Marrakech-Kiev (ou comment l’altruisme vient aux enfants)

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Chère Assia,

Alors toi aussi, ta maison s’est écroulée ? Et ton petit frère est mort ? Et ta maman blessée ? C’est horrible. On a regardé des reportages en classe, sur Youtube et sur une chaîne de télévision. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que toutes les maisons sont démolies dans une seule région, alors que chez nous il y a des immeubles et des maisons par terre dans tout le pays, mais beaucoup d’autres sont intactes à côté. Sauf peut-être à Bakhmout. Et Marioupol. Et Zaporijia. Et dans le sud-est, où tout est détruit et plus personne ne peut vivre.

Je n’avais jamais entendu parler du Maroc avant samedi. Enfin je savais que c’était en Afrique, mais pas plus. Ça a l’air beau. Et chaud. Il y a la mer. Qu’est-ce que j’aimerais voir la mer… me baigner… bronzer. Et maintenant, est-ce qu’il va faire encore beau ? Ici, en Ukraine, on associe le malheur au froid, mais peut-être, sûrement même, qu’on peut être malheureux aussi quand on a chaud. J’espère que tu auras quand même chaud. C’est trop horrible d’avoir froid. Quand je pense que c’est déjà la fin de l’été, et que les Russes vont encore nous empêcher d’avoir du chauffage et de l’eau chaude, je me sens déjà malade.

C’est la maîtresse qui nous a dit de vous écrire, que chaque élève de notre classe devait écrire à un ou une élève d’une classe marocaine dans la zone du tremblement de terre. Elle dit que vous avez besoin de médicaments, de nourriture, de couvertures, mais aussi de mots et d’histoires qui viennent d’ailleurs, que non seulement vous serez contents de voir qu’on pense à vous, mais aussi de pouvoir nous répondre, et donc de raconter votre histoire. Elle croit beaucoup au pouvoir des mots et à l’importance des histoires. Peut-être. On est juste des enfants, on n’a plus de maison, presque plus de famille, mais on peut malgré tout faire quelque chose pour les autres. C’est une belle idée.

Je vais te dire toutes les questions que je me pose sur toi, tu verras si tu peux y répondre, et si tu en as envie : est-ce que tu as senti venir le tremblement de terre, je veux dire, juste avant que les murs commencent à s’écrouler ? Est-ce que vous avez crié ? Est-ce que tu as vu – excuse-moi c’est trop horrible, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ça – ton petit frère mort, et ta maman blessée ? Ton grand frère et ton père, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Est-ce que vous êtes sortis, et est-ce que vous avez vu quelque chose ou est-ce qu’il n’y avait plus d’électricité ? Est-ce que ensuite tu as aidé des gens à sortir de sous les pierres de leur maison ? Est-ce qu’il y a des pompiers et la police qui sont venus ? Comment vous faites pour boire ? Est-ce qu’il y a un hôpital ? Est-ce que tu as perdu toute tes affaires d’école ? Est-ce que tu es très triste ? Tu habites où, maintenant ?

J’ai encore plein de questions. J’espère que tu pourras me répondre. Il faut que je me présente en quelques lignes pour que tu saches qui je suis. Je m’appelle Luka, j’ai 10 ans et je suis en classe de 7e. J’habite à Ladan, près de la petite ville de Prylouki, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Kiev, la capitale du pays. J’ai un frère, Kyrylo, qui a 7 ans. Mon père est à la guerre. Il revient de temps en temps. Il a été blessé une fois. Mais il est reparti. Il ne parle pas beaucoup. On ne sait pas bien ce qu’il fait, mais Maman dit que c’est très dur. Moi, je lis tout ce que je peux sur la guerre, pour savoir ce que font les Ukrainiens pour résister contre ces horribles Russes, et ça me donne une idée de ce que vit Papa. Maman travaille dans un supermarché. Mais le supermarché a été touché par un missile, ça a été horrible. C’était la nuit heureusement, il y a quand même eu deux morts dans une maison à côté. Le plus dur, c’est le froid. Et le bruit. Par moments, on entend des sifflements très forts, c’est un missile. Parfois, une sorte de bourdonnement, c’est un drone. Et puis quelquefois, une énorme explosion. On va voir après, et on voit un immeuble en feu, ou une maison écroulée. Le pire, c’est de voir des blessés. Une fois j’ai vu une dame qui avançait dans la rue, ses habits fumaient, elle avait les bras écartés, on aurait dit une folle, elle est tombée d’un coup. Morte.

Je m’arrête là pour l’instant. Juste une dernière chose : on essaye de continuer l’école, on en a tous besoin, car là on peut parler, réfléchir, trouver un peu de calme, essayer de comprendre. Jamais j’aurais cru que l’école était si importante. Il faut dire que j’ai une super maîtresse, j’ai de la chance. C’est donc à elle que je confie cette lettre. Elle va l’envoyer avec toutes les autres de la classe à l’école de ton village. Qui doit être détruite. Mais il parait que l’ambassadeur fera suivre au directeur pour que ces lettres puissent vous être données dès que l’école reprendra, dans un autre endroit bien sûr. Puisque il n’y a plus d’électricité, sans doute plus d’internet, que la plupart de vos smartphones ont été cassés, le papier est plus sûr. J’espère que tu tiendras bientôt ces deux feuilles dans tes mains.

Je te souhaite beaucoup de courage. Je suis très triste pour ton petit frère et j’espère que ta Maman va guérir. J’espère te lire bientôt, Luka. 

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Cher Luka,

Ta maîtresse a eu une bonne idée. Vos lettres nous ont fait du bien. Et elles montrent quelque chose qu’on ne doit pas oublier : même quand on est soi-même dans une grande souffrance, on peut faire quelque chose pour quelqu’un qui en a besoin. Alors on pense moins à son propre malheur, et alors notre vie retrouve un peu de sens. Ça aide beaucoup.

Tu vois, te répondre, juste essayer de trouver un moment, du papier et un crayon, une table qui tient debout, m’appliquer, essayer de ne pas faire trop de fautes, ça m’empêche de penser à tout le reste. Parce que, je sais pas si ça répond à une de tes questions, mais je crois que c’est ça le plus dur : ne pas pouvoir arrêter les pensées. Mon petit frère est mort, Maman est encore très blessée, on n’a plus de maison, on ne sait pas comment et où on va vivre, et je pense tout le temps à ces choses horribles. C’est très important bien sûr, mais je ne veux pas qu’il n’y ait que ça, je veux en sortir. Le tremblement de terre a eu lieu, le malheur est là, mais je ne veux pas que ma vie s’arrête.

Alors ta lettre est précieuse. Parce que c’est autre chose, justement. Il n’y a pas que nous sur terre, les habitants de la province d’Al-Haouz. D’autres gens ont des problèmes, et ils méritent notre attention, eux aussi. Et vous, les Ukrainiens, qui êtes bombardés tous les jours, vous avez de très gros problèmes. J’ai lu que les Russes avaient tiré en moyenne 30 000 obus ou missiles chaque jour depuis le début de la guerre il y a un an et demi. On peut dire que ça fait un tremblement de terre tous les jours depuis 500 jours. Ça fait réfléchir.

En parlant de réfléchir, ta lettre m’a fait penser à une autre question (promis je vais te donner des réponses après) : qu’est-ce qui est le plus terrible ? Mourir parce que des plaques tectoniques bougent et entrent en collision, donc parce que la nature est bien plus forte que nous et qu’on n’y peut rien ? Ou mourir à cause d’un horrible monsieur qui a décidé qu’un peuple lui appartenait et qui demande à ses soldats de tuer et torturer tous ceux qui défendent leur liberté ? Qu’est-ce qui fait le plus peur : la force des éléments ou la folie d’un homme devenu un monstre ? Je crois que l’homme me fait plus peur, car l’homme fait exprès de faire du mal, et il entraine plein d’autres hommes à faire du mal, tandis que la terre et les pierres ne sont que de la terre et des pierres, elles n’ont pas de volonté destructrice.  

Bon, j’en viens aux réponses. Je vais te dire comment s’est passée ma nuit du vendredi 8 au samedi 9 septembre 2023. Comme toi, j’habite dans un village, Azgour, près d’une petite ville, Amizmiz, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Marrakech, qui n’est pas la capitale du Maroc, mais une ancienne cité impériale, avec des remparts, de beaux jardins, une médina, dont tu as peut-être entendu parler, parce que beaucoup de touristes viennent du monde entier pour la voir. Pas loin de Marrakech, il y a une chaîne de montagnes, qui s’appelle l’Atlas. C’est là que se situe mon village, et c’est là que le tremblement de terre a frappé, ce qui surprend les spécialistes, car d’habitude c’est plutôt près de la mer que le mouvement des plaques africaine et eurasiatique provoque des séismes.

Dans notre village, tu dois savoir que nos maisons sont construites en terre et non pas en pierres. Enfin un peu des deux, mais les pierres sont en fait des briques de terre crue, et les murs sont souvent constitués d’une sorte d’argile mélangée avec de la paille, on dit du pisé, je sais pas si tu connais ce mot. Et ces maisons sont construites sans fondations solides. Pour les toits, on utilise des poutres en bois, du pisé encore, un peu de ciment parfois, et même des branchages. Il faut refaire l’étanchéité chaque année.

Le vendredi 8 au soir, je m’étais couchée vers 22 heures. Dans notre maison, il y a deux chambres, une pour les parents, une pour les enfants. Ce soir-là, mon grand frère n’était pas encore rentré, il était chez un ami, à Ouirgane. C’est un grand bruit qui m’a réveillée, 11 minutes après 23 heures. J’ai d’abord cru que ma mère avait fait tomber une casserole ou quelque chose comme ça. Mais le bruit a continué avec des craquements, et puis en même temps des cris, dehors. Et puis j’ai vite senti de la poussière, qui me piquait les yeux et m’empêchait de respirer. J’ai commencé à avoir très peur, mais je ne comprenais pas. Mes yeux se sont un peu habitués à l’obscurité et alors là j’ai compris : un des murs de la chambre s’était écroulé, en fait je voyais dehors. Et j’ai encore entendu des cris.

Je me suis levée, je n’ai pas trouvé mes babouches, et ça m’a gênée parce qu’il y avait des débris partout sur le sol. J’ai pensé à aller chercher des chaussures dans le placard, mais… il n’y avait plus de placard, il était parti avec le mur écroulé. Ça va peut-être te paraitre idiot, mais me retrouver pieds nus sans pouvoir marcher parce que tout blessait le dessous des pieds, ça m’a paralysée. J’ai quand même pensé à mon petit frère. Je l’ai appelé. Alors j’ai été jusqu’à lui, tant pis si je me faisais mal. Et là, horrible, son lit était basculé et enfoncé dans la terre. On est au rez-de-chaussée, il n’y a pas d’étage dans notre maison, mais une sorte de trou s’était formé, comme si la terre voulait l’avaler. J’ai appelé – Issam, Issam ! –, mais il ne répondait pas. J’ai essayé de l’attraper, j’ai juste pu toucher son épaule. Je ne voyais presque rien, la lampe ne fonctionnait plus.   

Je me suis dit : pourquoi Papa et Maman ne sont pas là à nous aider ? Ce n’est pas normal. Alors j’ai eu très peur et j’ai été vers la porte de la chambre, qui donne dans la pièce pour aller de l’autre côté dans la chambre des parents. J’ai découvert que le toit était tombé, je voyais les étoiles. Notre maison n’avait plus de toit… Je me coupais les pieds, j’avais mal, mais surtout peur. Je me suis mise à pleurer. Je crois que j’ai fait pipi dans ma culotte. J’ai jamais eu aussi peur de ma vie. J’ai réussi à aller dans la chambre de mes parents. Là, j’ai compris. Papa essayait de pousser une poutre en bois qui était tombée sur leur lit ; les jambes de Maman étaient dessous. 

– Aide-nous, ma fille. J’ai un bras qui ne marche plus, je n’y arrive pas tout seul.

Alors j’ai oublié toutes mes coupures au pied, j’ai oublié que je ne voyais rien, et j’ai aidé Papa qui était blessé à son bras, et jamais j’ai tiré aussi fort et plus jamais je tirerai aussi fort de toute ma vie. J’ai cru que j’allais m’arracher les épaules, mais on a réussi à sortir cette poutre. Maman était courageuse, mais elle avait tellement mal qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de gémir, et par moments des cris lui échappaient. Quand les jambes de Maman ont été dégagées – on ne voyait pas bien, heureusement, car ses blessures étaient affreuses –, Papa a tout de suite demandé :
– Issam ! Où est Issam ?

– Il est coincé, j’ai dit. Son lit s’est enfoncé dans la terre.

– Reste près de ta mère, a dit Papa, essaye de trouver de l’eau. Et des chiffons. Serre très fort au-dessus de ses jambes. Il ne faut pas qu’elle saigne trop.

Et Papa s’est extirpé des gravats comme il a pu et il a été aussi vite que possible vers notre chambre, pieds nus lui aussi j’imagine. Tu vois, Luka, j’ai compris à ce moment que dès qu’on est privé de deux ou trois choses simples – la lumière, des habits, de l’eau –, on n’est plus rien, on ne peut plus rien faire, on n’est plus un être humain. Les gens ne s’en aperçoivent pas, parce qu’ils ne manquent jamais de ces biens de base pour la plupart. Mais s’ils étaient plongés juste 24 heures dans cette situation, leur comportement et leur vision du monde changeraient complètement.

Quand Papa est arrivé dans notre chambre, des voisins étaient là, qui étaient entrés par le mur effondré. Ils essayaient de dégager Issam. Papa s’est joint à eux et ils sont arrivés à sortir mon petit frère. Hélas, Issam ne bougeait plus et ne parlait plus, il était comme une poupée de chiffon dans leurs bras. Je l’ai vu le lendemain quand le jour s’est levé. Son visage n’était pas abîmé, il avait l’air paisible. Ça me réconforte : je me dis qu’il est mort d’un coup. Sa vie a été très courte, 7 ans, mais il n’a pas souffert, il aura juste été un petit enfant joyeux et gentil. Est-ce que c’était son destin ? Inchallah… Maman et Papa ont plus de mal, c’est sûr. Tu sais mon espoir secret ? Qu’ils refassent un bébé. Je n’ai pas encore osé le leur dire. Tu es la première personne à qui j’en parle. 

Dans la nuit, ceux qui n’étaient pas blessés ont fait le tour des maisons pour aider. Le matin, une décision à vite été prise. Il fallait conduire les blessés à Amizmiz, où il y avait un petit hôpital. C’est à 25 km. Comme la route était sûrement coupée à cause des éboulements, il faudrait laisser les voitures au premier barrage et continuer à pied. Ou avec des ânes, pour ceux qui pouvaient tenir assis, ce qui était le cas de Papa, avec son bras cassé. On a préparé des brancards pour 5 personnes, dont Maman bien sûr. Son ami Aïcha ne la quittait pas, elle n’arrêtait pas de changer ses bandages sur ses fractures ouvertes.  

Ça s’est passé à peu près comme ça. Ils ont mis un jour et une nuit pour arriver à Amizmiz. Et tu sais qui ils ont rencontré en chemin ? Mon grand frère Salah, qui revenait à toute vitesse avec un copain, pour voir si on était toujours en vie. La ville où il était, Ouirgane, a été très touchée elle aussi, mais ils n’ont rien eu, à part qu’ils sont tombés du mur sur lequel ils étaient assis en fumant une cigarette.

Il a fallu 2 jours avant qu’on voie venir les premiers secours. On avait vu des hélicoptères le samedi, on espérait qu’ils allaient lancer de la nourriture et de l’eau, mais non. Dans notre village, on a compté les maisons encore habitables une fois qu’on aurait déblayé un peu : 9 sur 55. Ça faisait pas assez pour loger tout le monde. Alors certains, des hommes et des garçons, ont dormi dehors. Il peut faire très froid la nuit, c’est la montagne, heureusement on est encore en été. Et on n’avait pas d’eau, pas d’électricité. J’ai eu soif.

Tu sais, il y a eu le tremblement de terre, mais on était pauvres avant. Alors que le Maroc pourrait être riche. J’ai entendu un jour un Monsieur à l’école qui disait : « Il y a 50 km de distance entre Marrakech et son arrière-pays, mais il y a surtout 50 ans ». Je crois qu’il a raison. Il faut dire que le roi ne fait rien. Jamais. Il est tout le temps en France ou au Gabon à faire la fête. Il en a rien à faire de nous.

Maintenant, je vis sous une tente. On est dans une sorte de terrain vague. Il y a 600 tentes, 600 familles. Il y a des tentes toutes pareilles, données par une organisation internationale, et des tentes toutes différentes, données par des gens du coin. Et un seul point d’eau. On ne peut pas se laver, juste boire, et encore. Mais de l’eau en bouteilles a été livrée hier, et une canalisation sera bientôt réparée. Le matelas sont posés sur une sorte de tapis en plastique, c’est pas très confortable.

On a repris l’école, sous une tente encore, parce que les écoles d’Amizmiz n’existent plus. Des professeurs sont venus de Marrakech avec des livres, des cahiers et des crayons. C’est avec un crayon et des feuilles d’un de ces cahiers apportés que je t’écris. Maman a été transférée à Marrakech, elle a été opérée. Papa dit que ses jours ne sont pas en danger, et qu’elle pourra remarcher. On a enterré Issam, avec tous les autres enfants morts des villages autour d’Amizmiz. C’était très triste. Papa et Salah participent au secours. On ne retrouvera plus de survivants maintenant, mais il y a encore des corps sous les décombres.

Ça m’a fait du bien de te parler (on s’écrit mais c’est comme si on se parlait). J’espère qu’on se parlera encore. C’est comme si on ouvrait la fenêtre, qu’il faisait beau et que je découvrais un nouveau paysage. J’en ai besoin. Merci.

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Chère Assia,

Tu existes, tu es vivante ! Et tu écris ! Drôlement bien, en plus ! Je ne sais pas comment tu fais, alors que tu as vécu ces moments terribles que tu racontes. Que ça doit être difficile !… Du coup, je me sens moi, enfant ukrainien, presque chanceux. J’ai une maison, un lit, une école, et mon frère est toujours en vie. Le plus dur, c’est de penser à Papa, qui se bat tous les jours contre des ennemis beaucoup plus nombreux, qui ont beaucoup plus d’armes. Et de voir des gens qui sont tués, comme ça, sur un marché, dans une rue, dans leur appartement, parce que les Russes tirent des missiles tout le temps et n’importe où. Pour nous terroriser.

Nous avons passé toute une journée à lire et à commenter vos lettres. Qui avaient été traduites avant, mais on avait quand même les originaux venus du Maroc. Ainsi, j’ai vu ta jolie écriture, ton papier, et les petites fleurs du désert que tu as dessinées au bas de chaque page. Tu es une artiste. Chacun lisait la lettre de son correspondant ou de sa correspondante. J’ai donc lu la tienne. Tu me croiras si tu veux, mais un moment, je me suis mis à pleurer, quand tu te réveilles la nuit et que tu découvres l’état de ta chambre, et j’ai dû m’arrêter de lire. J’ai pas été seul dans ce cas-là. Car ce que vous racontez est tellement dur… Quelqu’un avait écrit : « nos maisons sont devenus nos tombeaux », et je trouve que ça résume bien ce que vous racontez. 

J’ai vu à la télé quelque chose qui m’a étonné et on en a parlé le lendemain en classe : le Maroc refuse l’aide des pays riches. Ça nous a frappés parce que nous c’est l’inverse : on trouve que l’Europe et les États-Unis, qui nous aident déjà beaucoup, devraient faire plus encore. Comme dans la Seconde Guerre mondiale, où tout le monde s’est engagé à fond pour battre Hitler. Là, les Européens et les Américains ont peur d’être considérés comme des acteurs de la guerre. Mais c’est bien ça le problème. Pourquoi est-ce qu’ils ne veulent pas entrer en guerre contre la Russie, qui tue chaque jour des dizaines ou des centaines d’Ukrainiens, qui crée le malheur en Géorgie, en Syrie et en Afrique, et qui détruit les démocraties à coup de fausses informations ? Poutine n’utilisera pas plus ou pas moins la bombe nucléaire, que ce soit des Ukrainiens ou des Allemands qui conduisent les chars et lancent des missiles. On dirait que les Européens de l’Ouest n’ont toujours pas compris que plus ils ménagent les tyrans plus ils sont tyranniques.  

Au Maroc, vous, vous dites : on peut se débrouiller seuls. On est un grand pays. C’est courageux, vous êtes fiers. Et je peux comprendre cette volonté. Même si la guerre m’a appris une chose : on n’est rien tout seul, on a tous besoin les uns des autres. Je crois qu’il ne faut pas refuser une aide, quelle qu’elle soit. Un proverbe dit chez nous : « À cheval donné, on ne regarde pas les dents ». Alors prenez ce qu’on vous offre. Vous avez besoin d’aide, c’est normal. Vous aideriez vous aussi, si vous en aviez l’occasion. Vous méritez d’être aidés.

La maitresse nous a dit quelque chose qui nous a fait réfléchir : il y a à peu près le même nombre d’enfants morts en Ukraine depuis le début de la guerre et dans ta région d’Al-Haouz après le tremblement de terre : 500. Et 1000 autres enfants blessés. On peut se demander ce qui est le plus terrible, là encore. L’UNICEF dit que 100 000 enfants marocains ont perdu ou un parent, ou une maison, ou une école… Et en Ukraine, 10 000 enfants ont été enlevés par les soldats russes et envoyés de force dans d’autres familles en Russie, pour être rééduqués. On les sépare de leurs parents du jour au lendemain, et on les oblige à vivre avec ceux qui tuent leur famille. C’est trop horrible. C’est ce qui me fait le plus peur, être enlevé par les Russes, j’en fais des cauchemars la nuit. Même de t’en parler, là, je tremble tout seul.

Je voudrais t’envoyer un petit cadeau. Est-ce que tu as une adresse ? Dis-moi aussi s’il y a des choses dont vous avez besoin. Je sais que la solidarité s’est organisée maintenant, mais peut-être que des choses manquent. Même si je sais que vous êtes capables de vous débrouiller tout seuls ! Tiens, je souris. On peut rire de ses malheurs, tu crois ? Je ne sais pas. Je n’y arrive pas souvent.

Je te donne mon numéro de mobile : +380 64 735 12967. Je suis sur WhatsApp. On sait jamais, peut-être que le réseau est rétabli chez vous. Nous, parfois il y a des coupures, quand les Russes ont détruit un centre électrique, ou des pylônes, ou des câbles. Ils trouvent toujours quelque chose pour compliquer notre vie.

Je m’arrête pour aujourd’hui, mais je ne t’oublie pas, mon amie Assia. Je pense à toi tous les jours. Ton ami d’Ukraine, Luka.

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Luka ? Tu reçois mon message ? C’est Assia. On nous a donné un téléphone par famille en attendant qu’on puisse en racheter. Et le réseau vient d’être rétabli à Amizmiz. On passe par les satellites. 

Ta deuxième lettre m’a fait autant plaisir que la première, peut-être plus. Tu vis à 7000 km de chez moi, je n’ai plus de chez moi, tu ne peux pas me rendre mon petit frère et guérir les jambes de ma mère, mais j’ai besoin de tes mots. Comment tu expliques ça ? Tu es là ?

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Assia ?! C’est toi ? Oui, je suis là ! Bien sûr. Oh quelle joie de te voir, de te lire ! On va pouvoir communiquer, alors ? Incroyable. Moi aussi j’ai besoin de toi, plus que jamais. C’est dur en ce moment, très dur. Pour toi aussi, ça doit être dur, je ne me plains pas.

D’ailleurs, tout de suite, tant que j’y pense : tu n’aurais pas une photo ?

Réponds quand tu peux.

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Je n’ai pas pu répondre avant, excuse-moi. Mais ça marche. Je t’enverrai une photo bientôt. Je n’ai ai plus, mais on va en refaire, dès qu’on sera un peu moins tristes.

Tu sais ce qui m’aide en ce moment ? Les Libyens. Tu as entendu parler des inondations dans la ville de Derna ? À cause d’un énorme tempête, un oued qui traverse la ville et se jette dans la Méditerranée a débordé, et a tout emporté sur son passage, des deux côtés. C’est encore pire que nous. 4000 morts au moins. 40 000 personnes sans maisons. Je voudrais qu’on pense un peu à eux. 

C’est là que je me dis que le Maroc, et l’Ukraine, nous sommes des pays, on est unis, et c’est une grande chance. La Libye est un pays qui n’existe quasiment plus, nous a dit un maître de Marrakech, avec deux gouvernements, un à l’est un à l’ouest, et qui sont contestés même sur leur territoire. Alors bien sûr, c’est beaucoup plus dur d’organiser les secours, et les gens sont moins solidaires. Dans notre malheur, on a de la chance.

Il faut que je redonne le téléphone à mon père. À bientôt. 

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En plus, tu penses aux Libyens. Tu as vraiment un cœur énorme ! Tu vas m’aider à être plus généreux.

Pour l’instant on a essayé d’être généreux avec nos cousins, la sœur de ma mère. Son mari, mon oncle, a été tué au combat. Alors mon cousin et ma tante sont venus passer quelques jours avec nous, ils sont là encore, ils sont très tristes, et nous aussi. Comment ne pas désespérer ? J’ai l’impression que ça fait si longtemps que ça dure, que ça ne s’arrêtera jamais, que les Russes ont toujours plus de bombes et qu’ils s’en serviront jusqu’à ce qu’on soit tous morts et que tout soit détruit…

Tu sais ce que je voudrais pour dans longtemps ? C’est qu’on se rencontre, toi et moi, et les autres de nos classes qui voudront, et qu’on parle de ce qui nous est arrivé, et qu’on surveille ce qui se passe partout dans le monde, et qu’on agisse dès qu’il y a une catastrophe. Qu’on aide les gens à s’écrire, à penser aux autres, à se connaitre, et ensuite à se rencontrer. Que chacun, chacune, prenne en charge un plus malheureux que lui, et réciproquement. Pour qu’ils puissent s’aider, avec leurs mots, leurs pensées, leurs exemples, leur courage. Je trouve d’ailleurs que les pays devraient faire pareil : un pays prend en charge un pays pauvre, un seul, jusqu’à ce qu’il soit aussi riche que lui. Ce serait beau. Tout le monde y gagnerait. 

C’est comme un rêve. Tu serais d’accord pour tenter ça avec moi ?

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Je suis d’accord. D’ailleurs, on a déjà commencé. Je fais tout ce que je peux pour aider, ici dans notre camp. Je suis un peu infirmière, cuisinière, femme de ménage… Et toi tu t’es serré pour accueillir ton cousin qui n’a plus de père. Et on s’écrit. Et je pense à l’Ukraine, et tu penses au Maroc.

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C’est toi qui me donnes la force. Il ne faut pas que ça s’arrête.

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Ça ne s’arrêtera pas. Le mal ne s’arrêtera pas, mais le bien non plus.

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Et le bien sera le plus fort.

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Oui, le bien est le plus fort.

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