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V – La routine et le crime
Le lendemain, jeudi 15 octobre, le commissaire entendit, à 7 h 30, l’annonce du meurtre sur France Inter : « Nouveau crime spectaculaire à côté de Brive-la-Gaillarde. Dans le village d’Aubazine, un homme a été retrouvé mort, enfermé dans une armoire de l’église datant du XIIe siècle. Cet homme est le professeur Mila, obstétricien de renom, en retraite depuis quelques années, très impliqué dans la vie de la communauté catholique Les voix du Seigneur, qui occupe les locaux de l’abbaye d’Aubazine. C’est apparemment au sortir d’une réunion de la communauté mardi soir que le professeur Mila a été conduit dans l’église et enfermé dans le meuble liturgique, sans doute sous la menace d’une arme. Son corps a été trouvé hier matin à 6 heures, par un moine qui a remarqué quatre doigts restés coincés dans la porte. Une enquête a démarré aussitôt. Le professeur Mila semblait unanimement apprécié, le mobile du crime reste inconnu pour l’instant ».
« Nouveau crime ». Par ces mots, la journaliste établissait un lien entre ce meurtre et ceux de l’année passée. Et pour bien faire prendre la sauce, elle ajoutait « spectaculaire ». Comme d’habitude. Chautard imaginait ce que ça allait donner à la télé, mais il n’avait pas le courage de regarder.
À 8 h 15, il aperçut au tabac-presse du bas de l’avenue Pasteur la une de La Montagne : « Aubazine, un cadavre dans l’église ». Il admira le mélange de prudence (cadavre plutôt que meurtre) et de mots qui combinés devenaient choc (église et cadavre). La presse régionale ménageait les pouvoirs locaux et gardait quelques préventions que la nationale avait abandonnées depuis longtemps. Cela ne l’empêchait pas de mettre de l’huile sur le feu que sa grande sœur allumait. Le summum avait été atteint quelques mois plus tôt quand un postier avait succombé à une crise cardiaque lors d’un énième piquet de grève. La Montagne avait titré « Mort d’un facteur », créant dans l’esprit des lecteurs (et même des non lecteurs, puisqu’il était difficile d’échapper aux affiches placardées devant toutes les maisons de la presse) un lien entre la mort subite et la grève qui durait depuis des semaines. Forts d’un tel soutien, les grévistes ne s’étaient pas privés d’accuser la direction d’avoir tué leur camarade ; la mise en place de la réforme avait été ajournée (pour ne pas dire enterrée). Ça se passait comme ça, dans la France du début XXIe siècle.
Après avoir franchi, à pied, la Corrèze sur le pont Cardinal, le commissaire, au lieu d’obliquer à gauche pour longer la rivière avant de traverser la place de la Guierle, remonta l’avenue de Paris sur toute sa longueur, passa au feu du boulevard Anatole France, continua par la rue Toulzac et, après Saint-Martin, prit la rue de l’Hôtel de Ville pour rejoindre le palais de justice. Chaque fois qu’il entrait dans l’édifice, qu’il arpentait ces couloirs longs et larges, qu’il levait la tête vers les hauts plafonds ou qu’il poussait les lourdes portes, il se disait qu’il n’aurait pas aimé travailler là, coupé des autres et du monde, perdu dans un bureau trop vieux et trop grand. Comment faire pour parler, transmettre, entendre, sentir, recevoir, dans ces locaux immenses, mais si mal fichus que les services de la justice se plaignaient du manque de place ? Par contraste, il appréciait son commissariat bourdonnant, électrique et fonctionnel, où se rencontraient des humains en vie et en mouvement qui, grâce à des contacts faciles et permanents, pouvaient se confronter et progresser ensemble.
Premier étage. Trop vaste hall encore. Il prit un couloir, passa quelques portes, trouva la bonne et frappa.
– Entrez.
– Rrrggghhh… Excusez-moi… Bonjour Florent.
– Commissaire ! Content de vous voir. Asseyez-vous. Le procureur m’a dit qu’il m’appellerait ce matin dès son arrivée, mais tant qu’il n’est pas là, vous avez la priorité.
Chautard admirait toujours chez le jeune juge – il avait 33 ans – l’aisance qui faisait paraître naturelle sa politesse. Il est vrai que ce dernier aimait beaucoup le commissaire. Une réelle amitié était née entre les deux hommes à la faveur des événements de l’année précédente.
– Je vous ai trouvé bon, hier, face à la presse, lança le magistrat tandis que son interlocuteur s’asseyait. Je sais que vous n’aimez pas ça. Vous vous en êtes bien sorti.
– Ça ne les empêche pas de dire n’importe quoi.
– C’est vrai. RTL en parlait ce matin, France 2 aussi. Et La Montagne est là, si vous voulez jeter un œil.
Le commissaire ne regarda que la une et découvrit ce qu’il n’avait pas vu sur l’affichette de la maison de la presse. Sous le titre, figurait une photo de l’armoire liturgique, avec un portrait du professeur Mila en médaillon, le tout ainsi légendé : « C’est dans le meuble religieux le plus ancien d’Europe qu’a été trouvé le corps sans vie du professeur : quatre doigts de sa main droite étaient restés coincés dans la porte ».
– Bon. Vous m’avez préparé une commission ? Rogatoire ? Ou dérogatoire ?
– Je vous la fais porter dans la matinée. Par quel bout allez-vous prendre cette affaire ?
– Rrrggghhh… Ramond et son équipe s’occupent des analyses scientifiques. De notre côté, je pense que nous pouvons avancer dans deux directions : d’une part reconstituer le parcours de la victime pour découvrir d’éventuels ennemis, d’autre part creuser un peu le fonctionnement de cette communauté. Le criminel savait que le professeur avait les clés et qu’il participait à une réunion mardi soir.
– Vous voulez que je me charge de certains interrogatoires ?
– Ça ira. Si ce meurtre reste isolé, on devrait arriver à s’en sortir. Si ça recommence comme l’hiver dernier…
– Tiens, au fait, le procès de notre ami Rambert devrait avoir lieu en janvier.
– Ça pourrait être l’occasion d’une réflexion nationale sur le coût des incivismes et des malhonnêtetés pour la société, mais j’ai peur que cela aboutisse à l’effet inverse : comme elles ont été tuées, on dira que les victimes étaient des gens bien et que leurs petits défauts n’enlèvent rien à leurs grandes qualités…
– Probable, en effet.
– Enfin… Donc si vous en êtes d’accord, Monsieur le Juge d’Instruction, pour le toubib, on travaille dans les deux directions, sans oublier l’enquête de proximité. Un riverain a peut-être vu le professeur autour de sa voiture mardi soir. Ou quelqu’un. J’ai mis les gendarmes là-dessus.
Le juge sourit :
– J’ai entendu que vous alliez devoir travailler avec eux…
– C’est idiot, mais bon. Rivalet, le capitaine, ne m’a pas l’air trop obtus.
– En tout cas, si je peux être utile, vous me le dites. De même quand vous avez un témoin à me faire entendre.
– Ça marche. Et votre carrière, au fait ? Vous restez à Brive ?
– Pour l’instant, oui. Je n’y suis que depuis un an. Et puis je ne m’ennuie pas ici…
– Et Clermont ? Vos… amours ?
– Ça va. Mariage en vue.
– Ah !… Elle fait quoi, la belle ?
– Vous allez rire. Elle est… handballeuse.
– Rrgghhh… Une sportive. Mais… elle vit de ça ?
– Elle joue en équipe de France, donc ça l’occupe. Sinon, elle est kiné. Elle travaille à mi-temps dans un cabinet. Elle a quatre ans de moins que moi, 29 ans.
– Félicitations. Et ici, vous avez toujours Janine ?
Le commissaire faisait allusion à Janine Monbazon, greffière au tribunal depuis… longtemps.
– Toujours. Elle a un peu plus de 29 ans, mais on est très copains maintenant ! Je la déride et elle me materne. Et elle est très efficace.
Par les petites rues du centre-ville, le commissaire rejoignit le commissariat en imaginant le juge et sa handballeuse. C’était comment, une handballeuse ? Des épaules un peu costaudes peut-être ? Une queue-de-cheval ? Peut-être une voix douce et un joli visage, pourquoi pas ? Chautard trouvait que la handballeuse donnait au juge une originalité qui était une force, elle lui permettait un détachement par rapport aux pesanteurs de sa charge.
Il salua d’un quart de sourire Annie Farme et ceux qu’il croisa. Et appela dans son bureau les inspecteurs Plante, Ducamp et Darmon, ainsi que les lieutenants Dru et Flandin. En fait, ils avaient tous le même grade maintenant, les inspecteurs n’existaient plus administrativement, même si l’appellation restait, par habitude. Ces cinq-là constituaient le staff du boss et ils avaient chacun leur personnalité : Plante, baraque, grande gueule, meneur d’hommes ; Ducamp, grand lui aussi mais plutôt mince, policé, plus cérébral que physique ; Darmon, grassouillet, un peu à part, disponible, bonne pâte, se fichant des préséances ; et les deux plus jeunes, Flandin, sec, nerveux, aussi angoissé qu’ambitieux, toujours en recherche de l’approbation, et puis Dru, la grande Duduche, surprenante, souvent très mec mais parfois merveilleusement féminine.
– Répartition des tâches pour ce matin. Aubazine est une priorité, bien sûr, mais on ne va pas négliger le reste pour autant. Qu’est-ce qu’on a au feu ? Ducamp ?
Les cinq auraient bien aimé parler tout de suite du meurtre avec le boss, mais ils virent que ce n’était pas l’heure et que ce dernier n’avait pas envie d’échanger des impressions.
– Une bagarre dans un bar de l’avenue de Paris. Un client assez amoché, des dégâts matériels. Des voisins furieux. Le maire aux 400 coups…
– On n’avait pas besoin de ça… Qui est dessus ?
– Le Rouque et La Teigne.
– Attention, mollo, hein ? Vous m’envoyez un des deux dans une demi-heure. J’irai sur place. Quoi d’autre ?
– Deux scooters trafiqués, qu’il a fallu interpeller à Tujac, avant que les riverains craquent. Deux mineurs. On les connait. On a confisqué les bécanes…
– C’est la maternelle, avec ces cons ! s’exclama Plante.
Le commissaire ne releva pas. Il était d’accord. Mais ce n’était pas la peine de s’indigner. Par la porte laissée entrouverte, on entendait des allées et venues dans les couloirs, des rires, des bonjours et des incursions de travail et, en fond, par-delà les odeurs du café, le bourdon bourdonnant.
– Quoi d’autre ?
– En suspens, on a le viol de la camionnette.
Plante, Darmon et Flandin éclatèrent, la Duduche et le commissaire sourirent. Ducamp ne broncha pas.
– Excusez-moi, le vol. Le vol de la camionnette du plombier, survenu avant-hier. Darmon, tu veux en dire un mot ?
– D’accord. En enquêtant sur cette foutue camionnette, on a rencontré pas mal d’artisans qui se sont mis à table et qui ont dénoncé leurs petits copains. On leur avait rien demandé mais deux nous ont parlé d’un vaste réseau de travail au noir. C’est pas les quelques heures non déclarées qui posent problème, c’est des tas de chantiers au black, des chômeurs indemnisés qui bossent depuis des années, des petits propriétaires qui profitent du truc…
– C’est pas notre problème ! lança Plante.
– Si, on doit signaler le truc, corrigea la Duduche.
– Attends, on va pas s’embarquer là-dedans, c’est un nid à merde !
– Être flic, c’est précisément foutre les doigts dans la merde.
– On va se griller chez tous les artisans !
Le commissaire voyait bien le problème de ce genre de mise à jour. Relever le truc, c’était remettre en cause le gagne-pain de plusieurs personnes ; ne pas le faire, c’était cautionner une tricherie en grand et ne pas être loyal vis-à-vis des autres services de l’État. Pour l’heure, il devait arbitrer.
– Darmon, vous notez ce qu’on vous dira. Mais vous ne questionnez que sur la camionnette. Ensuite, on fera un topo au préfet. De préférence après avoir retrouvé la camionnette. Rrrgghhh… Autre chose ?
– Le trafic de photos adolescentes, dit la Duduche. Là encore, une simple plainte risque de nous emmener assez loin. L’audition hier matin de la jeune Sofia Giron, 18 ans, puis de son compagnon, 19 ans – je les ai reçus, Commissaire, puisque vous étiez à Aubazine – m’a appris qu’au moins six couples, couples est peut-être un bien grand mot, non seulement s’échangeaient des photos pornographiques de mineures, mais en plus les vendaient autour d’eux.
– Combien ça vaut, la pipe de Sofia ? demanda Plante.
– 40 €, en haute définition.
– C’est cher : en ajoutant 10, on peut avoir une vraie.
– Écoute, je sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un trafic. Les filles sont parait-il consentantes, mais ça n’excuse rien. Je creuse pour voir d’où est parti le truc. On sera sans doute amené à saisir des ordinateurs et à faire appel aux collègues d’autres circonscriptions…
– Eh bien… soupira Chautard, qui, en écoutant ses collaborateurs, n’oubliait pas les fichiers « en cours » de son Mac – vols non élucidés, délits de fuite, agressions impunies… – dont le nombre allait encore augmenter. Et il avait en tête le dossier du professeur Mila qui l’avait réveillé la nuit.
– Et les gitans ? continua Plante. On sait où se placent les adultes qui commandent les gosses et ceux qui, pendant que les mioches attirent l’attention, siphonnent les réserves. Patron, laissez-moi me les faire aujourd’hui ! On est prêts. Et ils sont mûrs. Et le directeur de l’Intermarché va faire une crise si on n’intervient pas !
– L’opération avortée d’hier a dû fuiter…
– Seul le directeur était au courant.
– Donc sa secrétaire. Et sa femme. Et son meilleur ami…
– Ce n’est pas son genre. Mais quand bien même il en aurait parlé à certains de ses proches, ce n’est pas pour ça que c’est arrivé aux oreilles des manouches.
– Rrrgghhh… En dehors du ridicule, on ne risque pas grand-chose.
– S’ils ne sont pas là, cela aura un effet préventif.
– Ce serait peut-être mieux qu’ils n’y soient pas, en effet. Parce qu’ensuite… Rrrgghhh… Il faudra gérer le suivi. Avec la mairie notamment. Les terrains, les poursuites judiciaires, les riverains…
– J’ai les éléments, patron. On est béton. Et j’ai un bon contact avec Jacky Filinger, le conseiller du maire qui suit le dossier.
– Et Prot ? L’adjoint aux transports ? C’est à lui que j’ai eu affaire là-dessus.
– Il est plus carré, moins politique.
– Ok. D’accord pour l’Intermarché ce matin. Bon, passons à Aubazine.
Le commissaire reprit pour ses adjoints le déroulement des événements de la veille et de l’avant-veille au soir, tels qu’il avait pu les reconstituer pour l’instant.
– C’est fou, cette histoire ! (Dru)
– Ça ressemble à du Rambert. Il s’est pas évadé ? (Darmon)
– On va encore se marrer ! (Plante)
– Est-ce qu’on est sûr qu’il y a eu meurtre ? (Flandin)
– Ça va compliquer la nouvelle répartition des effectifs. (Ducamp)
– Pour l’instant, enchaîna le boss, ce sont Flandin et moi qui allons nous mettre à plein temps sur Aubazine. Flandin, vous avez déjà une bonne vision du dossier. Vous allez maintenant vous charger de la bio du professeur Mila. Allez voir sa veuve, ses anciens confrères, sa famille. Voyez avec Dru pour démarrer, elle a rédigé une bio express (Chautard savait que l’idée de cette collaboration déplairait à l’un et à l’autre, mais il considérait qu’en les obligeant à se parler il les aiderait à s’apprécier). De mon côté, je vais creuser sur la communauté. Les Limougeauds se chargent de la scène de crime, les gendarmes tâchent de trouver des témoins de la soirée de mardi.
– C’est vrai qu’on a les paysans avec nous… ricana Plante. Et les prétentieux de la Haute-Vienne.
– Inspecteur, n’allumez pas une nouvelle guerre des polices, s’il vous plait.
On a bien assez de la municipale pour nous contrarier ; cette dernière pensée, le commissaire la garda pour lui.
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Il contourna le commissariat, traversa le boulevard et prit vers la Roseraie. Pour sortir de la ville à l’est, il passa vers le stadium, la plaine des jeux des Boriottes, continua tout droit, laissa Hyper 19 à gauche, passa devant Vithalia et, au bout de cette route, prit à gauche devant le cimetière de Malemort (n’est-on pas bien mort ? sourit le commissaire). Il apprécia le site de l’église Saint-Xantin et s’arrêta au feu sur le pont qui enjambait la Corrèze. Là, il rejoignit la route de Tulle, bien aménagée mais enlaidie sur un kilomètre par les magasins et entreprises qui la bordaient. Après quoi, enfin la nature était là, toute proche puisqu’on quittait la plaine pour entrer dans la vallée. Les premiers contreforts du Massif Central enserraient la rivière, les rails et la route, et c’était une sensation agréable de glisser sur ce tapis gris entre les rondeurs vertes.
La sensation dura peu puisque, quelques kilomètres plus loin, à la « Gare d’Aubazine (commune de Saint-Hilaire-Peyroux), le commissaire traversa la Corrèze et la voie ferrée, puis obliqua sur la gauche en direction du bourg d’Aubazine, perché trois kilomètres plus haut. La route était moins bonne, sinueuse, étroite, et pour tout dire dangereuse. La direction et les pneus de la vieille Laguna transpiraient dans cette montée trop étroite.
À l’avant-dernier virage, le bourg apparut. Impression, comme pour chaque village, qu’il était le même un siècle auparavant. Et, de fait, en dehors des constructions récentes aux abords, les murs et les toits autour de l’église et de l’abbaye n’avaient pas changé. Les voyageurs, qui en 1909 arrivaient à l’hôtel Saint-Étienne pour quelques semaines de villégiature, découvraient, depuis la calèche qui avait été les chercher à la gare, la même image que le commissaire un siècle plus tard. Les chèvres qu’il aperçut dans un pré en contrebas juste avant le panneau d’entrée sur le territoire communal n’étaient peut-être pas les mêmes quant à elles, encore n’était-ce pas tout à fait certain.
Il ralentit pour franchir le goulot entre les murs du Saint-Étienne et ceux de la mairie, puis se gara sur la place, à une voiture de l’endroit où s’était garé le professeur Mila deux jours plus tôt. Il était 14 h 30. Le commissaire avait appelé le matin Les Voix du seigneur pour dire qu’il souhaitait rencontrer, d’abord ensemble plus séparément, tous les permanents de la communauté, ainsi que le président. On lui avait conseillé d’entrer dans l’enceinte par la route de Tulle, derrière, mais il préférait garder une certaine distance. Il fit quand même le tour de l’église pour passer à pied par l’entrée indiquée.
Mallette en main, il franchit le portail qu’on avait ouvert, traversa la cour qui servait de parking aux habitués, passa sous le porche. Il jeta un œil de droite et de gauche, avança et pensa que c’était à cet endroit que le professeur Mila avait été vu vivant pour la dernière fois (avant-dernière si l’on tenait compte de son agresseur). Il se repéra et monta les escaliers. Le secrétariat était au premier étage et c’est là qu’on l’attendait.
Une trentenaire à la jupe aux chevilles et aux chaussettes blanches l’accueillit. « Si elle n’est pas cheftaine de scouts et catéchiste celle-là, je me fais curé », se dit Chautard.
– Tout le monde est réuni au réfectoire. Je vous y conduis.
Même le sourire extra-large, le fessier imposant et l’entrain forcé, c’était du 100 % catho, qui partait d’une bonne intention, il fallait le reconnaître.
– Vous resterez avec nous, s’il vous plait.
– Si c’est nécessaire…
– Ça l’est.
La cheftaine ferma la porte de son bureau et précéda le commissaire dans un escalier. Au rez-de-chaussée, ils traversèrent le jardin du cloître et gagnèrent le bâtiment d’en face, comme Chautard l’avait fait la veille pour son premier interrogatoire en ce lieu, avec l’hurluberlu aux pieds nus.
Dans la salle aux murs jaunes qui résonnait comme une cantine d’école, dix personnes se tenaient par groupe de deux et trois, parlant à voix basse. Quand elles s’avisèrent des deux arrivants, surtout de l’intrus qui n’avait pas l’air commode, elles se turent. Un homme s’avança :
– Bonjour Commissaire. Je m’appelle Georges Tip. Je suis le président de la communauté.
Le fait qu’il ait pris la peine de faire des phrases complètes pour se présenter signalait, selon le commissaire, un homme poli et sûr de lui. Qui ajouta :
– Voulez-vous un café, Commissaire ?
Le policier déclina.
– Est-ce que ça vous convient si on se met autour de ces tables ?
Un carré avait été préparé, avec les chaises en conséquence. Chacun prit place en silence. Les visages étaient plutôt graves. Même celui du frère Vincent, derrière lequel se cachait sans doute une certaine folie, semblait moins ravi que la veille. Lui avait-il fallu ce temps pour réaliser ce qui s’était passé ? Composait-il ? On a beau croire au paradis, souhaiter y accéder pour certains, il n’est pas si facile d’être cohérent et de se réjouir de la mort.
Le commissaire avait sorti et allumé son ordinateur, ce qui entraina quelques œillades. Il laissa le temps à la machine de faire venir à l’écran le bureau et ses icônes. Il n’était pas contre une certaine gêne au début d’un entretien, qui permettait à chacun de se préparer au sujet. Il prit encore le temps d’ouvrir le fichier qu’il avait créé, et dans lequel il avait déjà noté quelques questions.
– Rrrggghhhh… Je suis là sur commission rogatoire du juge Michel Florent… dans le cadre de l’enquête sur la mort du professeur Mila… survenue dans la nuit de mardi à mercredi. Il sortait d’une réunion dans un bureau ici-même et son corps a été trouvé dans une armoire de l’église, dont votre communauté a la charge (la culpabilisation qu’entrainait ce « votre » était volontaire de la part du commissaire, qui voulait mettre une certaine pression, non par goût du pouvoir, mais dans un but d’efficacité).
À ce stade, il ne mentionna pas le fait que l’assassin connaissait sans doute l’existence de la réunion et des clés de l’armoire. Il voulait voir comment ses interlocuteurs allaient se débrouiller avec ça.
– Avant de vous poser quelques questions sur le professeur Mila, je voudrais que chacun dise en quelques mots ses nom, prénom, lieu et date de naissance, date et raison de son arrivée à l’abbaye, activité ici et antérieure. Madame, vous voulez bien commencer ?
Le commissaire s’adressait à une femme septuagénaire, fluette, à lunettes et aux cheveux blancs.
– Je m’appelle Jeanne Faye. Je suis née le 24 octobre 1948 à Jegan, dans le Gers. Je suis à l’abbaye depuis septembre 2002. J’étais ce qu’on appelle mère au foyer. J’ai animé une communauté du Renouveau charismatique en région parisienne et divers groupes de prière. À la mort de mon mari, en 2000, j’ai souhaité aller plus loin. J’étais déjà venue à Aubazine et l’endroit m’avait parlé. J’ai posé ma candidature et, en 2002, j’ai été acceptée. Ici, j’ai la responsabilité de la pastorale.
– La pastorale ?
– La vie spirituelle, si vous voulez. L’élaboration de notre programme tout au long de l’année, la coordination en lien avec les animateurs des différents groupes, la formation, la recherche théologique en lien avec d’autres communautés, etc.
Le commissaire tapait de ses doigts moins boudinés que son corps aurait pu le laisser penser. Il loupait une touche sur trois, mais ce n’était pas grave, il mettrait au propre ensuite. La correction était d’ailleurs une étape nécessaire à sa réflexion, qui lui permettait de trier les informations et de déceler les corrélations auxquelles il attachait tant d’importance.
Il invita le voisin de Jeanne Faye à parler, un type de près de 2 mètres, aux cheveux et au regard clairs, qui portait une croix sur un gros pull.
– Xavier Rire. Comme le rire. Né le 24 juillet 1957 à Paimpol. Je suis ingénieur de formation. J’ai fait l’ECAM, à Lyon, l’École catholique des arts et métiers. J’ai travaillé quelques années dans le civil, puis je me suis engagé dans la prêtrise à l’âge de 30 ans. J’ai ensuite bifurqué vers la vie monastique. Je ne souhaitais pas être coupé du monde pour autant. J’ai rencontré François, ici présent, à Tamié, qui m’a parlé d’Aubazine. J’y suis venu en 1999. Et j’y suis resté. Je m’occupe de tout ce qui est technique : entretien, travaux, restauration… Et je donne un coup de main ici ou là.
Trente minutes plus tard, le commissaire avait noté les présentations de Jeanne Faye, Xavier Rire, Janis Vanel (64 ans, secrétaire générale de la communauté, dont elle était une des fondatrices), Sœur Thérèse (76 ans, arrivée 5 ans plus tôt parce que son couvent de la Vienne avait fermé faute de combattantes, considérée comme la cuisinière de la maison), François Donin (37 ans, laïc, de Brive, chargé de la culture des terres de la communauté ainsi que de la vente des produits qui en découlait), Jean Salgon (68 ans, ancien curé de Rambouillet, à Aubazine depuis 7 ans, chargé de l’accueil des jeunes et de la réinsertion), Vincent Tolec (43 ans, va-nu-pieds que le commissaire connaissait déjà, qui, quand il ne découvrait pas des corps dans les armoires, était plus particulièrement chargé de l’accueil des touristes et des étrangers, en raison de ses capacités polyglottes et de son éternelle bonne humeur), Béatrice Gailler (32 ans, secrétaire depuis 3 ans, mais ne logeant pas sur place, mère de 3 enfants), enfin Georges Tip (69 ans, président depuis 4 ans, promoteur immobilier, ancien joueur de l’équipe de rugby du C.A.B., finaliste du championnat de France 1975).
– Et les deux individus de Taizé, que vous hébergez pour quelques jours ?
– Ils sont repartis ce matin.
– C’est regrettable. C’était prévu ? Pourquoi étaient-ils là ?
– Pour mettre en place des échanges et des formations groupées. Ils sont arrivés lundi et ils étaient forcés de repartir ce matin. Ils ont des responsabilités là-bas.
– Bon. Nous leur demanderons de revenir au besoin.
Il n’y en avait pas, mais on aurait entendu voler des mouches. Le silence n’était troublé que par les raclements de chaises sur le carrelage et les téléphones de la secrétaire et du président, qui les éteignirent au vu des sourcils du commissaire. Cela n’empêcha pas Béatrice et la Sœur Thérèse de laisser couler quelques larmes.
– Outre les responsables que vous êtes, combien de personnes viennent ici régulièrement ?
– Oh là, soupira Janis, c’est incalculable… C’est une ruche, vous savez…
– Il y a des réunions toutes les semaines ?
– Des réunions de travail, des groupes de prière, des retraites, des dîners fraternels, des débats, des week-ends…
– Vos réunions, vos groupes, comprennent donc des gens qui viennent de l’extérieur ?
– Bien sûr, répondit le président avec calme. Ils sont même très largement majoritaires. C’est le but de notre communauté : être un lieu de vie et d’aide à la vie, ouvert au plus grand nombre. Deux chiffres, peut-être, pour vous apporter la précision que vous recherchez : 1500 personnes participent à au moins une de nos activités chaque année, 150 sont impliquées dans le fonctionnement de la communauté d’une manière ou d’une autre.
Le président, franc et précis, ne déplaisait pas au commissaire.
– Le professeur Mila était un de ces 150 ?
– Il était même un des 15. Je veux dire par là qu’il était, avec les 10 personnes autour de cette table, et quelques non permanents comme moi membres du conseil de fabrique (le conseil d’administration si vous voulez), un des principaux responsables de la communauté. Un pilier, assurément.
Il y avait un blanc entre la réponse et la question suivante, car le commissaire prenait le temps de finir sa dactylographie très imparfaite.
– En raison de ce mélange entre les permanents et les autres, des tas de gens peuvent avoir accès à des tas d’informations ?
– Sans doute.
– Nous n’avons rien de secret, ajouta Janis.
Janis plaisait moins au commissaire. Mais il ne devait pas céder à des considérations de sym ou d’antipathie.
– Pouvez-vous me préciser, s’il vous plait, dans quelles circonstances le professeur Mila est-il arrivé à la communauté ?
– D’abord, une remarque préalable, reprit l’antipathique. Il ne voulait pas qu’on l’appelle Professeur. Il voulait qu’on dise Olivier, c’est tout.
– C’était un humble berger sous le regard du Seigneur, lança frère Vincent, qui, privé de parole depuis de longues minutes, ne pouvait plus se contenir.
Frère Vincent était plus qu’antipathique : il était affreusement désagréable. « Reste calme, Tardchau, reste calme ».
Janis enchaîna :
– Olivier, enfin le professeur Mila, est arrivé ici il y a 5 ans, quand il s’est installé à côté, à Palazinges, dans la propriété de son épouse. Il venait de prendre sa retraite. Je crois que la première fois qu’il est venu, c’était pour la Saint-Jean Baptiste. Et puis au cours de l’été, il a été très présent, il a participé à beaucoup de rencontres. Il s’est tout de suite proposé pour aider. Lui et son épouse ont hébergé des pèlerins étrangers, prêté des affaires… Assez vite, nous avons su que nous avions là une sommité du monde médical, même s’il ne parlait jamais de ses succès professionnels.
– C’est presque dommage, intervint Xavier Rire, le directeur des services techniques, car son expérience lui donnait une analyse souvent passionnante des problèmes éthiques. Je me souviens de sa lumineuse contribution au débat qui avait suivi la conférence « Soins du corps : jusqu’où peut-on aller sans perdre son âme ? ». Il avait été brillantissime.
– Il avait, ajouta François Donin, le jardinier en chef, un sens remarquable de l’observation. Il m’a souvent donné d’excellents conseils pour améliorer telle ou telle culture.
Le commissaire cavalait sur son clavier pour noter ces propos. Il savait qu’une remarque spontanée, d’apparence anodine, pouvait débloquer une enquête. Quand il eut fini sa ligne en silence, il se redressa.
– Pourquoi une telle implication dans le mouvement ? Est-ce qu’il avait toujours été un catholique engagé ?
Personne ne semblait vouloir répondre à la question. Le commissaire sentit la gêne qu’il avait provoquée. Il relança :
– Madame ? Ou Monsieur le Président ?
C’est ce dernier qui s’y colla :
– Olivier était un converti. Il disait avoir découvert la fois sur le tard. Il parlait de l’an 2000.
– Pourquoi ? En raison d’un événement particulier ?
– Je ne crois pas. Comme nous vous le disions, il était très discret sur son passé.
– Il m’a simplement dit une fois qu’il avait mis beaucoup de temps à découvrir le sens de l’existence, compléta Janis.
Bon sang, se dit Chautard, il y en a encore qui croient au sens ?…
– Quelles responsabilités avait-il exactement chez vous ?
C’est Georges Tip qui répondit :
– Il a été élu au Conseil de fabrique, et dans la foulée au bureau, en tant que trésorier adjoint. Il y a deux ans, il est devenu trésorier à part entière puisque Bernadette Brun a souhaité passer la main.
– C’est à ce titre qu’il présidait la commission Finances et Patrimoine ?
– Absolument.
– Était-il responsable de certains comptes ?
– Nous n’avons pas 36 comptes. Il avait bien sûr la signature, comme Janis et moi.
– Qui, au quotidien, s’occupait le plus des finances de votre organisation ?
– Lui, incontestablement.
– Maniait-il de grosses sommes d’argent ?
– Tout l’argent est consacré à l’entretien, à nos activités, aux travaux. Et aux quelques salariés.
– Vous êtes tous salariés ?
Sœur Thérèse et le père Sargon pouffèrent, le frère Vincent se renversa sur sa chaise.
– Sont salariés Béatrice, François et Xavier. Parce qu’ils n’ont pas de revenus par ailleurs. Tous les autres donnent au contraire une partie de leur retraite à la communauté.
Le commissaire apprit que les ressources provenaient pour un tiers de dons petits et grands, pour un tiers des visites et de ventes de produits, pour un tiers des subventions de diverses instances civiles et religieuses.
– Le professeur venait souvent à l’abbaye ?
– Tous les jours quand il n’était pas en déplacement, indiqua Janis. Il passait le matin vers 10 heures. Il travaillait 1 heure à 1 h 30 avec Béatrice et moi.
– Et au-delà, il prenait le temps, il parlait avec ceux qu’il rencontrait, il s’intéressait à tout, précisa la père Salgon.
– Il va nous manquer. C’est terrible, dit Sœur Thérèse en joignant les mains et pleurant derechef.
– Commissaire, osa Jeanne Faye, excusez-moi, mais nous parlons là comme si sa disparition était naturelle. Mais ce n’est pas le cas. Il a été assassiné ! Quelle piste pensez-vous suivre ?
Le commissaire ôta les mains de son clavier pour regarder la responsable de la pastorale :
– Rrrgghhh… Votre impatience est légitime. Ce tour de table n’a pas d’autre but que d’éviter de passer à côté d’une piste, comme vous dites, qui serait la bonne. Avant d’être un uniforme avec un pistolet, un policier est un collecteur d’informations. Ce n’est pas très drôle, j’en conviens. Je voudrais éclaircir deux points : la réunion de mardi soir et les clés de l’armoire. Quand a été programmée la réunion à 3 de mardi soir, la dernière ?
– Dimanche, répondit Janis. À l’apéritif qui a suivi la messe dans la salle capitulaire, j’ai expliqué au professeur Mila qu’il serait bien que l’on prenne un moment avec le président avant la réunion de la commission, qui était prévue mercredi prochain, pour affiner l’ordre du jour. On a parlé devant le buffet, je m’en souviens très bien. Nous savions que le président ne pouvait que le soir. Nous avons été le trouver et nous avons convenu de mardi 20 h 30.
– Vous étiez à cet apéritif, Monsieur Tip ?
– Bien sûr. C’est en effet là que nous avons décidé de travailler tous les trois mardi soir.
– D’autres personnes ont donc pu entendre que cette rencontre était prévue et qu’elle aurait lieu à cette date ?
– Oui. Nous ne l’avons pas crié sur les toits, mais nous n’avons pas cherché à nous cacher.
– Quelles étaient les personnes invitées à cet apéritif ?
– Celles qui étaient à la messe à Aubazine et les membres de la communauté. Cela figurait sur notre programme annuel. C’est une journée plus particulière pour les familles et les enfants. Après un pique-nique que chacun apporte, nous présentons au cours de l’après-midi ce que nous proposons pour les plus jeunes. C’est Jean qui coordonne cette journée.
– Rude journée ! confirma le père Salgon, d’un sourire attristé par le drame qui avait suivi ce dimanche.
– D’accord, ponctua le commissaire en finissant de taper sa phrase. Maintenant, les clés. Vous avez dit au lieutenant Flandin, Madame (le commissaire regardait Janis), que ces clés avaient été remises au professeur Mila il y a deux ans, quand il a pris la tête de la commission des Finances.
– Oui.
– Pourquoi ? Puisque, si je ne me trompe pas, cette armoire ne servait pas et rien n’était entreposé à l’intérieur.
– On ne l’utilise pas, mais elle a une valeur inestimable. Ceci explique cela. Des milliers de personnes viennent la voir chaque année. Il est de tradition que le responsable du patrimoine ait toutes les clés de l’abbaye. Et qu’il les ait toujours sur lui. Cela remonte au temps des premiers moines, dont l’intendant gardait par-devers lui les clés de toutes les serrures du monastère.
– Et le professeur avait toujours les clés sur lui ?
– Dans son cartable. Quand il venait ici, il avait toujours un cartable avec ses dossiers. Les clés étaient dans la poche de devant.
Merde, le dossier !
– On ne l’a pas retrouvé, ce cartable. Il est venu et parti avec, mardi soir ?
Georges Tip répondit sans hésiter :
– Je suis sûr qu’il l’avait quand il m’a quitté.
– Je confirme aussi qu’il l’avait mardi soir, ajouta Janis.
– Cette tradition, qui fait que le responsable du patrimoine a les clés sur lui, beaucoup de gens étaient au courant ?
– La plupart de nos adhérents le savent, je crois.
– Je le dis même lorsque je fais visiter ! s’exclama le frère Vincent, qui hésita quand même à se réjouir.
Il y a des séjours dans l’armoire qui se perdent, pensa Chautard, qui s’arrêta pour réfléchir deux minutes. Ainsi, le tueur avait pris le cartable dans lequel se trouvaient les clés, qu’il avait utilisées. Et il avait gardé ce cartable, ou il s’en était débarrassé, mais dans un lieu peu visible, puisqu’on ne l’avait pas retrouvé.
– Madame, Monsieur, d’après ce que vous avez vu et dit au cours de votre réunion, pensez-vous qu’il ait pu y avoir des choses de valeur dans le cartable du professeur ce soir-là ?
– Des papiers. Des P.V. de réunions, des factures, des devis, un carnet de chèques…
– Ce qui avait le plus de valeur, compléta le président, c’était sans doute les clés. Même si, en dehors de celle de l’armoire, nous avons les doubles les uns ou les autres.
– Pour l’armoire, il n’y avait pas d’autre jeu en dehors de celui de l’abbé Duchamp ?
– Non.
– Il n’y a jamais eu de conflit avec le prêtre à ce sujet ?
– Je ne crois pas, répondit Janis. Il n’utilisait plus l’armoire non plus depuis des années.
– Quelqu’un sait si le professeur Mila a un jour ou l’autre utilisé la clé de l’armoire ?
Le commissaire cessa de taper et fit circuler ses yeux sur les différents visages autour de lui. Il s’efforçait de capter les regards et de rester neutre. Ce faisant, il créait une tension. Chacun devait penser qu’il pouvait être considéré comme un coupable potentiel.
C’est Béatrice, la secrétaire, qui craqua la première :
– Il m’avait dit un jour, au début de sa prise de fonction, qu’il faudrait qu’il jette un œil à…
Elle ne put finir sa phrase et éclata en sanglots. Sœur Thérèse, qui était à côté d’elle, la prit par les épaules et frère Vincent vint lui faire un bisou. Le commissaire laissa passer quelques secondes puis reprit :
– Vous rappelez-vous ce qu’il a dit exactement ?
Béatrice, encore en pleurs, un mouchoir sous le nez, respira un grand cou et dit en explosant :
– Il m’avait dit qu’il voulait voir s’il n’y avait pas de cadavre dans le placaaaardddd !! Bouuuuhhhhh !!… Bouuhhhh… C’est affreux !!…
Chacun fut consterné par cet humour involontaire, qui aurait fait rire en d’autres circonstances ou dans une assemblée moins concernée par le deuil.
Quand le plus gros du malaise fut dissipé, Chautard, fidèle à sa méthode, termina l’interrogatoire groupé en demandant si quelqu’un avait une idée de ce qui avait pu se passer.
– Plus précisément, quelle est selon vous la raison de la mort du professeur Mila. Allez, on commence à ma droite. Madame ?
– Moi ?!
Sœur Thérèse avait presque poussé un cri. Le commissaire l’hypnotisa.
– Je… Je ne sais pas du tout… Oh, c’est trop dur !…
Nouveaux sanglots.
– Président. À vous.
– Qui peut savoir ? Je ne crois pas que l’argent puisse être le motif. Quelqu’un pourrait vouloir voler l’armoire, oui (c’est pourquoi elle est scellée au sol, vous avez dû le remarquer). Mais pourquoi avoir enfermé Olivier à l’intérieur ? Je ne sais pas. Est-ce que le ou les voleurs, voyant qu’ils ne pouvaient emporter le meuble, ont décidé de se venger, ou d’éliminer le principal témoin de leur forfait ?
Chautard notait, ce n’était pas inintéressant.
– Madame ?
– J’ai du mal à croire que cette horreur puisse avoir un lien avec la communauté, affirma Janis. Est-ce que cela ne viendrait pas du passé du professeur ? Nous le connaissions finalement assez peu…
Ça aussi, c’était intéressant.
– D’accord. Monsieur Tolec ?
Le frère Vincent s’illumina :
– Moi, je ne crois pas que le professeur soit mort ! Il est quelque part ! Il y a un mystère, une épreuve que Dieu nous inflige… Elle nous dépasse, mais nous comprendrons bientôt ! Ainsi soit-il !
Ce type est fou à lier, pensa le commissaire, qui nota quand même. À moins qu’il ne joue au con pour m’endormir. Je t’ai à l’œil, imbécile. Tu es même mon suspect numéro 1 à ce jour.
Ce fut au tour de Xavier Rire, l’ingénieur en chef :
– Peut-être que ceux qui ont enfermé le professeur ne voulaient pas le tuer. Mais le rendre impuissant pendant qu’ils utilisaient les clés qu’ils lui avaient dérobées. D’ailleurs, est-on sûr que rien n’a été volé, dans l’église ou dans l’abbaye ?
– Rrrgghh… Dans l’église, le prêtre n’a pas remarqué de pièces manquantes. En vos murs, je ne sais pas. Mais je note votre hypothèse.
– J’ai aussi tendance. À penser, enchaîna de lui-même le père Salgon, que le meurtre n’était pas volontaire, si je peux m’exprimer ainsi. Je vois plutôt quelque chose qui a mal tourné…
Ça y est, se dit Chautard, ils ont un échappatoire, ils s’y engouffrent, ils fuient la réalité. Si Dieu s’en mêle, en plus… Béatrice Gailler, encore en larmes, n’alla même pas jusqu’à l’échappatoire :
– Je ne comprends pas… C’est incompréhensible !
– Je penche aussi pour l’hypothèse d’un cambriolage qui a mal tourné, affirma François Donin. Le professeur aurait pu décider d’aller tester les clés de l’armoire, serait tombé sur des cambrioleurs, qui l’auraient enfermé…
– Oui, mais si on n’a rien volé ? questionna Jeanne Faye. Qui poursuivit : je ne vois pas qui aurait pu lui en vouloir à ce point. Je me posais la question du problème de l’an passé avec un agriculteur, au sujet du terrain en dessous. Olivier, chargé du dossier, avait été pris à partie. Mais ça a fini par se régler. Et même si le paysan n’est pas commode, je le vois mal aller jusqu’à de telles extrémités.
– Moi non plus, renchérit le président.
Quand le commissaire conclut l’interrogatoire en se levant, quatre coups de cloches retentirent depuis le clocher octogonal de l’église cistercienne, émettant un son plus lugubre qu’à l’accoutumée.
VI – Deux trous au golf du Coiroux
L’enterrement du professeur Olivier Mila avait eu lieu le vendredi 16 octobre à 14 h 30 dans l’église d’Aubazine. Ses proches, aussi bien que la communauté, avaient souhaité que la cérémonie se tienne là où le professeur avait tant donné au cours des dernières années de sa vie.
Cela avait contrarié le commissaire, qui craignait que le tueur prenne cela pour une provocation. Les individus capables de tuer de sang-froid pouvaient avoir des réactions étonnantes. Il fallait éviter les mouvements susceptibles de faire exploser la dynamite en eux. Le seul avantage de ces funérailles sur le lieu du crime était qu’elles occupaient les gendarmes du capitaine Rivalet, à qui le préfet en avait confié la sécurité.
De fait, et la maréchaussée n’y était pas pour grand-chose, il ne s’était rien passé de fâcheux au cours de la cérémonie. On avait vu s’agglomérer sur la place du village, vidée de voitures pour l’occasion – deux parkings avaient été aménagés, un en bordure de la route de Tulle, un en bordure de la route de Brive –, des membres de la famille du professeur et de sa femme (70 personnes), des confrères et amis « parisiens » (une quarantaine d’élégants que l’on repérait à cent mètres), des membres de la communauté (quelque 200 fidèles), des autochtones d’Aubazine et de Palazinges, voisins, amis, curieux, obligés (entre 80 et 120 unités), sans oublier une bonne vingtaine de journalistes, tous médias confondus ; ainsi que… l’inénarrable Roland Rigal, député-maire et président de l’Agglo de Brive, trop heureux de ce mort et de cette cérémonie pour serrer des louches et des joues à peu de frais, des fois que « on ne sait jamais, n’oubliez pas que j’ai été vice-président du Conseil Général »…
Les gens des médias avaient pris leurs quartiers à l’hôtel Saint-Étienne, rompu aux flashs et aux caméras, en raison de sa beauté, mais aussi de l’énergie de son directeur ami des arts et des artistes. On vit le soir à la télé, sous le clocher cistercien, la foule plus ou moins loin du cercueil drapé de noir, les boutiques fermées du charcutier-traiteur, de l’épicerie et de la boulangerie, mais pas du bar-tabac qui était comble. Et on entendit des extraits du discours du président de l’Académie de Médecine rappeler ce que l’obstétrique devait au professeur Mila et de celui du président Georges Tip rappeler ce que Les Voix du Seigneur devaient à celle d’« Olivier ». Les plus volontaires, s’ils n’étaient pas tenus par l’avion de fin d’après-midi pour Paris, suivirent le cortège accompagnant le défunt jusqu’au cimetière de Palazinges, à pied. Quelques cameramen firent des images potables de ce ruban humain en bordure de la vallée du Coiroux, fendant les frondaisons marquées des premières rousseurs de l’automne.
Le commissaire, après avoir hésité, s’était rendu à l’enterrement. Il en avait profité pour observer : les relations des uns et des autres, les gênes éventuelles, les gestes révélateurs. Le meurtrier était-il dans la foule ? Il ne l’avait pas deviné, en tout cas. Sa présence à lui, par contre, avait été vue et signalée.
En redescendant à Brive la veille, il avait été accaparé par les affaires en cours. Plante avait eu sa mafia gitane de l’Intermarché ; il jubilait parce que, à la suite des interpellations, il avait découvert un entrepôt avec le produit de plusieurs mois de vols. Darmon n’avait pas retrouvé la camionnette, mais s’était coltiné des plombiers des maçons qui se dégommaient comme dans un jeu de massacre. « Il faut être flic pour avoir une vision à peu près juste de la nature humaine », constatait-il attristé. Duduche avait les yeux rougis après une journée passée sur le web à établir des connexions et à remonter des filières d’images pornographiques nauséabondes. Le patron avait dû entendre les récits de ses collaborateurs, comprendre, corriger, orienter.
À 19 h 30 en rentrant de chez lui, il s’était arrêté au bar de l’avenue de Paris dans lequel de graves coups et blessures avaient été infligés la veille. Le Rouque et La Teigne avaient déminé, mais la venue du chef rassurait et finissait de faire retomber la pression. Le whisky qu’il commanda et que le patron lui offrit transforma la visite policière en moment de répit. Le barman n’était pas un mauvais bougre, une bête de somme qui faisait ce qu’on attendait de lui, avec gouaille et bonne humeur.
La matinée du vendredi avait été consacrée à des questions d’organisation interne du commissariat, et à un accident de la circulation avec un mort et un blessé grave : un jeune fou du volant avait perdu le contrôle de son bolide, fauché une femme qui avait eu le malheur de traverser devant lui et fini sa course dans une voiture en stationnement ; malheureusement, le mort n’était pas le conducteur. Quand il arrivait dans un tel lieu de désolation, le commissaire avait des envies de peine capitale. Il en revenait chaque fois écœuré. La cérémonie de l’après-midi à Aubazine avait eu des vertus thérapeutiques : à l’ombre des pierres huit fois centenaires, il avait retrouvé un peu de sérénité, même si c’était encore la mort qui l’amenait là.
C’est au retour de l’enterrement qu’il avait pu mettre au propre les notes prises lors de son interrogatoire à l’abbaye. Il avait réécrit les portraits de chacun des membres et relu leurs réponses à ses questions. Il avait ainsi une idée du fonctionnement de la communauté et de la place que le professeur y occupait.
Après avoir corrigé ses fautes de typographie et organisé ses pages, le commissaire se recula dans son fauteuil. Il veilla à ne pas s’affaisser. Il fallait favoriser la circulation du sang et de l’oxygène dans le corps pour réfléchir bien. Pour se concentrer davantage, il ferma les yeux. Les bruits qu’il entendait dans la ruche ne le gênaient pas, au contraire, d’autant que l’activité était faible en ce vendredi à 19 heures.
Que pouvait-il déduire et corréler de ce qu’il avait entendu, vu et noté ? Il augmenta la force de sa respiration. Il croyait à la puissance du cerveau. Il resta ainsi deux bonnes minutes, au début parasité par des pensées non liées à l’enquête – aussi diverses que les boucles d’oreilles de sa fille Pauline, l’accident de la circulation du matin, la handballeuse du juge Florent –, ensuite concentré sur son sujet. Alors il ouvrit les yeux, se redressa et tapa sur son clavier :
– je ne crois pas à l’hypothèse d’un cambriolage qui a mal tourné. Rien n’a été volé en dehors du cartable, ni clés de voiture, ni portefeuille, ni objet d’art religieux ;
– il est peu probable que le tueur soit un des permanents des Voix du Seigneur, qui aurait choisi un lieu du crime plus éloigné pour éviter les soupçons ;
– il est possible que le tueur soit un participant occasionnel aux activités de la communauté, qui savait que le professeur Mila gardait par-devers lui les clés de l’armoire et avait entendu parler de la réunion du mardi soir (il devait sans doute être présent à l’apéritif du dimanche) ;
– la discrétion du professeur sur son passé, ainsi que sa « conversion » tardive au catholicisme pratiquant (à vérifier avec son épouse), peuvent laisser penser que le professeur cachait quelque chose, non pas des succès, mais un échec, ou une faute. Janis s’est d’ailleurs demandé quand je l’ai interrogée sur les mobiles du crimes : « Est-ce que ça n’aurait pas à voir avec son passé ? ».
Il s’arrêta. Relut. Corrigea trois fautes. Il ne pouvait aller plus loin. Il avait hâte de faire le point avec Flandin, qui était à l’enterrement et qui profitait du rassemblement, encore à cette heure, pour interroger des membres de la famille et des relations du professeur. Le lieutenant avait promis un rapport pour lundi 10 heures, car il voulait continuer à interroger samedi et dimanche. Lundi, arriveraient aussi les premiers éléments de Limoges, résultats d’analyse de la scène de crime.
En attendant, que pouvait faire le commissaire ? La police, c’était souvent beaucoup d’attente et de temps morts. Là, il allait falloir laisser passer deux jours entiers sans avancer ? Chautard n’était pas de ceux qui redoutent de rentrer chez eux. Il avait cette chance d’avoir pu construire une vie de famille durable et harmonieuse, et il savourait à leur juste valeur les moments passés avec son épouse et ses filles. Mais il n’aimait pas la trop grande coupure des week-ends et les ambiances trainantes qu’ils apportaient dans de nombreuses maisons. C’est pourquoi il travaillait tous les samedis matin, parfois le samedi après-midi, et le dimanche quand les affaires l’exigeaient.
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Le bas-Limousin comptait deux terrains de golf : celui dit du Coiroux, situé au-dessus d’Aubazine, celui de Planchetorte, situé dans une petite vallée au sud-ouest de Brive. Le premier, plus ancien, avait vu le jour en 1968, et se trouvait à égale distance de Brive et de Tulle. Le second, né en 1993 de la volonté d’un fou furieux qui avait déplacé des collines, s’adressait plus particulièrement aux Brivistes, aux voisins du Lot et de la Dordogne. Les deux ne tenaient que grâce aux subventions publiques, mais il en était ainsi pour tous les équipements sportifs.
Les clientèles de ces deux établissements se ressemblaient. Nombreux étaient le joueurs qui, en dépit de la géographie, passaient de l’un à l’autre, au gré des humeurs, des rencontres et des lassitudes. Stephen Virejouls, 43 ans, avocat à Brive, avait commencé à jouer quinze ans plus tôt. L’atavisme familial – son père était un des premiers adhérents du Coiroux – ainsi que le suivi d’un client inconditionnel d’Aubazine, l’avaient amené à privilégier ce lieu. Et puis il aimait longer le lac en arrivant sur le site, contourner la forêt paradis de l’accrobranches, découvrir les greens impeccables et rouler jusqu’aux chalets et aux sculptures sur le parking.
Ce samedi 17 octobre, il retrouva sur place, à 16 h 30, son copain Yannick Vial, agent immobilier. Ils sirotèrent une bière au club-house et firent les beaux devant les femmes qui passaient là. Puis ils prirent leurs clubs et s’engagèrent sur le parcours. Le ciel était gris, mais il ne pleuvait pas ; et leurs coupe-vent les préservaient du froid. Ils commencèrent et enchaînèrent quelques trous, avec plus ou moins d’application. Ils croisèrent quelques connaissances et s’attardèrent à deux reprises pour cause de parlote.
Stephen Virejouls roulait des épaules et plaisantait sur tout. Il appréciait ces moments en fonction de ce qu’il y avait avant et après : le golf était un élément de son emploi du temps et de son travail de réseau. Et de son entretien de forme physique, même si l’aspect sportif était secondaire pour lui. Il avait fait du tennis autrefois et de la voile à Arcachon ; il avait gagné un tournoi, participé à quelques régates.
Au trou numéro 10, il tapa le premier. Sa balle s’éleva haut dans les airs, mais au lieu de rester au-dessus de la pelouse, elle partit sur la droite et franchit la lisière du bois. Cela arrivait assez souvent à cet endroit, c’était un coup difficile et il n’était pas si courant de rester sur le fairway. Son copain se positionna à son tour, lança son bras et frappa. La balle partit moins loin, mais dans la direction souhaitée.
– Tu joues petits bras, mec, tu me déçois…
– Tu sais où je te le mets, le petit bras ?
Leur premier coup joué, les deux copains avancèrent d’abord ensemble, puis s’éloignèrent quand chacun rejoignit sa balle.
– Allez ! cria Yannick quand son copain fut entré dans le bois. Essaye de te sortir de là, maintenant ! Bien du plaisir…
– Sans souci, mon gars ! Pousse ton petit cul d’agent immobilier !
Yannick Vial ricana, se plaça derrière le trou, et braqua son regard sur les feuillages, d’où devait émerger la balle de son copain.
– Je t’attends, l’avocat !
Les arbres tremblèrent sous la poussée du vent. L’équilibre était instable entre le mouvement – les nuages, les balles, les joueurs, les feuilles – et l’immobilité – l’herbe, les arbres, le ciel, les trous… On aurait pu croire à une peinture qui se serait animée et aurait eu envie de sortir de son cadre.
– Bon, tu l’accouches, le coup du siècle ?
Plus rien ne bougeait. Yannick constata qu’il ne voyait personne autour de lui. Il était 18 h 45 et la nuit allait tomber. Il allait falloir rentrer. Le club-house était invisible.
– Steph !
Il avait crié assez fort pour être entendu, mais Steph ne répondait pas. Aucun bruit ne venait du petit bois. Et aucune balle n’en sortait. Yannick se trouvait à quatre-vingts mètres. Il n’allait quand même pas aller chercher son copain ? À quoi donc jouait Stephen ?
– Steph, merde…
Il avait parlé moins fort. Comme s’il s’était parlé à lui-même. Il s’en fit la remarque et cela l’inquiéta. Il y avait un problème de sens, soudain. Qu’est-ce qu’il fichait sur ce parcours immense si son copain ne jouait plus ? C’était stupide. Il n’était pas habitué au silence et à la solitude, qui n’existaient pas dans son monde. Quand il lançait une balle, quelqu’un la ramenait. Et quand il tapait un coup gagnant, il entendait des applaudissements.
Yannick regarda les chênes en bordure du bois. Merde… Il ne pouvait se résoudre à aller jusqu’à là-bas. Il eut une idée. Il prit son téléphone, déroula son répertoire jusqu’à Steph et valida. Appel. Trois sonneries et puis : « Hey, here is Stephen Virejouls, Je suis not disponible. But laissez-me un message, I’ll call you back dès que possible. See you bientôt ».
Stpeh avait son portable sur lui, Yannick en était sûr. Au trou numéro 7, il avait été appelé. Et dès son arrivée au club-house, il avait reçu un texto, de son amie, la fantastique Marjolaine. Alors pourquoi maintenant ne répondait-il pas ?
– Steph allez !… C’est lourd, là…
Rien. Il fut tenté de rentrer à la base. L’autre le rejoindrait. Mais non, il ne pouvait pas. Enfin il laissa tomber son club, enjamba le trou, quitta le green et marcha d’un pas décidé vers le petit bois. Il y pénétra sans se soucier des ronces et de l’absence de chemin. Il fut surpris par la pénombre, et mit près d’une minute à retrouver sa vision.
– Steph !
Yannick appelait son ami. Mais son ami ne répondait pas. Et il ne s’agissait pas d’une blague, plus de doute maintenant. Quelque chose était arrivé. Il baissa les yeux, jeta un regard circulaire autour de lui. Au milieu des chênes et des sapins, il y avait autant de coins à épines que de coins moussus.
Soudain il vit. Il vit un pied allongé dépassant de derrière un buisson. Un pied de Stephen.
– …
Yannick crut qu’il allait parler, mais non. Rien n’était sorti de sa bouche. Il s’aperçut qu’il tremblait et il en fut sidéré. Bon sang, comment lui, Yannick Vial, fils de Jean Vial, 39 ans et en pleine possession de ses moyens, pouvait-il trembler à ce point ? Il se déplaça et aperçut un deuxième pied. Il crut qu’il allait faire dans son pantalon. Bon Dieu, lui, Yannick Vial, manquer pisser dans son froc !
Il aurait donné cher pour être ailleurs. Mais il était là, merde, et il devait se décaler un peu et remonter son regard le long des deux jambes étendues sur le sol dont il apercevait les pieds. Il mit les mains autour de ses yeux pour obstruer sa vue en partie et ainsi limiter l’impact de ce qu’il redoutait de voir. Car Stephen était en mauvaise posture, c’était certain. Bon Dieu, si on se casse la gueule, on n’est pas allongé comme ça les jambes à plat sur le sol et les pieds en V. Que s’était-il passé, putain, putain, putain ?!…
Mains en œillères sur le visage, il s’approcha. Lentement. Il distingua les genoux, la ceinture, le bas du coupe-vent. Et le club qui dépassait, Stephen était couché dessus. Les mains. Le cou, le menton. Le haut du visage était dans l’ombre, il faut dire que la nuit arrivait à toute vitesse.
– Steph…
Yannick reprit sa respiration, qu’il s’aperçut avoir bloquée, inconsciemment. Steph avait-il fait un malaise cardiaque ? Il se pencha. Il eut un mouvement de recul quand il distingua du sang qui sortait du nez. Il savait que c’était mauvais signe, très mauvais signe. Il s’agenouilla, mais dut mettre les mains à terre pour garder l’équilibre car il tremblait de tout son être.
Il allait mettre une main sur le cœur ou le front de son ami, il ne savait pas, quand il avisa son œil gauche. Puis sa tempe, puis son crâne. Il eut un mouvement de recul et bascula sur le côté. Quelques feuilles entrèrent dans sa bouche et il vomit. Il eut du mal à se relever et marcha un moment à quatre pattes pour s’éloigner de Stephen. Il sortit du bois aussi vite que possible, traversa le green et remonta tout le fairway, courant comme un singe et hurlant comme un petit garçon.
—————
Ce même samedi 17 octobre en fin d’après-midi, le commissaire joignit l’utile à l’agréable en allant se promener à Aubazine, avec son épouse. Leur fille aînée Adeline était restée à Bordeaux, les deux cadettes étaient invitées à une soirée, « une teuf, Papa ». Les parents étaient arrivés au village vers 19 heures. Ils avaient laissé la voiture dans la côte avant l’entrée, ils étaient redescendus de quelques mètres et avaient pris le chemin qui contourne le bourg et surplombe la vallée du Coiroux. Là, sa main dans celle de Sylviane, Jean-Jacques Chautard se détendait. Il appréciait les arbres qui ne cachaient pas la vue sur la vallée, il appréciait le calme, il appréciait le moment. La semaine avait été lourde en blessés et en morts. Qu’est-ce qui poussaient les hommes à la violence ? Malgré la civilisation, elle surgissait à intervalles plus ou moins réguliers. Pire encore, elle semblait augmenter : les gens semblaient d’une manière générale plus violents aujourd’hui que quand il avait commencé dans le métier. Ce n’était peut-être pas quantifiable au niveau statistique, mais cela lui sautait aux yeux : les rapports humains étaient plus durs qu’il y a trente ans. En même temps ,– était-ce paradoxal ? –, les individus semblaient moins forts, plus fragiles et plus fatigués.
Sylviane parla de leurs filles, de son travail, d’un film qu’elle voulait voir. Elle était là, légère et profonde, attentive et enthousiaste. Il aimait cette femme qui l’aimait, et il sentait que cela tenait d’une sorte de miracle. Pas de violence entre eux, pas de fatigue et pas de fragilité quand ils étaient unis.
Ils rejoignirent le bourg par la partie basse, prirent les ruelles selon leur inspiration. Ils débouchèrent sur la place, peu animée à la différence de la veille. On était à un de ces rares moments de l’année, avant le changement d’heure, où la tombée du jour correspond à la fin des activités humaines.
Paul le barman et son épouse Odile poussaient gentiment dehors le vieux Ric et Mme Delon, deux habitués qui avaient tendance à s’attarder.
– Allez, c’est l’heure de la soupe !
– Oh, dit Mme Delon, la soupe… Y’a pas d’heure quand on est seule…
– La soupe, c’est le matin que je la mange, dit le vieux Ric.
Henriette Michaux éteignit les lumières de la boulangerie, après avoir fermé la porte et baissé les lamelles des stores. Elle sortit par-dernière, via le fournil. Son mari était déjà monté. Il devait somnoler devant la télé en attendant le dîner, puis la nuit. Lucien Laval le charcutier avait servi son dernier client : il avait rangé les plats dans les frigos et il nettoyait les étals. Franck et Lydie Germain se dépêchaient de fermer l’épicerie pour rejoindre leurs enfants, seuls depuis trop longtemps.
Derrière les murs de l’abbaye endeuillée, le frère Vincent, debout, tête baissée sur ses mains jointes au niveau du cou, prononçait le bénédicité pour les sept personnes qui se tenaient debout autour d’une table dans un angle du réfectoire :
– Seigneur, n’est-ce pas extraordinaire ? Nous sommes là, en paix, et un bon repas nous attend. L’avons-nous mérité ? Oh Seigneur, tu ne nous demandes même pas de comptes ! Alors remercions, et donnons, chaque fois que nous pouvons. Hosanna ! Hosanna au plus haut des cieux !
Il se signa, les autres l’imitèrent, et chacun s’assit pour partager le repas offert par le tout-puissant. Qu’y avait-il dans les consciences ? Rien de plus que d’habitude ? Quelque chose en moins ?
Trois couples sortirent de voitures qui venaient de se garer devant l’église et se dirigèrent ensemble vers l’Hôtel de la Tour. Ils venaient de Brive. Un des hommes, assureur, voulait en remercier un autre de l’avoir mis en relation avec un chef d’entreprise, ce qui avait débouché sur un contrat juteux. Ils avaient décidé d’associer un ami commun à ce dîner, auxquelles les épouses étaient conviées.
Au même instant, un homme et une femme entrèrent dans la salle à manger de l’hôtel Saint-Étienne. Ils avaient retenu une chambre pour la nuit et étaient arrivés une heure plus tôt.
– Eh bien, nous allons nous aussi dîner là, dit Chautard à sa femme.
– Vrai ? Si l’intérieur est aussi beau que l’extérieur… Et si ça peut t’aider pour ton enquête…
Elle prit son bras et lui sourit d’une manière si généreuse qu’il ne chercha pas à se disculper. Oui, c’était vrai : il espérait tirer quelques informations, ou intuitions, d’un passage dans cet établissement, situé à 100 mètres de l’armoire aux quatre doigts.
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– Commissaire Chautard ?
– Rrrggghhhh…
– Capitaine Rivalet.
– Rrrg… Bonsoir… Capitaine.
Il se trouvait si bien dans ce restaurant, où il finissait un apéritif maison à base de pissenlits, que ce n’était pas facile de se reconnecter avec les emmerdements. Le commissaire pensa à une découverte intéressante dans le cadre du recueil de témoignages des riverains de la place de l’église. Mais il entendit autre chose.
– Un corps vient d’être découvert au Golf du Coiroux ! Il ne s’agit pas d’un accident !
Après vingt-cinq années de carrière, Chautard avait une certaine habitude des mauvaises nouvelles. Mais il se souviendrait par la suite du malaise particulier que créa celle-ci. Était-ce parce que son épouse et lui étaient sous le charme du directeur de l’hôtel Saint-Étienne, qui faisait revivre pour eux les riches heures de la maison après leur en avoir montré les beautés, et que l’immixtion du mal dans ce cadre ramenait le temps dans un moment hors du temps, cassant une harmonie aussi rare que précieuse ? Ou parce que ce deuxième meurtre montrait qu’une série recommençait, que Pascal Lambert avait peut-être bien réussi son pari, que d’autres citoyens jouaient les justiciers sans respecter les règles et les outils démocratiques adoptés dans la douleur depuis deux siècles ? Ou parce que des méchants et des malades désinhibés détournaient le « travail » de Rambert pour exécuter des œuvres autrement basses ?
Toujours est-il qu’il vécut mal le coup de fil du capitaine Rivalet, auquel il n’y avait qu’une manière de répondre :
– J’arrive.
L’exquis directeur du Saint-Étienne proposa de redescendre lui-même à Brive la femme du commissaire, afin que celui-ci puisse vaquer à sa triste obligation. Sylviane Chautard commença par refuser :
– Vous avez déjà pris beaucoup de temps pour nous. Et vous devez avoir un travail énorme dans une maison pareille.
– Écoutez, ce soir, il y a quatre personnes dans l’hôtel et six dans la salle de restaurant. Certes, hier nous avions un dîner à cinquante couverts et nous avons un déjeuner à soixante demain dans la salle Renaissance. Mais ce soir, comme vous pouvez le constater, c’est très calme.
Sylviane se laissa convaincre. Aussi rassuré que désolé, son mari prit la route qui s’élevait au-dessus du village et montait en lacets vers le site touristique du Coiroux, via le Saut de la Bergère et le Puy de Pauliac. La nuit était tombée. Quelques gouttes vinrent s’écraser sur le pare-brise. « C’est un temps pour un meurtre, pas pour rouler sur des routes pareilles. Surtout avec ces cons qui descendent comme des malades. Rrgghhh… Des cons comme des malades… Tu fais fort, Tardchau ».
Des citadins regagnaient la ville tandis qu’il prenait de l’altitude, à contre-courant. Autant le commissaire aimait la campagne le jour, autant elle le déprimait la nuit. Partir chaque matin travailler dans la nature et rentrer chaque soir en ville à la maison, tel aurait été le mode de vie idéal selon lui. Or, c’est plutôt l’inverse qui s’imposait.
Il quitta la départementale pour entrer dans le site touristique. Les phares balayèrent la surface du lac piquée de gouttes de pluie. Les arbres alentour dessinaient des silhouettes inquiétantes. « Un monstre va surgir du fond des eaux… »
Il s’engagea sur la digue qui barrait le lac. Il était venu là plusieurs fois quelques années auparavant, quand les filles étaient plus jeunes et qu’elles suivaient encore leurs parents. Il contourna un premier parking et arriva en vue du golf. Un practice s’étendait sur la gauche, il revoyait en mémoire Christelle et Pauline essayer de récupérer une balle à travers les mailles du grillage. Un panneau annonçait un nouveau parcours de 9 trous sur la droite, le 18 trous s’étendant lui à l’ouest, par-delà le practice.
Il atteignit les chalets. Rien n’indiquait l’entrée, mais les gyrophares l’éclairèrent. Une ambulance des pompiers, deux voitures de la gendarmerie. À 19 h 55, un samedi d’octobre. Quelque chose ne tournait pas rond.
Il s’extirpa de sa Renault. Outre les véhicules de secours, il compta une quinzaine de voitures particulières, plutôt grosses. « Saloperies de 4X4… ». Un gendarme posté devant l’entrée d’un chalet qui avait l’air d’un bar le salua en lui ouvrant la porte. Le commissaire s’avança et… il n’en crut ni ses yeux ni ses oreilles :
– Ah, Chautard ! Vous voilà enfin ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Vous vous rendez compte ? Ça recommence ou quoi ? On va tous devenir fous !
Roland Rigal en personne. À en juger par sa tenue, trop neuve pour être celle d’un vrai sportif, le député-maire de Brive était venu taper quelques balles au lendemain des obsèques pour faire croire qu’il n’était pas qu’un Aubazinois de circonstances. Le commissaire reconnut à ses côtés le conseiller Jacky Fillinger, en tenue adéquate, et le directeur de cabinet Christian Spocik, plus apte à porter les serviettes qu’à tirer les chariots dans son costume cravate. Sans doute Claude Cron, le chauffeur, attendait-il dehors dans la Citroën de luxe.
Déstabilisé par l’apostrophe du politicien, le commissaire s’arrêta et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une salle de type bar, avec un comptoir garni à sa gauche, des tables à sa droite, mais avec plus d’espace libre que dans un bistrot, et de grandes baies vitrées qui, en plein jour, devaient offrir une vue imprenable sur le practice et les premiers trous du parcours. Dans cette salle, on distinguait cinq regroupements : un premier autour d’un trentenaire avachi sur une chaise, qui sanglotait, un second autour d’un barman qui n’osait plus servir, un troisième devant une des baies, un quatrième autour d’une table, le cinquième constitué par Roland Rigal, ses sbires, Paul Massy maire d’Aubazine, et un individu non identifié qui pouvait être le président du club ou quelque chose dans ce goût-là. Au total huit hommes, quatre femmes, quatre politiques, trois pompiers, trois gendarmes, dont un qui s’avança :
– Mes respects, Commissaire. Sergent Lucas. Le capitaine Rivalet m’a demandé de vous conduire sur les lieux du… de l’accident.
– C’est loin ?
– 500 mètres environ. Nous pouvons utiliser les voiturettes de l’établissement. Elles sont équipées de phares.
– Celui qui pleure, qui est-ce ?
– Le partenaire du défunt. C’est lui qui a découvert le corps et qui est accouru jusqu’ici. Il a fallu, parait-il, plusieurs minutes pour qu’on comprenne ce qu’il racontait. Quand cela a été fait, deux membres du club sont partis sur les lieux. Ils nous ont appelés juste après. Ils sont de nouveau sur place, avec le capitaine, l’adjudant Béraud et trois pompiers.
– Rrrggghhhh…
– Une question, Commissaire. Dès notre arrivée, nous avons retenu tout le monde. Devons-nous…
– Vous avez bien fait. Ne laissez partir personne pour l’instant. Vous avez besoin de renforts ?
– Ça devrait aller. Nous avons un agent à l’entrée, que vous avez dû apercevoir, un sur le parking, et deux autour du chalet. Et nous sommes trois ici, à l’intérieur.
Le quadragénaire que Chautard avait identifié comme le président du club s’avança à son tour.
– Commissaire, excusez-moi. Si vous le permettez, je vous accompagne. On m’a appelé, et je suis venu de suite.
– Je viens également, dit Paul Massy. Je suis sur mon territoire.
– Et moi dans ma future circonscription, ajouta Roland Rigal. Il faut en avoir le cœur net.
Aucun doute possible, pensa le commissaire en entendant ces trois-là : il faut être un crétin pour être élu. Il fut tenté de leur interdire de bouger, mais il estima que ce n’était pas le mien de se mettre les huiles à dos. Il ne répondit rien et fit signe au sergent de le conduire.
Il se retrouva dehors une torche à la main.
– Il nous en reste deux. Les autres sont là-bas.
Munis de ces torches étonnantes, ils patientèrent une minute, jusqu’à ce que deux petites voitures apparaissent : l’une était conduite par le président, l’autre par un homme non identifié. Le commissaire prit place dans l’une, Roland Rigal dans l’autre. Elles étaient minuscules et conçues pour deux personnes maximum.
– Je vais courir à côté de vous, dit le sergent. Ce n’est pas très loin.
– Je vais faire de même, compléta Paul Massy, qui était en costume, mais en bonne condition physique.
Et c’est ainsi qu’un étrange équipage fendit la nuit sur l’herbe rase, éclairé par de faibles phares et deux torches malmenées par la pluie. En d’autres circonstances, on aurait pu croire à une promenade découverte en petit train ou à une remontée de flamme pour les Jeux Olympiques. Les voiturettes allaient plus vite que ce qu’exigeait la sécurité, et leurs occupants devaient s’accrocher pour ne pas tomber. Le sergent Lucas et Paul Massy cavalaient eux pour ne pas perdre de vue la lumière, le second peinant davantage que le premier. On était peut-être plus proche de la fête foraine que de la balade touristique.
Le convoi peina sur une butte, contourna un étang, puis remonta un autre tapis vert à poils ras. Au bout, cinq à six voiturettes, dont on avait laissé les phares allumés, étaient garées en désordre au bord d’un bois. Les véhicules du commissaire et du député-maire de Brive s’approchèrent puis stoppèrent. Les passagers descendirent.
Un homme sortit du bois, le capitaine Rivalet :
– Bonsoir, Commissaire. Nous vous attendions. Venez, je vous conduis. Faites attention, les ronces sont nombreuses.
Le commissaire les évita comme il put. Il eut plus de mal à éviter les individus qui se trouvaient là. Il comprit que les joueurs qui rentraient ou qui se trouvaient au club-house étaient venus jusqu’ici lorsqu’ils avaient appris la nouvelle.
Au centre de quatre torches plantées en terre, une couverture de survie recouvrait un corps. Un pompier se présenta au commissaire :
– Lieutenant Rochand, Tulle. Nous avons recouvert le cadavre pour ne pas que la pluie l’abîme. La mort remonte à une heure environ. Elle été causée par deux coups portés à la tête, un sur le crâne, un au niveau du maxillaire supérieur. On peut supposer que le premier coup près de la tempe a mis l’homme à terre, que le deuxième sur le dessus de la tête l’a achevé.
– Je peux voir ?
Le lieutenant Rochand fit un signe et un pompier souleva le linceul de quelques centimètres. Le commissaire découvrit un homme d’une petite quarantaine, de taille moyenne, aux cheveux noirs. Il avait peut-être une belle gueule, mais c’était difficile à dire à cet instant. D’une part car le visage semblait cassé, les parties étaient décalées les unes par rapport aux autres, d’autre part parce que le sang et les hématomes le salissaient de vilaines marques bleues, noires et violettes.
Le commissaire fit enlever complètement la couverture et tourna autour du corps. Malgré les torches, ombres et reflets empêchaient une vue précise. Les vêtements étaient en bon état, les mains étaient tournées vers le ciel et les pieds s’inclinaient vers l’extérieur.
– Vous l’avez trouvé dans cet état ? demanda le commissaire.
– Affirmatif, répondit le lieutenant Rochand. Nous avons vite constaté en arrivant, il y a vingt minutes, qu’il était décédé.
– Personne d’autre ne l’a touché avant vous ?
– Peut-être le copain qui jouait avec lui. Mais les personnes du club qu’il a alertées, et qui sont arrivées avant nous sur les lieux, nous ont assuré qu’elles n’avaient rien fait.
Le commissaire s’agenouilla. Il grimaça et dut poser une main sur le sol. Bon sang, si ça continuait, il ne pourrait bientôt plus se pencher sur un corps. Il eut du mal à regarder le visage, que la mutilation rendait choquant. Il examina les blessures. Il semblait y avoir deux impacts, en effet, profonds. Et l’un des deux avait quasiment fait sortir l’œil de son orbite.
– Il y a été de bon cœur, remarqua Roland Rigal, qui ne lâchait pas Chautard.
– Vous auriez une lampe ? demanda ce dernier au capitaine Rivalet qui était proche de lui.
Le commissaire dirigea le faisceau de la torche électrique qu’on lui prêta sur le corps du malheureux et passa en revue le buste et les membres.
Il souleva le poignet gauche. L’empreinte blanche d’un bracelet de montre apparaissait nettement. L’avait-il retiré pour jouer ? L’avait-on volé ?
Le commissaire tâta les poches du blouson et du pantalon, et n’y trouva rien d’autre qu’un paquet de mouchoirs en papier et des chewing-gums dans leur emballage. Ni portefeuille, ni téléphone. Bizarre. Le commissaire se releva. Les pompiers reposèrent la couverture.
Il aurait fallu examiner les alentours, les branchages et les feuillages, mais les curieux et les secours, ainsi que la pluie et le vent, avaient saccagé la scène de crime. Ramond ferait le nécessaire, cependant. Peut-être trouverait-il quelque chose…
– On a l’identité de la victime ?
– Stephen Virejouls, répondit le président du club. Il joue depuis longtemps. Son père est un des fondateurs du club.
– Stephen ?
– Oui, il tenait à cet anglicisme. Vous me direz qu’avec Virejouls à côté…
– Quel métier ?
– Avocat.
– Marié ?
– Divorcé. Un enfant. Une fille de 15 ans.
– Quelqu’un l’a vu aujourd’hui ?
Un homme s’approcha, car toutes les personnes présentes guettaient les gestes et les mots du commissaire.
– Je l’ai croisé au club-house une première fois. Sur le parcours ensuite.
– Nous aussi, renchérit à l’unisson un couple qui était là.
– Vous avez remarqué quelque chose de particulier dans son attitude, ou dans son habillement ?
– Non, répondit le premier témoin. Il était avec son copain Yanick, égal à lui-même. Plutôt exubérant. Plaisantant.
– Charmeur, comme toujours, ajouta la femme du couple.
– Vous avez interrogé ce Yannick ? demanda le commissaire en se tournant vers le capitaine Rivalet ?
– Négatif. Nous vous attendions. Vous avez dû l’apercevoir en arrivant.
– Ok, on y va. Emmenez le corps. On ne peut pas le laisser là plus longtemps. Les légistes l’ausculteront à la morgue. Capitaine, si vous voulez bien, bouclez le périmètre. Même s’il a été passablement souillé ce soir, nous verrons demain si l’on peut découvrir quelque chose.
– Qu’est-ce qu’on fait des témoins ?
– Ceux qui sont ici, qu’ils nous suivent au club-house. Nous prendrons là-bas les identités et les dépositions.
L’intuition du commissaire avait été bonne quand il s’était dit qu’il serait intéressant d’aller se promener à Aubazine ce samedi soir. S’il n’avait rien appris sur la mort du professeur Mila, il avait été à pied d’œuvre pour constater un second crime. Et, même s’il n’avait pu commencer son dîner, il avait passé un bon moment au Saint-Étienne avec sa femme et le directeur de l’établissement. Il ne voulait pas oublier ce répit.
À suivre…
Merci Monsieur l’écrivain pour votre générosité. Ce rdv polar est le plaisir du vendredi vacancier.
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