La mère, la fille, la petite-fille… et l’arrière-petit-fils

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– Maman, mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Quel accueil ! Pour une commerçante…

– La commerçante est ta fille.

– Raison de plus.

Ce lundi 3 janvier, Murielle pensait être tranquille au magasin pour terminer son inventaire, qu’elle avait commencé dès après Noël, et qu’elle voulait achever avant le mercredi 5, jour où débutaient les soldes. Or, une forcenée qui tapait sur la vitrine l’avait obligée à ouvrir la porte. La forcenée était sa mère. 

– Je suis en inventaire…

– Bonne année, ma chérie.

– On se l’est déjà dit au téléphone.

Les deux femmes s’embrassèrent sans chaleur. Murielle n’avait pas de contentieux particulier avec sa mère, mais elle s’en méfiait. Parce que c’était une nature exubérante, et parce que la perte de son autre fille 10 ans plus tôt, de son mari 2 ans après, en avait fait une dame seule et fragile qu’il fallait ménager. Or, il se dégageait de Jeanine Mangin une impression de force et de vitalité qui ne laissait pas supposer de souffrances et de faiblesses. Même sa fille pouvait s’y laisser prendre. Murielle était partagée sur ce contraste entre l’enveloppe et son contenu : d’un côté elle admirait sa mère de son positivisme malgré les épreuves, d’un autre elle s’agaçait de la fausseté inhérente aux dissimulations de son moi profond.

La mère allait enlever son manteau, mais se ravisa :

– Dis donc, on gèle ! Tu ne chauffes pas ?

– Maman, le magasin est fermé. Je suis là pour ouvrir et compter des boîtes. 

– C’est pour cela que tu es habillée comme un clochard ?

– J’ai un jean, un pull et des baskets, la tenue adaptée à ce que je fais. Enfin à ce que je suis censée faire…

– Je peux t’aider, si tu veux.

– Tu es venue pour ça ?

– Oui. Enfin non, pas tout à fait. J’ai appelé chez toi, enfin chez vous, et Frédéric m’a dit que tu étais là.  

– Pourquoi tu ne m’as pas appelée sur le portable, ou envoyé un texto ? 

– Dans ton magasin, un lieu ouvert au public, je peux quand même passer à l’improviste ! 

– Sauf qu’aujourd’hui…

– J’ai à te parler. De ta fille…

Dans le cerveau émotionnel de Murielle, l’amygdale sécréta de la cortisone et de la noradrénaline, qui augmentèrent aussitôt son rythme cardiaque et débranchèrent le cortex préfrontal, lieu de la raison, pour qu’il ne ralentisse pas l’action si celle-ci s’avérait nécessaire. Aux mots « te parler. De ta fille », le mécanisme du stress s’était déclenché.

Murielle était à genoux face à des piles de boîtes à chaussures qu’elle ouvrait et refermait, cochant ou notant quelque chose dans un cahier entre deux. Elle continua, mais elle sentit tout de suite que ses mains étaient moins sûres et que sa concentration avait disparu.   

– Murielle, tu m’écoutes ?

– Oui, Maman. Mais j’avance en t’écoutant, les soldes débutent mercredi, tu n’imagines pas le bazar ! Assieds-toi, j’ai l’impression de parler à tes chevilles.

– Si tu te levais, aussi… Le singe s’est redressé, tu sais, il y a quelques millions d’années… 

– Je travaille ! 

Jeanine regarda d’un air méfiant la courte banquette de cuir et consentit à s’y asseoir. 

– Tu as vu Célia ? demanda Murielle.

Célia était sa fille, donc la petite-fille de Jeanine.

– Oui, elle m’a fait sa visite de Nouvel an, elle…

– Arrête avec tes récriminations, tu veux ? Je t’ai dit qu’on avait du monde et qu’on ne passerait pas ce week-end. Je t’ai même proposé de venir réveillonner avec nous !

– Mais non, le 31 on ne veut pas voir les anciens, c’est bien connu. Bref. Donc Célia m’a annoncé sa grossesse… 

– J’imagine.

– Comment ça, tu imagines ? Tu te rends compte du problème ou pas ? 

– D’après toi ?…

– Et que comptes-tu faire ?

– Comment ça, que comptes-tu faire ? Que veux-tu que je fasse ? Que je l’avorte ?

– C’est trop tard.

– Oui, c’est trop tard. Il n’y a donc rien d’autre à faire que de l’écouter.

– Il y a des mesures plus concrètes à prendre.

Murielle détourna deux secondes les yeux des boîtes, des chaussures et des papiers.

– Que veux-tu dire ? demanda la fille à la mère.

– Il va bien falloir qu’il vive quelque part, cet enfant… Il ne va pas rester seul dans une chambre de Toulouse, pendant que sa mère va de la fac au Macdo et du Macdo à la fac… 

– Elle envisage de revenir à Cahors.

– C’est bien, mais ça ne résout pas le problème.

– Elle ferait 20 heures au Macdo de Cahors, le mettrait à la crèche le reste du temps. Elle parle même de continuer ses cours par internet…

Murielle avait parlé à sa fille le 1er janvier. L’accouchement était prévu pour la mi-juillet. Célia envisageait de rester à Toulouse jusqu’en mai, où elle comptait bien décrocher sa licence. Elle rentrerait ensuite à Cahors, accoucherait, passerait l’été tranquille et se remettrait au travail et aux études mi-septembre. Elle sous-estimait grandement la charge que représentait un bébé qu’on élevait seule.

– Où est-ce qu’elle va loger ? reprit la future arrière-grand-mère.

– Elle veut prendre un appartement, une ou deux pièces, répondit la future grand-mère. Avec l’APL, les allocations, et ses 20 heures à Macdo, elle dit que c’est jouable. 

– C’est ce qu’elle m’a dit. Mais je crois qu’elle rêve.

– Écoute, elle veut assumer, c’est une bonne chose.

– C’est vrai, mais si elle ne peut pas ?

– Eh bien, on l’aidera. On ne va pas la laisser à la rue…

– C’est idiot de la laisser partir sur une mauvaise organisation. Il vaut mieux caler les choses dès le départ.

– Le départ est ce qu’il est, et il n’est pas bon, c’est certain. C’est trop tôt, et le père est un étudiant qui n’est même plus son petit ami, à qui elle n’a même pas dit qu’il allait être papa…

Murielle s’aperçut qu’elle venait de trahir sa fille, qui lui avait fait jurer de ne révéler à personne cette paternité peu honorable. Murielle s’en voulut, et alla même jusqu’à déchirer une boîte dont le couvercle l’agaçait. Elle n’était pas contente ; elle savait qu’elle perdait ses moyens face à sa mère. Son assurance si chèrement acquise au fil des années, pour arriver à une certaine prestance à la cinquantaine, s’évanouissait aussitôt qu’apparaissait Jeanine Mangin. Quoiqu’en l’occurrence, c’était peut-être faire porter à sa mère un chapeau qui revenait d’abord à sa fille.

– On peut au moins lui permettre d’élever son enfant dans de bonnes conditions, reprit Jeanine.

– Personne ne dit le…

Murielle s’arrêta net. Une connexion venait de s’établir dans son cerveau envahi par l’émotion.

– Mais qu’est-ce que tu veux me dire, Maman ? Tu as pensé à quelque chose de précis ?

Murielle avait tourné et levé les yeux vers sa mère, qui baissa les siens, comme un enfant intimidé.

– Ne finasse pas, c’est pas ton genre !

– Ahhh… Sois gentille, un peu !

– Dis-moi ce que tu veux me dire.

Jeanine se leva, s’éloigna sur un côté de la boutique et cria presque :

– Eh bien, j’ai de la place, moi ! Et du temps ! Et ça me ferait plaisir de m’occuper de ma petite-fille et de mon arrière-petit-fils ! Et je pourrai le garder pendant qu’elle travaille ! Je saurai m’en occuper ! Et j’ai une voiture ! 

Les mots criés semblèrent flotter un moment dans le magasin. Quand Murielle abasourdie se leva dans un réflexe, elle se rendit compte qu’elle était assise par terre, sur le cul. Elle s’approcha de sa mère, qui lui fit face : les yeux de la vieille dame étaient pleins de larmes. Alors Murielle serra sa mère contre elle, ou plutôt se serra contre elle, posant sa tête sur son épaule comme si c’était elle qui devait être consolée, car elle ne voulait pas vexer une personne âgée qui venait d’ouvrir son cœur de manière si imprévue.

– Et je n’ai pas été une si mauvaise mère !…

À ces mots, Murielle serra encore plus fort et même frotta bras et dos.

– Maman, qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a jamais reproché d’être une mauvaise mère ?

– Oh, on doute tu sais, c’est difficile… Et puis l’accident de ta sœur, qui sait si…

– Tu n’es pour rien dans la mort d’Adeline ! Maman !

  Murielle s’était écartée, et secouait sa mère maintenant.

– Je sais, renifla Jeanine. Mais bon…

– Ne crois pas une seconde des choses pareilles !

Murielle avait du mal à ordonner ses émotions. Quant à user de la raison, cela paraissait difficile.

– Alors, qu’est-ce que tu penses de ma proposition ? Ce serait une solution ?…

Que dire ? Murielle devait en deux secondes soupeser les intérêts de sa mère, de sa fille, du bébé de sa fille, et, accessoirement, comme disait Fred, « des emmerdements qui vont nous retomber sur le palto ».

– Tu en as parlé à Célia ?

– Pas encore. J’ai été surprise quand elle m’a annoncé sa grossesse, je n’ai pas pensé à ça tout de suite. Ou plutôt, si : j’y ai pensé tout de suite, mais je n’ai pas osé le formuler, c’était trop soudain. Et comme c’est important, je ne voulais pas aller trop vite. Et puis je voulais quand même t’en parler avant…

Murielle ne crut pas à la sincérité de cette dernière phrase. Si sa mère avait pu appâter Célia sur-le-champ, elle l’aurait fait sans hésiter. 

Les deux femmes s’assirent, l’une à côté de l’autre, sur la petite banquette où les clientes se posaient pour essayer leurs chaussures. 

– C’est généreux de ta part, Maman. Mais est-ce que Célia acceptera ? Tu connais son esprit d’indépendance ? Son caractère ombrageux ?…

– Mais je ne l’embêterai pas ! Je veux au contraire lui faciliter la vie. Je l’installerai dans la grande chambre, avec la salle d’eau à côté. Et le petit, soit elle le prendra avec elle, soit on le mettra dans l’ancien bureau de ton père, que je vais de toute façon transformer en chambre d’enfant. Les jumeaux m’aideront, je les ai assez gardés. 

Les jumeaux étaient les enfants d’Adeline, neveux de Murielle. Ce n’était pas rien que de procurer plaisir et raison de vivre à sa mère. Ce n’était pas rien non plus que sa fille et son enfant aient un gîte et un couvert assurés. Pourtant, Murielle ne savait pas s’il fallait s’emballer pour cette proposition qui arrangeait tout le monde – transformer un problème en opportunité était un des secrets de l’existence – ou redouter les complications qui ne manqueraient pas de survenir entre la grand-mère et la petite-fille, au sujet de l’éducation du petit, des fréquentations de la mère, de l’organisation commune, etc.

Fallait-il laisser la grand-mère soumettre sa proposition à sa petite-fille ? Murielle n’avait aucune idée de la réaction de Célia : elle pouvait aussi bien sauter de joie à l’idée de cette maison et de cette nounou, haut de gamme et gratuites, que s’emporter contre une tentative d’ingérence dans ses affaires personnelles et privées.

– Murielle, laisse-moi aider ma petite-fille…

– Mais je te laisse, Maman ! Et même je te remercie. Je dis juste qu’on ne peut pas prévoir la réaction de Célia.

– Pourquoi est-ce qu’elle refuserait ? Elle aura toute son indépendance. Simplement, elle n’aura pas de souci de loyer et elle pourra me laisser son petit quand elle voudra.

– C’est énorme, ce que tu lui offres. Énorme. Je ne suis pas sûr que ça soit très pédagogique…

– Écoute, Murielle, il y a des bêtises qu’on ne peut pas assumer seule. La bêtise est faite, maintenant nous devons tous nous y mettre pour que les conséquences ne soient pas trop lourdes, surtout pour un petit qui n’a rien demandé. 

Murielle se rendait compte que sa mère avait préparé ses arguments. Un temps troublée par l’émotion, Jeanine avait vite repris sa démonstration pour atteindre son objectif.

– Et tu te sens de taille à supporter deux personnes dans ta maison, dont un bébé ? Dont tu devras t’occuper ? Tu as une bonne santé, mais tu n’es plus toute jeune…

– Je peux encore. Mes dernières forces seront consacrées à mon arrière-petit-fils. 

– Tu as pris une option sur un garçon ?…

– C’est une commodité de langage. Je prendrai ce qui viendra, et ce sera très bien.

La résolution de Jeanine semblait arrêtée. Quel film elle a monté dans sa tête ? s’interrogeait Murielle, stupéfaite de la force et de la rapidité de la proposition.

– D’accord, vas-y. Appelle Célia et fais-lui ton offre.

– Tu iras dans mon sens ? 

– Que veux-tu que je dise ? Ça se joue entre elle et toi.

– Allons, ça te concerne aussi. Elle va t’en parler, chercher ta réaction, peut-être même ton approbation…

– Je la lui donnerai. Je lui dirai que c’est un cadeau énorme que tu lui fais. Et je l’inciterai à s’en montrer digne, à mettre à profit ton aide pour ne pas gâcher son avenir, c’est-à-dire poursuivre sa formation et travailler.     

Quelqu’un frappa à la vitre et les deux femmes se retournèrent. Une petite brune quadragénaire et bien habillée agitait sa main.

– C’est Lauriane. Pimkie.

Murielle alla ouvrir sa porte.

– Bonjour toi. Bonne année !

– Bonne année, ma chérie ! Tu fais ton inventaire ? Avec ta Maman, à ce que je vois. Bonjour Madame !    

Jeanine s’avança et salua. Elle prit congé aussitôt :

– Je vous laisse.

– Ce n’est pas moi qui vous fais fuir ? s’inquiéta Lauriane.

– Pas du tout. Il faut que j’y aille. Et ma fille a du travail.

Murielle ne sut comment elle devait interpréter cette dernière remarque. Le mieux était de ne pas chercher à l’interpréter. Rien n’était jamais facile avec sa mère. Elle la regarda partir, ses jambes fines et fragiles entourées de bas soyeux, digne avec son manteau chic, ses gants de cuir et son sac assorti. Jeanine n’avait ni fortune ni éducation, mais elle s’était toujours efforcée de donner le change et elle y parvenait. Murielle s’efforça de chasser de ses pensées sa mère, son apparence, sa proposition ahurissante et se tourna vers son amie.

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8 commentaires

  1. J’ai adoré cette histoire dans laquelle je retrouve la complexité de mes relations personnelles avec ma mère. Jeanine Mangin est ma mère ! Je retrouve la description des simulacres d’apparence de cette génération de femmes obligées de faire avec le féminisme tout en assumant l’entièreté des tâches domestiques du foyer.
    Et je suis Murielle! Incontestablement. Avec cette difficulté à exister face à cette mère qui se radoucit avec l’âge toutefois.
    Mais je n’ai pas de Célia!
    Et je serais dans le même trouble que Murielle si l’aventure m’arrivait.
    Une belle résolution transgenerationnelle toutefois, pour cette jeune maman solo, et cette grand mère qui a réussi à faire tomber les masques.
    Merci pour cette délicate histoire!

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