(environ 3 minutes de lecture)
– Quels sont vos qualités et vos défauts ?
– C’est pas vrai ! Vous en êtes encore à des questions aussi nulles ?
– C’est votre réponse ?
– Si vous aviez été un tant soit peu attentif, vous auriez constaté que je vous ai livré une exclamation et une question. Ce n’était donc pas une réponse. Ma réponse est plutôt celle-ci : mon défaut est ma qualité : je suis franc.
– C’est tout ?
– Non. Mais pour constater les autres qualités, il faut que vous m’embauchiez. Les énoncer sans les prouver serait prétentieux.
– Et pour les autres défauts ?
– Je n’en ai pas.
– La prétention, que vous venez justement d’évoquer ?
– Ne trahissez pas mes propos. Affirmer une vérité n’est pas de la prétention, mais de l’honnêteté. Ou de la confiance en soi, si vous préférez.
– Est-ce qu’être désagréable avec votre interlocuteur vous parait un atout dans un cadre professionnel ?
– Tout dépend du job. Pouvez-vous me rappeler l’intitulé du poste pour lequel vous recrutez ?
– Pour l’instant, c’est moi qui pose les questions.
– Et c’est moi qui suis désagréable ?
– Oui. Un type infâme. Doublé d’un vrai con.
– N’essayez pas d’être moi, vous n’y arriverez pas.
– Ça me ferait mal d’être comme vous. Un raté qui se la joue provocant et sûr de lui pour donner le change, mais qui n’est que pitoyable.
– Je suis raté et vous êtes réussi ? Alors que vous faites le flicaillon et que vous abusez du misérable pouvoir qui est le vôtre ?
– Non, mon pote. J’ai un bon job, un salaire que tu n’auras jamais, et une gonzesse, t’imagines même pas…
– J’imagine pas, je vois. T’as pas la gueule du type épanoui. Pas du tout. Tu prends quoi comme antidépresseurs ? Et t’as fait combien de séjours en psy ?
– Dégage.
– Tu t’amuses plus ? Tu veux plus m’embaucher ?
– Mais t’as jamais eu aucune chance d’être embauché, ducon ! Je t’ai reçu pour mieux valoriser les autres. Tu sauras qu’on prend toujours un ou deux tocards dans les sessions de recrutement, c’est la norme.
– Eh ben tu vas pas recruter longtemps, mon pote !
– T’as le bras long, c’est ça ?
– Oui, et toi t’as une petite couille.
À ces mots, le recruteur bondit de son siège, monta sur la table et sauta sur le candidat en face de lui. Les deux hommes roulèrent pas terre en éructant. Ils se massacrèrent un moment – coups, étranglements, torsions, enfoncements – jusqu’à ce qu’ils fussent au bord de l’épuisement. Ils se rendirent compte alors que les autres occupants de l’étage ne s’étaient aperçus de rien, et que personne n’intervenait.
– Putain, tu m’as pété le nez ! grommela le candidat.
– Si c’est que ça, te plains pas. J’ai au moins trois côtés cassées, rétorqua le recruteur.
Ils reniflèrent, toussèrent, crachèrent, du sang, des dents, des glaires.
– On fait quoi ? reprit le candidat.
– On va sortir ensemble, sans s’attarder. On va s’en jeter un ou deux au café d’en dessous, pour se remettre. On avisera ensuite.
– Ok. Mais… qu’est-ce qui a merdé ?
– Le casting, mon pote, le casting ! Faut pas mettre deux mecs de 30 ans qui se ressemblent tout seuls dans la même salle.
– Surtout si l’un peut changer la vie de l’autre. Tu te rends compte du pouvoir que tu as sur moi ? C’est pas supportable.
– Tu peux parler… Avec ta gueule d’ange, ton bagout, ton CV, comment veux-tu que je ne voie pas en toi un concurrent, un ennemi ? J’aurais pu te tuer…
Ils prirent le temps de retrouver leur souffle, s’aidèrent à se mettre debout, s’appuyèrent l’un à l’autre pour ne pas tomber, vacillèrent un instant avant de trouver un semblant de stabilité.
– Mets-toi un coup de peigne, t’as une gueule à faire peur.
– Toi, planque un peu ta chemise. Le rouge barbouillé sur le blanc chiffonné, ça fait bizarre. Et vire la cravate, elle ressemble plus à grand-chose.
– T’as failli m’étrangler…
– Ben ouais…
Ils s’arrangèrent du mieux qu’ils purent, ouvrirent la porte, jetèrent un œil et traversèrent au plus vite les couloirs pour quitter les lieux. La secrétaire à l’accueil les regarda d’un drôle d’air, mais n’osa rien demander à un consultant majeur du cabinet.
Ils finalisèrent l’entretien au comptoir du bar devant un double café Calva (double café double Calva). Trois semaines plus tard, le candidat commençait son nouveau travail – chasseur de têtes –, avec un ami dans la place.
(et 155 autres histoires à lire et à relire sur http://www.desvies.art)
L’entretien d’embauche, un entretien qu’on aimerait tous qu’il se passe réellement comme celui ci!!! J’ai adoré cet lecture, on a tous imaginé un jour dans notre vie se retrouver dans cette situation !!! Merci Pierre Yves !!!.
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Merci à vous. Et vive la littérature !
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Je rêve, rétroactivement, d’avoir pu répondre de cette façon à ces RH qui vous regardent de haut !!!
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Chadia
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Merci, Chadia. Vous avez raison : on aimerait pouvoir agir dans la réalité comme on se le permet dans la fiction.
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Hilarant. Je crois si je fais pareil, je serai pas embauchée.
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Put… Je vais en parler à mon chef !
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Cela me rappelle : « vous êtes différent, vous méritez plus » 😉
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