoutant du sel et du poivre à son assiette de soupe. Je m’appelle Charles Fontan-Royer, j’ai 55 ans. J’habite Dijon, et je suis à Gap pour plaider au palais de justice ; je suis avocat.

– Avocat ? 

J’avais répété ce mot instinctivement, ce qui le fit rire :

– On dirait que ce mot vous fait peur !

– Un peu, oui.

Ce mot, avocat, déclencha en moi des impressions contradictoires. C’était une profession respectable et ceux qui l’exerçaient n’étaient pas sans talent. En même temps, je voyais dans cette manière de défendre le client quel qu’il soit une sorte d’apologie du mensonge, un souci du succès plus que de la justice ; il me semblait qu’il fallait être roublard et peu scrupuleux pour embrasser une cause qui n’était souvent qu’un intérêt financier momentané. Je comprenais son aisance dans le maniement des mots ; il allait falloir que je sois sur mes gardes.

– Et qui venez-vous défendre ? demandai-je. 

C’était ma première question.

– Oh, un homme peu recommandable, j’en ai peur.

– A-t-il du sang sur les mains ?

– Non, tout de même. C’est une affaire d’escroquerie commerciale. Le bonhomme est un gros bonnet dans le vin, un négociant qui a trafiqué des bouteilles et des étiquettes… 

– Ah… Mais… comment faites-vous pour défendre un… une crapule ?

– Eh bien, il me semble que tout le monde a droit à une défense. C’est à la fois moral – il y a des raisons qui poussent un être à commettre des actes, il est important de les connaître – et efficace – la défense oblige l’accusation à être précise, fondée, argumentée. C’est ma conviction en tant qu’avocat.

J’avoue que je n’avais pas souvent réfléchi à ce sujet, même après l’accident qui coûta la vie à mon fils Louis, car il n’y avait pas de responsable particulier à incriminer. Je demandai tout de même :

– Mais que faites-vous avec un criminel ? 

– Je ne suis pas pénaliste. Si je l’étais, j’essayerais de retracer son parcours, de comprendre  ses motivations. On ne tue pas sans raisons, même si ce n’est bien sûr jamais la bonne solution, sauf en cas de légitime défense.

– Est-ce cela que l’on appelle les circonstances atténuantes ?

– En partie. Il faut comprendre. Et l’on comprend mieux quand on parle avec la personne, quand on la voit de près et qu’on l’écoute. De loin, c’est facile de juger. De près…

Je n’étais pas capable de l’analyser sur le moment, mais je me rends compte en relatant ce dîner que me plaisait chez cet homme un équilibre entre les convictions et l’intelligence, comme si cette dernière nuançait ou précisait des affirmations qui, sans elle, auraient paru péremptoires.

Nous avions commencé notre soupe afin qu’elle ne refroidisse pas. Il l’avait abondamment saupoudrée de sel et de poivre, avant même de l’avoir goûtée. Et il avait ajouté quelques morceaux de pain. J’eus peur un instant qu’il la lape avec de grands « slurps », mais non, il était poli, bien élevé, heureusement.

La situation me paraissait bizarre et j’étais toujours un peu tendue. Je me demandais surtout comment j’allais soutenir une conversation pendant toute la durée d’un repas. Dans ma famille, et dans celles que je côtoyais, c’était les hommes qui parlaient pendant les dîners. Qu’avions-nous à dire, nous pauvres femmes, sur les grands problèmes du monde ? Je ne m’en étais pas trop mal sortie avec ce premier échange, mais je ne serais certainement pas capable de continuer longtemps.

Je n’eus pas le temps de m’inquiéter plus que ça, car il demanda tout à trac :

– Et vous ?

Je sursautai.

– Moi ?

– Oui, vous : que faites-vous dans cet hôtel ? Vous avez le droit, bien sûr, de me dire d’aller me faire cuire un œuf ! Mais je n’ai pas l’impression que vous soyez ici pour une raison cachée ou répréhensible.

– Certainement pas.

– Alors ?

Je répondais trop vite, et il m’amenait où il le souhaitait. Mais je ne pouvais plus reculer, maintenant.

– Eh bien, je me repose. À la demande de mon mari et de mes enfants.

– C’est une activité tout à fait nécessaire, pour ne pas dire indispensable ! Vous faites bien. Et sans la pression bienveillante de votre famille, seriez-vous venue ? 

– Sans doute pas.

– Vous ne vous sentiez pas fatiguée avant d’arriver ?

– C’est difficile à dire. On est pris par le quotidien. C’est lorsqu’on s’arrête que l’on sent la fatigue.

– Et maintenant, êtes-vous arrivée à identifier les raisons de la fatigue ? Là aussi, il faut comprendre les raisons…

J’étais gênée de devoir parler de moi à cet inconnu, aussi charmant fût-il. Et c’est bien parce que je savais qu’il le faudrait immanquablement que je n’avais pas été emballée par son invitation. Il dut le sentir :

– Excusez-moi, je suis indiscret.

– Votre question est légitime, répliquai-je. Et chercher la réponse me sera sans doute utile.

Je ne me reconnus pas. D’où sortait cette volonté de transparence ? Comment nier ensuite que les femmes sont contradictoires…

Le maître d’hôtel retira les assiettes à soupe. Et prit ensuite les assiettes plates en dessous, qu’il alla faire garnir en cuisine. Il apporta la bouteille de vin, qu’il fit goûter à l’inconnu, enfin à Charles Fontan-Royer. Celui-ci apprécia et dit au maître d’hôtel qu’il se chargerait du service. Comme je refusai sa proposition, il insista :

– Vous avez un verre pour le vin, il faut bien qu’il serve ! Et puis cela me fera plaisir.

– Et pourquoi ? rétorquai-je sèchement.

– Parce que boire ensemble un verre de vin, c’est montrer que l’on est présent à l’autre, que l’on s’écoute, que l’on est deux êtres humains à égalité…

Il n’est pas avocat pour rien, pensai-je en tendant mon verre. 

– Une goutte.

Il s’exécuta, content, et versa beaucoup trop de ce qui était, m’apprit-il, un Côtes du Lubéron.

– Le Lubéron n’est pas si loin d’ici.

Comme j’aurais été bien en peine de situer ce terroir, je trempai mes lèvres dans le breuvage. C’était frais, mais il m’était impossible de savoir si c’était bon ou mauvais. 

Les assiettes arrivèrent, avec des filets de poisson accompagnés de riz, de carottes et d’une sauce au jus de citron. 

– Attention, c’est très chaud, même les assiettes. Bon appétit.

Nous remerciâmes et entreprîmes notre dégustation.

– Ça ne vous embête pas de revenir aux raisons de votre fatigue, et donc de votre présence en ce lieu ?

Il ne perdait pas le fil. Je pris un peu de temps pour rassembler mes idées. Je m’aperçus que j’avais peu réfléchi à ma vie depuis que j’étais ici, alors que je n’avais rien de mieux à faire ! Je le lui dis :

– C’est étonnant, j’ai beaucoup de temps pour penser depuis 10 jours, et je n’en ai rien fait. Je n’ai pas « fait le point », comme on dit.

– Est-ce que vous n’en avez pas ressenti le besoin ? Ou est-ce que quelque chose vous retenait de le faire ?

– Je… Je ne sais pas.

Peut-être, pensai-je, attendais-je un interlocuteur pour cela ? Mais je m’abstins de formuler cette hypothèse tout haut.

Le poisson me parut bon. Allais-je enfin retrouver l’appétit ? 

– Où en étions-nous ?

C’est moi qui prononçai cette interrogation ? Je dus me rendre à l’évidence, oui, et répondis :

– Comme je vous le disais, ce sont mes proches qui ont suggéré ce repos. Trois semaines complètes. Sans doute parce qu’ils me trouvaient fatiguée, constatant physiquement mon affaiblissement. Et c’est ici qu’en effet j’ai découvert ma mauvaise mine et ma fatigue. Alors pourquoi ? Une accumulation sans doute… Ou tout simplement l’âge…

– Ne dites pas de bêtise. Vous êtes encore jeune et ça se voit. Je vous donne, allez, soyons honnête, 45 ans.

– Vous êtes en dessous de la réalité.

– Sûrement pas de beaucoup.

Je ne répondis pas. Je bus un peu de vin, et, cette fois, cela me sembla bon. Je pris une deuxième gorgée. Oui, c’était bon. Il me semble que c’est la première fois que je m’en apercevais.

– Vous parliez d’accumulation, reprit-il. Qu’avez-vous accumulé ? 

Le poisson aussi était bon et je ne voulais pas le laisser refroidir. En même temps, comment refuser ce dialogue, si nouveau pour moi.

– J’ai accumulé… comment résumer ? Disons… quelques enfants, et les fatigues inhérentes à leur éducation, quelques décès, je crois que le chagrin vous affaiblit durablement, quelques maladies, les miennes et celles de proches qu’il faut soigner. 

– Eh bien… 

– Oh, je ne me plains pas, ces misères et difficultés sont le lot commun. J’ai en plus la chance d’être aidée par une bonne à tout faire. Et nous sommes bien logés ; nous avons un grand appartement à Lyon et une propriété à la campagne.

– Gérer l’intendance de deux maisons, c’est de la fatigue aussi.

– C’est avant tout une chance.

Il me regarda d’un air qui me parut emprunt de respect, comme si ces quelques mots m’avaient donné du crédit à ses yeux. De mon côté, j’étais étonnée de la facilité avec laquelle je me confiais, et du plaisir que j’y prenais.

Je bus une gorgée de vin, décidément délicieux. 

– Vous l’aimez, dit-il en montrant mon verre.

– C’est vrai. C’est… une découverte.

– J’en suis heureux.

Que voulait-il dire par là ? Il voulait mon bonheur ? Et pourquoi ? Voulait-il me séduire ? Mais dans quel but ? Il n’était pas question que je donne prise à quelque espoir que ce fût. De toute façon, je me trompais : comment pourrait-il être attiré par une femme comme moi ?

– Donc, vous avez des raisons d’être fatiguée. Et ici, que faites-vous de vos journées ? 

– Eh bien… rien ! Comme je vous le disais, je me repose.

– Certes, mais on ne peut pas ne rien faire. Vous dormez ? Vous lisez ? Vous marchez ?

– Voilà. Je combine un peu tout ça.

– Et donc, vous pensez peu ?

– Je pense peu au passé. Quoique, si, forcément… Ce n’est pas rationnel en tout cas. Mais on ne peut pas s’arrêter de penser, hélas…

– Vous pouvez être d’humeur sombre ?

– Je ne dirais pas cela. Je ne me permettrais pas, je crois, de montrer de la mauvaise humeur, qui m’a toujours paru le comble de l’impolitesse.

– Juste remarque.

– Mais je constate qu’une certaine tristesse recouvre mes actes et mes pensées, comme un voile que je n’arriverais pas à retirer.

Il hocha la tête, voulant signifier sans doute qu’il comprenait. Pour la première fois, je pressentis ce qu’il allait dire, même s’il le formula différemment de ce que j’attendais :

– Et les raisons de la tristesse sont les mêmes que celles de la fatigue ?

– Oui.

Il aurait pu me demander de préciser les enfants, les maladies et les décès auxquels j’avais fait allusion, mais il eut la délicatesse de s’abstenir. Nous fîmes honneur au poisson, et au vin, qui le méritaient.

– Et vous ? Quand vous ne plaidez pas ?

– Je prépare mes dossiers, je reçois mes clients…

– Vous ne répondez pas à ma question.

– Vous êtes retorse !

– On apprend, au contact d’un avocat…

Nous avons souri. Et j’ai aimé son sourire. Je me surpris moi-même, de nouveau, d’oser cette joute verbale. Je crois, je le réalise maintenant, plus de deux décennies après, que je découvrais le pouvoir des mots, la griserie qu’il y a à simplement prononcer le mot que vous inspire le mot de votre interlocuteur, ce mot que vous sortez entrainant lui-même un autre mot, et ainsi de suite. Par là-même, je découvrais aussi – mais oui, c’est cela – la spontanéité. Cela n’a l’air de rien, mais pour moi dont toute la vie fut sous contrôle – en tant que fille, en tant qu’épouse, en tant que mère –, dans une salle à manger quasi-déserte d’un hôtel du bout du monde, un soir d’hiver des années 1950 avec un total inconnu, je me laissais aller à quelques remarques quasi automatiques. Ô sensation…

– Que voulez-vous savoir ? reprit-il. Si je suis marié ? Oui. Vous avez vu mon alliance. Mon épouse s’appelle Suzanne. Elle a repris son travail d’infirmière il y a quelques années. Nous avons deux fils, Pierre et Patrick. Le premier termine sa médecine, à Dijon, le second, architecte, vient d’entrer dans un bureau d’études, à Paris.

– Beaux succès…

– Ils sont travailleurs, ça va.

La bienséance voulait que je dise quelque chose à ce moment, d’autant que c’est moi qui avais sollicité des informations. Je sentis là toutes les limites de « ma conversation », pour autant que l’ont pût appeler ainsi mon babil. Alors, encore fascinée par les joies de la spontanéité, j’osai ce qui me vint à la tête à ce moment-là :

– Vous semblez avoir bien surmonté les années de guerre…

– Oh… Sale période… 

– Votre famille… a… souffert ?

– De certaines interdictions et privations, comme tout le monde. Mais nous n’avons pas eu de morts violentes, pas de déportation. Pas de collaboration non plus, dieu merci.

Déportation, collaboration, il manquait un mot pour se situer à cette époque. Il le savait, car il le prononça de lui-même :

– Mon regret, ma honte même, est de ne pas avoir été un résistant.

– Est-ce que, dans le cadre de vos activité professionnelles, une défense lors d’un procès par exemple, sous le régime de Vichy, vous avez dû… accepter des… procédures contraires à vos convictions ?

Cette question paraît sans doute bien banale ; mais comprenez, lecteurs, que pour la poser il faut disposer d’un minimum d’intelligence, dont je me pensais totalement dépourvue avant ce 12 mars 1953.

– Des procédures, et des jugements, contraires à ce qui me paraissait juste, oui, ce qui est logique pour un avocat, même en temps de paix. Je dois avouer cependant que la justice civile n’a pas tout à fait disparu pendant la guerre. Nous avons pu travailler. Car l’essentiel se jouait ailleurs : toutes les horreurs de la Milice ou de la Gestapo ne passaient pas par le tribunal, bien sûr. C’est pourquoi j’aurais dû rejoindre un mouvement… Il y eut un Comité National judiciaire, plus large que le premier mouvement communiste qui l’initia, et j’y ai adhéré. Nous nous sommes opposés à certains oukases de Laval ou autre – concernant des nominations notamment –, nous nous interrogions sur la légitimité du gouvernement de Vichy, mais cela n’alla guère plus loin. Du moins pour moi, trop soucieux de sauver les meubles et de protéger ma petite famille…

– Protège-t-on jamais assez sa famille ?…

– Vous êtes gentille. Il n’empêche, je ne suis pas fier de moi. Quand je me cherche des excuses, je me convainc que j’étais trop jeune en 1914, trop vieux en 1940. Comme s’il y avait un âge pour défendre la liberté…

Mon mari avait fait la Première Guerre, lui. Et son frère y était mort. Un parmi tant et tant d’autres… Mais je voulais rester sur le cas de mon interlocuteur. 

– C’est drôle, vous parlez de liberté, pas de pays…

– Décidément, vous êtes très forte.

– Ne vous moquez pas.

– Au contraire. Vous savez entendre. Oui, je pense que les nationalismes causent les plus grands malheurs. Ce qui compte, ce sont les valeurs, les comportements, les modes de vie… C’est cela qu’il faut défendre, ou combattre.

Ses propos étaient sensés, rares me semblait-il.

– Tout cela est fini. Hitler est mort…

– Et même Staline, la semaine passée, vous avez vu ? 

– Oui, enfin ! De combien de millions de personnes ces monstres ont-ils ordonné la mort et la torture ?…

– Les deux plus grands tyrans du XXe siècle… Du moins à ce jour…

– Oh, ne dites pas ça… Ne croyez-vous pas que nous allons vers la civilisation ? Une paix durable ?

– Si, j’y crois. Mais il faut être vigilants, toujours. Le mal peut revenir.

– Gardons espoir. Au moins pour les peuples encore asservis. Les Chinois, et tant d’autres.

– Soyons prudents ici aussi. 

Nous nous regardâmes, inquiets du tour grave que prenait notre discussion. Les mots pouvaient nous entrainer sur bien des terrains.  

Le même réflexe nous poussa chacun à boire un peu de vin. Et cette douceur liquide n’était pas le moins mauvais des remontants. Nos regards se croisèrent quand nous reposâmes nos verres, et c’est à ce moment, à ce moment seulement, que je me dis que nous étions peut-être en train de nous séduire l’un l’autre, sans qu’il y eût cependant de démarche délibérée en ce but. Même de sa part, me semblait-il, même s’il m’avait invitée à dîner avec lui, et même si j’étais sans doute trop innocente quant à la force du désir chez la plupart des hommes. 

Avait-il lu dans mes pensées pour oser :

– Puis-je vous demander votre prénom ?

 – Simone. Je m’appelle Simone.

Mais quelle gourde ! Pourquoi avais-je éprouvé le besoin de répéter ? Je n’étais pas au bout de mon supplice, car il ajouta :

– Vous vous souvenez du mien, de prénom ? Je l’ai mentionné tout à l’heure.

Oui, je m’en souvenais. Et c’était malin de sa part de m’obliger à le prononcer :

– Charles. Charles Fontan-Royer.

J’avais aussi prononcé le nom. Pour diminuer l’intimité. Dans quoi étais-je embarquée, miséricorde…

Le serveur maître d’hôtel, ou l’inverse, vint chercher les assiettes que nous avions finies. Il nous demanda si nous étions satisfaits et si nous voulions un fromage ou un dessert.

– Je n’ai plus faim, affirmai-je.

– Vraiment ?

Vraiment, j’étais calée. Le serveur s’en fut. Alors mon convive dit ceci :

– Moi aussi je vais m’arrêter là. 

Il se resservit un peu de vin blanc, après que j’eus mis une main sur mon verre pour signifier que j’avais fini sur ce plan aussi.

– Il en reste, constata-t-il. Vous le boirez demain soir.

– Comment, vous ne serez pas là ?

Au moment où je prononçai cette phrase, je réalisai l’incroyable aspiration qu’elle révélait. 

– Hélas, je reprends la route après l’audience, soit à 13 heures, soit à 16 heures, selon les décisions du juge.

Il me fixa :

– Je ne veux pas que nous nous quittions comme ça.

– Mais, puisque vous partez ?

– Je pars demain. Il nous reste… un peu de temps.

Je dus rougir affreusement, alors que c’est lui qui aurait dû.

– Je vais vous proposer quelque chose, reprit-il.

– Vous me faites peur.

– Si nous allions prendre un peu l’air ?

– Maintenant ?

– Oui. J’ai repéré un point de vue sur la ville, nous pourrions prendre mon auto pour aller jusque-là et marcher un peu sur cette esplanade.

– Mais nous ne verrons rien !

– Pas sûr. Les lumières de la ville brillent dans la nuit. Gap ne semble pas trop en retard en matière d’électrification. Voyez-vous, quand je suis en déplacement, je m’autorise des plaisirs tout simples, que je ne m’accorde jamais quand je suis chez moi.

Il semblait sincère, mais le mot plaisir m’inquiéta. Il détourna mon attention en m’envoyant la balle :

– Vous souvenez-vous de la dernière ville que vous avez regardée la nuit ? 

– Oh… Je ne sais pas. Lyon, sans doute, depuis la colline de Fourvière. Je me souviens aussi du Grenoble de mon enfance, vu depuis le fort de la Bastille. Mais y suis-je allée de nuit ? J’en doute. Vevey, peut-être, au bord du lac Léman, où nous avons séjourné avec mon mari. Genève aussi, c’est possible.

– Gap est plus modeste que ces grandes et belles villes, mais donnons-lui sa chance. Allez ! Je vous propose que nous passions par nos chambres prendre de quoi nous couvrir, et de nous retrouver dans 10 minutes dans le hall. 

Ce faisant, il se leva et je dus l’imiter.

– Vous êtes sûr ? Et… que va dire Mme Arnaud ?

– Mme Arnaud est la patronne de l’hôtel, pas la nôtre. Si nous la voyons, nous lui signalerons que nous allons faire une petite promenade digestive. Et avec la clé de notre chambre, nous avons la clé de la porte principale pour pouvoir entrer et sortir à notre guise.

– Il n’y a pas de veilleur de nuit ?

– Je ne crois pas. 

Passant aux toilettes et à la salle de bain dans ma chambre, je découvris que je tremblais de tous mes membres. Ce n’est pas le froid qui causait ce tremblement, mais la peur. Qu’allais-je faire, mon Dieu ? Je pensai à mon mari, à mes enfants. Comment réagiraient-ils s’ils savaient ? J’étais aussi horrifiée à l’idée de sortir dans la nuit seule avec un homme inconnu que de ne pas leur dire toute la vérité si jamais je la leur cachais en partie.

J’étais donc très mal à l’aise en redescendant dans le hall, tandis que Charles discutait avec le maître d’hôtel sans aucune gêne apparente. Celui-ci nous tint la porte, nous souhaita une bonne soirée, et je me retrouvai sur le trottoir avec un homme dans la nuit. En entendant le bruit de mes talons sur le sol, je me fis l’effet – je n’osais même pas prononcer le mot dans ma tête sur le moment – d’une prostituée. Malgré quelques lampadaires, et la lune qui apparaissait entre deux nuages, je pouvais dissimuler mon trouble. Je me recroquevillai dans mon manteau.

La voiture de Charles n’était pas loin heureusement, dans une cour qui faisait office de parking de l’hôtel. C’était une Hotchkiss, large, spacieuse. Jacques conduisait lui une Salmson, un peu du même style me sembla-t-il ; ces deux marques françaises ont toutes deux disparu aujourd’hui.

Il conduisait lentement dans la ville assoupie. Il n’était pas très tard, 20 h 45, mais il n’y avait plus grand-monde dehors. On voyait des lumières aux fenêtres des immeubles et des maisons. Mon cœur se pinça : n’aurais-je pas dû être avec ma famille à notre domicile ? Comme toutes les femmes convenables ? 

– Moi aussi, je pense à ma famille, Simone. Et vous savez quoi ? Je serai content de retrouver mon épouse demain soir. C’est pourquoi je suis heureux de passer cette soirée avec vous. Parce que le hasard nous a fait nous rencontrer, que nous n’avons rien de mieux à faire que d’essayer de profiter l’un de l’autre, et que nous ne faisons de mal à personne.

Ses mots percutèrent mes pensées qui déjà se bousculaient ; je sentais bien que je n’y voyais pas clair. Je n’arrivais pas, cependant, à me laisser aller. J’avais peur de perdre le contrôle. Perdre le contrôle, c’était risquer de perdre sa vie, et il n’est pas impossible que le départ tragique et prématuré d’un de mes enfants m’ait confortée dans cette volonté de tout maîtriser. 

Nous prîmes de la hauteur.

– Vous savez où nous allons ? 

M’interrogeais-je moi-même ? Était-ce la géographie qui m’inquiétait, ou une autre sorte de destination ?

Il ne répondit pas. Je tournai légèrement ma tête du côté gauche ; il souriait. 

– Vous sentez bon, dit-il en élargissant son sourire. 

C’était comme si j’avais reçu une décharge. Ma confusion augmenta encore, si c’était possible.

– Arrêtez, je vous en prie.

– Pourquoi ? Oh Simone, détendez-vous, s’il vous plait ! Vous auriez dû boire davantage de vin !

– J’en ai trop bu, au contraire !

C’est pourtant moi, qui, en toute conscience, m’étais reparfumée, même recoiffée, remaquillée, quand j’étais passée dans ma chambre après le repas. Pourquoi avais-je fait cela, si ce n’est pour donner de moi la meilleure image possible et donc… lui plaire ? Et pourquoi vouloir lui plaire ? Mais par politesse, par courtoisie, uniquement par courtoisie ! Oh, que ces interrogations étaient pénibles !…

Nous montions dans des virages et la densité des maisons se réduisait. Les propriétés étaient plus grandes, plus belles.

– Regardez, nous y sommes.

Nous arrivions en effet sur un replat. Mais la chaussée et les places de stationnement étaient prolongées par une grande terrasse en demi-cercle, aménagée pour offrir un point de vue sur la ville en contrebas. Il coupa le moteur. 

Mais au lieu d’ouvrir sa portière comme je m’y attendais, il se tourna vers moi :

– Je vais vous embrasser.

– Oh non !

– Oh si.

– Vous ne pouvez pas !

– Et pourquoi ?

– Parce que vous êtes marié ! Et moi aussi !

– Ce baiser ne changera rien à cette situation. Mais il sera un plus dans notre vie, qui nous rendra mémorable cette soirée, dont nous aurons plaisir à nous souvenir !

– Mais enfin !… Que faites-vous de la morale et des conventions ? N’avez-vous pas peur, si ce n’est de votre épouse ou de vous-même, disons du regard de Dieu, et du poids que le péché peut représenter pour votre conscience ? 

– Si, j’ai parfois peur de ce regard et de cette conscience. Mais la peur est mauvaise conseillère. Et si je cède à la peur ce soir, je le regretterais toute ma vie. 

– Mais… Notre soirée n’est-elle pas suffisamment belle comme ça ?

– Elle est très belle. Mais elle n’est pas finie. Le baiser est une conclusion logique. 

Je me sentais à bout d’arguments…

– Je vous prenais pour un homme sérieux.

– Je le suis.

– On ne dirait pas.

Il prit mes mains. J’essayai de les retirer, mais il serra.

– Simone. Vous êtes beaucoup plus que ce que vous pensez.

– Le vin vous a tourné la tête !

– Ce n’est pas le vin.

Il s’approcha et sa main monta sur mon épaule, passa derrière ma nuque.

– Mais cela va créer des problèmes inextricables !…

– Au contraire. Tout va nous paraître beau et facile.

– Cessez, je vous en prie… Je sens que je vais succomber.

C’était ce qu’il ne fallait pas dire. Mais quoi que j’eusse dit de toute façon, il serait arrivé à ses fins. Car ce baiser était logique, en effet. Je n’en étais pas alors à le trouver bienvenu, encore moins à la considérer comme un cadeau du ciel. Mais aujourd’hui je reconnais que Charles avait raison et je le remercie d’avoir insisté. Car il m’entoura et m’embrassa, et je finis par accepter cette étreinte et ce baiser. Avant que je ferme les yeux et que j’oublie tout, je vis deux étoiles au firmament et les lumières électriques de la ville en contrebas qui scintillaient à travers le pare-brise.

––––––––––

Il ponctuait ses baisers de mots tous plus doux les uns que les autres, tant et si bien qu’ils m’enivrèrent pour de bon. Je me rendis compte que je m’accrochais à lui.

– Vous allez me rendre folle…

– Juste vous permettre d’être vous-même.

– Mais ce n’est pas moi, ça…

– C’est une partie de vous que vous ne connaissiez pas, et qui vous va très bien.

– Une femme dépravée ?

– Une femme d’amour. Séduisante et séductrice.

– Vous vous moquez, encore. 

– Je vous admire.

– Oh, taisez-vous. Et embrassez-moi !…

Nous avons fini par sortir de la voiture et nous sommes restés longtemps appuyés contre le garde-corps de fer forgé. Il m’enlaçait et j’étais blottie contre lui. Il me montrait la cathédrale Notre-Dame, le jardin de la Pépinière, l’hôpital public… À ce moment, des nuages se dissipèrent et la barre des Écrins apparut sous la lune.

– C’est beau, dis-je.

C’était bête, mais cela suffisait. Et que je l’avouasse suffisait à traduire mon changement d’état d’esprit, pour être plus précise ma reddition. 

Il y avait une croix à l’extrémité de l’esplanade et nous sommes allés jusqu’à elle, main dans la main. Ces quelques mètres me parurent surréalistes. Comment ce moment si improbable était-il survenu ? En même temps cela paraissait si simple… Je ne marchais pas, je flottais. J’eus un geste alors, et je ne sais s’il montrait ma liberté ou mon conditionnement : je fis un signe de croix. 

– Vous avez raison, dit-il, et il se signa lui aussi.

Nous nous sommes lâché la main, là, pour mieux nous recueillir sous le Christ en croix. Je ne savais pas quelle prière je devais improviser. Devais-je demander ou remercier ? Si je demandais, c’est le pardon qui semblait s’imposer. Et c’était plus le visage de Jacques que celui du Seigneur qui m’apparaissait. Mon Dieu, qu’avais-je fait ?

Pourtant, et c’est cela qui était si nouveau pour moi, je savais désormais que je ne regretterais pas cette nuit, parce qu’elle ne remettait pas ma vie en cause, mais allait au contraire lui donner une lumière supplémentaire. Oui Jacques, oui Seigneur, enfin je ne sais pas à qui je parle, mais voilà, vous m’êtes témoin que je n’ai rien cherché, rien provoqué. Charles m’a proposé cette soirée originale et, après maintes résistance, j’y ai consenti. C’est que cela devait être, j’en suis convaincue maintenant. Je ne me sens pas coupable. Je n’ai pas péché. Je me sens même étonnamment légère. 

Il se signa de nouveau et s’écarta. Il ne voulait pas m’interrompre. Je le rejoignis peu après. Il me regarda en souriant, et je vis que ce sourire était bon. Non, cet homme ne pouvait pas me faire de mal. Il me tendit une main que je saisis. Il dit :

– J’ai remercié pour ce moment. Qu’il fût possible et que nous l’ayons osé. 

– J’ai fait de même, répondis-je. Et je vous remercie vous.

– Tout le mérite vous revient, Simone : c’est vous qui avez dû forcer votre nature et vos convictions. Ou plutôt vos déterminismes et vos a priori.

– J’ai de la chance de vous avoir rencontré. Même si nous ne nous revoyons pas.

Il marqua un à peine perceptible temps d’arrêt, puis ajouta :

– Vous avez raison. Mais la nuit n’est pas encore encore terminée.

Je frémis. Je frémis parce que je ne savais pas ce qui allait advenir, ce qu’il fallait qu’il advienne. Et parce que je ne voulais pas que cette nuit se termine.

– Qu’allons-nous faire ?

Il s’approcha de moi et m’enlaça :

– Me faites-vous confiance, Simone ? 

– Que voulez-vous dire ?

– Me faites-vous confiance pour vous suggérer ce qui me parait le mieux pour nous, sans jamais vous forcer à quoi que ce soit si vous ne voulez pas ?

J’avais la tête dans son manteau quand il posa cette question de confiance. Je m’entendis répondre :

– Oui. Mais ne soyez pas trop exigeant s’il vous plait.  

– Je ne serai jamais assez exigeant pour vous respecter. 

Nous marchâmes encore un peu, prenant quelques rues au hasard pour accomplir une boucle sur ses hauteurs. Je me laissais guider, ou perdre, enfin.

– Ce serait drôle d’habiter là, dit-il. Ou là, ajouta-t-il en regardant une autre bâtisse.

– Vous voulez dire : si nous habitions là, vous et moi ?

– Vous êtes plus franche que moi. 

– Nous sommes obligés de choisir entre différentes voies.

– C’est vrai. Cela n’empêche pas… un petit pas de côté.

Et d’explorer, en pensée, d’autres vies possibles. Serait-il un bon mari ? Nous aimerions-nous ? Nous supporterions-nous ? J’avais eu quelques prétendants à 18 ans. Mais Jacques avait été le seul homme de ma vie. C’était bouleversant d’imaginer autre chose.

– Vous devez être une épouse merveilleuse. 

– Oh, vous ne me connaissez pas ! Je suis devenue craintive, je ne suis pas très drôle, je n’ai guère de personnalité. 

– Mais ce ne sont que des états temporaires. Vous êtes beaucoup plus que vous ne le pensez.

Je crois qu’il m’avait déjà dit quelque chose de semblable. J’allais finir par le croire. Mais que faire de nos potentiels lorsque nous les découvrons ? Se croire autre chose, ou faite pour autre chose, n’était-ce pas le début des déceptions infinies ? 

– Vous m’idéalisez, Charles. Mais cela fait du bien. 

Il me serra et me donna un baiser sur la tempe.

Nous regagnâmes la voiture. Il démarra et roula très lentement. Pour prolonger cet instant. Parce que nous étions bien. J’eus des envies d’aller voir la mer soudain, et c’était juste pour rester avec lui dans cette coque préservée. 

Il a garé la voiture sur le parking de l’hôtel et, avant que nous ouvrions les portes, a parlé ainsi :

– Voici ce que je propose. Nous regagnons notre chambre pour faire notre toilette. Et nous nous retrouvons vingt minutes plus tard dans la mienne – à moins que vous ne préfériez la vôtre. Et nous nous serrons l’un contre l’autre jusqu’à ce que nous nous endormions.  

Je pris le temps d’assimiler ce qu’il envisageait. Puis je répondis :

– Je vous ai promis de vous faire confiance, alors je tiens ma promesse.

Et c’est ainsi que se poursuivit une des plus belles nuits de ma vie, que je ne raconterai pas davantage, car il me semble que certains moments sont si importants pour nous et si futiles pour les autres que ce serait les dévaloriser que de les rapporter, alors qu’il n’y a pas de partage possible. Et il n’est pas si mauvais de garder en soi ce qui est si précieux, afin d’en conserver jusqu’à la fin toute l’énergie irradiante.

Nous nous dîmes au revoir à 7 heures. Il descendrait prendre son petit déjeuner à 7 h 30 et partirait ensuite pour être au palais de justice à 8 heures et assister son client. Ensuite, il reprendrait la route vers le nord pour rentrer chez lui. Nous ne nous reverrions plus, nous en avions convenu ainsi. 

––––––––––

J’anticipe, mais je signale dès maintenant que six mois plus tard, je reçus à Lyon la lettre suivante. « Chère Simone. Excusez-moi, j’avais lu votre adresse sur le registre de l’hôtel de Gap et je me permets cette lettre. Je serai à Lyon entre les 26 et 29 novembre prochains, encore pour défendre des clients. Je me dis que nous pourrions peut-être nous voir – un déjeuner, une fin d’après-midi –, si du moins vous en êtes d’accord. J’aimerais beaucoup. Inutile de vous dire que je pense souvent à vous. Vous pouvez me répondre à l’adresse suivante : Maître Fontan-Royer, 24 rue Marceau, Dijon, Côte d’Or. Votre dévoué, Charles ».

Je répondis : « Bonjour Charles. Vous m’avez offert, au début de cette année, la plus belle nuit de ma vie. Je ne l’oublie pas, et ne l’oublierai jamais, soyez-en sûr. Mais rien ne doit la gâcher, ce qu’une revoyure ferait immanquablement. Je ne vous reverrai pas et ne vous répondrai plus. N’essayez pas de venir chez moi s’il vous plait, car alors je serais obligée d’alerter. Pas par mépris, au contraire. Par respect pour vous, et pour nous. Aimez-moi comme je vous aime : comme un cadeau reçu dont on conserve à jamais l’éblouissement. Je vous embrasse, Simone ».

Charles, fidèle à la promesse qu’il m’avait faite à Gap, respecta ma volonté. C’est ainsi qu’il n’y eut pas d’autre soirée avec lui, pas plus qu’avec X ou Y. Et cela ne m’a pas manqué. Cette expérience m’a comblée. Elle est un trésor qui demeure en mon cœur. La nuit du 12 au 13 mars 1953 m’a donné confiance pour le reste de ma vie et m’a permis de mieux aimer Jacques par la suite. Je suis devenue, ou redevenue, femme. Alors que pourtant je vieillissais. N’est-ce pas extraordinaire ?

(et 156 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Qui n’a pas vécu l’émotion d’une telle rencontre inopinée, exceptionnelle, de cette alchimie soudaine entre deux êtres, intense et parfaite !
    Qui n’a pas caché ce cadeau tombé du ciel comme un trésor au fond de soi !
    Merci à Simone qui a fini par confier son merveilleux secret et à Pierre-Yves de l’avoir partagé.

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  2. Je suis d’accord avec Simone. Elle a bien fait, elle n’a fait de mal à personne, au contraire. D’ailleurs j’ai peut-être fait comme elle un jour. Mais chut, elle a raison il y a des trésors qu’il vaut mieux garder en soi..

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