Le sacrifice du lieutenant Armand (en hommage au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame)

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Est-ce qu’il n’avait vécu que pour parvenir à ce moment ? Est-ce que des années de travail pouvaient se concrétiser en une demi-journée ? La tension fut telle en ce vendredi de mars entre 10 h 37 et 14 h 23 qu’il ne put y réfléchir. Mais à plusieurs reprises au cours de ces heures dramatiques, il eut conscience d’une sorte d’aboutissement, en tout cas d’une logique.

Quand, alors qu’il arrivait dans la cité HLM où deux hommes avaient été abattus avant que le meurtrier dérobe leur voiture, on l’appela pour lui signaler que des militaires qui couraient venaient d’être pris pour cible et que l’un d’entre eux était mort, le lieutenant Armand comprit la nature de l’acte et l’importance de la menace. Comme tous les gendarmes et policiers de France, il y était préparé, du moins autant qu’il est possible de l’être. Il était improbable que la menace surgisse dans un secteur aussi peu dense que la commune de 5000 habitants dont il dirigeait la brigade, et pourtant, ce matin comme les autres, elle surgissait.

Il ne pouvait s’y dérober. Et il ne le voulait pas. Le responsable opérationnel de la sécurité publique dans la circonscription, c’était lui. C’était lui qui, à 42 ans, avait la formation, l’expérience, et plus encore la volonté, pour protéger les citoyens face à un danger de type terroriste. Certes, le PSIG de Carcassonne et le GIGN allaient arriver, mais il ne pouvait se permettre de les attendre. Il devait agir au plus vite pour empêcher le fanatique de poursuivre sa folie meurtrière. Déjà 3 morts à son actif. Comment était-ce possible ?

Il s’agenouilla un instant près du militaire. C’était le troisième homme qu’il voyait atteint par balle ce matin. Il posa la main sur le bras inerte, plus pour se retenir lui, de pleurer, de vaciller, que pour réconforter un mort qui ne sentait plus rien. Le lieutenant Armand se remit debout. Les pompiers étaient là, des renforts arrivaient, il fallait quadriller le secteur et organiser la poursuite. Talkie walkie, téléphone mobile, radio du véhicule, téléphones de ses adjoints : il utilisa les moyens à sa disposition, là, en pleine rue. On ne pouvait se payer le luxe de rentrer à la brigade. Il s’efforçait d’être précis, assuré, alors qu’il dirigeait une opération qu’il n’avait jamais menée, ni même exécutée. Mais c’était ça la compétence, justement : savoir se comporter devant ce qui était nouveau, imprévisible, insaisissable.

– Chef, un homme vient d’entrer au Super U. Il a tiré des coups de feu.

Un frisson traversa son corps, du ventre à ses tempes en passant par son cœur. « Au moins, je sais où tu es », pensa-t-il. Avant de monter en voiture avec une équipe, il donna d’autres ordres. Il ne fallait pas relâcher le quadrillage, ils étaient peut-être plusieurs. Heureusement, toute la compagnie était maintenant mobilisée, il n’était plus seul avec les 8 hommes et 3 femmes de son unité.

Sur le parking du supermarché, une trentaine de personnes s’étaient attroupées. Il s’agissait de clients, qui n’avaient pas pu entrer, ou qui avaient pu sortir quand le terroriste était entré. Les paroles étaient confuses, mais le lieutenant en déduisit que des coups de feu avaient été tirés et que des gens avaient été touchés. Des gendarmes de la brigade voisine arrivèrent. Le lieutenant déploya des agents autour du bâtiment. Puis il chercha à entrer en contact avec la directrice de l’établissement. On lui donna le numéro, qu’il composa. Personne ne répondit.

Il regarda le bâtiment, s’approcha, tenta de réfléchir, de faire abstraction de l’agitation autour de lui. Il était en train de réaliser que, maintenant, il n’allait pas seulement devoir diriger, mais agir, lui. Monter au feu. En première ligne. Comme un soldat. Et c’est ce qu’il était. Un chef était avant tout un combattant, ou alors il n’était pas digne d’être un chef.

Il comprit qu’il fallait entrer dans le magasin. Pour voir et pour parler. L’homme était un jusqu’au-boutiste, il l’avait prouvé ce matin. Et on connaissait le comportement des terroristes islamistes. Il ne fallait pas attendre, où il y aurait d’autres victimes. Il fallait entrer, et c’est lui, le lieutenant Armand, qui allait entrer.

– Téléphone-moi, dit-il à son second.

– Hein ?

– Appelle-moi, maintenant, fais sonner mon téléphone.

L’homme s’exécuta. Il ne comprenait pas où son chef voulait en venir, mais il lui faisait confiance. Le lieutenant était respecté de ses hommes, qui louaient sa droiture, sa bonté, son engagement sur le terrain. Jamais il ne les laissait face à un danger sans exiger pour lui-même le comportement le plus difficile. Et en ce jour cauchemardesque pour tous, le lieutenant était là, devant.

Quand la sonnerie se fit entendre, le lieutenant prit la communication. Il ne porta pas l’appareil à l’oreille mais dit à son second et aux hommes autour de lui :

– Les gars, écoutez-moi. Je vais entrer dans le Super U, les mains en l’air et sans arme. Je vais lui demander de libérer tout le monde et de me garder moi. Il acceptera ou pas, mais en tout cas j’aurai une idée des lieux, et avec ce téléphone que je vais laisser allumé, vous entendrez ce que nous dirons, je tâcherai de décrire les choses, pas de manière trop explicite pour qu’il ne se doute de rien.

– Ne faites pas ça, chef.

– Il le faut. Pendant ce temps. Beyraud, Chalmutel et Oscillano, avec les gars du PSIG, voyez si vous pouvez par l’arrière rejoindre le bureau de la direction et les caméras de surveillance. Si oui, localisez le type, et progressez vers lui en évacuant les clients. Prenez le bélier, au cas où il s’enferme.

Le lieutenant mit son téléphone dans la poche de son pantalon, sortit son revolver de son étui, qu’il remit à son second. Leurs regards se croisèrent une seconde ; les deux hommes étaient conscients du risque pris, considérable. Chacun regarda le lieutenant  Armand s’avancer. Les portes du supermarché s’ouvrirent, on vit le chef lever les bras et disparaître dans la gueule du loup.

Son regard embrassa le maximum d’informations d’un seul coup : le terroriste qui tenait le poignet d’une caissière dans une main, un revolver dans l’autre, un fusil-mitrailleur de type kalachnikov en bandoulière, un corps allongé près d’un rayon, une trace de sang dans l’allée centrale, à deux mètres du lieu où se tenaient le terroriste et son otage. Il avait tué, encore. C’était un carnage. 

Où étaient les autres ? Le personnel, les clients ? Cachés au fond du magasin ? Ce vide et ce silence renforçaient l’absurdité de la scène. À quoi cela rimait-il de tuer des personnes prises au hasard, isolées ? Pourquoi exécutait-il ce numéro dément alors que personne ne pouvait le voir ? Ces jeunes radicalisés étaient malades, malades pour deux raisons selon lui : le manque de structure familiale, d’amour et d’autorité parentale, ainsi que les indécences médiatiques et télévisuelles, qui nourrissaient un terrible ressentiment chez ceux pour qui les luxes et les beautés dévoilés étaient inatteignables. 

Pour éviter le tremblement – il ne pouvait éviter la peur –, le lieutenant s’arrêta, et, les bras bien en l’air, lança pour être entendu :

– Lâche-la, s’il te plait. Je prends sa place.

L’homme serra la femme contre lui, braqua le pistolet sur sa tempe, et cria. La femme cria aussi, et le lieutenant entendit un autre cri, quelque part dans le magasin. Il y avait donc des personnes vivantes – blessées ? – juste là.

– Tu joues à quoi, sale flic ?

– Je ne joue pas. Je viens à toi sans arme et les bras en l’air. Libère-la, elle n’a rien fait de mal. 

L’homme sembla hésiter, puis il dit :

– Approche, sale flic. À la première embrouille, je vous châtie tous les deux. J’en ai déjà tué plusieurs, tu sais.

Oui, le terroriste avait déjà tué plusieurs personnes, Armand l’avait constaté. Arrivait-il trop tard ? Oui, on arrive toujours trop tard. Mais il fallait sauver ce qui pouvait l’être, ne serait-ce qu’une personne. Et arrêter ce malade. Armand approcha. Il devait se concentrer sur le lieu et le moment présents, ne pas penser au-delà. Il s’arrêta à un mètre de l’homme et répéta :

– Lâche-là, s’il te plait. Je suis là, sans défense, je peux prendre sa place.

La femme tremblait de tous ses membres, elle avait visiblement vomi et uriné, elle tenait difficilement debout. L’homme la lâcha et elle s’avança vers la sortie, trébuchant, trop bouleversée pour regarder Armand qui comprenait son désarroi. 

– Amène-toi, dit l’homme. Viens par là et passe devant.

Mince, il l’emmenait ailleurs. Il le conduisit dans un local au rez-de-chaussée, qui semblait une salle technique, avec des machines informatiques. 

– Pourquoi tu nous mets dans ce local technique ? Au milieu des ordinateurs ? demanda Aamand, espérant être entendu de ses collègues via le téléphone.

– Tu veux peut-être commander, sale flic ? Oublie pas que c’est moi qui décide, moi qui vais faire sauter ta petite tête de merde quand j’en aurai envie ! Tu comprends, chien ?

Parlant ainsi, le terroriste cogna le canon du revolver contre la tempe du lieutenant, qui sentit aussitôt un hématome se former dans cette partie du visage où circule beaucoup de sang. 

Le fou le secouait par la manche, les faisait tourner sur eux-mêmes dans cette pièce trop petite, où ils allaient vite manquer d’air. Armand cherchait à capter le regard de son interlocuteur, mais celui-ci ne le regardait pas en face, ne posait jamais ses yeux sur lui.

Ils restèrent comme ça une minute ou deux. Sans doute le terroriste ne savait-il plus quoi faire. C’est le moment de parler, se dit Armand. Il faut que je lui parle. Il faut toujours parler. Mais le fou ne lui en laissa pas le temps :

– Fais bien gaffe, sale flic, essaye pas de me baiser ! De toute façon, tu vas mourir.

Le lieutenant enregistra cette affirmation. Il lui sembla qu’elle montrait une réelle détermination. Et en effet, lorsque la porte vola en éclats, le tueur fou l’eut, cette détermination, pour planter un couteau dans la gorge du lieutenant, et non pas pour appuyer sur la gâchette, ce qui fut la dernière surprise d’Armand. D’où sortait ce couteau ?

Le lieutenant vomit du sang, s’étouffa. Les coups de feu retentirent. Le terroriste s’effondra. Les collègues d’Armand se précipitèrent près de lui. Il parvint à leur sourire. Puis il perdit sa respiration, ferma les yeux. Il sut que l’heure était venue. Il était croyant, lui aussi. Mais avaient-ils le même dieu, le terroriste et lui ? Et si Dieu n’existait pas ? Et s’ils s’étaient trompés ?

Tout ça n’avait pas beaucoup de sens, mais Armand avait fait ce qui lui semblait le mieux. Il perdit connaissance et ne revint jamais à lui.

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