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Marion s’y rendait avec plaisir, car elle aimait bien Emmanuel, dans la lune, à côté de la plaque, répondant à la question qu’on ne lui posait pas, mais adorable. Ses voisins de bureau avaient insisté pour qu’il marque le coup :
– Tu apportes la bibine, on se charge des bricoles !
Emmanuel n’avait pas osé refuser. Tout le service avait été invité, soit 17 personnes. On convint, non sans longues discussions, de vendredi à 16 h 15. Certains finissaient à 16 heures, d’autres à 16 h 30, on coupait la poire en deux ; ainsi, on n’abusait pas, on ménageait temps de travail et temps de loisirs.
Marion, encore stagiaire, trouvait important ces moments de convivialité. Même si tout le monde était plutôt sympathique, elle s’étonnait du manque de gaieté chez les uns et les autres. On parlait, mais on parlait de ce qui n’allait pas. Et chacun semblait accablé de problèmes.
La configuration de la mairie n’arrangeait rien. Les hauts plafonds, les tentures, les boiseries et les moquettes plombaient l’atmosphère. Certes, le bâtiment en imposait, et sans doute fallait-il cela pour qu’on respectât la démocratie locale ; mais au quotidien, cette solennité déprimait ceux qui travaillaient là. Quand elle pénétrait dans le hall gigantesque de l’entrée, Marion se sentait minuscule et se demandait parfois quelle pouvait être sa place en ce lieu.
Elle passa prendre Surya, sa collègue préférée, qui n’avait que trois ans de plus. Elles se disaient tout, ce qui se passait au bureau et en dehors du bureau : leurs conjoints, leurs parents, leurs enfants futurs, ou existants pour Surya, qui en avait déjà un.
Dans les couloirs de l’hôtel de ville, les voix du vendredi n’étaient pas les mêmes que celles des autres jours. Les cyniques restaient cyniques, les hystériques hystérisaient, les optimistes optimisaient, mais tous parlaient plus fort ; ils semblaient shootés aux vitamines. On ne se lassait pas du « comme un vendredi », enjoué, pendant du « comme un lundi », qu’on assènerait trois jours plus tard avec l’air abattu de circonstance.
Pour Marion aussi, le vendredi 16 heures n’était pas un moment désagréable. Mais elle pensait à ses parents commerçants, pour qui le week-end commençait le samedi à 19 h 30 et ne durait que 24 heures. De plus, ils rangeaient le magasin et mettaient à jour la comptabilité tous les dimanches matin. Ses parents n’étaient pas seuls dans ce cas : des millions de vendeurs, de serveurs, de soignants, d’assistants, de flics et de pompiers, environ 1/3 de la population, travaillaient le week-end pour que les 2/3 restants puissent se la couler douce.
Dans la salle de réunion réquisitionnée, Marion n’embrassa personne, puisqu’elle avait déjà embrassé tout le monde depuis le début de matinée. C’était un des inconvénients d’un pot au travail : on s’était déjà vus. Et on s’était déjà tout dit depuis le début de la semaine. Donc on répétait, on digressait, on tentait de plaisanter. Mais malgré les efforts, on parvenait mal à masquer les silences.
Il faut dire qu’Emmanuel, comme beaucoup, commit l’erreur qui gâchait d’entrée toutes les mauvaises soirées : il attendit que tout le monde soit là pour servir à boire. Moyennant quoi les présents séchèrent sur place pendant un quart d’heure. Emmanuel avait acheté deux bouteilles de mousseux, une de jus de fruit, une de coca. Liliane et Ariane avaient confectionné un gâteau chacune, Bertrand avait apporté des cookies.
– C’est pas moi, c’est ma femme !
Et chacun avait donné quelques euros pour l’achat d’un cadeau, dont s’était chargé Florian.
On avait enfin rempli les verres, mais il avait fallu attendre que des bougies soient plantées, allumées et soufflées pour qu’on puisse en boire le contenu. L’atmosphère s’était alors allégée, Marion s’était sentie mieux. Elle avait ri avec Jean-Pierre, Franck et Laetitia. Elle était passée d’un mini-groupe à un autre, soucieuse de renforcer l’esprit d’équipe et de mieux connaître chacun. Et elle avait voulu être gentille avec Emmanuel, c’était lui qui avait permis ce moment.
Les propos restaient convenus. Dans la fonction publique de base, l’ambition était incongrue, l’émancipation non avenue. Il n’y avait pas de sexe, on était casé, pas de propos incorrects, on était poli (faussement, c’est-à-dire coincé). On avait des projets, immobiliers et de vacances. Le service public ne créait aucun altruisme dans l’exercice des missions, en revanche il garantissait un respect irréprochable des convenances : on était un bon fonctionnaire quand on avait une vie de fonctionnaire.
Marion jouait le jeu, cherchant à se persuader que ces façons de voir et de vivre étaient normales, et qu’elle aussi allait devenir adulte.
Et puis, d’un coup, en 5 minutes, tout le monde était parti. Comme si se trouver encore au bureau un vendredi à 17 heures avait paru aberrant à chacun. Même Surya s’était exclamée, avant de s’enfuir en saluant d’un geste et claquant les talons. Ça lui avait filé un coup, à Marion. Ce n’est pas qu’elle était mécontente de rentrer chez elle, mais elle sentit la tristesse des vies réglées et des rythmes prédéterminés, surtout quand les vies étaient médiocres et les rythmes paresseux. Le pire était sans doute la division du temps en deux parties – 5 jours de travail, 2 jours de loisirs –, sachant que l’humeur devait être mauvaise durant la première, bonne durant la seconde. C’est horrible, pensa-t-elle.
Marion aida Emmanuel, Liliane et Ariane à nettoyer, puis les embrassa avec chaleur. Elle reprit les couloirs désertés jusqu’à son bureau, où elle alla prendre ses affaires ; elle était la seule à ne pas être venue au pot « prête à partir », une erreur de débutante. En bas, dans le hall, il y avait un mélange hétéroclite de cadres sur le départ, d’administrés égarés, d’élus imbus prêts pour leurs conclaves du soir.
Marion salua l’huissier, sortit, s’arrêta sur le perron. Elle regarda le square devant elle, la ville autour et le ciel en noir et bleu. Elle tourna la tête derrière elle et sentit la masse de la mairie qui l’écrasait de tout son poids. C’est à ce moment qu’elle perçut le déclic. Son regard venait de changer, elle ne pourrait plus revenir en arrière. Elle descendit les marches, traversa le square, puis le boulevard.
Quand elle arriva chez elle, son compagnon était là, buvant une bière devant la télé. Il ne l’avait pas entendue rentrer. Elle le regarda de dos, l’entendit roter. Là encore, elle comprit. C’était maintenant, ou jamais. Elle gagna la chambre, prit un sac de sport plus un autre et les remplit de vêtements.
Elle ressortit comme elle était entrée, sans bruit. Elle rejoignit la gare et monta dans le train pour Paris ; elle était sûre qu’elle ne rentrerait pas dimanche soir et ne serait pas à la mairie lundi matin.
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Bonjour,
Je suis une fonctionnaire territoriale et j’ai fait comme Marion…
Ces élus locaux mon Dieu quelle horreur…
Je suis donc un personnage de roman… Je m’en doutais.
J’embrasse toutes les Marions qui se reconnaîtront.
Merci pour cette nouvelle inspirée et si vraie..
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Espérons qu’il reste tout de même quelques Marion et quelques Séverine dans la fonction publique administrative, des résistantes de l’intérieur, qui luttent pour conjuguer humanité avec efficacité dans des lieux où elles sont malmenées. Merci et félicitations.
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Bravo Marion ! J’adore cette histoire 😀
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Quid du pot des hauts fonctionnaires !?!
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Tellement vrai !
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J’aime le « on était un bon fonctionnaire quand on avait une vie de fonctionnaire ». C’est du Roubert : on ne sait pas quand ça va péter, mais on sait que ça fera mouche à un moment ou un autre. Partir ou se suicider…
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J’ai comme l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. Très réaliste…
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