Le pouvoir de la soupe

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La journée avait été rude. Non seulement il n’avait rien vendu, mais en plus la pièce sur laquelle il travaillait s’avérait plus difficile à réaliser qu’il l’aurait cru. Il allait devoir y passer beaucoup de temps. Or, le devis avait été accepté par son client, il ne pouvait le modifier. Il allait se tuer à la tâche pour récolter des clopinettes, une fois de plus.

Rien d’extraordinaire en soi, il s’agissait même de son quotidien, depuis qu’il avait choisi de se mettre à son compte et de se lancer dans cet artisanat exigeant qu’était la menuiserie-ébénisterie. Il ne pouvait vendre les œuvres qu’il créait ou qu’on lui commandait au prix qui lui aurait permis de vivre décemment, ce prix aurait été jugé trop élevé, l’objet n’aurait pas trouvé preneur. Résultat : il travaillait 50 à 60 heures par semaine pour à peine 2000 € par mois après 30 ans d’expérience.

Il ne se plaignait pas, considérait même qu’il avait de la chance. Il aimait son travail, qu’il menait comme il l’entendait. Il pouvait inventer, innover, donner le meilleur de lui-même. Il n’avait aucune sécurité, ne gagnait que ce qu’il vendait, mais il n’y avait pas de meilleure raison de se lever le matin que de devoir gagner son repas du soir ; malheur à ceux qui n’avaient plus besoin de se battre pour survivre.

Il n’empêche, il était comme les autres sujet aux coups de fatigue, aux doutes existentiels, aux méchancetés de la nature humaine, aux complications que vous faisait l’administration. Les emmerdements ne manquaient pas. Il les pressentait, d’ailleurs. Quand plusieurs semaines s’enchaînaient au cours desquelles il voyait tout en rose, il savait qu’immanquablement d’autres semaines allaient venir qui seraient moins heureuses. Il y a des moments comme ça, où la vie n’est pas si différente que les jours précédents, mais où tout s’assombrit, du moins à vos yeux. Les pesanteurs ont pris la place de la légèreté, les sujets d’inquiétude s’accumulent, les perspectives ont disparu.

Ce soir-là était un de ces moments désagréables. Il voyait mal comment il allait faire face aux prochaines échéances, il se demandait s’il allait pouvoir tenir, aussi bien physiquement que financièrement. Même les parfums de merisier, de pin et de chêne, auxquels se mêlaient des odeurs d’huiles et de vernis, qui constituaient son environnement olfactif depuis plus de trois décennies, son liquide amniotique, l’écœuraient ce soir. C’était paradoxal : trop de choses lui compliquaient la vie, mais une sensation de vide et de non-sens l’avait envahi. 

L’âge n’arrangeait rien ; il n’était pas si facile de vieillir. Ses yeux le lâchaient, son dos le torturait, son estomac le brûlait. Il redoutait plus que tout un Parkinson ; s’il se mettait à trembler, c’était fini pour lui. Quant à la solitude, le départ de sa femme lui pesait peut-être plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. 

Comme tous les soirs, il avait éteint son atelier à 20 h 50, était monté à l’appartement qu’il occupait au-dessus. Il avait allumé la télé, s’était servi un verre et préparait son dîner. C’est alors que son téléphone sonna. C’était rare. Il regarda : c’était Mélanie, qu’il connaissait depuis dix ans. Il avait été amoureux d’elle un temps, mais, la réciproque n’étant pas vraie, ils étaient devenus de simples amis. Après une absence de contacts de plus d’un an, ils avaient été se promener le dimanche après-midi de la semaine précédente et ils s’étaient retrouvés comme avant.

– Allo mon Pierrou, je te dérange pas ? T’as pas encore mangé si t’as pas changé tes horaires ! J’ai fait de la soupe pour toi, elle est toute chaude, ça fera du bien à ton ventre ! Je te l’apporte !

Elle parlait comme une mitraillette. Lui était beaucoup plus long à la détente, surtout au téléphone :

– Mais… Tu vas pas reprendre ta voiture à cette heure… juste pour m’apporter de la soupe ?

– T’inquiète, j’ai fini tard ! Et je dois aller chercher Maïa à la danse. Je passe dans dix minutes ! T’as même pas besoin de m’ouvrir si t’es fatigué, je la pose devant ta porte. Bisou !

Elle coupa et il sourit, pour la première fois de la journée. Mélanie n’était pas banale. Elle avait une vie encore plus galère que la sienne, pourtant elle pensait à vous faire de la soupe et elle ressortait à 21 heures un soir de novembre pour vous l’apporter. 

Il se resservit un quart de verre de blanc et coupa une autre rondelle de saucisson. Elle débarqua non pas dix mais vingt minutes plus tard – c’était une femme –, et il lui ouvrit. 

– Coucouuuuu… Regarde, je l’ai versée dans une bouteille, et j’ai mis de l’alu autour pour qu’elle reste bien chaude… J’ai mélangé plein de choses, des pommes de terres, du potiron, des châtaignes, des carottes, enfin tu verras… Ça va ? Excuse-moi, hein, de débarquer comme ça, mais ça m’a fait tellement plaisir de te revoir l’autre jour ! On est bêtes, non ? 

Il avait du mal à en placer une, elle virevoltait et prenait tout l’espace. Elle était splendide dans son jean, ses bottines, sa doudoune et son écharpe plus grosse qu’elle. Ses joues, ses lèvres et ses yeux semblaient dégager de la chaleur, ses beaux cheveux brillaient sous les spots, elle rayonnait. Elle ouvrit son sac immense :

– Et puis regarde, je t’ai aussi apporté un pot de miel, du miel Bourdaine, un régal, et puis du pollen, du pollen de Ciste, c’est pour ton ventre, une cuillère à soupe chaque matin, avec un fruit si tu peux c’est mieux, tu te fais une cure ! Ah, et puis tiens, un petit pot d’amandes, au début de l’hiver, ça te donnera des forces ! 

– Mais… Tu es folle… J’ai honte… Je te sers un verre, au moins…

– Non, non, non ! Une autre fois ! 

Il rit devant tant d’énergie et elle rit aussi.

– Quoi ?! Te moque pas, ça me fait plaisir de te voir ! Tu te soignes, hein ? Je tiens à toi ! Et on se revoit bientôt. Bon, j’y vais, Maïa va m’attendre. Bisou mon Pierrou !

L’éclair quitta la maison et repartit dans la nuit. Avant même qu’il déguste la soupe qui sentait délicieusement bon, il sentit que son état d’esprit avait changé. Tout allait bien. Une fée avait fait son effet.

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