Des like, des love, des larmes

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(environ 3 minutes de lecture)

Aurore savait que c’était dangereux, toutes ces publications. Pas à cause de leur contenu – qu’est-ce que ça pouvait faire qu’on la voie en maillot ou qu’elle montre ses filles ? –, mais parce qu’elle devenait dépendante des like. Sûr qu’elle était accroc. Elle devait le reconnaître. 

Après un post, elle attendait une heure ou deux, et puis elle regardait. 30, 50, 80, 100, 150… Elle passait parfois les 200, quand elle était particulièrement canon, ou particulièrement maman. Les gens kiffaient autant les seins que les enfants. Bizarre. Quand elle changeait sa photo de profil, elle taquinait les 300. Son record était à 364 (159 like, 126 love, 79 Waouh), pour un selfie bateau, elle cheveux au vent sur le premier étage de la Tour Eiffel, avec Paris en fond à la tombée du soir. La lumière peut-être, ou son décolleté.

364 sur 1037 amis, ça faisait pas tant que ça, en fait. À peine un tiers. Ils étaient où les autres ? Ils l’aimaient pas ? Ils la trouvaient pas jolie ? Les fidèles se limitaient à une cinquantaine ; ils auraient liké une photo de pâté pour chiens si c’était elle qui l’avait publiée. Mais 50 sur 1037, c’était humiliant, non ? Et on appelait ça des amis ?

Ce qui l’angoissait encore plus, c’est la rapidité avec laquelle on tombait dans l’oubli. Passé 24 heures, 36 maxi, c’était mort. Plus personne ne voyait ce qu’on avait publié. C’est pour ça qu’il fallait y revenir, souvent, si on voulait exister. Un réseau, ça s’entretient. Même après un buzz, faut pas laisser refroidir, sinon on croit que tu te la pètes.

Aurore n’abusait pas. Genre, 3 ou 4 posts par semaine. Sauf des moments délire, où elle pouvait en balancer une demi-douzaine dans la soirée, quand elle sentait que ça prenait et que y’avait du répondant. Mais ça, ça comptait pas.

Alors ces fois où elle se chopait à peine 50 like pour une photo et un bout de texte, ça la déprimait carrément. L’ingratitude, putain…

Un soir, en balayant son fil, elle aperçut une publication postée « à l’instant ». Sous la photo en gros plan d’un pistolet pointé sur le lecteur, était écrit : « Ce post-là, vous allez peut-être l’aimer, mais ce sera trop tard : je serai morte ». C’était une certaine Morgane Balzi, une fille qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle avait dû demander en amie, au début, quand elle voulait étoffer sa liste. Elle apercevait ses trucs de temps en temps, mais jamais elle n’en avait liké un. C’était rare qu’Aurore s’arrête pour liker quelque chose ; tout ce nombrilisme… 

Sans réfléchir, à l’instinct, elle commenta : « Fais pas ça ». D’autres commentaires apparurent ensuite : « Ta le blues, sa arive, craq pas ». « C’est vrai qu’on prent pas le temp de regardé ce que font les autres, c con. Mais te tire pas une balle pour sa ». « Ta raison de nous alertés, on est tous égoïstes. Courage, on et avec toi… » Une heure après, Morgane avait 45 commentaires, 63 like, 59 love et 36 larmes. Le lendemain matin, 72 commentaires, 106 like, 102 love et 62 larmes. 

Le lendemain soir, une autre publication apparut en provenance du compte de Morgane : « Je suis la maman de Morgane. Merci pour vos like et vos commentaires, mais Morgane avait raison : c’est trop tard. Si vous aviez liké une fois de temps en temps ce que publiait Morgane – elle-même likait toutes sortes de messages – elle n’aurait pas sauté par la fenêtre hier soir. Si vous voulez lui rendre hommage, réfléchissez à votre comportement sur ces réseaux où vous êtes bien peu sociaux ». 

Aurore demeura un moment immobile devant ce message. Elle était consternée. Car concernée. Sûr qu’elle était visée. D’abord par Morgane, ensuite par sa mère. Pas une seule fois elle avait liké Morgane, alors que Morgane l’avait likée, et même lovée, plein de fois. Mon Dieu, Morgane s’était tuée… Aurore sentit les larmes, des vraies, venir à ses yeux. Qu’est-ce qu’elle avait fait, putain ? Ou plutôt jamais fait ? Jamais un like à une fille sympa, qui demandait pourtant pas grand-chose. C’était impardonnable.  

C’est pendant la nuit qu’elle trouva ce qu’elle allait faire : liker au moins dix posts chaque fois qu’elle en publierait un. Et prendre le temps de regarder la photo ou la vidéo et de lire le texte s’il y en avait. 1 pour 10, ce serait le tarif.

Aurore exécuta sa punition pendant un mois. Mais elle était toujours si mal au bout de ce mois qu’elle prit une décision radicale : elle ferma son compte. Un autre mois plus tard, elle allait mieux ; elle s’était donné une chance de découvrir les vertus de l’altruisme et de l’oubli de soi.

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